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LE GOUVERNEMENT EST FAIT POUR ÊTRE CRITIQUÉ

Il ne saurait même y avoir de heurt avec les minorités et les opinions contraires, car le Ministre de la guerre en apprécie la résolution, il veut les connaître, les écouter. Il entend s'adresser à la France entière et lui dire les vérités nécessaires : il désire donc que toute la France, également, lui dise tout ce qu'elle pense ! // ne conçoit pas la France sans une forte liberté.

Dès le début de janvier, se tient une réunion rue Saint-Dominique, pour réorganiser la Censure : JVI. Jules Gautier, M. Tissier, M. Berthelot.

L*avis du Général est arrêté. Il me fait venir pour me le dicter :

« On va mettre à la tête de la Censure ua M. Gautier, qui est ami de M. Briand. Le connaissez-vous ?»

Il ne peut s'empêcher de rire.

« C'est un homme long, qui a une grande barbe, de grands cheveux. Enlin il a l'air bien quand même.

« La Censure, à mon avis, doit être très raide pour les renseignements concernant opérations et mouvements militaires. Agir sévèrement contre les journaux rebelles aux instructions, ne jamais revenir sur la punition ! Mais, en ce qui concerne les critiques sur la politique, les ministres, les généraux, etc., liberté complète. »

Il m'avait déclaré précédemment : « La Presse, c'est une force. Une force qui ne vaut d'ailleurs que par l'usage qu'on en fait ! »

Peu après, un matin, j'arrive à sept heures; il me fait appeler :

« Saviez-vous que cette nuit on a dû saisn* le Petit Parisien ?

« Oui il a sorti certain article qu'on ne voulait pas laisser passer. Mais il y a pis : un autre journal, les Hommes du jour, fait campagne pour la paix avec des dessins montrant les horreurs de la guerre : c'est odieux ! Le Gouvernement voudrait sévir, voudrait une Censure plus sévère mais sans en prendre la responsabilité. Ce n'est pas la manière de bien faire !

« Moi je ferais venir les gens d'abord, je causerais avec eux : on se mettrait bien d'accord, et

puis TOUT CE QUI SERAIT DÉCIDÉ LE SERAIT POUR

DE BON et POUR TOUS, au lieu de ces mille manières qui sont tout à fait diverses pour les uns et pour les autres.

« On ne sait vraiment pas s'y prendre avec la Presse. -

« M. Dupuy est venu en son nom. On nous demande pour la Presse ce qui lui manque : des renseignements, des documents sur le front. Moi, je suis partisan de correspondants qu'on enverrait là-bas : naturellement avec l'obligation de soumettre leurs articles à l'autorité militaire ! Il y a parmi ces correspondants de guerre des gens absoment remarquables... Mais non ! Joffre leur fait des difficultés... Et il leur passe de ces articles tout faits : c'est ridicule, ça ne rime à rien. »

Sur son bureau étaient étalées plusieurs lettres qu'il venait d'écrire au petit matin. Il saisit son buvard et y appliqua ce coup sec, nerveux, puis appuyé dont il avait coutume de sécher sa correspondance quand il était pressé et déblayait.

A toutes les occasions il a noté, il vante l'opportunité des articles vigoureux et francs, les services de la Presse en général qu'il estime intelligente, alerte et avide d'être utile. Comme le Syndicat des Journalistes vient, en ce début de janvier, lui présenter des doléances et des desiderata, je lui demande quelle impression il en garde. Il déclare aussitôt et avec accent :

« Eh bien ! ce sont de braves gens, qui n'attendent qu'une chose : qu'on leur donne le mot d'ordre...

« Malheureusement Briand ne le leur donne pas !

« Nous avons eu hier une longue réunion à ce sujet. Nous ne sommes pas d'accord.

« Moi, je propose qu'on punisse rigoureusement toute infraction : quinze jours par exemple; et ne pas revenir sur la peine. Voilà l'essentiel. Un pro-

verbe italien dit : Contrordine, disordine. Mais c'est ce que ne comprennent pas ces civils : on revient sur les sanctions. J'espère que j'aurai gain de cause.

« Je suis d'avis que le Gouvernement est fait pour être critiqué,

« On parle de l'effet dans les tranchées : moi, je suis bien sûr que le silence qu'on observe laisse croire à plus de choses qu'il n'y en a plutôt qu'il ne rassure...

