LA GUERRE A QUI ON EN METTE AUTANT SUR LES
iiiPAULES. Lord Kitchener n'assiste aux séances qu'exceptionnellement. Plus tard, ce n'est pas sur mes interpellations qu'on me jugera : ce doit être^ je veux que ce soit sur ce que j'ai fait, moi général, comme ministre de la Guerre, mon travail de) GUERRE. On me répète sans cesse qu'il faut sauver le pays ! Je veux travailler pour mon idéal qui est de le servir, de repousser les Allemands hors de chez nous; mais je veux le faire suivant ma méthode de travail parce que je sens que c'est ce qui me permettra d'obtenir le maximum de rendement.
« J'étais décidé à leur envoyer tout le paquet.
« Je n'ai jamais vu une Chambre si houleuse, explique-t-il, les yeux fixés sur le flamboiement des bûches dans la cheminée. On ne voulait pas me laisser parler. Je suis descendu de la tribune froidement, espérant trouver là l'occasion de faire comprendre que je ne voulais plus assister à des
séances semblables. Je tâche de faire de mon mieux, de toutes mes forces. Je ne suis qu'un homme de bonne volonté. Il est vrai que ce ne sont plus que des étincelles...
— Qui vient d'agir ainsi possède encore le « feu » .
— Ah ! dit le général redressant la tête avec une fière passion : « quand j*ai entendu parler de la sorte contre l'Armée, oui, j'ai été net : c'était un moyen d'en finir avec cet horrible et indigne métier !
« Mais quelle va être désormais ma situation? « Je vais certainement être plus raide vis-à-vis de la Chambre. »
Quelques jours après :
« Au fond, la séance de mardi m'a fait du bien. Ça devenait monotone.
« Je dois dire que j'avais calculé mon geste. « Je l'ai fait avec plein sang-froid. » Puis, très calme : « ... Et j'ai gagné. »
Il a gagné, en effet :
Dans les Conseils. Le lendemain, 2 février, il y a déjeuner à l'Elysée. « Le Président de la RéptibUque, Briand, Joffre, Bourgeois, tous approuvent mon attitude. Poincaré semble plus affectueux. » — « 3. Conseil. Temps perdu. Briand paraît découragé et dégoûté. Je dis que je n'accepte plus ni interpellations ni questions que dans des cas
exceptionnels (1). Briand, très onduleux, objecte qu'il faut répondre... Mais non : je maintiens. On décide qu'un ministre d'Etat (Denys Gochin) me remplacera au banc du Gouvernement. Il répondra à ces sortes de questions : ils se débrouilleront entre eux là-bas; Briand s'arrangera. »
Dans les Commissions. Non seulement on l'approuve, mais encore l'on se montre gentiment ménager des heures qu'on lui prend. « Vous pouvez, dit le président, M. Lebrun, quand vous le désirez, vous en aller. Nous savons comme vous avez besoin de tout votre temps! » A la Commission du Luxembourg, on demande au Général de partir avant la fin.
A la Chambre, Dès la sortie, beaucoup de députés s'étaient pressés autour de lui pour lui dire qu'ils l'approuvaient, que « son geste a été bien vu » . M. Millerand vient lui rendre visite, le remerciant à cette occasion de la séance où il l'a défendu. « Il se met à ma disposition. J'ai toute sa sympathie pour la séance de mardi. Au Palais, tout le monde a approuvé mon geste (2). » « Mon Général, pardonnez-leur », lui écrit seulement la femme d'un président du Conseil.
Au Ministère. La semaine qui suivit le geste du Général, accalmie soudaine : de 59, le nombre des visites parlementaires du vendredi matin est tombé à 29. . ^ . i.i^^ \-,
(1) Souligné par le Général lui-même.
(2) « J*ai souvent entendu Millerand, de son banc, sou tenir le Général, » me dit M. Léon Bérard.
QALLIENI PARLS 301
Le Pays aussi, le Pays surtout a gagné.
Le Parlement, lui-même, immédiatement décide d'espacer ses séances : une seule par semaine. Puis il se critique. Le lendemain, M. Lenoir, député de Reims, déclare à la Chambre : « Si cela continue, nous allons tous évacuer la salle! » Les parlementaires, dans la Presse, se mobilisent à la recherche du mieux : « Après les incidents qui ont attiré l'attention sur les « méthodes du travail » du Parlement, écrit l'un, il serait bon de s'imposer en séances publiques, une discipline du temps de guerre. « Se discipliner n'est pas s'effacer », approuve un autre.
"TÊt l'on voit les députés s'appliquer à se donner une méthode. M. Galli demande une « procédure nouvelle » : que la Chambre laisse le gros de son travail aux grandes Commissions permanentes... Pour qu'elle ne se livrât qu'à des discussions essentielles et brèves », ne faudrait-il pas adopter le système du quart d'heure à la tribune préconisé par M. Sembat? Un seul orateur ne pourrait-il pas le plus souvent « suffire pour exprimer l'opinion de son groupe sur un sujet en discussion?... » Crise de questions, crise de conscience.
