L'ANNÉE DE LA TÊTE HAUTE
Au Général Gallieni
j'offre ce livre comme on offre une palme
ou comme Von jette une fleur
sous les pas qui sonnent la Victoire.
Respectueusement
Henri Bataille.
Je vais montrer au Général cette dédicace de la Divine Tragédie que Bataille vient de lui envoyer. Le colonel Leroy-Lewis, attaché militaire d'Angleterre, sort du bureau du Ministre. Je trouve celuici fort gai.
« Leroy-Lewis est venu me féliciter pour l'Ordre du Bain que le roi d'Angleterre doit me donner sur la proposition de Kitchener. Il paraît que j'aurai grand manteau de soie, chapeau à plumes... Vous me voyez : ça m'ira, n'est-ce pas ? »
Il frise les yeux, rit.
Et revenant aussitôt à la sévérité :
« Il nous faut marcher la main dans la main avec les Anglais ! Ils sont très sérieux. C'est sur eux que nous devons compter pour aller sans broncher jusqu'à la fin de la guerre; et nous, nous devons lés soutenir sans faillir. »
Pour cette année qu'il veut celle de la Grande Action je comprends que vis-à-vis de certains milieux politiques même il entend s'appuyer sur la résolution anglaise, sentant s'affirmer et se resserrer autour de lui leur confiance intrépide. Il raconte :
« Je me suis mis bien peu à peu avec les Anglais. Ils étaient d'abord très sur l'œil : ils voyaient en moi l'ancien rival des compétitions coloniales. Ainsi il y a eu quelque froideur à cause de divers incidents où je n'ai pas été très commode et à cause de mesures que j'ai prises dans l'océan Indien... Au cours des deux derniers mois, Kitchener et moi nous nous sommes vus plusieurs fois. Il n'était pas pour Salonique : il n'en voulait à aucun prix. Quand il est parti pour les Dardanelles, il est venu déjeuner ici en tête-à-tête. Nous avons causé un peu. On a commencé par parler de quelques officiers : il était très content du colonel Girodon que je lui ai prêté pour cette inspection aux Balkans et qui est un officier de premier plan. Puis on a attaqué les grands sujets. On a discuté ferme, on s'est plu !
« Nous devions nous entendre, conclut-il, en souriant : il ne boit que de l'eau et mange peu .. Nous sommes deux vieux coloniaux !
— Mais est-ce que vous l'appréciez beaucoup,
mon Général, comme stratégiste ? Dans toutes ses expéditions d'Afrique, n'a-t-il pas réussi surtout par ses préparations d'espionnage ? Il m'a semblé que dans l'histoire coloniale, là où la France l'emportait par le génie militaire, l'Angleterre aîDOUtissait par le génie policier. »
Le Général ne veut pas me répondre. Il déclare : « C'est un homme très positif et un esprit d'envergure. C'est un organisateur audacieux. Et, ce que f apprécie beaucoup en lui, dans les grande^ circonstances, il ne tergiverse pas a dire a so?^
PAYS LA vérité, A PRENDRE LES GRANDES MESURES.
(Petit silence). Les vérités sont nécessaires ! Il ne faut pas en avoir peur !
« Je me SENS DE PLUS EN PLUS EN CONFIANCE
AVEC NOS ALLIÉS LES ANGLAIS. Le général Seeley est venu me voir. Nous sommes du même avis : impossibilité de percer le front occidental et utilité d'aller aux Balkans. Il était très intéressé par mon exposé. J'ai reçu, presque en même temps, la visite de sir Th. Barclay qui m'avait envoyé un article très élogieux sur moi. Il m'a rappelé mes relations avec les quakers anglais à Madagascar. Il m'a dit la nécessité de combattre l'influence anti-anglaise en France. Moi je ne l'ai vraiment pas constatée. « Les Anglais sont étonnants. J'aime le calme avec lequel ils voient large et loin : avec une absolue sérénité ils prévoient la guerre la plus longue î ))
Durant ce mois de janvier, l'entente intime avec les Anglais va se nouer jusqu'à effectuer la contraction de direction dans un Conseil de guerre interallié. Aussi sied-il que nous parlions ici de l'ensemble des Conférences interalliées, du rôle qu'y ont joué le Général-Ministre, le généralissime Joffre et M. Briand.
