LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DU PARTI RÉPUBLICAIN
Politique de défense. — La France ne se résigne pas. — " Les bâtons de maréchal, il faut les aller chercher dans le Rhin. « — Gambetta et ceux qui voulaient la revanche. — M. (Irévy, président de la République. — La « paix à tout prix » . — Pouvoir occulte et dictature. — Rivalités. — L'influence de Gambetta. — Il veut l'apaisement, l'amnistie, la réforme électorale. — La distribution des drapeaux. — Discom-8 de Cherbourg. — L'esprit militaire. — Education patriotique de la jeunesse. — Gambetta et Paul Déroulède. — Intrigues allemandes et intrigues parlementaires. — M. Barthélemy-Saint-Hilaire. La politique coloniale encouragée à Berlin. — Les responsabilités de Gambetta.
Le gouvernement français, de 1871 à 1879, tout en se débattant au milieu des difficultés intérieures et des paniques trop facilement provoquées dans un pays resté sous l'impression de la défaite, eut du moins le grand mérite de poursuivre, sans se laisser distraire ni intimider, la réorganisation de l'armée. Le pays acceptait tous les sacrifices, en vue des réparations futures. M. Thiers luimême ne fit opposition à Tinstitution du service obligatoire que parce qu'il le considérait comme ne s'adaptant pas ou s'adaptant mal au caractère français. Rappelons ce passage d'une belle lettre qu'il adressait le 28 janvier 1872 à notre ambassadeur à Berlin :
« Si l'on vous parlait de nos armements, en faisant bien entendre que, sous ce rapport, nous ne reconnaissons
à personne le droit de nous interroger, vous diriez, ce qui est la vérité pure, que ces armements n'ont que l'avenir et l'avenir seul en vue. »
Le droit de la France d'organiser sa défense était ainsi admirablement fixé. M. Thiers et, après lui, le gouvernement du maréchal de Mac-Malion, l'affirmèrent de telle façon que M. de Bismarck n'osa jamais sérieusement nous mettre en demeure par un ultimatum d'arrêter ni même de modérer nos armements.
Une grande partie de l'élite de la jeunesse française d'alors se donnait, se consacrait à l'armée avec le désir, avec la volonté, avec la passion de la revanche. Cette armée manœuvrait, se perfectionnait, guidée par un idéal : rendre à la France l'Alsace et la Lorraine. Les chefs, généraux, colonels, officiers subalternes, se firent un devoir, aux premiers appels de réservistes, en 1875, en 1876, de les haranguer :
« Vous avez été vaincus avec nous en 1871, disaientils; mais vous ne resterez pas sous l'affront; nous rentrerons à Metz et à Strasbourg, considérez-vous comme des soldats prêts à répondre au premier appel ! «
Cette conviction était la conviction de tous, du maréchal président de la République au plus humble sous-lieutenant. On en jugera d'après l'anecdote suivante que le général du Barail a contée :
Le général Changarnier, le vieux soldat du siège de Constantine, dont la politique avait interrompu la brillante carrière, rappelé à l'activité en 1870 par Napoléon III, attaché, sans rôle bien défini, au quartier général de l'armée de Metz, englobé dans la capitulation, puis élu à l'Assemblée nationale, candidat malheureux à la présidence de la République, auquel les conservateurs et monarchistes, ses amis, avaient préféré le maréchal de Mac-Mahon, gardait une dernière espérance, une ambition, après tout
légitime, celle de mourir maréchal de France. Un de ses amis, le marquis de Talhouet, prit Tinitiative de demander pour lui cette satisfaction. Il s'adressa au général du Barail, alors ministre de la guerre, qui, sans beaucoup d'illusion sur le résultat de la démarche, en référa au maréchal de Mac-Mahon.
Le général, dans ses curieux mémoires, narre ainsil'entrevue :
u Je menai Talhouet chez le maréchal, et là, sincèrement, généreusement, je plaidai la cause du général Changarnier. Je dis ses services, ses titres, ses déboires, sa situation exceptionnelle de martyr de nos dissensions politiques. Je rappelai au maréchal qu'il avait été l'officier d'ordonnance du général Changarnier, que c'était sur la proposition formelle du général qu'il avait obtenu le juste avancement dont avait dépendu toute sa carrière. J'ajoutai que larmée accueillerait avec satisfaction et que l'opinion publique ratifierait avec empressement cet hommage rendu à de vieux et éclatants services, etc., etc..
" Aux premiers mots de mon plaidoyer, le visage du maréchal s'était rembruni et avait pris cet air de froideur impassible que je connaissais bien et qui marquait les résolutions inébranlables. Le président, quand j'eus fini, nous répondit : qu'il honorait comme nous le général Changarnier, qu'il le croyait le plus vaillant des soldats et le plus expérimenté des chefs, mais que notre client ne remplissait pas les conditions exigées par la loi pour être élevé au maréchalat, et que, notamment, il n'avait jamais commandé en chef devant l'ennemi; que si une exception était faite en faveur du général Changarnier, 1 on ne saurait comment répondre à l'ambition surexcitée des chefs de l'armée, dont les principaux voudraient, eux aussi, passer par la même brèche ; qu'après les malheurs de la dernière guerre, il serait puéril et indécent de créer des
maréchaux; qu'il fallait pour cela une guerre et le retour de la victoire sous nos drapeaux :
c( — Les bâtons de maréchal sont dans le Rhin, dit-il, c'est là qu'il faut aller les chercher (1) ! "
Ce cri du cœur de Mac-Mahon exprimait l'opinion générale. Pourquoi le service obligatoire, auquel leur éducation n'avait nullement préparé les générations bourgeoises si opposées quelques années plus tôt à Tinstitution de la garde nationale mobile, englobait-il, sans révolte ni protestation, toute la jeunesse française? Pourquoi toléraiton, sans récriminer, presque allègrement, les charges personnelles, les servitudes, les impôts les plus lourds consacrés au perfectionnement militaire? Pourquoi arrachait-on annuellement pendant plusieurs semaines à la ferme, au domaine, à l'atelier, au magasin, au biireau, des milliers d'hommes faits, en majorité pères de famille, et les envoyait-on, soldats de vingt-huit jours ou de treize jours, dans les forts, dans les camps, aux grandes manœuvres? Parce que la France refusait de se résigner au démembrement, parce qu'un devoir s'imposait à elle : délivrer les chères provinces que l'ennemi occupait. Il semblait à chacun vivre non pas en temps de paix, mais en temps de simple trêve.
Gambetta, dans son milieu, que fréquentaient de nombreux officiers, entretenait le feu sacré. Maintenant qu'il n'y avait plus d'illusions à se faire sur les dispositions du chancelier et du gouvernement allemands, le chef — au moins apparent — du parti républicain sut le premier préparer avec méthode, sans impatience, mais sans faiblesse, l'action, qu'il faudrait plus tard engager à l'heure opportune.
