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CHAPITRE XIII

LE PORTEFEUiLLE PLIÉ

Séance du 1"' février : deux orateurs doivent interpeller, tous deux de Marseille, tous deux inscrits pour protester contre la fermeture des cafés de la Canebière I

M. Bouysson, des Bouches-du-Rhône, parle d'abondance.

D'abord, il se désolidarise en public des débitants de Marseille, mais il réclame en faveur de leur clientèle, et il n'y a pas de doute qu'il ne se trouve parmi elle des « permissionnaires fatigués et des voyageurs sans foyer » : mais comment peut-il négliger de dire que ceux-là sont une minime portion de cette clientèle ? et comment peut-il passer sous silence les récents désordres propagés par des soldats ivres, alors que toutes les familles s'en indignent encore dans la troisième ville de France?

Bien plus, pour avoir gain de cause, il essaie de mettre en conflit deux ministres, le Ministre du

Ministère des élections, M. Malvy, l'homme de tolérance, et le Ministre de la Défense, le général Gallieni, l'homme de la tempérance. Il termine son plaidoyer pour les licences par cette péroraison :

« Eh bien. Messieurs, je trouve véritablement extraordinaire qu'il n'y ait pas au Gouvernement unité de vue, unité d'action dans cette question :))..^' la question des mastroquets !

Pour pareille campagne, il harangue pendant une heure avec volubilité, et d'ailleurs avec clarté, avec une cordialité grasseyante et la rouerie politicienne qui sait capter à la Chambre l'intérêt des arrondissementiers — l'égalité pour tous les arrondissements. Messieurs — et la méfiance des démagogues à l'endroit « des prétoriens » .

Et une seconde heure, lui succède M. François Fournier (du Gard) large et triste, le Monsieur qui ne rit pas et réclame sépulcralement au nom de la licence. Tout le monde a fui : vingt-cinq députés à peine résistent dans la salle.

Alors le Général vient laver la question à grande eau claire.

Il donne des précisions, des faits, des raisons morales de première et douloureuse nécessité nationale.

Or, presque aussitôt, « le Général Glorieux » — c*est en ces termes que la Chambre va le célébrer tout à l'heure, à l'heure du remords — le Général, qui n*a pas interrompu d'un seul mot pendant pluseurs heures les orateurs débitant à la tribune les histoires de mœurs les plus scandaleuses, se trouve, lui, interrompu. Par un, par deux, par trois, par

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quatre, par cinq, — je ne compte pas les récidives — par six, par sept, par huit, par neuf, par dix, que dis-je, par dix-huit députés !

Par M. Jugy, qui veut se faire entendre des Basses- Alpes*

Par M. Bouisson, récidiviste des Bouches-du- Rhône.

Par M. Cadenat, gêné de ne s'être tû à son heure.

Par M. François Fournier, derechef.

Par M. Auguste Bouge, qu'on s'attendait bien à voir dans ce bouillonnement du Midi.

Par M. Louis Puech, qui veut faire rouvrir les cafés de son arrondissement.

Et Bouisson revient à la rescousse, et Puech reprend de plus belle.

Par M. le marquis de l'Estourbeillon, populaire à Redon.

Et encore Puech, Puech, Puech, Puech : quatre interruptions.

Derechef Jugy.

Par M. Théveny. '4

Par M. Navarre. ;

Par M. Abel (Var) — tout le Midi donne.

Et re-Cadenat.

Par M. Berthon (Var).

Et re-Bouisson.

Par M. Emile Faure.

Par M. Barthe, de l'Hérault.

Par M. Emile Faure.

Par M. Lavoinne.

Par M. Renaudel. '

Par M. Glaussat.

Par M. Louis Deshayes.

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Et encore, toujours, M. François Fournier.

Qu'a-t-il dit qui provoque tant d'interruptions ?

Il a réhabilité le 15* corps. Il a évoqué la plainte publique des familles en deuil. Il a prouvé que, devançant ces interpellations — donc quasi inutiles autant que déplacées — il a adressé des instructions complémentaires pour adoucir les règlements incriminés et qu'il vient d'uniformiser les mesures. Il a établi que, grâce à celles-ci, le nombre des condamnations prononcées pour ivresse par les conseils de guerre a notablement baissé, que les envois d'argent des familles aux militaires ont diminué, que ceux des militaires aux familles ont au contraire fort augmenté. Il a annoncé son intention de multiplier les Foyers du Soldat.

Tout cela en peu de mots.

Le plus long de son discours est la lecture de l'ordre du jour (sic) de protestation des débitants de Marseille, un document unique tel que l'eût inventé Molière si, vivant sous notre régime, il fût devenu l'Aristophane de notre, démagogie.

