CHAPITRE VI
SECOND PUOJET D EXTIIEVUE. REFUS DE GAMBETTA
Après la victoire électorale des républicains, politique extérieure nouvelle. — La politique d'action et d'intervention, la politique de résignation. — Que ferait Gambetta? — Complications européennes. — Discours de M. de Bismarck le 19 février 1878. — L'effet produit.
— Illusions de Gambetta. — Campagnes de presse. — Remaniement de la carte de l'Europe. — M. de Bismarck et l'annexion de l'Alsace- Lorraiue. — Ses propos à M. Crispi. — Le rôle du comte Henckel et celui de M. de Hohenlohe. — Strasbourg ou Suez? — A la veille du congrès de Berlin, M. de Bismarck fait proposer une entrevue à Gambetta. — Négociations. — Entrevue décidée. — Après réflexion, Gambetta signifie un refus. — Témoignages des amis de Gambetta.
— Autre projet, AI. de Blouitz, intermédiaire. — Condition posée par Gambetta : la question d'Alsace-Lorraine. — Refus définitif. — Le bat de Bismarck : le piège.
La défaite du gouvernement du 16 Mai aux élections du 14 octobre ne permit pas au maréchal de Mac-Mahon de maintenir au pouvoir contre la volonté du pays les hommes de la coalition conservatrice. Après des velléités de résistance quand même, il dut capituler, se soumettre, suivant l'expression célèbre, en attendant qu'il se démît. L'influence parlementaire, l'influence occulte, comme on l'appelait, de Gambetta, ne fît que grandir, qu'il s'agît de la politique intérieure ou de la politique extérieure. Quelle allait être l'attitude du parti appelé à prendre la direction des affaires de la France?
Essayerait-il d'inspirer au dehors assez de confiance en
sa stabilité pour chercher contre l'Allemagne une alliance? Reviendrait-il au contraire à la tradition révolutionnaire, à celle qui, de 1792 à 1815, avait bouleversé tous les trônes de l'Europe? Ferait-il des doctrines démocratiques un article d'exportation? Vis-à-vis d'une Allemagne, champion du droit divin, protectrice des rois, verrait-on se dresser une France initiatrice et émancipatrice? La même question s'était posée, en 1830, au lendemain des trois glorieuses. Le parti républicain d'alors demandait à grands cris que la France se mît à la tête des peuples pour déchirer les traités de 1815, porter le drapeau tricolore sur le Rhin, délivrer la Pologne et l'Italie et détruire la Sainte-Alliance. Conflagration générale qu'il appelait de tous ses vœux.
Les révolutionnaires, les patriotes, applaudissaient aux appels enflammés d'Armand Carrel :
« La France, disait-il, a subi pendant quinze ans les sentences rendues contre elle en 1814; elle veut appeler de ces sentences; elle veut signer les traités pour être obligée de les reconnaître; elle n'a point signé ceux de 1814. «
Carrel, à la fois patriote et internationaliste, avait pris les armes en 1823 pour la cause de l'Espagne libérale; il se proclamait hardiment partisan de l'intervention de la France dans les affaires des autres peuples.
u Non, écrivait-il, la patrie n'est pas heureuse quand elle n'est pas sufGsamment glorieuse; elle n'est pas suffisammml glorieuse quand elle porte la trace des mutilations que lui ont fait subir des traités humiliants; quand ses ambassadeurs ont la bouche fermée pour protester contre les traités dont elle s'indigne.
« Est-ce pour nous assez d'honneur que de ne pas être envahis, quand l'étranger s'est réservé trois ou quatre ouvertures de nos frontières ; quand les uhlans font encore
Texercice à six marches de Paris et que le qui-vive de la Sainte- Alliance retentit contre nous derrière les Pyrénées, derrière les Alpes et des montagnes de la Suisse à l'embouchure du Rhin? »
Louis -Philippe s'empressa d'atténuer, de calmer d'abord, puis d'éteindre ces ardeurs. Roi des barricades, après avoir bénéficié de la révolution, il la voulait non pas déchaîner, mais comprimer; il ne se souciait pas de risquer un conflit pour renverser les trônes, alors qu'il s'efforçait à peu près exclusivement de consolider le sien.
u Louis-Philippe, dit très justement Louis Rlanc dans son Histoire de dix ans, par caractère et par position, n'était que le premier bourgeois de son royaume. Or la bourgeoise n'était nullement tentée par l'éclat des aventures héroïques. Composée en majorité de banquiers, de marchands, d'industriels, de rentiers, de propriétaires paisibles et prompts à s'alarmer, elle appartenait presque tout entière à la peur de l'imprévu. »
La majorité des bourgeois républicains de 1877, vainqueurs du 16 Mai, ne différaient guère de ceux de 1830; ils préféraient assurément la politique extérieure de Louis-Philippe à celle d'Armand Carrel.
Rien de l'audace des « grands ancêtres » ne bouillonnait en eux. Le gouvernement qui les représentait et que devait bientôt si exactement personnifier M. Grévy, devait donc se confiner prudemment dans une politique extérieure d'inaction et de défensive. La terrible et encore récente leçon de 1870 rappelait à tous qu'il y a du péril à se mêler des affaires du voisin, u Générosité, humanité, intervention, grands mots, disait-on, qui nous ont coûté bien cher! Soyons Français, exclusivement Français; professons l'égoïsme national et qu'il nous suffise d'être ou à peu près les maîtres chez nous. «
SECOXD PROJET D'EXTREVUE 157
Un seul homme semblait assez puissant pour entreprendre, avec le concours de l'opinion, quelque action au dehors : Gambetta. Il pensait, comme Danton en 1792, que ;' dans les circonstances où se trouvaient l'Europe et la France, la France ne pouvait être respectée de l'Europe que dans la mesure où elle en serait crainte, elle ne pouvait soutenir 3on indépendance qu'à la condition de se rendre redoutable ( I ) ».
Les événements les plus graves se succédaient, au début de l'année 1878 : mort de Victor-Emmanuel, mort de Pie IX, élection du pape Léon XIII, succès des Russes dont les armées victorieuses campaient aux portes de Constanlinople, ordre donné à la flotte anglaise de franchir les Dardanelles. L'Autriche se liait étroitement à l'Allemagne. Une conflagration générale semblait imminente. Quelles en seraient les conséquences pour la France?
Angoissant problème, dont on s'efforçait d'entrevoir la solution d'après les vagues données des dépêches et de rapports diplomatiques, lorsque, le 19 février, M. de Bismarck prononça un discours sensationnel sur la situation de l'Europe. Il avait attendu le moment psychologique pour la convier à intervenir et à rétablir la paix, et pour se poser en arbitre.
Son langage, bien que systématiquement imprécis, pouvait encourager toutes les espérances, tous les rêves, si l'on veut, des gouvernements et des peuples à la veille d'un grand règlement d'intérêts internationaux, y compris celui des difficultés et des conflits religieux que la mort de l'intransigeant Pie IX rendait possible.