Dès 1879, au lendemain de la démission inévitable,
(1) Met Souvenirs, par le général uu Kahail, t. III, p. 482.
après rëcliec du ministère et de la politique de résistance et de réaction du maréchal de Mac-Mahon, nous voyons Gambetta arrêter un plan et veiller à son exécution :
1" Rechercher à Tétranger des concours, des sympathies, des alliances ;
2" Perfectionner notre armement, accroître moralement et matériellement notre force militaire ;
3" Faire l'éducation patriotique et civique de la nation, lui enseigner l'esprit de sacriflce; apprendre, dès l'école, à l'enfant, sur la carte au liséré noir (1), que la France n'est pas intacte et que sa frontière, de Longwy à Belfort, n'est pas déflnitive;
4° Assurer au gouvernement la durée, l'autorité pour le triomphe de l'intérêt général.
Dès cette époque, Gambetta entre en relations suivies et fréquentes avec les Tchèques et avec les Slaves, avec le célèbre patriote de Prague, le docteur Rieger, avec Skobcleff, avec le prince de Galles, avec tous les adversaires notoires du pangermanisme.
L'Allemagne impériale, restée sur le qui-vive, méditait déjà la triple alliance afln de parer au danger prochain qu'elle voyait poindre, et M. de Rismarck ne négligeait pas de s'immiscer à nouveau dans nos affaires françaises, de façon à contrarier l'action de Gambetta et à diminuer son influence.
Déjà, au lendemain des élections républicaines du 14 octobre 1877, l'empereur, questionné au sujet de la vacance probable et prochaine de la présidence de la République en France et des intentions de son gouvernement, avait répondu :
(1) Dans les lycées, collèges, écoles, toutes les cartes de France montraient, entourés d'un liséré noir, les départements et cantons enlevés à la France et annexés à l'Allemagne par le traité de Francfort.
— M. Grévy serait un président bien préférable à Gambetta.
Or les événements se dénouèrent conformément au vœu de Guillaume I", qui était aussi celui de Bismarck.
Le maréchal de Mac-Mahon, amené à se démettre après s'être soumis au parti républicain victorieux, avait été remplacé par M. Grévy, adversaire tantôt avoué, tantôt latent, mais toujours acerbe et perfide, de Gambetta. Alors que Tunion s'était faite entre les partis les plus divers pour concourir à la Défense nationale, en 1870-71, M. Grévy n'avait cessé, même en pleine bataille, en pleine guerre, de critiquer le dictateur improvisé et d'essayer de le discréditer. On sait déjà comment, en 1871, s'adressantàM. Scheurer-Kestner, il lui avait froidement déclaré que la République devait renoncer à toute velléité de revanche et faire son deuil de l'Alsace-Lorraine.
Un tel président était pour l'Allemagne un président de tout repos, et d'abord son élection écartait pour longtemps la candidature de Gambetta et elle instaurait à l'Elysée, dans les conseils de l'Etat une influence en contradiction avec la sienne.
u Tout gouvernement est un délégué à l'idéal ; on prenait l'idéal de la France un peu bas. »
C'est ainsi qu'un républicain, un ancien ministre, historien autorisé de la troisième Hépublique, M. Hanotaux, apprécie l'élection qui porta M. Grévy au premier poste de France, et il n'hésite pas à déclarer « qu'elle fut une faute '^ .
« A l'heure, ajoute-t-il, où la République démocratique naissait, il eût fallu en ce palais consulaire une âme populaire; au moment où le gouvernement de la République avait à gagner son rang et sa place dans l'amphictyonie de l'Europe, il eût fallu \k une intelligence athénienne; au moment où la France avait à répandre en elle et au
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dehors plus de chaleur et de sympathie, il eût fallu uo cœur vibrant, ardent et généreux. "
Ombrageux, défiant, porté à repetisser toutes choses, M. Grévy, au lieu de considérer en Gambetta un collaborateur précieux, une des meilleures forces de la patrie à utiliser, ne vit en lui qu'un rival dont la popularité l'offusquait.
Quelques jours après la réunion du congrès électoral de Versailles, le 5 février 1879, M. de Hohenlohe escomptait déjà l'inévitable conflit :
« Gambetta, notait-il, ne renoncera pas à diriger la gauche, ça n ira pas! »
Ça n'ira pas ! Les Français vont encore se diviser un peu plus. Telle est en effet l'espérance de l'adversaire allemand; sa tactique n'a pas d'autre objet : empêcher l'accord de s'établir et de durer chez nous.
Il suffit bientôt au prince de Hohenlohe, qui n'était que trop bon prophète, de marquer les coups. Il se montra empressé et assidu aux réceptions de l'Elysée et dans les salons politiques de Paris, en observateur attentif et narquois.
Le 20 mars, il rencontre Gambetta chez le comte de Beust. Gambetta n'est pas optimiste, il juge sévèrement la majorité émanant du scrutin d'arrondissement, « lequel produit des Chambres de petite moyenne (I) ».
Il annonce de prochaines campagnes en faveur du scrutin de liste. Il parle en modéré, désireux de rallier tous les Français à la République.
Quelques semaines après, autre note à l'Elysée. M. Grévy entend, lui, que le système électoral soit conservé et respecté, car tout va bien :
— Dites-le à ces messieurs de Berlin, ils n'ont pas à s'inquiéter.
(1) M. Briand a parlé depuis des « petites mares stagnantes » .
En juillet, U ambassadeur surprend le président au sortir de table :
" Aujourd'hui, visite à Grévy qui m'accueille avec sa cordialité et sa bonhomie ordinaires... Il curait ses molaires avec son index, ce qui l'obligeait à fourrer la moitié de son poing dans sa bouche. Ensuite, il enfonça son doigt dans son nez. Bref, il tripotait toujours de ses doigts quelque partie de son visage. Il ne laissait pas d'ailleurs de parler fort sensément des affaires de France...
ce N'est pas dictateur qui veut, disait-il, le métier exigeait une personnalité particulièrement bien organisée. » Le candidat dictateur, c'était Gambetta, coupable, après la bataille, de vouloir la réconciliation et l'union des combattants. Ne l'avait-on pas vu, à une soirée chez M. Waddington, tendre la main au maréchal Canrobert, qui lui disait :
— Je sais que vous avez beaucoup de pouvoir pour faire le bien et le mal. J'espère que vous ne l'emploierez qu'à faire le bien.
La grande pensée de Gambetta était de rétablir cette union française dans une république ouverte et sage, de réconcilier avec elle tous les fils de la Révolution, tous les et bleus » d'origines diverses.
« Il n'y a pas de possibilité, dans ce pays-ci, disait-il (19 mai 1881), de fonder un gouvernement républicain à hauteur de sa mission, sans convoquer le pays dans ses 5si.scs les plus étendues, sans faire reposer le suffrage Iniversel sur sa base la plus large et la plus unitaire.
Oui, quelque chose fait défaut aux institutions aclelles, c'est précisément de ne pas présenter une surface Hectorale aussi large que le plébiscite lui-même.