« Enfin le Gouvernement tâtonne... >

« Allons !... on verra si ce Monsieur Gautier qui a de grands cheveux a aussi de la poigne et s'il est intelligent ; s'il sait diriger, aider la Presse, »

Au travail !

Aussitôt, dès le 2 janvier, s'amorce la plus « grosse mesure » : ne disons pas la réforme, ainsi qu'on l'a fait, mais tout au plus la revision du Haut Commandement.

Là encore lutte; et laquelle !

On verra, de suite, que ce n'est pas, comme certains l'ont prétendu, un duel militaire, la rivalité de deux grands capitaines, mais, bien plus profondément un conflit de pouvoirs entre le Parlement ET LE GRAND ÉTAT-MAJOR : le premier récla^ niant l'autorité de contrôle et la responsabilité que

lui a conférées la Constitution, le second exigeant en ce temps de guerre une autonomie absolue.

Entre les deux, le Gouvernement n'ose guère se prononcer catégoriquement.

Le Général, lui, pour qui prendra-t-il parti?

A-t'il un parti pris d'avance comme on Ta affirmé ? Est-il de parti-pris ?

D'autre part est-ce lui qui a Vinitiative d'engager, Vaffaire, ou est-ce le Parlement ?

Attestons-le non seulement d'après ses conversations mais d'après les documents édifiants que nous verserons, à leur heure, au Grand Procès entamé, notamment les lettres échangées avec le Généralissime : il n'eût certes pas manqué à la décision de régler lui-même, administrativement, les rapports entre le Ministère et le Haut Commandement. C'est selon la logique de son esprit, exact, et de son caractère, droit. Mais avant son arrivée rue Saint-Dominique, la lutte — lutte politique — était déjà engagée entre le Grand Quartier et le Parlement. Son entrée dans le Ministère, puis les Conférences interralliées l'ont interrompue : elle reprend avec vivacité. Qu'on fasse attention aux dates, à la façon complexe dont s'engrènent tous les actes et initiatives !

« 2 janvier. Longue visite de Doumer. Je lui dis mon opinion sur le Haut Commandement. Il m'informe que la Commission de l'Armée du Sénat va m'attaquer là-dessus. 6. — L'hostilité augmente contre le Haut Commandement. L'état-major de Chantilly trouve, paraît-il, que je capitule devant ces Parlementaires. 7. — Nombreuses réceptions.

N , ancien ministre, qui me rase sur nombreux

sujets peu sérieux. 8. — Selon Charles Humbert, au Grand Quartier Général irritation contre moi : on y prétend que je suis le bouc émissaire de la Presse, des critiques parlementaires... J'y suis habitué : ça me laisse froid.

« Briand me semble toujours curieux de savoir ce que je ferai. 11. — Doumer vient me parler du Haut Commandement. Deschanel pour recommandations : « Je suis, me dit-il, fort « apprécié à la Chambre ». 12. — Conseil de défense. Messimy m'écrit qu'il a commis une grande faute dans sa vie : ne pas m'avoir nommé à la place de Joffre en

13. — Ouverture de la Chambre. Discours incolore. Chahut. Interpellation. Lafïont (sympathique) me dit qu'il renonce à sa question. En somme je crois que leur tactique consiste à vous menacer avec leurs interpellations; la défense consiste à dire qu'on ne les craint pas : au contraire !

« 14. — Entretien intéressant avec plusieurs députés. Je fais étudier la question des auxiliaires au point de vue général. — 15. Reçu Commission armée au grand complet : on traite surtout les deux questions de la visite des Parlementaires au front, et de Vaction du Ministre sur le Haut Commandement. Le soir, je dîne chez les Boucabeille : vieux souvenirs du Tonkin, etc. 16. — Le soir : reçu général Jamin du G. Q. G., Tissier, Boone, au sujet du voyage des Parlementaires au front et des contrôleurs. Interpellation en perspective. Briand me demande d'aller à Londres avec lui : je m'en soucie peu, aimant faire ce voyage tout seul.

18. — Longue conférence avec Milliès-Lacroix et Symian. 19. — Tirage entre Joffre et Sarrail : immixtion des ministres. 20. — Parlementaires et auditions des officiers du G. Q. G. au sujet des Commissions. 21. — A trois heures, Commission du Sénat au sujet des Conseils de guerre. Président et membres très aimables. Grosse question : cour martiale. Je ne suis pas de l'avis de Joffre.