Il est de premier ordre et marque cette année qui va être celle de la tête haute, — expression toute militaire que le Général revendique, reprise par M. Briand qui lui a conféré la consécration publique et la portée internationale qu'elle méritait de recevoir. En dirigeant un instant l'attention sur ces grandes scènes de l'action diplomatique, nous ne la détournons pas du sujet particulier de ce livre : au contraire ! Nous donnons son sens le plus fort et le plus poignant à la gradation des rapports du Général avec le Parlementarisme : — drame intérieur, action nationale qui va bientôt se corser.
Le Général se faisait minutieusement renseigner sur les prépondérantes questions des Affaires Etrangères. Pour chacune il avait dans ses armoires personnelles un dossier spécial où les télégrammes chiffrés étaient impeccablement rangés par dates, et j'avais charge de lui présenter de temps à autre un abrégé. Il tenait grand cas des lettres des attachés militaires et navals, qui ont une psychologie acérée et de l'intuition. Mais il consultait avec vigilance les diplomates en résidence ou de passage à Paris. ^ - < ■ ^:-: «* '^!>|^
« L'Angleterre, jugeait-il, sent de plus en plus que dans cette lutte pour la terre et la mer est
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înëiiacée êit premier lieu sa toute-puissance sur les mers, car le kaiser revendique celle-ci commcj Tavenir de son empire. » Mais, — cela est spécifié dans les entretiens des diplomates les plus autorisés avec le Général, — le peuple anglais, qui a Torgueil de sa primauté dans le monde, ne tient pas encore les plus urgentes notions des difficultés et des nécessités de cette guerre : « Les Anglais sont honnêtes et loyaux, note synthétiquement le Général après un de ces principaux entretiens, mais ils ne peuvent s'adapter qu'avec une énorme peine à la situation nouvelle. » Leur Gouvernement, saisi de l'ampleur et de la complexité du drame, concentre sa résolution à ne rien risquer de son sangfroid et à procéder avec sûreté : « Assurons la sécurité ! » pose primordialement un de ses chefs dans une discussion avec le général Gallieni.
Observation essentielle pour bien comprendre les conférences de Calais, de Paris, de Londres : les Anglais restent hauts, ils ne sont plus hautains. Ce n'est pas l'intelligence qui leur manque, comme le prétendent les Allemands, mais la promptitude. « Ils attendront que la France leur porte un
PLAN TECHNIQUE, QU'lLS ADOPTERONT; Hs SOllt
étonnés de ne pas le recevoir, ils le suivront, même s'il dérange pour quelque temps leurs vastes desseins. L'angoisse de perdre l'Orient les presse; les Français n'ont qu'à montrer que « eux savent LEUR affaire )), formulc du Général.
Dans les Conférences Interalliées, les Militaires ne parlent ni les premiers ni les derniers, mais ce sont eux qui ont préparé le terrain du débat et qui |)èsent de leur avis au milieu des délibérations.
Toujours est-ce V opinion de V Etat-Major britannique qui décide d'abord le Gouvernement, et par lui le Parlement, à soutenir aveuglément un parti. Toujours domine Kitchener, le Lord-Maître. Le voici Ministre en face de Gallieni Ministre ! Aussitôt au milieu de leurs collègues civils il se sentent confrères — d'un même esprit vigoureux, concis, prompt — et, plus que les autres, frères alliés devant Tennemi qu'il faut vaincre d'un effort uni des deux ailes. Tandis que les civils discourent, ils parlent peu, affirment, s'affrontent, s'accordent.
En Gallieni, les Ministres anglais — c'est indiscutable — voient, respectent un Colonial, c'est-àdire un homme de gouvernement catégorique et d'expérience mondiale.