Gambetta lut ce discours avec une attention passion-
(1) 1/ Europe et la Ifcvclution française. La Guerre aux rois. SonKi. p. 183.
née, et vraisemblablement sous l'impression de conversations récentes et pleines de promesses, il donna libre cours à son imagination. Il entrevit un avenir de réconciliations, de réparations éclatantes et d'accords tels qu'en pouvait concevoir, en un jour d'optimisme, son cerveau méridional :
« J'ai pu lire, écrit-il le 20 février, à son amie Mme Léonie Léon, j'ai pu lire le discours du monstre avant de m'endormir. Je suis ravi, enchanté; c'est bien ce que j'avais rêvé sans oser y compter. Nous y occupons, sous le voile de l'allusion, une place importante et distinguée. L'équilibre et la répartition des forces continentales y sont admirablement indiqués... C'est en vérité plus que nous ne pouvions espérer de l'esprit fantasque et véhément de l'aventurier de génie qui a fait la nouvelle Allemagne par le fer et par le feu... Voici que se lève maintenant dans cet homme l'aurore radieuse du droit. C'est à nous à présent de profiter des circonstances, des dispositions, des ambitions rivales pour poser nellemenl nos plus légitimes revendications et de fonder, d'accord avec lui. Tordre nouveau. Je suis donc au comble de mes vœ»ax : la paix assurée pour plusieurs années, l'exposition universelle mise hors de péril, les puissances en demeure de se rapprocher de la France si elles veulent agir et même si elles veulent délibérer et maintenir..., etc.. (1). "
En termes plus modérés, la République française signalait ainsi le 22 février et commentait le discours du monstre :
« Le seul fait que M. de Bismarck se rattache au traité de 1856, au moment où l'on s'efforçait d'accréditer l'opinion que ce traité était définitivement aboli, mérite qu'on
(1) Lettres de Gamhettaà Madatrie Léonie Léon, publiées par M. Francis Laur.
SECOXD PROJET D'EiYTREVUE 159
s'y arrête. La France a joué un trop grand rôle dans le traité de 1856 pour que nous ne reconnaissions pas ces témoignages d'intérêt donnés à l'œuvre à laquelle elle a pris tant de part. Cette voie indirecte était la seule que pût prendre M. de Bismarck pour faire une allusion détournée à notre pays si résolument engagé dans une politique d'abstention paciGque; mais ce détail ne saurait échapper aux lecteurs attentifs et il nous suffit de le signaler aux nôtres. «
Gambetta avait donc cru lire dans ce discours sensationnel du chancelier une sorte d'appel indirect à la France; il lui semblait que le gouvernement de Berlin la conviait à une entente, à quelque transaction. Il attendait, avec un mélange d'anxiété et d'optimisme, des ouvertures, des propositions qu'il espérait prochaines.
Dans les salons parisiens qu'il fréquentait et où il se rencontrait avec quelques-uns des dirigeants de l'opinion, M. de Hohenlohe encourageait très habilement, sans d'ailleurs s'engager le moins du monde, ces chimères qui n'étaient pas seulement celles de Gambetta.
L'ambassadeur allemand reconnaît lui-même, dans ses Mémoires, avoir constaté plusieurs fois l'effet de ses conversations et de ses insinuations sur Emile de Girardin, que le comte Henckcl de Donnensmark lançait, de son côté, on le sait, sur de fausses pistes.
M. de Bismarck apparaissait à FFurope, à la France, éblouies et terrifiées, comme un Bichclieu, toujours méditant de bouleverser le monde et les frontières des Etats; nous étions invités à nous entendre avec lui, en vue d'un nouveau partage et de futures rectifications de frontière : ou vaincre Bismarck à la guerre, concluait logiquement Girardin, ou nous entendre avec lui, si nous ne voulions pas devenir négligeables.
" L'Allemagne, écrivait-il, qui se souvient de la Prusse
en 1806, ne cessera de croire de notre part à des visées plus ou moins lointaines de revanche qu'après notre acquiescement à un nouveau partage de TEurope impérieusement commandé par la nécessité du désarmement, sous peine de déficit sans fin de ses budgets... (1) «
Suivait un appel à Bismarck :
« Ce ne serait pas M. de Bismarck qui me contredirait, si je lui disais que, pour compléter son œuvre, que pour donner à l'Empire d'Allemagne les ports et le littoral qui lui manquent, il lui reste encore une grande partie à jouer et que cette partie, il ne pourra la jouer à coup sûr qu'en ayant à la fois la France et la Russie pour alliées. »
Girardin concluait :
a Si l'état de paix armée peut subsister indéfiniment, j'ai tort, et il n'y a qu'à laisser les choses suivre leur cours ; mais s'il ne peut se prolonger sans risque tout au moins d'une immense crise financière, industrielle, commerciale, quel autre moyen y a-t-il que celui de procéder à l'amiable à une autre division de l'Europe attribuant à chacun des Etats, dont elle serait le faisceau, de vastes accès à la mer et impliquant la suppression de toutes les enclaves condamnées à périr de langueur? »
En résumé, dans les milieux politiques d'alors, une opinion erronée se répandait, d'autant mieux accueillie qu'elle éloignait le cauchemar de la guerre, et que l'on peut résumer ainsi :
L'Allemagne ne pourra longtemps supporter ses charges militaires ; elle devra désarmer. Son véritable intérêt ne lui commande-t-il pas de transiger avec la France?
On savait, d'après certains aveux de M. de Bismarck, qu'il ne s'était pas rallié sans objections ni sans réserves à l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, exigée par de
(1) La France, 11 juillet 1875.
SECOND PROJET DEXTREVUE 161
Moltke, de Roon, par Tempereur et par les princes.
11 existe, à ce sujet, un document très curieux que nous avons eu sous les yeux ; c'est un des rapports adressés, quelques années après la mort de Garabetta, au général Boulanger, alors ministre de la guerre, par un agent secret mort mystérieusement en 189G, M. Foucaud de Mondion. 11 y relatait une conversation de Bismarck avec Crispi, racontée par celui-ci :
u Même après Sedan, disait Bismarck, je n'avais pas ridée bien arrêtée de proposer au roi de prendre des compensations territoriales, je n'en suis pas à me payer de mots, et ce n'est pas le chauvinisme allemand qui m'aurait fait poser comme condition sine qua non ce qu'on appelle la restitution à l'Allemagne des parties de pays où l'on parle allemand ; ce sont Tétat-major allemand et les militaires qui ont imposé l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, et si j'avais lu dans l'avenir les désagréments politiques que ces Allemands ont causés à la véritable Allemagne, j'aurais combattu de toutes mes forces celte annexion. »
Le ministre italien, qui rêvait, au contraire, un nouveau démembrement de la France, avec attribution à l'Italie de X'ice et de la Savoie, parut surpris de ce lan-
« Il n'y a plus place pour nous, reprit Bismarck, pour de grosses compensations territoriales, en cas de nouvelle défaite de la France, il ne s'en présenterait de réelles ou de faciles que pour nos alliés, pour ceux qui croient comme moi que la disparition de la France comme grande puissance est le gage de longues années de paix pour l'Europe, n
M. Crispi objecta :
— Mais la Hollande et la Belgique?
Le chancelier n'esquiva pas la question :
162 GAMBETTA ET L'ALSACELORRAINE
« Quant à la Belgique, dit-il, je sais qu'il y a en Alleînagne un parti diplomatique qui caresse l'idée d'un partage de la Belgique et qui même pousse l'aberration jusqu'à vouloir en attribuer une partie à la France. C'est la politique que Talleyraud voulait persuader à Bubna et à lord Grey en 1830, ce serait là un comble de bêtise de jamais consentir à cela, tant que l'Allemagne aura un mot à dire dans les affaires d'Europe... (1)»
D'après M. Crispi, ces idées étaient déjà celles de M. de Bismarck, en 1877, à l'époque des tentatives d'entrevue avec Gambetta, à l'époque du voyage à Paris et à Berlin de l'homme d Etat italien. Le chancelier rejetait volontiers sur de Moltke la responsabilité de l'annexion de l' Alsace-Lorraine.
Ce qui n'est pas douteux, c'est que le comte Henckel, dans ses conversations, par des paroles, par de fausses confidences éveillait facilement des illusions dans son entourage français. 11 se gardait bien de laisser percer les projets véritables du chancelier à notre égard ; mais il savait rappeler à propos que celui-ci n'avait imposé les dures clauses du traité de Francfort que parce que les généraux, aussitôt après Sedan, avaient jugé absolument nécessaires à l'Allemagne, dans un but de sécurité, la frontière des Vosges et la possession de Metz.
Tout naturellement donc, certains Français, suggestionnés, en arrivaient à se demander :
La F'rance ne pourrait-elle en obtenir la rétrocession contre une compensation à déterminer?