Je dis que, si l'on pouvait n'avoir qu'un collège, [u'un vote, ce jour-là nous serions dans la réalité de la [souveraineté nationale. "
Il est aujourd'hui avéré qu'après le triomphe de son parti, après l'échec de la tentative de réaction du 16 Mai, Gambetta entra en relations avec quelques-uns des principaux chefs de la coalition adverse, avec les bonapartistes notamment et qu'il s'efforça de les faire admettre et entrer dans la grande armée démocratique qu'il espérait continuer à diriger. Il entama des négociations avec la curie romaine.
Cessa-t-il pour cela d'être républicain? Pas plus qu'il n'avait cessé d'être patriote en prêtant l'oreille à certaines avances allemandes, tant que l'insincérité ne lui en fut pas démontrée.
Pas plus qu'il ne cessait d'être libre penseur en négociant avec le nonce du nouveau pape, dont on n'ignorait pas les dispositions libérales et nullement intransigeantes, afin d'amener un modus vivendi acceptable entre l'Eglise et l'État.
Quant à la politique extérieure du leader républicain, un de ses amis la résumait ainsi : 11 n'en faut pas admettre d'autre que celle qui tend à restituer à un pays son unité géographique.
Mais quelle tâche immense il avait entreprise! Pour l'accomplir méthodiquement, il proposait lui-même de « sérier les questions v et d'abord de voter l'ammistie, d'effacer les dernières traces de l'horrible guerre civile de 1871. C'était un premier gage d'apaisement.
Viendrait ensuite à l'ordre du jour la question du scrutin de liste, dont le rétablissement lui paraissait indispensable, en vue de la constitution d'un gouvernement assez fort pour résister à l'assaut des intérêts particuliers.
Président de la Chambre, il recevait, sans se préoccuper de leurs origines, tous les hommes qu'il croyait utiles à l'accomplissement de ses desseins.
« La position est à nous, écrivait-il avec cet optimisme
robuste qui ne l'avait pas encore abandonné, je vais pouvoir passer au deuxième programme : l'action extérieure, et, me tenant au-dessus et en dehors des partis, choisir mon heure, ma voie, mes moyens (1). »
Ah! comme il caresse ce beau rêve; avec quelle joie sincère il accueille les ralliés, il veut faire de la République autre chose que le gouvernement d'un parti. Est-ce que le patriotisme éclairé, la vision des périls toujours menaçants ne commandent pas de mettre un terme aux querelles entre concitoyens?
Au dehors, le premier effet de la guerre turco-russe avait été de jeter l'Autriche dans les bras de l'Allemagne. Après la cession au gouvernement de François-Joseph de la Bosnie et de l'Herzégovine en 1878, M. de Bismarck put entrer à Vienne et y recevoir les hommages officiels, au milieu des acclamations du peuple. Le chancelier conclut avec l'Autriche un traité qui assurait aux deux puissances l'empire de l'Europe centrale. Il posait les bases de la triple alliance, il signait en même temps la paix avec le Vatican.
A Paris, les partis malheureusement ne désarmaient pas, et, quel que fût le désir d'apaisement de Gambetta, les républicains engageaient la guerre de religion qui dure encore.
Il y eut alors pourtant une trop courte trêve, dont tous ceux qui la vécurent, comme les hommes de ma génération, ne perdront jamais le souvenir. Ce fut, au lendemain du vote de l'amnistie, la rayonnante journée de la distribution dos drapeaux, le 14 juillet 1880, journée triomphale pour Gambetta. Tous les généraux, à peu d'exceptions près, de l'armée française se pressèrent au tour de lui à la réception du Palais-Bourbon.
(1) Lettre à Mme Léonie Lion.
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— Quant à moi, leur disait-il, je n'ai jamais désespéré de l'avenir; envisagez-le comme moi avec confiance. Les grands espoirs peuvent-ils être interdits à côté d'hommes, à côté de patriotes qui sauront défendre le sol contre toutes les attaques? Dans tous nos cœurs vibre le plus pur patriotisme. Je n'ajouterai qu'un mot : souvenons-nous!
Canrobert, les larmes aux yeux, tendit les mains vers Gambetta et l'embrassa.
Au dîner offert le 17 juillet aux officieux généraux venus de toutes les garnisons de France, le menu portait, en tête : 1880-18..! Date incertaine qui rappelait un devoir certain...
Quelle imprudence ! ne manquèrent pas de déclarer les ennemis de Gambetta et les trembleurs.
Il ne s'inquiétait, du reste, que fort peu de leurs propos et ne mesurait même peut-être pas assez les siens.
Comme certains officiers se montraient hostiles au service obligatoire pour tous de trois ans et objectaient — M. Reinach, consulté, dit-il, était de leur avis — qu'il fallait prendre garde d'inspirer aux « intellectuels » le dégoût du devoir militaire, Gambetta leur répondit :
— Au contraire! ils en viendront ainsi à préférer la guerre à la caserne !
Etait-ce le langage d'un « pacifiste » à tout prix, résigné ou résolu à « l'abandon de la revanche » ?
Aucun de ceux qui entouraient Gambetta, ni ses amis les plus proches, ni les Alsaciens, ni les généraux parmi lesquels il se plaisait, ne se trompaient aux paroles ardentes et libres prononcées par lui aux réceptions du Palais-Bourbon.
Ce fut alors, dans l'âme française, un admirable réveil de confiance et d'espoir. Gambetta était à l'apogée de sa popularité. Une sorte de principat s'établit, u principal dû l'autorité, à la maîtrise, à l'ascendant » .
Gambetta se sentit assez fort, au milieu des ovations de ces fêtes qui se renouvelèrent quelques semaines plus tard à Cherbourg, à la revue de Tarmée navale, pour affirmer à la face de l'Europe « à quoi il pensait toujours » : « Les grandes réparations peuvent sortir du droit; nous ou nos enfants, nous pouvons les espérer, car Tavenir n'est interdit à personne...
" Si nos cœurs battent, ajoutait-il après avoir affirmé son culte passionné pour l'armée, c'est pour ce but... c'est pour que nous puissions compter sur l'avenir et savoir s'il y a dans les choses d'ici-bas une justice immanente. »
J'ai entendu ce discours, j'ai vu le geste dont Gambetta souligna ses paroles; il me semble entendre et voir encore, sentir se réveiller en moi l'enthousiasme d'alors.
Le cadre de la scène était modeste, banal même : une petite salle de café près du port; pas de tribune, Gambetta debout derrière une table de marbre s'adressait à un public restreint; mais les paroles, qui firent tressaillir d'émotion les auditeurs, eurent un immense retentissement.
N'était-ce pas la première protestation s'élevant de
France, depuis les jours douloureux de 1871, un cri de :
.Haut les cœurs, poussé par celui qui avait, le dernier,
;nu debout le drapeau de la patrie vis-à-vis de l'envahis-
îur(l)?
(1) Impressions notées le soir même à Cherbourg, en sortant de la ^union : « 9 août 1880. — Une réunion improvisée par un comité de )mmi8 voyageurs, a mis plus encore que la veille Gambetta au premier llan.