Les débitants, réunis en Assemblée statutaire, le 14 janvier 1916, à la brasserie du Chapitre,

Adressent le témoignage de leur admiration aux troupes qui, par leur endurance et leur courage indomptable, démontrent que la vitalité de la race française n'est pas amoindrie et prouvent irréfutablement que les prétendus ravages de l'alcoolisme n'ont jamais constitué un péril national.

M. Théveny. — Singulière conclusion!

M. Navarre. — Ils sont orfèvres.

M. le Ministre de la Guerre lit : Ils dénoncent, en la qualifiant de criminelle et d' antipatriotique, la

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campagne organisée par les médicastres, tempérants et autres scientistes pour déconsidérer certains produits de notre industrie et particulièrement les spiritueux.

Ils signalent comme traîtres à l'union sacrée et dénoncent à la vindicte populaire ceux qui font profession d'insulter la nation française en la qualifiant de dégénérée, malgré l'héroïsme dont l'armée et la population font preuve depuis dix-huit mois d'une guerre sans précédent dans l'histoire du monde.

L'Assemblée, après avoir entendu le rapport du secrétaire général et du trésorier sur la question morale et financière de la Chambre syndicale pendant l'exercice 1915 :

Approuve pleinement l'attitude de ^ défensive énergique adoptée par le bureau et le Conseil d'administration et sanctionne leur gestion morale et financière par un vote de confiance et le renouvellement de leur mandat.

Elle proteste contre les mesures adoptées par la ville de Marseille et le territoire de la 15* région en ce qui concerne l'accès des militaires dans les débits, cafés, restaurants et autres établissements similaires, alors qu'aucun incident, de quelque nature qu'il soit, n'a démontré la nécessité d'imposer à notre ville ou à la région, une réglementation plus sévère que celles établies dans les autres villes ou régions en dehors de la zone des opérations de guerre.

Elle regrette que les heures fixées dans la réglementation par les Généraux Servière et Bernard aient été brutalement modifiés par un officier général nanti d'un mandat supérieur, et qui, pour des causes diverses, non ignorées de la population, n'a laissé de regrets dans aucun des commandements qu*il a successivement exercés depuis le début de la guerre... {Excla^ mations.). ,,^

Attendez, Messieurs. « Elle confirme sa résolution de persévérer dans ses efforts pour faire abroger la loi interdisant l'absinthe et les similaires.

L'Assemblée demande qu'on intervienne d'extrême urgence pour que soit rapportée immédiatement la mesure qui frappe les généraux commandant la région et la place, leur crime étant d'avoir tenté de concilier les nécessités de la discipline et les droits imprescriptibles des citoyens en appliquant à Marseille le même traitement qu'aux villes de Paris et de Lyon.

Elle décide de ne tenir aucun compte de l'arrêté dont les dispositions émanent du Général d'Amade et d'organiser un référendum pour la fermeture pour une période déterminée de tous les cafés, débits, buvettes, restaurants et autres établissem6ei;s où se débitent des boissons à consommer sur plaes. »

« Le Président : Marius Giraud, Conseiller Municipal. »

Alors, M. Bernard Cadenat ose dire :

« Parce que les débitants de boissons ont adopté un tel ordre du jour, vous punissez tous les permissionnaires ? »

Et quatre ou cinq interrupteurs ayant surenchéri, le Ministre de la Défense nationale est obligé de s*écrîer :

Si vous ne me laissez pas m*expliquer, je descendrai de la tribune. Je vous ai assez montré ma bonne volonté. Je ne suis pas un homme qui a pratiqué la tribune, vous me forcez à faire un métier qui n'est pas le mien.

Lorsque je lis des déclarations comme celle des débitants de Marseille, je suis bien forcé de vous dire que je suis, comme Ministre de la Guerre, le

gardien de la santé de nos soldats, aussi bien de la santé de nos territoriaux que de celle des jeunes gens de la classe 1917 pour laquelle la Chambre et le Sénat ont été unanimes à demander les mesures les plus énergiques de préservation et d'hygiène. Je tiens à pailler bien franchement et à donner nettement mon opinion. J'estime que les mercantis du front et les débitants de boisson dans un grand nombre de localités de l'intérieur sont les moins

INTÉRESSANTS PARMI LES PROFITEURS DE LA cSUERRE.

Pour ma part, je ferai toujours tout ce que je pourrai pour mettre des entraves à leur action pernicieuse. Tant pis si leurs bénéfices de guerre ne sont pas ce qu'ils attendent! Ce sera au grand

AVANTAGE DE NOS SOLDATS ET DE NOTRE RACE; aU

grand avantage de notre armée et de notre pays.

Voilà enfin la moralité publique qui rentre dans ce débat !

C'est alors que le pire éclate.