En si bonne voie, l'imagination d'Emile de Girardin ne s'arrêtait pas. Les idées succédaient aux idées. Il estimait que la publication du procès d Arnim, toute favorable à la
(1) Voir plus loin la note curieuse des Mémoires du prince de Hohenlohe, en date du 7 février 1878, à rapprocher de cette conversation.
consolidation de la République en France, n'avait d'autre motif que le désir secret d'une entente avec nous.
Et Girardin reprochait aux conservateurs d'avoir renversé du pouvoir x\I. Thiers, alors que celui-ci, en relations d'intime confiance avec le prince de Bismarck et le prince Gortschakoff, aurait pu u poursuivre son œuvre et obtenir pour la France des compensations et des restitutions, puisqu'on lui devait déjà la conservation de Belfort.
u Ce qu'il faut, disait-il, — et c'est ce que le prince de Bismarck, qui voit de haut et de loin, a judicieusement compris, — ce qu'il faut, c'est la désintéresser de la revanche de l'avenir, c'est que non seulement la France n'y pense plus, mais qu'elle n'ait plus de motif de la souhaiter... «... Entre la revanche sans guerre et la guerre sans revanche, est-ce que bous pourrions hésiter un instant? « U est certain, il est manifeste que M. de Bismarck n'a pas achevé l'œuvre de son audacieuse pensée; cette œuvre est encore en voie d'exécution. Pourquoi ne l'aideriousnous pas à l'accomplir si nous devions y trouver un avantage décisif? »
Girardin n'était pas le seul à faire ce rêve d'entente. Longtemps après la guerre de 1870, le colonel Stoffel, même après la rude leçon des événements, croyait encore possible une entente de la France et de l'Allemagne, sous la haute impulsion de M. de Bismarck. Dans une brochure qui fut très commentée, il posait ainsi les termes du problème à résoudre :
« La France peut rentrer en possession de ses frontières du Rhin et des Vosges, soit par une guerre faite contre l'Allemagne, de concert avec la Russie, soit par une cession volontaire des provinces conquises, cession que l'Allemagne accorderait en voyant son existence menacée par les deux puissants voisins qui l'enserrent à l'ouest et à l'est. »
Ayant le choix entre les deux solutions, le colonel donnait la préférence à la seconde qui ne lui paraissait pas — tant l'illusion est tenace — irréalisable.
Le colonel n'avait pas encore complètement échappé à l'influence du Méphistophélès de Val-zin, et d'autres Français, également de bonne foi, partageaient cette manière de voir.
L'erreur ne fut dissipée que plus tard, après que les provocations incessantes de Bismarck ne laissèrent aucun doute, même aux plus prévenus, sur ses véritables intentions à l'égard de la France.
D'aucuns estimaient que, pour détruire la force allemande, le moyen le plus sûr était de laisser à ses baïonnettes le temps de se rouiller.
Mais une opinion dominait toutes les autres : l'heure allait sonner d'avoir une politique bien arrêtée et de renoncer à une attitude indécise qui n'était ni celle de la paix, ni celle de la guerre.
Celte politique devait, sous l'influence des événements, quelques années plus tard se formuler ainsi en termes saisissants : Strasbourg ou Suez (1)?
(1) M. Georges Thiébaud a posé la question sous ce même titre daus le Gaulois, répondant évidemment à la préoccupation de beaucoup de Français :
« Il ne s'agit pas de savoir si des Français, les plus fermes et les meilleurs de nous, ayant nourri, pendant un quart de siècle, la généreuse et frémissante conception d'une revanche par les armes, ont à l'heure qu'il est à se prononcer pour l'abandon des saintes espérances que la République, malgré tout le crédit qu'on lui a fait, n'a pas réalisées.
u Non, avec plus de précision, au moment où nous sommes, il s'agit de savoir si après avoir perdu l'Alsace-Lorraine, i! faut aussi perdre l'Egypte, et si, à force de regarder Strasbourg, nous allons laisser par derrière filouter Suez et le reste.
a Si l'on ne craignait d'introduire, dans un si douloureux sujet, des eflets un peu légers et pap illotants de l'esprit de Beaumarchais, je dirais
M. de Bismarck n'ignorait rien de ces dispositions. Son intérêt lui commandait de ne pas nous décourager, de nous attirer à Berlin, au congrès qui allait se réunir sous sa présidence, et consacrer sa gloire et la suprématie de l'Allemagne, assurée par les divisions de ses adversaires. Il craignait une entente de la France, en dehors de lui, avec Tune des puissances intéressées et contre cette entente toujours possible, il prenait déjà ses précautions, en préparant la triple alliance, avec le concours de l'Italie, à laquelle il avait persuadé que son adhésion serait le plus sûr moyen de garantir contre toute tentative ultramontaine Borne intangible.
A la veille d'engager cette grosse partie, il eut encore une fois recours aux bons offices du comte Henckel ; il le pria de s'aboucher avec Gambetta, en vue d'une rencontre prochaine.
volontiers qu'il faut opter entre la conjonction copulative ET et la conjonction alternative OU.
" De deux choses l'une, il faut dire : Strasbourg et Suez, ou bien dire : Strasbourg ou Suez.
« Ce que les circonstances imposent, c'est une option.
« Strasbourg est voilée par des brunies de deuil ; Suez est bien près de l'être, s'il n'est pas encore officiellement perdu.
' La combinaison anglo-française peut-elle nous rendre Strasbourg? La combinaison franco-allemande peut-elle empêcher la perte de Suez, c'est-à-dire de l'Egypte, qui n'est pas encore un fait accompli?
« Voilà comment, je crois, il faut poser l'épineuse et troublante question.
« A moins qu'on ne préfère la passer sous silence et qu'on ne se résigne d'ores et déjà à n'avoir plus ni Strasbourg ni Suez.
" C'est ce problème qui se dresse tout d'abord au seuil de ce conflit d Orient subitement réveillé par des mains mystérieuses dont le sage dirait : >• Cherche à (|ui cela profite! ■
• C'est ce problème que les patriotes clairvoyants doivent se décider à envisager, ne fût-ce que pour dégrever notre génération du reproche que lui ferait l'avenir, d'avoir laissé se consommer deux pertes au lieu d'une! "
Mais celui-ci venait de perdre une parente, sa vieille tante Massabie, qu'il affectionnait tendrement.
Il avait quitté Paris afin de s'isoler.
Le comte se mit donc à sa recherche : Gambetta demeurait introuvable.
« Je demandai, télégraphie le comte à Bismarck, le 12 avril 1878, à l'un de ses plus intimes amis, celui qui me l'avait amené autrefois, de me faire savoir en quel endroit on pourrait lui adresser des lettres ou des dépêches, ou bien au cas où sa résidence devait rester inconnue, s'il n'y avait pas moyen de communiquer avec lui. Renseignements pris, nul ne savait où se trouvait Gambetta. En tous cas, il n'est pas à Nice (1) et l'on suppose qu'il est allé se reposer quelque part, loin des indiscrets.
« Dès que Gambetta sera de retour, je conviendrai avec lui du nécessaire et vous donnerai immédiatement communication du jour de l'arrivée à Berlin. «
Il s'agissait donc bien, cette fois, d'amener Gambetta à Berlin, où devait l'attendre pour le recevoir le prince de Bismarck .
L'ami « intime n auquel fait allusion cette dépêche était, si nous en croyons certains familliers de Gambetta, M. Dereims; d'autres ont dit : Coquelin et non M. Spuller, bien que celui-ci l'eût accompagné plusieurs fois à l'hôtel du comte de Donnensmark.