Les Généralissimes ont été convoqués. Joffre, esprit modéré mais autoritaire, caractère silencieux et habile, aborde rudement Kitchener. Comme, à Calais, il soutient l'idée de prendre au printemps l'offensive avec 500.000 hommes :
a Qui les fournira alors ? demande Kitchener.
— Vous !
— Non : pas un !
— Moi non plus pas un ! » riposte Joffre.
Les Ministres civils sont logiquement entraînés à concilier les points de vue divergents des Généralissimes et des Ministres de la guerre. On le sent en particulier à écouter M. Briand dans ces amples débats où la France représente la puissance d'équilibre et de concorde. Il est large et judicieux : il parle en diplomate mais en diplomate qui mesure la répercussion des décisions diplomatiques sur le
moral de toutes les armées. On oubliait Russes et Roumains; M. Briand établit :
« L'évacuation de Salonique serait un désastre. Tous les Balkans nous échapperaient. Les Roumains seraient obligés de marcher contre nous... Notez-le bien : en restant à Salonique nous aidons à couvrir l'Egypte. Au point de vue pratique militaire, il vaut mieux tuer des Boches et des Autrichiens que des Turcs et des Arabes. En évacuant, nous aidons à une guerre d'usure contre nous, guerre dans laquelle les Boches ne perdent rien. » Alors, Gallieni, d'un laconisme droit, lance : « Une des raisons de l'évacuation de Salonique serait la défense de VEgyptc. Est-ce donc si grave ? »
A quoi Kitchener répond, en sphinx :
« Nous avons des renseignements mauvais. » Les civils anglais, importants, intelligents, experts, mêlent les fils, exposent à tour de rôle les hauts arguments de la politique séculaire de la Grande-Bretagne. Mais M. Briand répond au logicien Balfour : « La Grèce en ce moment c'est l'Allemagne. C'est l'Allemagne qui par la Grèce nous ofïre de garantir notre départ : elle y tient donc ! »
Le militaire Kitchener déclare :
« Je suis d'accord avec vous diplomatiquement mais j'ai peur militairement. Vous faites une base forte pour une chimère. Au grand moment, Joffre et moi nous vous dirons non. »
Lloyd George, très subtil mais vigoureux à atteindre ses fins, entoure de questions déterminantes le général Gallieni. Gallieni répond, précis
et constant, tenace à retenir l'attention de tous stir^ le sort qu'on va faire à Varmée SarraiL Somm^ toute, il semble que l'Etat-Major britannique en cette question se soit laissé trop vite effrayer par les renseignements de ses espions en Grèce : c'est le service d'espionnage qui, alors, mène l'Etat-Major anglais. Mais les ministres anglais, à Calais et à Paris, conseillent, écoutent, retiennent les arguments pratiques. Ils sont frappés de ceux du Général qui parlent de ce que les civils n'avaient pas considéré : l'hygiène et le moral des troupes. Il s'appuie pour les décisions qu'on devra prendre sur les rapports qu'il vient de se faire présenter par les médecins-inspecteurs généraux. Et simplement, aii moment où il le faut, il se prononce avec énergie. Des discussions découle bientôt la nécessité d'une direction unique. M. Briand a résumé : « La grande tare de cette guerre c'est que nous voyons chacun notre situation particulière. » Gallieni découvre l'argument direct qui l'emporte : il invoque l'esprit britannique et une autorité britannique :
« A TOUT PRIX UN SEUL CHEF, ANGLAIS OU FRAN- ÇAIS! s'écrie-t-il. En 1881, en Egypte, le général Wolseley, parlant du commandement, disait en ap^enant que la France n'intervenait pas : « Heu-^ reusement les Français ne viennent pas avec nous* Cela permettra d'aboutir vite, »
La citation triomphe.
Joffre et Gallieni, adroitement, soutiennent M. Briand.
Les Anglais demandent la permission de sortir
pour s'entretenir à part. Et M. Asquitli revient déclarer solennellement devant tous très émus :
« Nous vous remercions. Nous voulons à tout prix maintenir l'intégrité de notre alliance, Rien^