CHAPITRE VIII
Difficultés que rencontre Gambetta. — Le • grand ministère » . — Comment le général de Miribel fut appelé à l'état-major général. — Le Conseil supérieur de la guerre. — L'ambassade de Russie. — L'alliance projetée. — Campagne contre Gambetta : Gambetta c'est la guerre! — A l'Elysée. — Les trembleurs. — Chute du ministère. — Conversation de Gambetta avec ses intimes. — Simple député, il prépare de nouvelles luttes. — L'Alsace-Lorraine et l'école. — Gambetta et la Ligue des Patriotes. — Un plan de relèvement national.
— Skobeîeff. — L'entente avec l'Angleterre, — Mort de Gambetta.
— Ses obsèques. — Les délégations des provinces annexées. — Ce que pensent de Gambetta les Alsaciens-Lorrains. — Les peuples amis de la France.
Une proposition présentée par Gambetta, eu vue du rétablissement du scrutin de liste et à laquelle il attachait une haute importance, votée à la Chambre des députés, avait échoué au Sénat, sous l'influence des manœuvres de M. Grévy et de son entourage. Pendant la période électorale de 1881, la popularité de Gambetta commençait à pâlir; elle fut alors en butte aux plus violentes attaques. Il subit, au scrutin du 21 août, à Paris, un demi-échec.
Ses ennemis, et au premier rang le président de la République, s'empressèrent, lorsqu'ils le virent ainsi diminué, de le mettre en demeure de ne pas se dérober plus longtemps et d'accepter la responsabilité effective du pouvoir, c'est-à-dire la présidence du Conseil. « On vient
lui dire, écrivait J.-J. Weiss : gouvernez, cinq mois après qu'on s'est uni, ministère et Sénat, centre droit, centre gauche et gauche pour faire avorter un projet de réforme électorale sur lequel il fondait son plan de gouvernement. ^^. On vient lui dire : gouvernez, et, en même temps, on ne B- cache pas qu'on le pousse au pouvoir non pour l'y élever, mais pour l'y précipiter comme dans un abîme. »
Au cours de cette campagne pénible, Gambetta n'en avait pas moins maintenu deux idées intimement liées selon lui l'une à l'autre : autorité nécessaire à l'intérieur pour rendre possible l'action extérieure, confiance en l'avenir, en la revanche du droit violé en 1871.
A Berlin, M. de Bismarck suivait les phases de la lutte engagée à Paris. Le chancelier s'en tenait à la règle de conduite qu'il s'était tracée en 1871 vis-à-vis de la France : favoriser ses divisions pour l'empêcher d'agir.
Jusqu'en 1876, il représentait Gambetta comme une sorte de Danton, et le vieil empereur voyait en lui l'homme qui allumerait la guerre révolutionnaire en Europe.
Le sceptique M. de Hohenlohe trahissait lui-même cette préoccupation, lorsqu'il écrivait :
« On ne peut prévoir jusqu'où les jacobins entraîneront la République. Nous ferons bien de ne pas perdre les choses de vue. Car la République radicale est capable des pires folies. »
Bismarck disait aux fidèles de son entourage :
t« Le danger de voir à notre frontière de l'ouest la proaine guerre déployer contre nous le drapeau rouge, mme, il y a cent ans, elle déploya le drapeau tricolore, danger existait... Il existe encore (1). » (i; ml
(1) Élève de Bismarck, le prince de Bùlow, évoquant le souvenir de ibetta, disait au Reichstag en novembre 1906 :
La pensée d'une entente plus étroite et d'une alliance avec la mce, telle qu'elle apparaît ici et là dans les journaux, n'est pas réa-
Bismarck, en effet, n'oubliait pas, on le sait que, de 1815 à 1848, la politique de protestation contre la déchéance de la France, contre les traités qui avaient mutilé son territoire, la politique d'action nationale et de revendication, se confondait avec celle de propagande démocratique à l'intérieur.
Mais, en 1881, le parti républicain, assagi, contenu par mille intérêts économiques, industriels et surtout financiers, s'éloignait de plus en plus de la tradition de 1792.
lisable, étant donnée l'opinion publique en France. Moins nous nous ferons d'illusions à ce sujet, et mieux nous nous en trouverons.
t Les raisons pour cela sont à chercher dans les événements du passé, qui sont jugés par nous et par nos voisins de l'ouest d'une façon différente.
« Cela tient aussi à la vivacité du patriotisme français, que l'on pourrait taxer, suivant le cas, d'amour-propre exagéré ou d'orgueil national digne d'être imité; moi, personnellement, je penche pour cette dernière manière de voir.
• Il y a de nombreuses années, j'eus l'honneur, à Paris, d'être en relations avec un grand et très illustre Français.
" Je lui conserve un souvenir de reconnaissance parce qu'il fut pour moi, qui n'étais alors qu'un jeune secrétaire d'ambassade, d'une grande bonté et affabilité : c'était Léon (lambetta.
• Je me souviens comment, un soir, dans des traits courts, énergiques, lapidaires, il m'expliqua son attitude et son activité après Sedan comme membre du gouvernement de la Défense nationale, dont il était l'âme.