Le chancelier insista par dépêche pressante :
a Je vous remercie bien vivement de vos communications et je serai heureux de pouvoir donner suite à nos entretiens. Sans mes rhumatismes, je serais déjà à Friedrich sruhe où je me rendrai, dès que je serai en éfat de faire le voyage, à moins que le roi de Suède ne
(1) Où habitaient les parents de Gambetta et où avait été inhumée la tante Massabie.
m'oblige de passer un jour à Berlin, le 20 courant, je suppose (1). Le voyage ne dure que quatre heures. Aussi, dès que vous le désirerez, je monterai dans le train de Berlin et je puis être chez moi le soir même. »
Enfin, le 22, Gambetta, rentré à Paris, averti des démarches faites en son absence, prenait rendez-vous avec le comte :
u Je suis bien confus d'avoir pu vous causer l'embarras de m'écrire sans pouvoir recevoir de réponse. Je vous prie de m'excuser, la perte douloureuse qui m'avait atteint m'a tenu éloigné de Paris pendant trois semaines, sans communications avec personne. Je désire vous voir demain, entre une heure et deux de l'après-midi, soit une heure et demie, pour vous faire agréer mes regrets et causer avec vous comme vous le désirez. '?
Nous ignorons les détails de Tentretien qui eut lieu le 23 et où la rencontre fut décidée, ainsi que l'atteste cette dépêche :
« Paris, 23 avril 1878.
u Prince Bismarck. Friedrichsruhe.
« Envoi part dimanche, arrivera Berlin lundi soir, sera mardi à votre disposition, détails suivent.
u HeNCKEL. 15
Le 23 avril était un mardi, le rendez-vous, fixé au dimanche soir, c'est-à-dire cinq jours plus tard. La lettre annoncée, envoyée aussitôt après la dépêche, arriva le surlendemain à Berlin, le jeudi 25 :
« J'ai eu l'honneur et le plaisir, disait le comte, de rece-
(1) Le roi de Suc'de ôtait attendu à Berlin.
voir votre lettre du 15 avril. Gambelta, rentré à Paris d'hier, me quitte <à l'instant, et je viens d'envoyer le télégramme suivant à Friedrichsruhe. {Suit le texte du télégramme que nous donnons ci-dessus.)
« La tante de Gambetta, qui avait fait les frais de son éducation à force de privations et à qui il portait une profonde affection, est morte subitement. Cette mort l'a affecté si vivement qu'il a tenu à s'isoler complètement. Il est prêt à se rendre à Berlin à la date qui conviendra le mieux à Votre Excellence. Il désirerait seulement ne pas rester trop longtemps absent après la rentrée du Parlement. Pour vous éviter un voyage inutile de Friedrichsruhe à Berlin avec retour, j'ai cru bien faire en flxant notre départ de Paris à dimanche soir, en sorte que nous arriverons à Berlin le lundi soir 29. Le 30, qui est le jour où reprendront les séances du Reichstag, Gambetta se tiendra à votre disposition et j'attendrai que vous fassiez savoir à l'Hôtel impérial l'heure qui vous agréera.
« Il va sans dire que nous gardons ici un secret absolu sur ce voyage. »
Le comte s'était un peu trop pressé d'annoncer l'acquiescement définitif de Gambetta. Celui-ci écrivait le 23 à sa confidente et amie : « J'ai vu, j'ai promis; le monstre rentre pour me recevoir. »
Mais il réfléchit et il consulta des amis.
Rien ne pouvait justifier le voyage à Berlin que la certitude d'y engager le débat sur une question claire, sur une solution assurant à la France un avantage bien déterminé.
Or le comte Henckel, si prometteuses que fussent ses paroles, n'avait rien offert de précis. D'autre part, les attestations sont formelles à cet égard, Gambetta ne voulait pas lier partie sans poser tout d'abord la question capitale, celle d'Alsace-Lorraine.
Le témoignage de ses amis survivants des plus proches,
SECOND PROJET D'ENTREVUE lf>9
nous les avons interrogés presque tous, est unanime : Gambetta jusqu'à son dernier jour, jusqu'à son dernier souffle, n'eut d'autre ambition que celle de préparer le retour à la France de l'Alsace et de la Lorraine.
« Sa seule préoccupation, rappelle un de ses anciens secrétaires, M. Pephau, c'était la trouée des Vosges, son seul objectif (1). » Res unica, res Gallica, disait-il à Paul Déroulède.
A ceux qui lui reprochaient alors de fréquenter chez le comte Henckel, Gambetta répondait en riant :
« On ne fait de reconnaissances qu'en pays ennemi. ^
Il jugeait donc bien le salon de la Païva et son hôte empressé à réunir autour d'une table somptueusement servie des personnages influents à des titres divers.
De ce salon était partie l'idée d'une entente possible de la France et de l'Allemagne qu'Emile de Girardin avait lancée, à plusieurs reprises, comme il lançait une affaire; mais aucune garantie sérieuse ne s'offrait à Gambetta de la bonne foi ni de la sincérité de M. de Bismarck
Or allait-il, comme un novice de la politique, se jeter tête baissée dans un piège? Allait-il, lui, ministre de demain, lui chef de parti, allait-il s'exposer aussi légèrement à un refus brutal, suivi d'une rupture dont les conséquences seraient graves? Avait-il le droit d'engager son pays dans cette aventure, dans ce piège peut-être que lui tendait le monstre? Avait-il le droit de se compromettre et de compromettre son parti?
Un seul de ses confidents, alors député, depuis sénateur,
(1) M. Pephau est devenu plus tard directeur des Quinze- Vingts. M. Detot, qui sténojjraphia tous les discours du grand orateur, demandait parfois à (iambetta : « Quand irons-nous discourir dans l'Est, a Ueims, à Xancy? Nous n'irons donc jamais? »
Et (larahetta de répondre :
— Si, nous irons... avec 600 000 culottes rouges.
très cordialement dévoué à sa politique et à sa personne, auquel il confia plus tard un poste de sous-secrétaire d'État à Tagriculture, lorsqu'il accepta de former un ministère, M. Gaze, a fait connaître les hésitations de Gambetta dans une lettre adressée à M. Jaurès et que publia le journal de celui-ci, l'Humanité, le 11 novembre 1904. Nous la reproduisons intégralement :
« Un jour, — c'était le 28 avril 1878, — Gambetta m'avait invité à l'accompagner dans une promenade au Bois.
« Lorsque la voiture fut engagée dans une allée déserte, Gambetta, comme s'il eût attendu le calme de cet isolement, interrompit brusquement le cours familier de sa causerie et me dit : « Supposez que nous soyons en Conseil des ministres. J'invite mes collègues à délibérer sur la question suivante : on me propose une entrevue avec Bismarck. Dois-je m'y prêter? Votre avis?
" Je restai un instant muet sous le saisissement que me causa cette confidence.
" Muet aussi, Gambetta, attendant ma réponse et ne laissant rien percer de sa pensée.
u Après m'être interrogé dans les profondeurs de ma conscience, je lui répondis que cette entrevue me paraissait de nature à entamer son ascendant sur les Alsaciens- Lorrains et sur la conscience populaire; et je lui exprimai la crainte qu'en s'y prêtant, il ne risquât d'ébranler le moral de l'armée. Mon avis était donc pour la négative.
« — C'est aussi le mien, me dit Gambetta. Je n'irai pas.
" Sans ajouter un mot, il donna l'ordre à son cocher de retourner.
" Nous rentrâmes aux bureaux de la République française, où Gambetta avait alors son cabinet.
41 II écrivit devant moi, à l'adresse de M. le comte Henckel de Donnensmark une lettre où il s'excusait de ne
pouvoir accepter son invitation. Et il me chargea de mettre cette lettre à la poste, ce que je fis moi-même aussitôt. «
Mme Adam nous assure, d'autre part, dans le dernier volume de ses Souvenirs^ qu'elle fut mise au courant du projet d'entrevue par M. Spuller.
Un de leurs amis lorrains, dont Mme Adam ne fait pas connaître le nom, tout dévoué à la cause de la Revanche, savait également, nous dit-elle, que Bismarck attendait Gambetta à Berlin.