Bientôt, le Président du Conseil monte à la tribune pour synthétiser les désirs unanimes :
Il est nécessaire que la Chambre consacre toute sa force de travail à des projets de lois urgents, qui ont des liens directs avec les événements et dont on attend le vote, qu'elle ne se laisse pas constamment détourner de son œuvre législative par des discussions de projets de résolutions, de questions ou
d'interpellations qui ne peuvent aboutir à aucun résultat pratique.
On prend prétexte de certaines paroles qui, dans l'excitation d'une discussion, peuvent tomber de certaines lèvres, pour généraliser des accusations, pour se livrer à des attaques contre la Chambre... Il faut bien se garder de les alimenter par des incidents fâcheux.
Cependant, s*élevant plus haut de jour en jour, quelle tollé antiparlementaire!
Le plus grand et comme le doyen des journaux de la République, Le Temps, menace : « Que les députés y prennent garde : ils sont en train de déconsidérer les institutions parlementaires! » — - « La machine grince » ! crie une feuille plus libre. Le Gaulois, réclamant que les députés s'en aillent au front, caricature : « Le Parlementaire : Je demande la parole. — La France,: La parole est au fusil. » La censure interdit comme « une violente attaque contre le Parlement » la publication du dessin de Forain où un député. Commissaire aux armées, affalé en ivrogne devant une table de café, dit à deux poilus : « Ne vous en allez pas... Je vais vous montrer ce que pèse un général. » La yictoire hurle : « Vive Tabsinthe! » — « L'autorité militaire, scande V Action Française, a déjà déclaré la guerre à l'alcoolisme : à quand le tour du parlementarisme? »
Or, tandis que la majeure partie des journaux de Paris, accusant que chez nos ennemis et nos alliés les Chambres, en temps de guerre, ne siègent pas en permanence, et tandis que toute la presse de
province réclament la clôture, le Général dit en plein Conseil des Ministres où, le 8 février, « longuement, très longuement », on discute du contrôle parlementaire :
« Je m^en déclare partisan.
c( J'aim.e mieux être contrôlé tout le long de mon ministère qu'à la fin seulement.
« D'ailleurs, m'ajoute-t-il, la Tribune, il
FAUT s'en servir. C'EST UN TRÈS BON ENDROIT
d'où parler AU pays! »
Pas plus que du contrôle, il n'a peur des interpellations. Et, l'après-midi même de ce jour, comme M. Briand lui apprend que M. Besnard démissionne et qu'il ne faut plus à l'Aviation de sous-secrétaire d'Etat mais un technicien, le Général répond : « Oui, c'est moi qui vais recevoir les coups. Ça ne fait rien d'ailleurs. »
Peu de jours après :
« Voici encore une interpellation! me dit le Général presque gaîment. Celle du député Viollette.
« Viollette est un homme intelligent, qui parle bien. Mais, sur un cas d'espèce, il avait bâti un projet de loi. En cela il nous embarrassait. On le lui a montré. Alors, très gentiment, il nous a demandé d'établir un projet de décret d'ici quinze jours... Mais vous voyez cette mentalité des parlementaires, cette mentalité fausse : que c'est toujours la Chambre qui doit pousser le Gouvernement. » , «
Le Général rit :
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« Quelqu'un a même crié pendant la séance : « C'est le Parlement qui sauve la France! » « La question était celle des six mois de grade qu'il est indispensable d*avoir pour obtenir un commandement. Je leur ai dit : « L'homme, dont les soldats au premier choc ont plié, qui prend le drapeau, fonce sur l'ennemi : est-ce que vous lui ferez attendre un temps d'avancement à cet homme? » Je leur ai ensuite parlé des officiers spécialistes mobilisés dans les usines. Il y en a beaucoup qui me demandent à aller au front. Je leur réponds : « Non. J'ai besoin de vous. » A ceux-là aussi va-t-on imposer un temps d'avancement? »
« Ils ont compris.
« D'ailleurs, j'ai trouvé qu'ils sont plus calmes à la Chambre et commencent à raisonner. »
A plusieurs reprises, il proteste devant moi contre ceux qui condamnent de parti-pris les parlementaires ou les injurient en les dénommant « les quinze-mille » : « Ils sont sympathiques, ces gens-là. » Puis : « Je tiens à être très correct envers eux : ce sont des collègues. Parfois, en causant familièrement avec vous, j'ai le mot vif, mais, n'est-ce pas, tenez bien compte que ce sont là des propos de conversation intime : je ne veux pas surtout avoir l'air de faire le matamore... Ils sont gentils.
— Mon Général, j'ai remarqué hier à la Chambre comme tous venaient vous trouver avec amitié et confiance...
— Oh! hier, ce n'était rien! En rappelant ma sortie précédente, Briand avait un peu gaffé. Mais,
dans Tensemble, ils m'aiment tous. Ils m'aiment bien tous. Ils me le disent : « Voyez, nous sommes « pour vous ». D'ailleurs, je suis aussi pour