M. Barthe, violemment, insulte le général d'Amade, parce que c*est lui qui commande à Marseille :

« Il a fait tuer assez de soldats ! »

Le Président Deschanel : « Je vous rappelle à l'ordre. Ne donnez pas un spectacle affligeant pour l'armée et pour le pays ! »

Le Ministre proteste :

« Aux Dardanelles, sous les ordres du général anglais, qui commandait le corps expéditionnaire, le général d'Amade commandait les troupes frani

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çalses et il en a effectué le débarquement d*une manière absolument remarquable et avec une bravoure exceptionnelle. »

Hors de toute logique et de la plus sommaire fraternité, par l'instinct de diminuer la bravoure d'un chef en exaltant celle de ses soldats, M. Claussat l'interrompt !

Là-dessus, indigné, le Ministre se dresse.

« J'étais arrivé à la Chambre déjà choqué, me marque-t-il, de savoir que les bistros de Marseille avaient prononcé un jugement contre un général. Je les trouvais peu qualifiés — c'est le moins qu'on puisse dire — pour s'ériger en tribunal militaire! Quand je vis leur sentence portée au Parlement de la France par des députés, je fus déconcerté et révolté. ))

Il était à la tribune : il ramasse ses papiers, ferme son portefeuille, gagne le banc du Gouvernement où il rouvre son portefeuille; très calme.

Mais le tumulte ne s'apaise pas.

Le Général ferme à nouveau son portefeuille, le met sous son bras, part — posément.

Tout cela si rapide et simple, que la Chambre s'en rend à peine compte.

Cependant, soudain, tout le vacarme est tombé.

Silence.

Un de ces silences qui dégrisent. Les députés les plus excités s'interrogent des yeux. On en entend deux murmurer : « Qu'avons-nous fait ? »;

Secrètement, Guy Lavaud s'est empressé :

« Monsieur le Ministre, vous ne savez sans doute pas ce que signifie votre sortie : c'est la démission ! »; .^ - . . JJ

Il est en effet de rite qu* « une fois passée la tenture rouge », un ministre ne revient pas au banc du gouvernement.

« — Je sais : ils m' empoisonnent l »

M. Léon Bérard se trouvait à ce moment dans le couloir. Il a vu de loin le Général tendu, agacé, puis, excédé, marcher droit vers la sortie. Il comprend « immédiatement qu'il va y avoir démission avec scandale, une nouvelle affaire Chanoine, qu'il ne le faut pas en pleine guerre, d'autant que Gallieni qu'il admire comme un Chef — le seul chef de la guerre qu'il ait connu avant qu'il ait approché Foch — n'a avec un Chanoine rien de commun. »

Il ouvre les bras pour barrer le couloir :

« — Je vous supplie, mon Général, sur cinq cents députés qui sont dans la salle, il y en a pour vous au moins quatre cents ! Cette histoire, ce n'est rien : c'est une petite affaire de Marseille. Toute la Chambre des députés est avec vous ! »

C'est alors que, accourant, bouleversés, les rejoignent M. Viviani et M. Malvy. Avec M. Bérard, ils insistent. Ils le conjurent. Ils obtiennent que le Général réapparaisse devant la Chambre.

Confuse, elle l'acclame : toujours simple, patient, admirablement digne de toute sa vie de travail, de création et de grandeur.

La Chambre entière, tous les bancs et, plus chaleureusement encore ceux de gauche, frénétiquement, le saluent, dit M. Vi\âani, « dans son présent et dans son passé ».

<( Nous ne voulions pas vous attaquer! » crie M. Bouisson.

Le Général, de nouveau, monte à la tribune.

Il dit :

« Vous savez avec quels sentiments je suis entré pour la première fois dans cette enceinte. J'ai toujours MARCHÉ AVEC VOUS PARCE QUE VOUS REPRÉ- SENTEZ LE PAYS. Vous avez vu ma bonne volonté; je m'occupe des questions que vous me signalez avec le désir très vif de les résoudre et de vous donner satisfaction. »

M. Cadenat, député de Marseille, ressuscite :

« Je crois être l'interprète de tous ceux qui vous ont interrompu en disant que, dans toutes les paroles qui ont été prononcées, il n'y avait rien contre vous. Tous ont le plus profond respect et la plus grande estime pour votre personne. »

Avec spontanéité et — terme inusité dans les comptes-rendus parlementaires — « affectueusement », la Chambre applaudit le Général. Au banc des ministres, de nombreux députés se pressent autour de lui.

« On me comble d'éloges, narre-t-il le soir avec humour. Tous les représentants de Marseille sont là autour de moi à brandir des bouts de papier : « Ça vous va? Etes- vous content de mon ordre du « jour, mon Général? »

Il semble que la Chambre avait, comme on dit, mis de l'eau dans son vin.

Et l'on passa à l'ordre du jour.

Jour triste, en vérité, car publiquement, à la face du Monde, des députés de France, défenseurs des débitants, ont fait boire à la République le calice jusqu'à la lie.

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