« Envoyez chercher celui-ci, insista près d'elle le patriote annexé, qu'il vienne et qu'il nous entende tous deux.»
On porta un mot à Gambetta le priant de « venir sur l'heure pour choses graves, d'ordre national « .
Il vint et répondit, « très ému » , à ceux qui le suppliaient de ne pas se rendre à Berlin, qu'il avait renoncé à u voir Bismarck " .
Le texte de la lettre de Gambetta confiée à M. Gaze, avec mission de la faire parvenir sans retard à son destinataire, a été publié en Allemagne dans l'annexe aux Pensées et Souvenirs de M. de Bismarck :
" Paris, 24 avril 1878.
" Gher monsieur de Henckel, l'homme propose, le parlement dispose. Quand j'ai accepté hier avec empressement, je n'avais pas compté avec l'imprévu qui nous tient tous en échec.
« Les questions relatives au ministère de la guerre ont pris les proportions les plus considérables. On me prévient qu'un grand débat sera ouvert avec le ministère de la guerre dès la réunion des Ghambres.
« Je ne peux abandonner mon poste parlementaire en un pareil moment et laisser derrière moi un incident aussi gros de conséquences.
« Je me trouve donc dans la dure nécessité d'ajourner, tout au moins après la session qui sera probablement très courte, l'exécution d'un projet à la réalisation duquel vous avez prêté un concours si efficace et si sympathique.
« J'en conserve un vif sentiment de reconnaissance et après la séparation des Chambres, vous me permettrez, s'il est toujours temps, de faire appel à votre intervention.
« Veuillez agréer, avec tous mes regrets, l'assurance de mes sentiments dévoués.
« L. Gambetta. "
C'était un refus poli, sous forme d'ajournement sine die, refus définitif.
La raison, alléguée par Gambetta à la dernière heure, en même temps qu'elle rappelle sa préoccupation constante, celle de l'armée, était un prétexte bien choisi, caractéristique même. La discussion du projet de loi de Gambetta et de M. Antonin Proust sur les retraites des officiers vint en discussion devant la Chambre, le 6 mai.
Gambetta, affirment ses amis, ne voulait pas aller à Berlin pour y prononcer en vain le nom de nos provinces perdues.
M. Joseph Reinach, chef du secrétariat de Gambetta, président du Conseil en 1881, ayant fait un jour allusion à ce projet d'entrevue, Gambetta lui répondit :
— Je ne serais pas revenu les mains vides (1).
(1) M. Pephau dit, de son côté : Je suis persuadé que Gambetta aurait séduit le chancelier et que s'il y avait eu quelqu'un de roulé, ce n'eût pas été sûrement notre ami. «
Texte d'une note de M . Joseph Reinach au Temps :
" Il convient de préciser que, si l'entrevue n'eut pas lieu, ce fut du
fait de Gambetta; ces diverses raisons qui ont été alléguées, la rentrée
des Chambres, une indiscrétion d'Emile de Girardin, furent des prétextes.
Si ce n'avait pas été des prétextes, le projet aurait été repris, et il ne
SECOX^D PROJET D ENTREVUE 173
M. Hanotaux, ancien chef de cabinet de Gambetta au ministère des affaires étrangères, indique bien, lui aussi, que telle fut la pensée, Tillusion première de Gambetta :
u Ces faits, dit-il, ont provoqué des commentaires et des interprétations diverses. Reproduits avec exactitude et rapprochés des événements contemporains, ils s'expliquent — ainsi que le projet de M. Gambetta non mis à exécution d'ailleurs — par des pensées politiques que la gravité des circonstances autorise. La France avait beaucoup à sauver et beaucoup à reprendre dans l'état d'abaissement où la politique hargneuse de M. de Bismarck la tenait depuis longtemps. Au cours de l'incident de 1875, on avait tremblé, on avait recouru aux tiers, ce qui est toujours fâcheux (1). En 1878, l'épuisement de la Russie,
fut pas repris. Gambetta, qui ne disait que ce qu'il voulait dire, m'a dit, quand il m'a parlé plus tard de cet incident, et je crois être certain qu'il a tenu à d'autres le même langage : « Je ne serais pas revenu les mains ▼ides. "
« Il avait espéré de ne pas revenir « les mains vides » . Quand il se fut convaincu qu'il était menacé de n'avoir de l'entrevue, qui ne devait pas être secrète, que les inconvénients, il rompit les pourparlers et resta à Paris.
« Gambetta a considéré que la question d'Alsaee-Lorraine potira/f recevoir une solution pacifique; c'est ce qu'il dit notamment dans son célèbre discours de Cherbourg : " Les grandes réparations peuvent sortir du Droit. " Mais l'histoire et l'Année terrible lui avaient appris que le Droit a besoin de s'appuyer sur la Force et la force militaire de la France fut l'objet de ses constantes préoccupations. Quelques jours avant ce discours de Cherbourg, il applique à l'armée, dans son discours sur l'amnistie, l'admirable formule de Victor Hugo sur la garde impériale à Waterloo : « Espoir suprême et suprême pensée. ->
« Ce n'est point là le fait d'un esprit qui se contredit, mais d'un esprit complet qui considère toutes les faces des choses et prévoit toutes les éventualités. »
(1) L'alerte de 1875 provoquée par le dessein allemand, le plan arrêté par le prince de Bismarck en vue d'empêcher la France de poursuivre la reconstitution de sa fore* militaire.
même après une guerre victorieuse, pouvait autoriser une politique différente, plus profitable peut-être que le thème vague de la revanche, accompagné d'une constante inquiétude. Or quelle occasion plus favorable que celle des assises solennelles qui allaient s'ouvrir à Berlin (1)?»
La République française, organe de Gambetta, avait publié, en tête de sa première page, un long article, dont la conclusion était nettement opposée à la participation de la France au congrès.
L'auteur de l'article — non signé — n'était autre que M. Jules Favre lui-même. Gambetta n'en ordonna l'insertion que parce qu'il partageait cette manière de voir :
" C'est l'heure, disait M. Jules Favre d'accord avec le directeur de la République française, où triomphe la doctrine des beati possidenles (2). On veut la consacrer par notre adhésion. Ne pouvant la discuter, nous ne pouvons pas la connaître. On a défait l* Europe contre nous : nous n'avons rien à voir à sa décomposition, si ce n'est à la laisser s'achever jusqu'au moment où sa reconstitution sera à fois nécessaire et possible. La Prusse veut se donner l'orgueilleuse volupté de faire déchirer le pacte de 1856 par les puissances qui ont promis de les maintenir; et ce n'est pas seulement cette satisfaction qu'elle ambitionne, c'est aussi une garantie ajoutant au bonheur de la possession l'autorité d'une ratification européenne. Eh bien, la France décline l'honneur d'assister dans ces conditions au congrès. Elle est le droit opposé à la force (3). »
Gambetta affirmait, en publiant cet article, la politique de revendication la plus farouche; mais sa manière
(1) Le congrès de Berlin, qui régla les affaires d'Orient et se termina par le traité de Berlin.
(2) On dit aujourd'hui la doctrine du statu quo.