« La France, me disait-il, était tombée sur ses genoux; je lui ai dit
• Debout et marche !
• Dans les grands moments, ajoutait Gambetta, celui qui gouverne la.1 « France a le sentiment d'avoir un thermomètre dans la main : une près-] « sion de celle-ci fait monter ou descendre le mercure. Dans ces mo-
• ments-là, dans les grands moments, on peut tout faire de la France.
• Quand Gambetta me disait cela, à moi, jeune homme, je pensais] en moi-même : Puisse notre nation, si une catastrophe pareille à celle] qui frappa l'Empire français frappe un jour le peuple allemand, trouver] des hommes qui luttent jusqu'au bout avec un tel patriotisme inébranlable. •
M. de Bismarck redoutait cependant encore le Gambetta, qui avait été capable de tenir la France debout, un tronçon d'épée à la main, pendant plus de six mois, vis-à-vis de r envahisseur.
Il fut, du reste, assez promptement rassuré par le spectacle des agitations et des intrigues parlementaires au Palais-Bourbon, dont M. de Hohenlohe ne perdait pas un détail, allant de TElysée à la tribune diplomatique de la Chambre et de là dans les salons d'opposition. L'ambassadeur voyait en Gambetta un homme d'Etat et il n'en diminuait pas l'importance. M. de Bismarck répondait :
« Nous n'avons rien à craindre de sa part, même s'il organise la France aussi solidement que vous dites. Nous sommes toujours à la hauteur de la France, même d'une France forte. Le danger, c'est la coalition. Or la République n'arrivera jamais à la former contre nous. "
Sans cesse, le chancelier revient sur cette condition première du maintien de la prépondérance allemande : empêcher la France de trouver des alliés.
" Sans allié, dit-il, elle n'est pas à craindre, quel que soit celui qui la gouverne, pas même Gambetta. «
N'empêche que l'on note avec joie à l'ambassade allemande et chez le chancelier toutes les difficultés qui se [ressent devant le tribun et les complots qui préparent la puine de son influence.
Les conversations de M. Grévy avec le prince de Hohen- )he attestent les petites perfidies quotidiennes du présilent de la République; celui-ci et l'ambassadeur se féliciïnt visiblement des déboires de Gambetta.
Nos hommes politiques les plus en vue ne marchandent >as leurs confidences les plus hostiles, les plus haineuses,
l'ambassadeur qui les recueille précieusement et les fait îconnaîtrc à Berlin :
« 11 manque à Gambetta, lui dit dédaigneusement
222 GAMBETTA ET L'ALSAGE-LORRAIiVE
M. Barthélemy-Saint-Hilaire, le calme de la réflexion. On le verra à l'œuvre. Il s'usera promptement. «
M. de Bismarck ne formait pas d'autre vœu. Avant ou après ses visites officielles et dans les salons parisiens, le prince de Ilohenlohe ne négligeait pas de sonder l'opinion des faubourgs de Paris, pendant la période électorale de 1881, ce qui prouve quelle importance il attachait à un échec espéré de Gambetta. Un soir, à Belleville, le grand seigneur se commet avec la foule, il écoute, il se mêle aux conversations, il entend un petit ouvrier, en blouse noire, au visage pâle, s'écrier « qu'on ne peut pas élire Gambetta, parce qu'il est l'ami de Galliffet « .
L'ambassadeur s'empresse de noter, comme un symptôme dont il se félicite, ce sentiment de haine tenace même au lendemain de l'amnistie, et si contraire à l'apaisement, à la réconciliation rêvés par Gambetta.
Cependant, lorsque celui-ci commença ses démarches pour constituer un ministère, lorsque sa résolution d'accepter la présidence du Conseil fut connue et certaine, on s'alarma à l'ambassade et à Berlin des éventualités possibles ; on craignait que la volonté forte de Gambetta, chef de gouvernement, n'eût raison de l'apathie de M. Grévy.
Mais le chef, le leader, qui avait projeté de s'entourer de l'élite du parti républicain, dut se contenter de prendre pour collaborateurs des amis ou des élèves.
— C'est ça votre ministère ! lui dit M. Grévy, dédaigneux, lorsque la liste lui en fut soumise.
Dès le premier jour, M. de Blovitz, visiteur assidu de l'ambassade d'Allemagne, prédit l'échec; il lui suffît d'écouter dans les antichambres de nos hommes politiques pour juger des dispositions de la majorité parlementaire.
Déjà, dans les couloirs, se préparait la conspiration qni devait précipiter la chute. Un double mot d'ordre était donné : Gambetta veut ressusciter le pouvoir personnel et
la dictature à son profit ; ravènement de Gambetta troublera les relations de la France et de l'Allemagne.
Le nouveau président du Conseil, bien qu'averti par ses amis MM. Spuller et Ranc, se refusait à faire aucune concession.
