CHAPITRE IX
L'ACCLAMATÏON DU SÉNAT
De suite, les Sénateurs, en nombre, l'entourent chaleureusement. Ils lui savent gré infini d'être venu pour céder à leur désir sur l'insistance de M. Doumer. M. Doumer s'est multiplié à établir sa popularité parmi eux, mais ils craignent un peu ses rebuffades, car ils se sont entre eux raconté l'anecdote :
Au seuil d'une Commission, l'autre jour, un vieux sénateur s'était empressé de dire en lui saii sissant la main :
« Ah! mon Général, comme nous sommes heureux de vous avoir parmi nous! »
A quoi le Général de répondre débonnairement :
« J'aimais mieux être chez Ahmadou » (1).
(1) Potentat africain, Almamy de Scgou, à la cour du quel, jeune capitaincj, il avait été retenu eu captivités .(1881),
Et la séance commence. Les orateurs inscrits lui rendent hommage.
II s'avance.
Immédiatement on remarque qu'il n'a point du tout les méthodes de son prédécesseur. M. Millerand se présentait avec une serviette bourrée de papiers : le Général n'a porté aucun bagage.
Catégorique, dès les premiers mots, il accuse l'accord absolu entre lui et la Commission Sénatoriale contre toute mollesse : et comme chacun sait avec quelle vivacité de revendication la Commission la pourchasse partout et jusque chez les PLUS ÉLEVÉS, voici, SOUS l'action oratoire, une action nationale engagée.
C'est un fait : un fait décisif dans l'histoire DU Ministère, et dont les leaders et polémistes ennemis du Grand Quartier Général attendent beaucoup. ,
Que va-t-il en résulter?
Il n'en sait et n'en veut rien savoir : il pose en prémisses les principes nécessaires. En découlera ce qui doit en découler.
Son discours est un acte de Général : acte d'entraînement.
Il dit en propres termes :
« Le salut du pays exige que, au premier signe de défaillance, les faibles et les indécis fassent place à d'autres plus résolus et plus prompts à courir au devant des responsabilités nécessaires.
« Messieurs, le Ministre de la Guerre entend exercer autour de lui, sans aucune considération de personne, l'action la plus énergique. Il compren4
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iq[ue cette action doit s'exercer également sur luimême. Cette action est nécessaire, il la réclame.
« Votre Commission de l'Armée a su la stimuler, parlant avec fermeté et rudesse, poussant partout ses recherches et ses investigations, harcelant les hommes qui ont le pouvoir et, par conséquent^,, les responsabilités,
« Il est certain que lorsque les rapports de votre Commission de VArmée pourront être publiés ils constitueront un document qui attestera la part que la Nation, par l'intermédiaire de ses représentants, a voulu prendre à la lutte grandiose qui se déroule depuis dix-huit mois. «
Rien de cela n'a été improvisé. Tout, de cette séance, a été minutieusement préparé. Non par lui. Ni par M. Clemenceau, comme on l'a insinué. Depuis deux mois, il a noté en toutes occasions que « Clemenceau se montrait toujours très aimable » et il y était fort sensible, mais il se refusait systématiquement, ne disons pas même à toute intrigue, à toute conversation politique. Comme quelqu'un lui rapportait devant moi ce qu'on pensait au Sénat des gentillesses de Clemenceau à son égard, qu'il voulait subrepticement entraîner le Général à se trouver en opposition avec le Cabinet, le Général riposta avec énergie :
« Tout est possible, mais je ne marcherai pas! La politique ne me regarde pas ! »
Et à un autre :
« On ne met pas la main sur moi. »
Plus d'un, sans cesse, venaient le voir, allaient de lui à M. Clemenceau. Il écoutait, il se taisait : la parole est seulement aux événements, aux nécessi-
tés qui s'imposent, aux devoirs. Des visites que de^ vsénateurs lui ont faites, de leurs propos d'exhortation, il a seulement retenu que le Sénat désirait être rintermédiaire du pays qui veut une action sans faiblesses en lui confirmant à lui autorité morale pour cette action. Après un entretien, il inscrivait ; « Lanessan me dit que ma situation grandit au Parlement et qu'il me faut marcher contre les indécis dont on ne se dissimule guère le principal, »] M. Doumer lui rapportait sans cesse pour quelles raisons le Sénat l'estimait et espérait en lui. Le lendemain du discours, le 29, M. de Lanessan revient le voir : « Bonne impression auprès de tous. On me dit que je peux faire ce que je voudrai. » Voici ce qu'atteste son Journal pour cette date i « Dans la matinée, à 8 h. 1/2 : En Auto avec Charbonnel. Le Président m'avait demandé de partir avec lui, mais je préfère partir seul. Chantilly, 10 heures. Je suis en civil. Poincaré, Briand me félicitent au sujet du Sénat, Briand, avec une pointe de vinaigre. » Le 30, il écrit sur son carnet : « Bon article de Clemenceau, très dur pour les autres. »
Ce même jour, après le déjeuner, il écrit : « Conseil des Ministres. Malgré tout, je reçois des félicitations de tous : Freycinet, Bourgeois, Combes; mais il me semble même qu'on commence à m'observer d'un œil un peu curieux, un peu méfiant... Méfiance pour le succès de Lacaze aussi.