(3) Le ministère Gambetta, par Joseph Reinacb,
SECOND PROJET DEIVTREVUE 175
de voir ne prévalut pas. L'avis de M. Waddington, celui des bureaux du quai d'Orsay l'emportèrent :
t< Rentrer dans le concert ou ne pas y figurer, disaientils. Rester à l'écart, bouder, attendre; quel avantage et quelle sanction? Ou l'Europe se serait passée de la France pour modifier des traités conclus avec le concours et sous la présidence de celle-ci, ou bien la France eût dû rester seule en hostilité déclarée avec le nouveau droit public européen ; ou bien encore sa réserve eût motivé un désaccord tel qu'un conflit général s'en fût suivi. L'idée de reprendre sa place, non sans essayer d'y gagner quelque chose, était juste. Une rencontre entre M. de Rismarck et Gambetta n'eût probablement pas produit le résultat que celui-ci et certains de ses amis en espéraient ; mais elle eût provoqué d'utiles et féconds éclaircissements. M. Gambetta, quoi qu'en ait dit le comte Henckcl, y eût joué sa popularité; on peut penser que ce sentiment, ainsi que la divination d'une demi-déception au retour, l'arrêtèrent (1). »
D'après M. Etienne (2), Gambetta, en souhaitant un entretien avec celui qu'il appelait si librement et si justement « le monstre « , avait l'espoir dans le libre jour d'une entrevue privée et secrète de saisir sur le vif, au milieu de la crise qui agitait l'Europe, la pensée profonde du chancelier allemand, à la veille de sa rupture avec la Russie, au lendemain de la réapparition de l'Angleterre dans la politique continentale. Gambetta entamait alors, personnellement, des négociations avec plusieurs dirigeants de la politique européenne et notamment avec le roi Victor- Emmanuel I" d'Italie et avec le prince de Galles.
Victor-Emmanuel le reçut u incognito » à Rome.
(1) Histoire contemporaine, par Hanotaux, t. IV, p. 263 et suiv.
(2) Ami très fidèle de Gambetta, député d'Oran, ministre de la guerre en 1905.
« Dès que la France, disait-il, ne veut pas le rétablissement du pouvoir temporel du Pape, qu'il est bien prouvé qu'elle ne fera jamais rien pour le rétablir, nous ne pouvons être que les amis de la France (1). ')
Gambetta ne négligeait évidemment ni démarches ni entrevues plus ou moins secrètes, afin de mieux pénétrer le jeu de Bismarck et de parer ses coups.
11 rencontra à table, dans un grand restaurant de Paris, le prince de Galles. Conversation froide au début. Avec le café et les cigares, elle prit un ton plus cordial, Gambetta se mit peu à peu à Taise et se montra ce qu'il était, un causeur merveilleux, spirituel et brillant, u Peu à peu, raconte M. d'Haussonville, la conversation générale tourna en tête-à-tête, les rares personnes présentes se tenant discrètement à distance. A six heures du soir, les deux interlocuteurs causaient encore : le tribun avait séduit le prince, le prince avait fasciné le tribun (2) . »
Après cette conversation, Gambetta disait du futur Edouard VII, avec un sentiment très exact de l'intérêt de la France :
« La France et l'Angleterre, les deux pays les plus libéraux, les plus industrieux, les plus productifs, les plus riches de l'Europe, ont des intérêts si intimement liés que le retour de l'Angleterre à une politique moins étroite fait sortir en même temps les deux pays de l'isolement temporaire... »
Gambetta avait bien jugé le prince de Galles, considéré en 1877, par la plupart des Français, comme un simple « viveur « , uniquement en quête de parties joyeuses et de bonnes fortunes.
(1) Après l'abandon de la Revanche, p. 124 et suiv.
(2) Edouard VII, par M. d'Haussonville (Supplément du Figaro, 3 décembre 1910),
SECOND PROJET D EIVTREl UE 177
« La politique européenne et mondiale, disait le chef du parti républicain à Mme Juliette Adam, l'intéresse autant qu'elle nous intéresse, vous et moi, et l'on ne perd pas son temps à causer avec lui, je vous assure, même quand on le passe à souper au Café Anglais. Il aime la France à la fois gaiement et sérieusement, et son rêve d*avenir est une entente avec nous. »
Un article de souvenirs de M. de Blowitz, alors correspondant du Times à Paris, envoyé à Berlin en 1878 pour y suivre les travaux du congrès que présidait M. de Bismarck, éclaire mieux encore ce qu'il peut y avoir d'obscur et d'inexpliqué dans l'attitude de Gambetta à cette époque.
Représentant du grand journal anglais qui exerçait une action puissante sur l'opinion européenne, M. de Blowitz était reçu par tous les diplomates accrédités à Berlin et par le chancelier.
Celui-ci plusieurs fois le questionna sur Gambetta :
— Oui, disait-il, je rends pleine justice à Gambetta. Il demeure la personnalité la plus frappante de la France contennporaine. Je ne voudrais pas mourir sans l'avoir vu. Etonnement de M. de Blowitz, bien convaincu que cet éloge avait été prononcé pour être transmis au destinataire.
— Croyez-vous, dit-il à un diplomate allemand présent, que le chancelier puisse dire de telles paroles à trois reprises différentes en s'adrcssant à un journaliste, sans y attacher une pensée signiûcative?
— Aloi, dit le baron de Holstein, si vous voulez me donner quarante-huit heures, je tâcherai de vous répondre (M connaissance de cause.
Deux jours plus tard, il tint parole :
— Oui. Le chancelier, en effet, avait dit cela pour voir si vous étiez disposé à vous charger de celte négociation :
mais, bien entendu, seulement en principe et en réglant quelques points essentiels à titre de préliminaires, car, quant au détail, quant à l'heure, quant àTendroit et quant à la façon, cela se réglerait après, et vous auriez tout simplement à mettre le règlement de ces détails entre les mains du prince de Hohenlohe qui se chargerait du reste.
— Parfaitement. Et ces points préliminaires, quels sont-ils?
— Le premier, c'est qu'il ne sera pas fait allusion à la question d'Alsace Lorraine. En dehors de cela, tout autre sujet pourra être abordé; il le faut pour que, si Tentrevue est connue, le prince de Bismarck puisse afflrmer sur son honneur que ni de près ni de loin il n'a été question entre les deux hommes d'Etat des territoires annexés. Si ce principe est admis, le prince de Hohenlohe aura le pouvoir et les instructions nécessaires. .
De retour à Paris, au mois d'août 1878, M. de Blowitz, auquel il convenait toujours de gonfler son importance et de se mêler à une intrigue, s'empressa de demander un rendez-vous à Gambetta, avec lequel il ne s'était pas encore rencontré.
u Gambetta, raconte-t-il, me reçut à la HépMique française, dans le grand bureau de direction qui donnait sur un perron, en face de l'entrée de la rue de la Chaussée-d'Antin. Son accueil fut très cordial et très empressé, car il avait envie de se renseigner exactement sur ce qui s'était passé à Berlin. m
ce Je lui démontrai aisément combien était fâcheuse la politique de son journal qui, pour des causes qu'il serait trop long d'énumérer ici, s'était montré violemment hostile aux plénipotentiaires français représentant leur pays pour la première fois dans cette grande réunion internationale depuis la guerre douloureuse que la France
SECOND PROJET DEXTREVIE 179
avait subie. Je fus assez heureux pour le voir se ranger à mon avis.
u Lorsque j'eus fini cette partie de notre conversation, j'abordai la deuxième partie, la rencontre avec le chancelier.
« M. Gambetta, je dois le dire, se montra très content. Lui aussi, qui possédait en lui des grâces de séduction qu'on n'aurait point soupçonnées en le voyant d'ordinaire, se révéla d'un charme vraiment irrésistible. Il se montra enchanté de la perspective d'une rencontre et déclara n'en attendre que des résultats heureux et féconds pour tout le monde.
« Je l'écoutais avec un plaisir infini. Ses paroles débordaient d'un patriotisme généreux qui m'inspirait une véritable admiration, et il ne cachait point la satisfaction qu'il éprouvait à la pensée de pouvoir enfin rencontrer l'homme de qui dépendait peut-être la paix à venir d*^ l'Europe entière. Enfin, se tournant vers moi, il me dit :
" — Mais comment pensez-vous que, dans une rencontre éventuelle, je puisse aborder la grande question qui nous préoccupe et nous divise?