27. — Conseil des ministres. Contrôle parlementaire : Briand, comm.e toujours, n'a rien décidé. 28. — Après-midi à la Chambre. Discours de M. Accambray. Je lui réponds avec netteté; ça va. Briand me dit de son banc qu'il en a assez, et moi aussi ! '■':-■■ d''^^'^^;

« 29. — Conseil des ministres. Les Allemands attaquent ferme. Echec sur la Somme. J'ai à dîner ici Lyautey et sa femme : Lyautey toujours dans le mouvement, et on sent que nous parlons la même langue. Il veut faire paraître ses lettres du Tonkin. 9 h. 1/2 soir. Alerte de Zeppelins. 30. — Briand me téléphone souvent. Nouvelle visite de Zeppelins sur Ecouen. 31. — Déjeuner chez le Président. On parle du Haut Commandement. Le Président me dit à propos de l'interpellation Accambray que « le Ministère serait tombé si je n^avais pas été un{ Ministre de la guerre militaire. » Ça prouve que LE Parlement est contre Joffre. Je lui dis que je ne puis pas continuer à perdre ainsi mon temps dans toutes ces parlottes parlementaires et que je cherche occasion d'en finir avec tout cela. »

Voilà le mois. Voilà comment à l'étude, à l'observation la plus scrupuleuse, ce mois entier est employé jusqu'à la fameuse interpellation du

1" février; le Général, très patiemment, « traite )>] en sa complexité la « grosse question » du Haut Commandement : tout à la fois dans ses rapports avec le Parlement, avec le Gouvernement, avec la Nation. Fidèlement il écoute, il enregistre, avant tout, les considérations des Commissions. Soudain, ce 1" février, un choc : sur une autre « grosse QUESTION » : l'alcoolisme Î Au moment même où le Général va soutenir le Parlement dans ses réclamations jusqu'ici inutiles au sujet de son droit de contrôle, le Parlement, dans un trébuchement d'inconscience, manque le jeter à terre!... »

Rien de plus imprévu. A la dernière grande interpellation encore, le Général, cordialement, essayait d'associer les députés à ses obligations, leur faisant l'éloge du travail, les traitant en hommes sérieux, disant : « Messieurs ! Messieurs / » de sa voix conciliante, grave, fatiguée. Eh bien ! à quoi va-t-elle être consacrée cette nouvelle séance? Aux cafés, poisseuses antichambres de la Chambre : avec éclat, avec tous les éclats de voix qui parlent fort pour se faire entendre du Palais-Bourbon jusqu'aux bars et mastroquets du Midi ! Nous allons voir proclamer avec une vraie ivresse patriotique les droits de l'homme à l'alcoolisme. ■ ^■■^'- ^^-^^^Mh

Oui, un tumulte va se déchaîner et à quel propos : en pleine guerre, des députés porteront à la tribune nationale la réclamation de ceux qui pendant cette paix de quarante ans ont eu toute liberté, toute licence, par patente — ce qui veut dire : ouvertement, — d'amasser leur fortune à dégrader la race, à en saper la résistance !

Donc non grand mais gros débat sur la question qui tient le plus à cœur au Général, sur quoi dès le début de la guerre, cet homme de la sobriété a lutté avec le plus de rigueur, — appliquant immédiatement Tautorité suprême de Gouverneur militaire qui lui fut conférée devant le danger à réprimer l'alcoolisme que le parlementarisme a, sinon favorisé, du moins toléré. Donnant, sinon une leçon, mais un exemple à ceux qui n'oseront pas, il a déjà délibérément, publiquement, frappé à la base le marchand de vin, cette colonne du temple parlementaire.

Le débat était annoncé depuis quelque temps, il nous disait : « Loin de désîrer l'éviter, je le recherche. Ce sera l'occasion de m'expliquer sur ce à quoi je tiens : moi, quand je vois qu'on va m'attaquer, je n'attends pas, j'attaque. Je leur ser-^ virai sur la tête à ces gens du Midi ! Sur la question de l'alcool ils trouveront à qui parler.,, » sans admettre d'ailleurs un instant la possibilité d'un esclandre.

Comme le 27 il rentre de la séance où M. Accambray l'interpella, je lui demande :

« Et les marchands de vin ?

Il répond avec bonne humeur :

« Les mastroquets sont restés sur le carreau : c'est pour mardi ! »

Nous rions tous.

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