« Etonnement de tous de voir des militaires qui ne sont pas plus bêtes que les autres!
« Briand dit que je finirai dans la peau d'un député ou d'un sénateur ; il me rase, li
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La suite de ces notes toujours si exactes éclaire dans ses nuances cette séance du Sénat que Ton a si diversement interprétée, qui a tant inquiété. Le vrai et grand caractère en est ailleurs : dans la fin de son discours. Nous y arriverons de suite sans en rien citer d'autre, car, portant sur l'incorporation de la classe 1917, il réitère les arguments de celui que le Général prononça devant la première Chambre. Simplement il expose en outre ses méthodes de direction avec les progrès que l'expérience vient de lui faire accomplir.
On entend alors la voix spirituelle de M. Clemenceau :
« Enfin! C'est la première fois, depuis 18 mois, qu'un ministre de la Guerre nous parle de la guerre. » -. .,
« Messieurs, fai terminé », reprend le Général.
Et, d'une voix viÊrante qui, par delà le Sénat et la France, s'adresse au monde :
« La France, il y a dix-huit mois, voulait là paix pour elle et pour les autres. aujourd'hui, elle veut la guerre. »
A ces mots, le Sénat tout entier, comme pour un serment, s'est levé.
« Lorsque le général Gallieni, narre M. Clemenceau, a prononcé cette parole à la fois si simple et si profonde, l'Assemblée, sans qu'il y manquât un seul homme, a éclaté en frénétiques applaudissements. C'était bien véritablement le pays lui-mêmo dont Vimplacable résolution se trouvait ainsi for^ mulée. » Et, rappelant au Généra^ qu'il a appelé <* l'héroïque défenseur de Paris », Im termes mômes de sa proclamation ,i
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« Jusqu'au bout ! » crie M. Clemenceau.
— « Voilà une noble parole ! « lance M. Chéron.
— « Jusqu'au bout » répète violemment Henry Bérenger.
Le Général reprend avec une « superbe ardeur» :
Elle la veut. De toute son énergie, elle y applique toutes ses forces, toutes ses ressources, elle y emploie tous ses enfants, les vieux, les jeunes, les femmes elles-mêmes. Celui-là qui, dans la rue ou dans l'atelier prononce le mot « paix » est considéré comme un mauvais citoyen et il voit s'élever contre lui les protestations indignées de tous, des blessés fiers de leurs membres mutilés, des veuves qui ne pleurent pas leurs morts, mais qui demandent qu'ils soient vengés.
Les jeunes gens de la classe 1917 sortent à peine de l'adolescence. Ils vont partir en plein cœur de l'hiver. N'importe. Ils partefit confiants avec sur leurs jeunes visages cet air de résolution qui est aujourd'hui la caractéristique de tous les Français, et que je reconnais bien pour l'avoir vu moi-même briller d'un éclat inoubliable dans les yeux de nos Parisiens, alors qu'en août et en septembre 1914, ils assistaient aux préparatifs de la grande bataille dont, ils le savaient, dépendait le sort de la France.
La classe 1917 va partir, et la nation tout entière l'accompagne, et la nation entend, exige, que fassent leur devoir tous ceux qui, à un titre quelconque, ont la charge et la responsabilité d'accueillir ces jeunes gens, de les maintenir dans un bon état physique et moral, de les instruire, de les préparer pour la grande lutte qui ne se terminera que lorsque la France, d'accord avec ses alliés, dira : « J'ai obtenu pleine et entière satisfaction, je m'^i^- « rête. Je reprends mon œuvre de paix. »
L'émotion est aussi haute que dans la journée du 4 août 1914.
Le Général descend.
Les sénateurs, debout, et les Ministres vont au devant de lui, pour serrer sa main. Clemenceau le premier.
Le spectacle, a-t-on écrit, était impressionnant, de cet homme calme et froid vers lequel se tendaient toutes les mains.
« L'affichage! »
Et dans l'enthousiasme, le Sénat vote l'article unique :
« Le Ministre de la Guerre est autorisé i appeler sous les drapeaux la classe 1917 ».
L'histoire pourra l'écrire : ce ne fut pas sans grandeur que l'assemblée des anciens Pères Conscrits demanda à la Patrie une génération de sa jeunesse.
« Ils ne connaissent pas les hommes »
Ce matin, je puis dire que toutes les colonnes de la presse française portent le même frontispice : « La France, il y a seize mois, voulait la paix, A n-* jourd'hui elle veut la guerre. »
« Mon Général,
« Quand j'ai eu l'honneur de vous voir hier soir, j'ignorais le très vif et très légitime succès que vous veniez d'avoir et m'excuse de ne vous avoir pas félicité.
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« C'est une parole historique, qui sera la formule tonique de la Nation pour la fin de Vépreuve. »
Joseph Thi^irry.
De la province, en effet, comme la voix de la France répondant à la voix de Paris, je lis : « // était temps de faire entendre officiellement le sentiment profond de la Nation, Et maintenant que la vibrante parole du Ministre, par delà ce pays dont elle n'a fait qu'exprimer la conscience avec vérité, aille apprendre à V ennemi et au reste du monde, pour que nul ne s'y trompe, a quelles conditions