« J'avais prévu ce point redoutable et je répondis :
u — Mais je pense que cette première rencontre ne doit avoir qu'un caractère préliminaire. Autant que j'ai pu le comprendre, il faudrait, pour la première fois, ne point parler des provinces perdues et se réserver pour des rencontres ultérieures, de façon à pouvoir démentir ceux qui raconteraient qu'on a discuté la question d' Alsace-Lorraine, et qui par cela même agiteraient l'opinion publique. > — Cela, me dit-il nettement, est absolument impossible. Je ne puis aborder le chancelier allemand sans lui parler de l' Alsace-Lorraine. Si je gardais le silence à ce sujet, cela vicierait notre conversation tout entière, et il sentirait trop qu'il a devant lui un homme qui ne dit pas ce qu'il pense et qui ne pense pas ce qu'il dit!
« — Eh bien! répliquai-je, au lieu de lui parler de l'Alsace-Lorraine, vous pourriez lui parler et de l'Alsace et de la Lorraine, et, par là, diminuer le problème en le divisant?
« — Oh! répondit M. Gambetta, je ne crois pas que cela changerait grand'chose.
« Il réfléchit une minute, silencieusement; puis, comme un homme qui a pris son parti, il se leva et, me tendant la main :
« — Je considérerais, fit-il avec une certaine solennité, comme mon devoir et comme un honneur de pouvoir aborder le chancelier et de chercher avec lui à résoudre le problème qui renferme la paix et le bonheur de l'Europe; mais, pour cela, il faudrait que nous nous abordions en ayant en vue la tranquillité de l'humanité et non pas un succès personnel; pour cela, il faudrait que je puisse lui parler, non de l'Alsace et de la Lorraine, mais de r Alsace-Lorraine ! . . .
« Le lendemain, je me rendis auprès du prince de Hohenlohe, à qui je remis mes pouvoirs (1). »
La réponse de Gambetta était trop formelle pour qu'un intermédiaire du chancelier risquât une autre tentative. Il n'y a plus trace, passé cette date d'août 1878, de relations directes ou indirectes entre Bismarck et Gambetta.
Celui-là avait été surpris et froissé du refus de celui-ci. Jusqu'à la fin de sa vie, il affecta toujours de démentir comme des fables ridicules les « bruits de rencontre » entre lui et l'ancien « fou furieux " de la Défense nationale.
Le 25 octobre 1880, il fait déclarer par son secrétaire, M. Busch, qu'il n'y a jamais eu projet de rencontre. •
— Je regrette, lui objecte Busch, que ce soit inexact. Ça aurait rendu Gambetta impossible en France.
(1) Article deM. deBIowitz, reproduit dans le Afa^'n du 14 décembre 1901. |
SECOND PROJET DENTREVUE 181
Le 15 novembre, nouvelle question sur le même sujet, posée par Tincrédule secrétaire.
— 11 n'y a pas un mot de vrai, répond encore Bismarck. Bon Dieu, je ne dis pas que, quand il était à Dantzig, il n'ait pas eu l'idée de venir faire un tour à Varzin. Mais il a dû réfléchir avant de rien faire, et on a dû lui écrire de Paris qu'une pareille visite ferait un effet déplorable en France.
La correspondance posthume de Bismarck atteste son dépit. Un brouillon de dépêche de lui, en date du 24 avril 1878, à l'adresse du comte Henckel, porte :
« Le destinataire de notre télégramme d'hier étant souffrant nous fait savoir que, sur l'avis des médecins, il ne pourra retourner à Berlin que dans dix ou quinze jours. »
Bismarck ne voulait pas laisser à Gambetta les avantages d'un refus; il prétextait donc une indisposition opportune et il proposait un ajournement; mais cette proposition était postérieure à la dépêche négative du comte Henckel faisant connaître le revirement de l'homme d'Etat français (I).
En France, les journaux de l'époque avaient publié quelques notes ou échos relatifs à l'absence de Gambetta, en ce mois d'avril 1878. Certains le signalaient avec malveillance comme voyageant en Allemagne et y traitant de graves affaires par-dessus la tête du ministre des affaires étrangères. Belle occasion de dénoncer le pouvoir occulte !
Les journaux favorables à la politique de Gambetta
(1) Une note ferme le chapitre de la correspondance de Bismarck relative À Gambetta : « Aucune rencontre du prince de Bismarck et de Gambclla n'eut lieu après ces faits. Aucune autre ne fut organisée depuis. Plus tard, cependant, à ce qu'a raconté un de ses intimes, Gambetta, en l'absence. de Bismarck, se rendit incognito et en touriste à Friedrichsruhe et se fit montrer l'intérieur de la maison. »
182 GAMBKTTA ET LALSAGE-LORRAIME
opposaient leurs dénégations aux récits plus ou moins fantaisistes de la presse hostile :
« Nous démentons pour mémoire, disait la Semaine républicaine (1), le bruit qui a couru d'une négociation engagée entre M. Gambetta et de M. de Bismarck. M. Gambetta aurait offert à l'Allemagne de lui laisser prendre la Hollande s'il nous restituait la Lorraine. C'est inexact. »
La veille même du jour où Gambetta avait fait parvenir sa réponse au comte Henckel, on pouvait lire dans la République française cette note énigmatique :
« Les journaux réactionnaires nous donnent, depuis des semaines, le spectacle le plus bouffon qui se puisse imaginer. M. Gambetta, appelé ,hors de Paris pour un deuil de famille, — la mort de sa tante, — a mis à profit les vacances pour prendre quelques jours de repos, et il a eu l'indélicatesse de ne point donner son adresse par la voie de la presse. Il paraît que c'est là un scandale intolérable... Les journaux, qui se piquent de renseigner largement leurs lecteurs, ont signalé M. Gambetta à Berlin, à Vienne, à Constantinople... V Agence Havas s'est émue un peu naïvement peut-être. «
V Agence Havas, en effet, de son côté, contestait officiellement la présence de Gambetta en Allemagne, à Dusseldorf où, disaient les journaux, il s'était rencontré avec le comte de Saint- Vallier, ambassadeur de France en Allemagne.
Ce dernier démenti émanait officiellement du ministère des affaires étrangères.
Une version, beaucoup moins précise que celle qui résulte des documents et lettres publiés par les héritiers de Bismarck, a été donnée des projets d'entrevue de Gambetta
(1) Numéro du 21 avril 1878, journal hebdomadaire de propagande, inspiré par les amis de Gambetta et très répandu en 1877 et 1878.
SKCOND PROJET D'EMTREVUE 183
avec le chancelier par V Europe nouvelle, organe d'Alsaciens, restés très Français de cœur, mais « pacifistes )) convaincus :
« Gambetta avait appris par l'ambassadeur d'Allemagne à Paris que Bismarck désirait le voir secrètement. Divers projets d'entrevue avaient été ébauchés; l'un d'eux faillit réussir. Après avoir plus d'une fois éludé la réponse à faire, Gambetta, sur des instances renouvelées et pressantes, finit par accepter. Il fut convenu, pour éviter toute indiscrétion, qu'il se rendrait, invité par des amis, au château des Crêtes, près de Vevey (1) : il aurait de là plus de facilité pour se diriger incognito vers Varzin où on l'attendait. Il partit, en effet pour Vevey d'abord, puis quelques jours après, selon le projet arrêté, pour l'Allemagne. Mais voici qu'en route, à Dresde, les journaux lui apprennent que le chancelier est malade à Varzin et que personne ne peut le voir : sa visite était donc inutile. Il reprend immédiatement le chemin de la France. Le lendemain du retour, l'ambassadeur d'Allemagne accourt chez lui, lui demande, impatient de savoir, s'il a vu le chancelier. Gambetta raconte le passage à Dresde, la nouvelle donnée par les journaux, la maladie de Bismarck. Surprise désolée de l'ambassadeur... dont l'habileté venait de tout gâter : c'est lui qui avait fait annoncer par la presse une indisposition du chancelier pour qu'on le laissât quelques jours tranquille, libre de recevoir la visite impatiemment attendue (1). »
V Echo de Paris ayant attribué la version de Y Europe nouvelle à M. Lalancc, qui fut député de Mulhouse au Reichstag, député protestataire, non seulement celui-ci n'a pas démenti, mais il a confirmé dans la lettre suivante qu'il voulut bien nous adresser :
" C'est Gambetta lui-même qui m'a raconté son entre-
(1) Château appartenant à Mme Arnaud de l'Ariège.
vue manquée. J'ai beaucoup insisté pour qu'il essaie un nouveau voyage; mais il n'a pas été possible de le décider €t on comprend sa répugnance, en raison du danger que lui aurait fait courir cette tentative, si, comme c'était probable, elle n'avait pas été suivie de résultats sérieux. «
M. Lalance, resté Français de cœur, Français quand même. Français irréductible, mais pacifiste, était de ceux qui voulaient, contre toute espérance, espérer une rétrocession de l'Alsace et delà Lorraine à la France possible autrement que par la guerre. Illusion généreuse, dont Gambetta, très renseigné sur les hommes et sur les choses d'Alsace, dut toujours et avec raison tenir le plus grand compte.