Lesdits commis voyageurs offraient à la presse un punch au café du irand-Balcon, au premier étage, dans une salle de cercle étroite. Il» 'prièrent Gambetta d'accepter leur invitation. Celui-ci leur promit d'assister à la fête et il tint parole. Personne ne prévoyait, du reste, qu'il prononcerait, à cette occasion, un important et retentissant discours. Gambetta paraissait fatigué; il adressa tout d'abord quelques banalités
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Paul Déroulède l'interprétait ainsi :
K En vérité, qu'est-ce que cette justice immanente, sinon une justice de Damoclès faite de fer et d'acier, et suspendue non par un fîl, mais par la main de tous les Français au-dessus de la tête orgueilleuse de la Germanie. »
Gambetta conformait ses actes à ses paroles. Il consacrait une partie de son activité à l'armée, attentif au moindre fléchissement de l'esprit public. Lorsque, vers la fin de 1880, de violentes campagnes de presse (1) attestèrent un réveil de l'idée antimilitariste et quelques premiers symptômes d'impatience dans la bourgeoisie contre les charges du service obligatoire, il s'en alarma.
Un certain nombre de généraux avaient été frappés en 1879, mis à la retraite par les républicains vainqueurs; mais ces exécutions ne suffisaient pas aux intransigeants, comme ils se désignaient eux-mêmes, aux radicaux
aux organisateurs d'une voix enrouée encore plus que d'habitude, puis, après le banal couplet des remerciements et des vœux, il redevint le grand orateur, dont le coup de clairon fait dresser l'oreille. Certes ses premières phrases que je relis ne sont pas de celles dont le monde doit s'émouvoir, mais, prononcées par lui, elles prenaient une valeur oratoire étonnante. Visiblement, d'ailleurs, le milieu plaisait à Gambetta et nous sentions qu'il avait quelque chose à dire.
" Les cérémonies de Cherbourg sont restées jusqu'à présent trop froidement officielles. Et puis, il semble que le président (Irévy tremble de parler trop haut et de passer pour chauvin. C'est pourtant ici l'occasion de réveiller la confiance du pays et de relever les cœurs. Gambetta a donc tenu le langage que le chef de l'Etat ne tient pas. Il a même dépassé nos espérances, lorsque, dans un superbe mouvement, évoquant la justice immanente, il nous fit entrevoir dans un avenir que nous voulong proche, la Revanche du Droit. Il était lui-même très ému en parlant. Des Alsaciens présents pleuraient. Quant à moi, je n'étais guère moins remué qu'eux-mêmes. La salle, électrisée, fit une ovation inouïe à celui qui venait de parler, comme il faudrait souvent le faire, au peuple de France. "
(1) Campagnes provoquées par l'affaire KauUa-de Cissey.
avancés, aux socialistes qui reformaient leurs groupes, et les attaques redoublaient contre certains chefs et contre les institutions militaires elles-mêmes. On recommençait à parler timidement de la suppression de l'armée permanente, et en vue des élections prochaines, la réduction de la durée du service militaire et le bouleversement de la loi de 1872 faisaient l'objet des préoccupations de tous les politiciens en quête de mandat.
Sur la demande de Gambetta, le général Farre, ministre de la guerre, invita tous les commandants de corps d'armée à préparer un Manuel militaire de la jeunesse, sorte de catéchisme du devoir envers la patrie, d'après ce programme : u Idée de la patrie ; amour de la patrie ; la république rançaise, c'est la patrie, c'est la France en pleine possesion de sa souveraineté qu'elle exerce par ses mandataires issus du suffrage universel... Nécessité de la discipline ,pour faire agir ensemble des citoyens armés ou soldats. Ile doit être d'une rigueur extrême quand on réunit de andes masses. C'est le premier devoir du citoyen de s'y umettre... Vertus militaires; honneur militaire ; fidélité u drapeau; bravoure; dévouement; abnégation. Faire essortir la noblesse de ces sentiments... " Le ministre, dans une communication officieuse, justi-
t^ait ainsi son projet :
i: Formuler ces notions, et les faire passer dans l'esrit de la jeunesse française, telle est, à l'endroit de armée, la préoccupation du parti républicain sans épilète. Est-il un programme plus utile, plus élevé, plus ferle? On peut dire que ce sont là les inspirations, les solliitations du bon génie du pays et de son armée. Quels 3nt les instigateurs de ce programme? Tous les hommes e bien.
« ... Le général Farre met à profit son autorité pour réaliser ce vœu de tous les Français qui sentent que le
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fondement de toute discipline parmi les masses destinées à former nos armées, c'est la notion des devoirs militaires du citoyen.
« Si nous avions la mission de rédiger le manuel militaire de la jeunesse, nous dirions que le premier de ces devoirs, c'est le respect non seulement de la légalité, mais des magistrats investis d'une part du pouvoir ; que la prétendue haine contre les fonctionnaires ne sert la plupart du temps qu'à cacher des attaques contre les institutions, que l'armée est, à travers les temps, une seule et même famille, dont les membres actuels, solidaires de leurs devanciers, manqueraient de générosité en blâmant ceux-ci d'avoir servi tel ou tel régime; enfin, que l'obéissance à des ordres légaux, quels qu'en aient été les résultats, est un acte de devoir qui n'appelle sur ceux qui l'ont fait que d'unanimes éloges. »
Prenez garde, disait avec insistance le ministre, que les ennemis de la discipline et du sacrifice militaires finissent par entraîner les masses. Le danger est donc réel.
u Les Français qui ont le pouvoir ou le don de s'aveugler sur les dangers que court notre pays traitent d'ineptie ces attaques. Mais que les clairvoyants ne s'y trompent point : il n'y a point là d'ineptie, il n'y a que des hostilités bien dirigées, des coups qui portent et pénètrent, sans qu'il s'en perde un seul, dans les masses dont sera formée l'armée du pays au jour du danger!
u Mais aussi, quelle triste logique! La haine contre les chefs de cette armée, qui est la sauvegarde des lois et l'obstacle aux revendications violentes du soi-disant nombre, interdit qu'on leur accorde nul talent, nulle capacité; la conscience du découragement et du relâchement que l'on produit au sein de l'armée, en semant dans ses rangs les germes de la défiance contre les chefs et les sentiments irrespectueux qui détruisent la discipline, empêche qu'on
ait la moindre foi dans la force de cette armée. En conséquence, point de politique extérieure; point d'ingérence dans les affaires européennes : la paix, la paix quand même; là-dessus le parti collectiviste donne la main à la féodalité des affaires ; l'un a peur, l'autre éprouve les effets d'un scepticisme qu'il a fait naître. Que l'Europe fasse ses affaires, que notre signature, mise au bas des traités, soit celle d'une nation impuissante, que nos intérêts soient abandonnés; tout, pourvu que nous conservions la paix et que nous n'allions pas confier nos destinées à une armée dont les chefs n'ont pas la confiance du parti, et dont les soldats sont, à dessein, détournés des sentiments d'obéissance et d'abnégation.
