LA BATAILLE DE LA MARNE
Pendant les loisirs forcés du Gouvernement militaire, le Général a fixé ses souvenirs et ses idées sur les batailles de la Marne pour constituer une discussion technique sur la stratégie qui y fut déplpyée. Ce n'est pas un plaidoyer de polémique et de politique composé, comme on Ta prétendu, en vue d'obtenir le commandement en chef des armées à la place du général Jofïre : c'est un rapport d'histoire, une œuvre de science. Le Général était si peu ambitieux que, peu avant la guerre, il avait refusé le gouvernement générai du Maroc par la conscience d'être trop âgé. Tout le premier semestre de 1914, il avait, profondément, souffert des vives alertes de son mal, et il n'aspirait qu'à jouir de sa retraite :
« Je reprends peu à peu mon aplomb, écrivait-il cordialement à un ami. Réellement, j'avais mon plein de surmenage physique et cérébral. J'avais droit au repos. Guillaume en a décidé autrement. Très bien : on tiendra tant qu'on pourra. »
Nul civil peut-être n'a eu plus vaillante et noble philosophie de la vieillesse. Je connais de lui au général Weick une lettre extrêmement belle où il formule avec sa sévère simplicité que, quand on est vieux, on doit s'efforcer encore plus de se
dominer : « Il faut sortir de la vie la tête HAUTE ». En cet état d'âme, s'il a écrit son livre sur la Marne, on le verra bientôt, loin que ce soit par une offensive de l'ambition, c'est pour se défendre, pour rompre l'enveloppement qu'il sentait se resserrer autour de lui, pour dire la vérité!
Voici, textuellement, comme, la seconde fois que je le revis rue Saint-Dominique, il me détermina les directives.
IL alla vers le fond du bureau et, ouvrant la haute bibliothèque Empire, il en tira un long manuscrit qu'il me remit :
(( Vous faites votre livre sur le Ministère que vous appelez, que vous composez comme bon vous semble. Et parallèlement, vous vous occupez de mettre au point, selon mon esprit, mon livre, à moi, qui est la Marne. Vous me donnerez très franchement votre opinion! Vous savez que ce n'est pas mon métier d'écrire!... J'écris comme je parle et je parle comme j'agis... Je vous le recommande. De telle sorte que si le Cabinet vient à tomber, nous sommes prêts à publier, vous votre livre sur le Ministère, moi mon petit livre sur la Marne. Il n'y a pas de temps à perdre. »
Ce livre — où nous n'avons fait aucun remaniement — est d'une personnalité et d'un intérêt considérables. Démonstration très serrée et minutieuse, sa logique infaillible aura une grande portée auprès de tous les spécialistes. Dans les conversations que je rapporterai de suite, le Général dit l'essentiel qu'il importe de connaître dès maintenant. Et il le dit non plus dans le rythme bref d'une démonstration mathématique, mais dans la spon-
tanéité cordiale des confidences et des récapitulations entre amis au choc de propos faux ou d'incidents qui révoltent. Sur le vif, le public va saisir ensemble la vérité et le sentiment, comme il les voit éclater dans cette lettre à une amie que je cite au préalable pour réfuter tous les reproches qui lui furent faits d'avoir semé à droite et surtout à gauche, sous des prête-noms, des récits passionnés et prématurés de la Marne :
Depuis quelques jours seulement j'ai recommencé à sortir et encore bien sagement. Que voulez-vous? Totalisez mes campagnes coloniales à travers marais, fièvres, forêts, combats contre indigènes, au Soudan, sur les frontières de Chine, à Madagascar, pendant vingt-huit ans et voyez ce que cela représente de fatigue, de privation, de maladie enregistrées dans mes organes, foie, estomac, reins, etc. Ajoutez les préoccupations, la tension d'esprit continuelle sans compter les douleurs privées. Je suis étonné d'en être oit j'en suis. Mais je tiendrai tant que je pourrai : Merci pour votre brochure très intéressante sur le dernier couronnement en Russie. Pourquoi la Russie n'at-elle pas fait l'effort qu'il fallait? Personne ne pourrait lutter contre elle. Il y a quelque chose d'humiliant dans cette retraite de cette nation de i§o millions devant leurs adversaires. Je vous envoie un numéro de la Renaissance (i) donnant un récit de la bataille
(1) Article du général Donnai. Quand le général Bonnal alla le voir au G. M. P., dans l'intention d'écrire, le premier, la vérité sur la Marne:
« — Je n'ai rien à vous dire, répartit Gallieni. Voici tous mes ordres... »
de rOurcq. Ce n'est pas encore ça. Je ne m'en suis pas occupé. Cette question pour moi n'a pas d'importance. Ce qu'il fallait, c'était forcer les Allemands à la retraite, ce qui a été fait, c'était enlever l'armée von Kluck, ce qui n'a pu être fait et ce qui aurait dû être fait! Mais enfin, nous revenions de loin (2).