Les souvenirs de M. Lalance, dont nous ne mettons nullement en doute la parfaite bonne foi, l'ont-ils trompé? Gambetta a-t-il fait allusion, dans sa confidence au député de Mulhouse, à un autre projet d'entrevue, à l'époque d'un de ses voyages en Allemagne? La question restera vraisemblablement sans réponse; mais il importe d'observer que la version de V Europe nouvelle est singulièrement vague et qu'elle ne fixe aucune date. On ne s'explique guère que Gambetta, ayant pris un rendez-vous ferme avec M. de Bismarck par l'intermédiaire de M. de Hohenlohe, se soit laissé émouvoir et détourner de son chemin par une note de presse, par un racontar sans valeur (1).
(1) « Quelle était, dit l'Europe nouvelle, la raison du désir qu'avait manifesté Bismarck? Il ne pouvait s'agir d'un sentiment de curiosité; point davantage de quelque intention de compromettre Gambetta ou de se jouer de lui : hypothèses également inadmissibles. Tout ce qu'y vit Gambetta, c'était, comme on dit parfois en style diplomatique, un projet de conversation, peut-être une tentative de rapprochement. Sans doute le mal se découvrait-il aux Allemands comme plus profond qu'il ne leur était apparu d'abord, et le chancelier particulièrement voyait-il se réaliser cette crainte qu'il avait un jour exprimée à de Moltke en parlant de l'Alsace-Lorraine : « Prenez garde que le glacis ne devienne un fossé ! » De là à souhaiter qu'on cherchât ensemble les moyens de combler le fossé,
M. de Hohenlohe, dont les Mémoires ont été publiés librement, sans avoir été expurgés, ne fait pas la moindre allusion à ce projet d'entrevue; bien plus, les notes de son « Journal " quotidien prouvent que jamais il n'y eut entre Gambetta et lui ni confiance ni intimité. Les propos rapportés sont ceux de deux hommes qui se tenaient constamment sur leurs gardes, qui évitaient de se livrer, que ne liait aucun secret commun,
M. de Hohenlohe semble n'avoir pas participé à l'intrigue engagée par le comte Henckel.
Le 1" novembre 1881, il recevait M. de Blovitz :
— Gambetta n'a pas été à Varzin? lui demande celui-ci.
— Non, répond-il, non, il n'y a pas été. Puis il ajoute :
— Le prince eût volontiers accueilli Gambetta. Mais il n'y a pas été.
En réalité, Gambetta fit, il est vrai, le voyage d'Allemagne en 1881, en compagnie de Mme Léon. 11 visita même le domaine de Bismarck, en l'absence de celui-ci; mais Gambetta songeait si peu à se faire accueillir que dans le cabinet du « monstre » , voyant le guéridon enlevé de Versailles sur lequel furent signés en 1871 les préliminaires de paix, il dit à haute voix en français :
— Je ne serai satisfait que lorsque j'aurai ce meuble dans mon bureau.
Le guide qui l'accompagnait entendit, comprit et Gambetta, bien que grimé, fut reconnu. Les journaux allemands signalèrent son passage en Allemagne.
Les Mémoires de M. de Bismarck, aussi bien que le " Journal » du prince de Hohenlohe, témoignent que le premier n'avait recours aux bons offices du comte Henckel
il n'y avait pas loin : ce fut sans doute — Gambetta le croyait — la raison pour laquelle le chancelier tenait tant à le voir et à lui parler. .
qu'en raison même de son caractère quelque peu louche et sans qualité officielle d'agent qu'il était toujours facile de désavouer.
De janvier à avril 1878, l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, le prince de Hohenlohe, rencontra deux fois Gambetta, une première fois chez le comte Roger du Nord, et, en mars, dans le salon de M. de Freycinet. La conversation entre eux ne fut (|ue banale et pleine de réserve.
Aucune allusion aux correspondances avec Berlin, que l'ambassadeur ignorait vraisemblablement.
Bien plus, en février, il avait été avisé de ne pas prendre au sérieux les dépêches ou correspondances de presse, alors fréquentes, relatives à un rapprochement entre les gouvernements de Paris et de Berlin.
Deux notes du prince de Hohenlohe sont à cet égard particulièrement suggestives :
La première du 5 septembre 1877 :
« M . de Bismarck veut écarter la France de toutes les combinaisons de grande politique et compte éviter tout rapprochement à la sincérité duquel il ne croit pas. »
La seconde, déjà citée plus haut, du 7 février 1878 :
« J'apprends de Berlin qu'on se méfie de nouveau de la France. On voit des symptômes menaçants dans certains projets de dédommagement qu'on nourrit en France et qui consisteraient en la rétrocession de la Lorraine et l'acquisition de la Belgique, en échange de quoi nous garderions l'Alsace et recevrions la Hollande. Si les choses ne s'arrangent pas à l'amiable, il ne resterait que la violence. A Berlin, on ne croit pas possible une politique d'alliance franco-allemande. Je la tiens aussi pour une farce. "
La politique de M. de Bismarck, ni ses instructions n'avaient changé... Elles restaient telles qu'il les avait formulées en octobre 1873 en s'adressant à son ambassadeur à Paris :
SECOND PROJKT D ENTREVUE 187
Cl Nous ne pouvons rester en paix qu'avec une France et un gouvernement français qui nous prouvent d'une manière certaine par leur attitude qu'ils regardent comme définitif l'état actuel de l'Europe, notamment celui de la partie qui nous intéresse.
« Les limites actuelles de la France et la constitution politique de l'Allemagne ainsi que de ses confédérés sont à nos yeux les bases désormais indiscutables sur lesquels les Etats et les peuples européens doivent régler leurs relations internationales d'après leurs intérêts. »
Gambetta avait espéré « ne pas revenir les mains vides n de Friedrichsruhe ou de Berlin. Quand il fut convaincu qu'il était menacé de n'avoir de l'entrevue, qui ne serait pas restée secrète, que les inconvénients, il rompit les pourparlers et il fit bien.
C'était un piège que lui tendait M. de Bismarck, un piège destiné, qu'on nous pardonne l'expression, à lui casser les reins. Le chancelier espéra un instant duper Gambetta, comme il avait dupé beaucoup de nos compatriotes :
« Il y a, disait-il, dans le caractère français une crédulité proverbiale. »
M. de Bismarck ne cherchait peut-être qu'une occasion de recommencer le coup qui avait si bien réussi en 1869 avec M. Benedetti, lorsque celui-ci négocia à Berlin une annexion éventuelle de la Belgique à la France, permettant au chancelier, quelques mois plus tard, au début de la guerre de 1870, de dénoncer ce projet à l'Europe.
Gambetta comprit à temps le rôle que le comte Henckel de Dounensmark voulait lui faire jouer. Il avait dit :
— Nous n'avons que deux ressources : ou trouver le moyen de gagner l'Allemagne, ou reconstituer le concert européen contre elle?
La première de ces deux ressources lui faisait défaut. Restait l'autre.