" Si Ton veut que le catéchisme militaire fasse entrer au cœur de la jeunesse française des sentiments patriotiques, il faut que ces sentiments aient leur sanction, non pas dans une théorie philosophique, mais dans une législation qui punirait sévèrement tout homme convaincu d'avoir enfreint les règles de la morale qui formerait la matière de ce catéchisme. C'est à la majorité parlementaire à faire cette législation ; il y va de son salut et de celui du pays. »
Pourquoi le Parlement est-il resté sourd à cet appel?
Une commission d'instruction civique et patriotique fonctionnait au ministère de l'instruction publique; elle comprenait des universitaires comme M. Ferdinand Buisson, des artistes comme de Neuville et Détaille, et Gambetta avait décidé à en faire partie l'auteur des Chants du Soldat, Paul Déroulède.
Les relations de celui-ci et du grand tribun étaient, dès cette époque, aussi fréquentes que cordiales.
Plus d'une fois, le poète, il m'en a fait la confidence, avait quitté son cabinet de travail et ses livres pour aller entendre à Belleville et au Parlement la puissante voix, la
chaude parole de Gambetta. Je me souviens très nettement d'avoir pour la première fois rencontré Déroulède, dont la silhouette était déjà si populaire, à la séance de la Chambre, à Versailles, le 14 novembre 1877, dans laquelle Gambetta, au nom de la démocratie, fulmina un réquisitoire contre les hommes et les actes du ministère du 16 Mai. J'étais alors étudiant et j'avais obtenu non sans peine une carte d'entrée ; je me trouvais le voisin de tribune de Déroulède, et je le vis non moins impressionné que moi par le discours de Gambetta. Il professait, il professe encore pour lui la plus vive admiration.
De son côté, l'homme d'Etat, constamment observé, ne craignait pas de se compromettre, en ouvrant sa porte au poète des Chants du Soldat qu'il traitait en ami, bien que l'aède des gloires militaires, apôtre de la revanche, commençât à devenir suspect aux politiciens de la paix à tout prix et particulièrement à M. Grévy et à son entourage.
Dans un discours récent, Paul Déroulède a rappelé quelles relations affectueuses il entretint avec Gambetta :
« Moi aussi, je l'ai connu, moi aussi depuis le jour de mon évasion d'Allemagne jusqu'à la veille de la blessure qui devait l'emporter, moi aussi, à Tours, à Paris, aux Jardies, j'ai eu avec le grand tribun de nombreuses entrevues et j'ai, moi aussi, recueilli de ses lèvres de significatives paroles que je ne me contentais pas de noter au jour le jour, mais que je confiais, que je transmettais, que je répétais au sortir de nos entretiens aux bons Français qui m'entouraient, qui m'entourent encore (1). »
(1) Répondant aux accusations portées contre la mémoire de Gambetta, Paul Déroulède ajoutait : <^ Qu'il ait cherché, comme on l'a déjà cent fois redit, à se rencontrer officieusement avec le chancelier de fer; qu'il Ait cru utile à sa cause, à notre cause, de se trouver face à face avec le maître incontesté de l'Europe alors germanisée; qu'il ait voulu lire
A Berlin, M. de Bismarck suivait de près toutes ces manifestations; mais, clairvoyant, très exactement renseigné sur le personnel politique qui fréquentait à T Elysée et sur notre monde parlementaire, il comptait pour abattre la fortune de Gambetta, plus brillante que solide, plus apparente que réelle, sur le parti d'envieux, de mécontents et d'alarmistes, dont les rangs grossissaient dans la presse et au Palais-Bourbon.
D'autre part, et malgré la résistance de Gambetta, le chancelier nous engageait déjà dans la politique de diversion coloniale. M. de Bismarck s'empressait d'autant plus de nous pousser dans cette voie qu'une entrevue projetée de Gambetta avec le prince de Galles lui inspirait des inquiétudes et qu'il ne redoutait rien tant qu'un accord entre la France et l'Angleterre ayant pour objet le règlement de la question d'Egypte. Or la politique coloniale non seulement nous détournait des Vosges, nous faisait ajourner, sinon oublier nos revendications de l'est, mais elle devait fatalement nous mettre en conflit avec l'Angleterre et avec l'Italie. M. Grévy s'était formellement refusé à appeler Gambetta, dont l'autorité demeurait encore intacte, à la présidence du Conseil, à lui confier la direction des affaires ; il se réservait de la lui proposer seulement lorsque l'œuvre de dénigrement, menée sans relâche à
dans ses yeux, surprendre dans son langage le secret de ces redoutables volontés dans l'espoir orgueilleux peut-être, mais non pas coupable, de tromper à son tour le grand trompeur et de le renseigner au rebours de la vérité, comme Thémistocle renseignait Xerxès : cela est possible, cela est même certain, et je ne l'ai jamais ignoré. Mais ma foi absolue et raisonnéc dans la solidité de son patriotisme, dans la puissance de son cerveau et dans l'habileté de sa langue, faisait plus que me rassurer sur cette prise de contact avec l'ennemi. J'y voyais un motif d'espérer bien plus qu'une raison de craindre.
« Peu m'importaient, je l'avoue, les moyens détournés qu'il prenait et les relations suspectes qu'il s'était créées pour en arriver à ses fins. »
206 GAMBETTA ET LALSAGE-LORRAIME
la présidence, serait suffisammeut avancée pour que la chute suivît de près l'avènement. En 1880 et 1881, M. de Freycinet d'abord, M. Jules Ferry ensuite devinrent présidents du Conseil.
La guerre religieuse se développa en France à l'heure où le kulturkampf prenait fin en Allemagne, à l'heure où M. de Bismarck cherchait à se servir de la force catholique, u Erreur funeste qui nous entraînait à rompre avec l'allié naturel qu'était pour la France le catholicisme, en rivalité en Allemagne avec le protestantisme, à traiter en ennemi le culte qui avait été le drapeau de la protestation de l'Alsace-Lorraine contre la conquête et qui restait Tàme des particularismes allemands (1). "
La guerre religieuse s'aggrava, envenimée par les sectes confessionnelles ou laïques; elle ajourna la réforme constitutionnelle projetée par Gambetta et les réformes sociales.
M. Grévy s'en réjouissait (2).
Sans qu'il y eût conflit déclaré, la volonté, l'action de Gambetta devaient, d'autre part, fatalement se heurter à celles d'un homme résolu, obstiné, tel que Jules Ferry, auquel ne pouvait convenir un rôle de second plan, sous la tutelle du président de la Chambre. M. Grévy avait donc la partie belle.
(1) La Politique extérieure de la France, par M. Charmes.