Dans une simple incidente, il a laissé percer en cette lettre d'intimité où il est tout entier, et sans y songer, sa pensée dominante :
« Ce qui aurait du être fait ! »
Comment? Nous allons le lui voir exposer. De soi il ne recherchait point l'occasion d'en parler, il ne brûla jamais de se faire valoir! Ce récit, il Ta commencé sur des questions pressantes, par amabilité, pour ne pas se refuser à nous expliquer lui-même la bataille et nous la faire bien comprendre; puis, tout à coup, se rappelant les récits incomplets présentés dans deux revues, et s'échauffant alors pour compléter, pour rétablir la vérité.
« C'est cela l'histoire. »
La carte est déployée derrière lui.
C'est une grande carte du Camp Retranché où Paris apparaît, comme au temps de la Gaule, entouré d'un inextricable réseau vert de forêts et de collines boisées. Quand à son geste on la décou-
(2) 5 septembre 1915,
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vre, derrière sa têtç qui se lève pour l'expliquer et pour la prendre à témoin, elle acquiert soudain un relief, une beauté de vie concentrée et de drame qui vous saisit!
Debout, les deux mains dans les poches, avec la fermeté de l'homme qui possède bien ce qu'il dit à quelque heure qu'il évoque les faits, il parle, à petites phrases calmes mais martelées, scrupuleusement nettes, détachées. Sa voix est forte, son regard rigoureux; son front très apaisé : aucune ride de colère personnelle, de passion. C'est une conscience qui parle.
« J'aimerais dans mon livre sur la Marne être le plus objectif possible et exposer les faits dans le mouvement exact de leur développement.
« C'est cela l'Histoire.
« Quand le 27 août 1914 on me nomma, « commandant des armées de Paris », où étions-nous, comme situation militaire?
« Ça n'allait pas large, car les Allemands arrivaient à quelques kilomètres de nos postes avancés. Vous avez vu ça. La populafion du Nord refluait affolée vers Paris pour s'y abriter et y jetait de la panique.
« J'avais télégraphié au G. Q. G., l'avertissant pour la quatrième fois, — ce que j'avais répété au Président de la République, au Conseil des Ministres, au Ministre de la Guerre, — - que s'il ne m'envoyait pas des troupes actives de renfort, au moins trois corps d'armée, Paris ne pourrait résister. Réponse du G. Q. G. : « L'armée allemande ne sera « pas devant Paris avant quelques jours,,. L'armée « Maunoury et les troupes territoriales du Camp
« Ketrandié doivent suffire à défendre la capi- « taie, » Donc impossibilté, refus absolu de me renforcer ! Et cependant le Gouvernement, lui, fuit Paris. Plus dé Parlement, mais ceci valait mieux : j'allais avoir tout mon sang-froid pour décider les mesures graves à la hauteur des événements. Je devais connaître les émotions du chef qui, au milieu des défections se produisant partout, tenait le sort de Paris entre ses mairts. Quand le Ministre de la Guerre m'a quitté, il m'a regardé comme un homme qu'il ne devait plus revoir. J'étais assez persuadé, moi aussi, que j'allais me faire tuer.
(t Donc le Gouvernement est parti pour Bordeaux et me laisse seul en présence d'une population qu'on a trompée jusqu'ici par des communiqués mensongers (1) >>.
Le Général se rapprocha de la carte.
Et là, tout en la regardant, il rappelait :
« Notre armée recUlé, t*ecùle toujours, fourbue et démoraUsée. Ses étapes sont forcées; niais elle y arrive dans des conditions physiques et surtout niorales que n'a pas prévues le Généralissime. Celui-ci compte ainsi, abandonnant î^aris, se dérober jusqu'à la Seine, puis jusqu'à l'Yonne — le siège de l'Ètàt-Major était fixé à Pont-sUr-Yonne — et là, enfin, se tétranchel- en s'adossaiit aux collines bordées du Morvan qui protégeraient nos
(1) On pdurra ultérieurement rapprochfei^ de ce récit le texte des lettt-es du Général à M. Sasias, au Togolând. M. Poincaré estimait, lui, qu'il ne fallait pas quitter Paris : ce fut la volonté du Généralissime et du ministèl'e qui préyaluti
troupes, faire face à Tennemi, qu'on suppose alors devoir être à bout, le battre... Voilà la théorie.
« De la théorie a la réalité il y avait loin. Et voilà ce qu'on n'a pas montré. Il y avait loin, car l'ennemi était beaucoup moins éreinté que nos troupes et soutenu par une foi et un orgueil qu'exaspérait chaque étape victorieuse. Il accélérait sa marche et chaque jour me fournissait une preuve nouvelle qu'il déboucherait sur la Seine