(2) Secrétaire de la rédaction de l'Evénement pendant cette période, j'ai pu me rendre compte de l'état d'esprit qui régnait à l'Elysée où le directeur du journal était reçu presque familièrement par M. U'ilson. — Aurélien Scholl, ami de jeunesse de Gambetta et qui lui était tout dévoué, ne manquait jamais dans ses chroniques une occasion de parler de lui en termes d'une élogieuse cordialité. — En revanche, et pour corriger l'effet de ces sympathies chaudement affirmées, parvenaient au journal des informations politiques, de petites notes perfides et anonymes, rédigées à l'Elysée, en vue de diminuer le crédit de Gambetta sur le monde parlementaire et sur l'opinion.
Un mot d'ordre circula dans la presse : Gambetta, c'est la guerre? Tous les reptiles à la solde du chancelier en Europe sifflèrent avec une discipline parfaite.
" Gambetta au pouvoir en France, disait et faisait répéter le chancelier, agirait sur les nerfs de l'Europe comme un homme battant le tambour dans une chambre de malade. '^
Le ministre des affaires étrangères du cabinet Jules Ferry, M. Bai*thélemy-Saint-Hilaire, qui n'avait jamais eu de sympathie pour Gambetta, tenait à peu près le même langage ; il était donc tout disposé à recueillir les suggestions qui venaient de Berlin, ne fût-ce que pour mieux affirmer son indépendance vis-à-vis du « dictateur occulte " . Traducteur d'Aristote, ancien secrétaire de Cousin, puis de Thiers, philosophe et pacifiste, avant que le mot ne fût inventé, il contrecarrait systématiquement la politique de Gambetta qu'il jugeait — comme M. Grévy — dangereuse pour la paix. Dans le règlement des affaires d'Orient, le président de la Chambre défendait chaleureusement les intérêts de la Grèce, il projetait de confier à un officier français, au général Thomassin, une mission de confiance, en vue d'une réorganisation de l'armée hellénique; M. Barthélemy-Saint-Hilaire s'y opposa. Celui-ci préparait alors une autre intervention, celle de la France dans les affaires tunisiennes et il se laissait conduire aveuglément par le tentateur berlinois dont M. de Saint-Vallier transmettait les conseils, à l'usage d'une France réconciliée et « alliée avec l'Allemagne »> , c'est-à-dire — car on ne pouvait l'entendre autrement — subordonnée à elle.
iM. Robert Mitchell a rapporté une conversation bien caractéristique entre lui et M. Barthélemy-Saint-Hilaire, à la veille de l'expédition tunisienne; il nous dit comment il en fit connaître les termes à Gambetta. Rien ne saurait mieux mettre en relief les deux politiques en antagonisme. Laissons parler M. Robert Mitchell :
208 GAMBKTTA KT L'ALSACE-LORRAINK
" J'avais reçu, dit-il, d'un ami résidant à Athènes une lettre que je crus devoir communiquer à Gambetta, alors président de la Chambre.
« Gambetta la jugea intéressante et me la remit en me conseillant de la porter chez le voisin, c'est-à-dire au ministre des affaires étrangères : — Surtout, ne lui laissez pas supposer que vous me Tavez montrée; c'est un homme effaré que hante à toute heure du jour et de la nuit le spectre de la dictature occulte.
« Barthélemy-Saint-Hilaire m'accueillit sans grande cordialité :
« — La Grèce, me dit-il, ne m'intéresse plus.
u — Je sais, lui répondis-je, qu'en ce moment la Tunisie vous absorbe, mais ne craignez-vous pas...
" 11 m'interrompit violemment :
« — Quoi? d'affaiblir la France en disséminant son action. Est-ce là ce que vous voulez dire?
u — Mais à peu près.
(( — Peut-être aussi croyez-vous que les puissances étrangères pourraient prendre ombrage du développement de notre situation dans le bassin de la Méditerranée. Eh bien, savez-vous qui nous pousse en Afrique? Savez-vous quel est l'homme d'État qui nous offre en quelque sorte le protectorat de l'Afrique septentrionale?
c( — Je le devine, c'est M. de Bismarck.
u — Ah! vous êtes comme tous les autres, et vous croyez que l'Allemagne ne peut nous pardonner le mal qu'elle nous a fait. M. de Bismarck voudrait être notre ami, mais il faut que nous le rassurions sur nos ambitions futures. Il nous aidera de tout son pouvoir à reconquérir notre prestige compromis, notre puissance atteinte, et volontiers il s'entremettrait pour nous aider à trouver en dehors de l'Europe une compensation qui nous désintéressât de F Alsace et de la Lorraine.
« Il nous laisse le champ libre en Tunisie et il ne tient qu'à nous d'étendre la main sur le Maroc.
« — Mais l'Italie, mais l'Angleterre?
« — Ce sont, en effet, les deux points noirs, mais c'est précisément à les écarter que s'appliquerait M. de Bismarck.
" L'entretien était terminé. Je retournai au Palais- Bourbon et je répétai à Gambetta, sans y rien changer, le dialogue que je viens de reproduire d'après mes notes personnelles.
Gambetta, furieux, la face écarlate, la lèvre tremblante, en frappant la table d'un formidable coup de poing :
« — Cet homme est fou, cria-t-il, fou à enfermer. Nous désintéresser de l'Alsace et de la Lorraine? Mais, sachezle bien, le jour où la France se désintéressait de l'Alsace et de la Lorraine, il n'y aurait plus de France! «
M. de Bismarck, en effet, savait bien ce qu'il faisait, lorsqu'il souriait à nos ambitions coloniales naissantes. 11 n'avait pas seulement calculé que la mauvaise humeur jetterait l'Italie dans les bras de l'Allemagne et nous créerait une ennemie sur les Alpes et dans la Méditerranée. Il avait pressenti que l'imagination française ne continuerait pas longtemps de caresser deux rêves à la fois et que la fascination des conquêtes lointaines l'arracherait à l'obsession de reprises prochaines.
Les Mémoires de M. de Hohenlohe nous fournissent des preuves réitérées des encouragements que fît prodiguer M. de Bismarck aux inspirateurs, aux initiateurs de la politique coloniale en France.
On y lit à la date du 22 février 1880 :
« 11 (Bismarck) parla aussi de mon rapport touchant les projets de la France au Maroc. Il exprima l'opinion que nous ne pouvions que nous réjouir, si la France s'adjugeait le Maroc. Elle aurait beaucoup à faire de ce
côté, et nous pouvions lui concéder cette extension de son territoire en Afrique, à titre de compensation pour l'Alsace-Lorraine... «
Le 26 novembre de la même année :
« Aujourd'hui, entretien avec le chancelier sur les affaires de France. Il insiste pour qu'on dise ouvertement aux Français que nous sommes heureux de les voir chercher leur intérêt ailleurs, par exemple, à Tunis, dans l'Afrique occidentale, ou en Orient, parce qu'ils cesseront de porter leurs regards sur la frontière du Rhin. Cela ne signifie point que nous voulons jeter la France dans les complications. Nous sommes de paisibles spectateurs qui n'incommoderons pas la France, si nous la voyons s'engager ailleurs, car nous ne lui demandons rien que la paix et la tranquillité. "
Méditant une intervention à Tunis, dès le lendemain du congrès de Berlin, pour prévenir les desseins ambitieux de l'Italie, le gouvernement français s'aboucha, on le sait, avec la chancellerie allemande. M. de Hohenlohe écrit le 27 novembre 1880 :
" On désire à Paris que nous fassions valoir notre influence en Italie pour modérer Faction par trop énergique des Italiens à Tunis. "
Or, en même temps qu'il nous invitait à mettre la main sur la Régence, M. de Bismarck faisait la même proposition au gouvernement italien.
Au printemps de 1881, un an plus tard, à la veille de l'expédition, le prince de Hohenlohe note le 9 avril :
« Le général Pittié, qui s'était arrêté à Berlin, venant de Saint-Pétersbourg, y a vu l'empereur et le prince de Bismarck, et revient enchanté de l'accueil qui lui a été fait à la cour, Saint-Vallier (alors ambassadeur de France à Berlin) et lui ont parlé de différents sujets avec Bismarck, et ce dernier leur a dit que les Français devaient
aller de Tavant à Tunis, sans se soucier des Italiens. « Au mois d'octobre 1881, Bismarck déclarait : « Nous devrions nous réjouir de ce qu'elle (la France) trouvât des satisfactions ailleurs qu'au bord du Rhin. » Même affirmation le 7 novembre 1882 :
« Que les Français en fassent partout à leur tête, pourvu qu'ils ne songent pas au Rhin. "
En 1883, Bismarck persévérait : « Nous sommes en bons termes avec la France; les provocations chauvines ne nous touchent pas, et, en politique coloniale, nous encourageons ses ambitions (l). "
Gambetta a-t-il sa part de responsabilité dans la politique coloniale inspirée par l'Allemagne? Les témoignages plus autorisés répondent : non. Il se repentait même n'avoir pas maintenu l'opposition qu'il fit tout d'abord l'expédition de Tunisie, qui nous brouilla pendant de mgues années avec l'Italie.
Lorsque la campagne était déjà engagée, Gambetta 'conseilla d'y participer Paul Déroulède, qui voulait, en
(1) Notre expédition au Tonkin ne fut pas moins bien vue à Berlin celle de Tunis. « A l'égard du Tonkin, écrit M. de Hohenlohe, de edrichsruhe, le 24 janvier 1884, Bismarck me charge de déclarer vertement à Paris, que nous comptons agir loyalement envers la France, que rien ne pourrait nous faire sortir de notre neutralité. Libre à la ance de faire la guerre sur terre et sur mer. " Dans le courant de année 1884, l'accord était complet entre la France et l'Allemagne sur questions coloniales. Hohenlohe écrit le 24 août : « Courcel (le successeur de Saint-Vallier à Berlin) est reparti pour Berlin, emportant l'adhésion de Ferry au projet d'accord qui, sans être un traité d'alliance, marque pourtant un grand rapprochement. On s'engage à marcher de
Ioncert dans la question de l'Afrique occidentale, de même en Egypte, luis toutes les questions relatives au canal de Suez..., etc. •> — L'Alle- |Utgne faisait alors le plus grand cas de la politique et de la personne du ^nistre qui dirigeait notre politique extérieure, de Jules Ferry. Quittant Jerlin le 2 novembre 1884, Hohenlohe écrit : « Au départ, Bismarck me chargea de salutations pour Jules Ferry dont il fait grand cas. »
qualité d'officier de réserve aux chasseurs à pied, suivre son frère, attaché à Tétat-major du général Brugère, commandant l'artillerie du corps expéditionnaire.
" Réservez-vous, lui dit-il, pour une autre guerre. « Et il ne dissimula pas les regrets que lui inspirait une action, dont se réjouissait trop la chancellerie allemande.
Le ministre italien, M. Cairoli, avait reçu l'assurance de Gambetta, après le congrès de Berlin, que la France ne s'emparerait pas de Tunis et il ne doutait pas de la sincérité de sa parole.
Un accord se serait vraisemblablement établi entre Rome et Paris, si M. Crispi, hostile à toute transaction, avocat de la Compagnie italienne Rubattino, en conflit d'intérêt avec la France, n'était intervenu et n'avait contribué à envenimer la querelle, de façon à rendre impossible un arrangement.
Le gouvernement de la République hésitait, troublé par la crainte d'une campagne de guerre. M. Jules Ferry luimême, le plus capable de résolution, n'était rien moins que favorable à une action militaire, h une conquête de la Régence.
" Qui songeait à répandre au loin le sang de la grande blessée, quand la plaie au flanc restait ouverte. Si la discussion se fût élevée entre deux thèses, deux doctrines, deux systèmes, elle eût divisé bien cruellement l'àme de la nation (1). «
Tout au plus le gouvernement français voulait-il assurer la sécurité de la frontière algérienne et faire prédominer à Tunis l'influence française. Les seuls moyens auxquels recourait le ministère étaient les moyens diplomatiques.
Les intrigues de M. Crispi et du consul italien dans la Régence, M. Maccio, précipitèrent les événements. Une
(1) Hanotaux, Histoire contemporaine, t. IV, p. 64.
expédition ne fut décidée qu'à contre-cœur, à la veille des élections générales de 1881, sous la pression du gouverneur général de l'Algérie, M. Albert Grévy, de M. Roustan, agent diplomatique français à Tunis et de M. de Courcel, directeur des affaires étrangères. Celui-ci ne rallia Gambetta qu'à grand'peine au projet d'intervention, lorsqu'il apparut que l'Italie prendrait la place, si nous ne nous hâtions pas de l'occuper.
On a pu dire assez justement (1) que l'Italie n'a pas été expulsée de Tunis, qu'elle y a été devancée.
La campagne de 1881 dans la Régence, suivie de l'établissement de notre protectorat, n'était, du reste, alors considérée que comme une opération isolée, purement locale; îlle ne se rattachait nullement au vaste plan de politique )loniale que personne encore, pas même M. Jules Ferry, 'entrevoyait en 1881. Les premières difficultés au Tonkin mt venues en discussion en Conseil des ministres, à jette époque. Gambetta, chef du gouvernement, se montra înergiquement hostile à toute campagne lointaine, affirme l'amiral Gougeard, ministre de la marine, lequel déclara :
— Si vous veniez à changer d'avis, vous auriez à me [remplacer.
Le général Campenon n'est pas moins catégorique :
— La politique coloniale de M. Jules Ferry, me disaitil en janvier 1885, est une politique trompeuse que Gamletta n'aurait jamais pratiquée. Elle n'aurait pas, s'il vi-
[vait encore, d'adversaire plus déterminé que lui.
Quelque opinion que l'on ait aujourd'hui sur cette poli-
[tique coloniale et ses résultats et sans contester l'intérêt
'que nous avions à constituer le beau domaine du nord de
l'Afrique, proche de Marseille et de Toulon, et facile à
défendre, il faut bien reconnaître qu'elle détourna notre
(I) M Charles Benoist.
attention pendant trop longtemps de la question, qui, pour ma génération, était la première et même l'unique. u Jules Ferry avait-il prévu que la politique coloniale, inaugurée et menée par lui, aurait au bout de quelques années pour résultat cette orientation nouvelle des esprits? Assurément non (1). Je veux lui rendre cette dernière justice, qu'il avait l'àme d'un patriote. Les événements l'avaient éclairé. Il n'hésitait pas à renier les opinions imprévoyantes, pour ne pas me servir d'un terme plus sévère, que l'opposition républicaine avait professées sous l'Empire, alors qu'avait été soulevée la question de notre réorganisation militaire. ( Ne touchez pas à l'armée " , s'écriait-il un jour avec émotion dans un de ses discours, et, dans un autre, il faisait honneur à la République d'avoir mis les vertus militaires au premier rang des vertus civiques. L'expansion coloniale était dans sa pensée une politique d'attente. Elle n'était pas une politique d'oubli. Son testament en porte la trace : «Je désire, disait-il, reposer dans « la même tombe que mon père et ma sœur, en face de « cette ligne des Vosges où monte à mon cœur fidèle la « plainte des vaincus. » Cette phrase touchante surprit et émut la France ; car elle trahissait chez l'homme un côté un peu sentimental qu'on ne lui soupçonnait pas. Elle est demeurée gravée dans bien des mémoires, et elle fait honneur à la fidélité de son cœur. « Mais personne n'a contribué autant que lui à nous éloigner du but vers lequel, de 1871 à 1880, convergeaient tous les vœux de la nation et du devoir qui, réunissant tous les cœurs, main~ tenait l'unité morale de la patrie.
— Vous ne nous en voulez pas trop, disait M. Jules Ferry à un député d'Alsace au Reichstag, d'engager nos troupes si loin des Vosges?
(1) Comte u'Haussonville, article publié par le Gaulois.
— Nous n'avons pas de conseils à donner à la France, lui répondit mélancoliquement le protestataire, qui m'en fit depuis la confidence, tout ce qui contribuera à augmenter le prestige et la richesse de la Patrie sera bien.
La politique coloniale, en donnant une certaine satisfaction à l'esprit d'aventure et à certaines ambitions militaires trop impatientes, n'a pas éteint le feu sacré, mais elle en apaisa l'ardeur (1).
De cette époque datent les premières campagnes de
(1) Un écrivain de beaucoup de bon sens et d'esprit, Français de race, M. Henry Maret, dit justement ;
« La République, au lieu de se consacrer exclusivement à la préparation de la reprise des provinces perdues, n'a cessé de s'égarer et de disséminer ses forces dans un nombre toujours croissant d'entreprises coloniales, où elle a versé en pure perte son or et son sang. Elle est partout où elle n'avait nul besoin d'être : au Tonkin, à Madagascar, en Tunisie, au Maroc; mais elle n'est ni à Metz, ni à Strasbourg, devant qui, bien qu'on en ait dit, son devoir et le souci de sa grandeur lui commandaient de s'hypnotiser. Car seule l'idée fiie est une force ; et Rome n'eût jamais détruit Carthage, si elle avait songé à autre chose.
" Si la Prusse est devenue ce qu'elle est, c'est parce qu'elle n'a jamais oublié la revanche dTéna, et que son but étant unique, elle l'a atteint. »
A« moins, ceux qui nous conseillaient de ne pas nous laisser hypnotiser par la frontière des Vosges ont-ils assuré à ce pays plus de repos, plus de sécurité, « ces compensations misérables où se plaisent les peuples en décadence? » M. Henry Maret répond :
Le calcul n'a pas été seulement vil, il a été inutile. Quand le lincu oublie les torts du vainqueur, c'est le vainqueur qui s'en soufient. De plus en plus arrogant, il n'a jamais perdu une occasion d'étaïr sa force et de nous menacer. Nous avons toujours plié par amour de paix. Et comment ferions-nous la guerre, puisque nous la faisons
'tout, excepté où il faudrait la faire?
Un grand peuple ne gagne rien à s'abandonner. Nous avons autant ['inquiétudes et autant d'anxiétés que si nous nous étions complus dans îsseins, qui, depuis longtemps, ne sont plus les nôtres. Et maintelant, qui sait ce que demain nous réserve? >
216 GAMBETÏA ET LALSACE-LORRAIIVE
presse encore timides qui nous invitaient, suivant le désir le plus cher de M. de Bismarck, à oublier Metz et Strasbourg et à porter notre drapeau sur les terres lointaines de l'Orient.
Le docteur Otto Arendt, l'économiste bien connu, député au Reichstag, célébrait l'alliance coloniale future de la France et de l'Allemagne.
« Laissez-moi vous le dire sans ambages, déclarait-il à un rédacteur du Matin : l'occupation de l'Egypte par la Grande-Bretagne est pour vous beaucoup plus douloureuse, en réalité, que la réunion à l'Allemagne d'un territoire jadis allemand. Je ne nie pas que, pour l'immense majorité d'entre vous, cette constatation ne produise une pénible impression, mais je pense qu'il y a utilité à ce qu'elle soit faite. »
L'Allemand conseillait donc l'entente franco-germanique contre l'Angleterre :
« La France et l'Allemagne, définitivement réconciliées, devraient présider à une sorte de blocus idéal contre la Grande-Bretagne. Dans ce but, il serait possible de grouper différentes nations, grandes et petites, et de constituer comme une ligue de famille européenne qui affirmerait avec force les intérêts continentaux, La puissance britannique est en harmonie avec la position insulaire du Royaume-Uni, situé hors de la sphère des intérêts européens. L'Allemagne et la France, appuyées sur les facteurs, aussi puissants qu'indestructibles, dont elles disposent dans le vieux monde, pourraient, en prenant les petits sous leur protection, devenir — et cela sous une forme que la force des choses se chargerait de fournir — les mandataires de la volonté de l'Europe et représenter de la sorte une puissance morale et matérielle redoutable, devant laquelle le léopard britannique n'aurait qu'à baisser la tête. »
La pensée de la réconciliation de la France avec l'Empire allemand, déclare M. de Chaudordy (1), est due surtout à la fièvre d'expansion coloniale qui s'est emparée de tant d'esprits plus généreux que clairvoyants. « Ils y ont vu une compensation à la perte de nos frontières pour laquelle nous trouverions le concours et l'appui de l'Allemagne contre le mauvais vouloir que cette politique devait nous attirer de la part de l'Angleterre. On ajoutait, pour adoucir les réclamations du patriotisme, qu'on arriverait tôt ou tard à recouvrer nos provinces perdues, et cela à l'aide du bon vouloir qu'on parviendrait à créer dans l'esprit des Allemands. »
Cette erreur, très développée quelques années plus tard, commençait à peine à poindre en 1881. Gambetta ne la partagea à aucune époque.
(1) Considération sur la politique extérieure de la France.