Comme on lui reprochait alors ses relations avec certains chefs de l'armée suspects de connivences réactionnaires, il disait au colonel Riu : — Les Français viendront tous, lorsque je leur parlerai de l'Alsace-Lorraine, lorsque je leur montrerai les blessures béantes au flanc du pays (1).
Beaucoup de ses amis de la veille ne lui pardonnaient pas d'avoir confié des postes très importants à des généraux suspects de bonapartisme.
— Galliffet? répond Gambetta, son unique ambition est de reprendre Strasbourg et d'y avoir plus tard sa statue !
Quand il s'agit de choisir un chef d'état-major, ce fut le général de Miribel, l'ancien collaborateur du général de Rochebouët au ministère en décembre 1877, qu'il désigna (2).
Paul Déroulède nous a raconté comment fut décidée cette nomination, qui mit en fureur tant de parlementaires.
Le récit de ses entrevues avec Gambetta est un document historique :
" Mon cher ministre, lui dis-je, vous avez déploré comme moi et avec moi la dislocation de notre mobilisation (L'organisation de la première campagne de Tunisie en avril 1881, mal conçue, mal exécutée, avait motivé de
I'ves réclamations.) Vous pensez comme moi, ou plutôt je (1) Gambetta, par Albert Toirmkr.
(2) Le général de Miribel avait été chargé, en 1877, de préparer une mobilisation des troupes avec le général Ducrot, en prévision des troubles qu aurait certainement provoqués une seconde dissolution de la Chambre après les élections républicaines du 14 octobre.
224 GAMBETTA ET L'ALSAGELORRAINE
pense comme vous, que tous nos sacrifices d'hommes et d'argent ne doivent être faits que pour un seul but : la reprise de l'Alsace-Lorraine. Or ce qui vient de se passer, et comme campagne diplomatique et comme campagne militaire, a momentanément paralysé toute action de la France. Il est impossible que vous ne soyez pas d'avis que le premier remède à apporter à la situation présente, c'est la remise sur pied de tout notre ancien plan de mobilisation. Dans le milieu militaire où je vis, les avis sont unanimes, et il n'y a qu'une voix pour désigner le réparateur de cette désorganisation, c'est le général de Miribel. Faites-en, je vous le demande en grâce, votre ministre de la guerre. C'est la seule faveur et le seul service que j'attends de votre arrivée au pouvoir.
« Gambetta eut un haut-le-corps et fit un grand geste de dénégation :
u — Mais ce que vous me demandez là, s'écria-t-il, c'est le renversement de mon ministère dans les vingtquatre heures. Vous ne savez donc pas que le général de Miribel est accusé, non sans raison, d'avoir préparé un plan de mobilisation à l'intérieur lorsqu'il fut question du coup d'État du 16 Mai.
« — L'avait-il bien préparé? lui répliquai-je. Si oui, c'est, comme je le prétends, un excellent mobilisateur. Subordonné au général de Rochebouët, il en accomplissait les ordres en soldat discipliné. Subordonnez-le donc] à vous-même, et ce sont vos ordres à vous qu'il exécutera. Vous n'avez pas le droit, si fâcheux que soit ce souvenir,] de renoncer à jamais à faire profiter la France républicaine des éminents services que peut lui rendre, réactionnaire ou non, celui que ses camarades ont baptisé un vrai capitaine dans le grand sens du mot. Cependant, j'admets avec vous qu'il y aurait grand danger pour vous et par conséquent pour nous tous à jouer votre portefeuille en
GAMBETTA PRKSIDEÎVT DU COXSEIL 225
le prenant comme ministre. Choisissez-lui comme chef hiérarchique un général nettement républicain, mais mettez-le, lui, à la tête de l'état-major général.
« Gambetta refusa encore :
« — Son nom seul, me dit-il, et sa seule désignation par moi à un poste quelconque soulèveront au Parlement des tempêtes qui me feront sombrer. Je regrette de ne pas pouvoir, mais je ne peux pas.
" Je rentrai chez moi la tête basse et le cœur navré. Au bout de quelques heures de réflexions et après m'être entretenu de la situation avec plusieurs personnages militaires qui étaient de mes amis, je me résolus a. revenir à la rescousse et j'écrivis à Gambetta la lettre suivante :
« Cher grand Français, la réponse que vous m'avez faite et la résignation avec laquelle je l'ai accueillie ne sont dignes ni de vous ni de moi. Vous ne seriez pas l'homme que j'ai cru si la prévision d'un danger politique auquel votre admirable talent et votre puissante influence peuvent parer, vous détournait à pareille heure de faire votre devoir de patriote. Vous m'avez dit cent fois qu'il n'y avait de diplomatie possible qu'avec une armée forte. Les emprunts successifs faits à nos régiments ont affaibli la France. Fortifiez-la. \otre plan de mobilisation est, comme vous le savez, profondément atteint; reconstituezle, et prenez pour cette besogne nationale l'homme que vous désigne le suffrage de toute l'armée. Vous dites que les colères parlementaires vous renverseront. C'est possible, mais ce n'est pas certain. En tout cas, vous tomberez debout et pour la nation. Si vous aimez la France comme j'en suis sûr, préférez-la à tout et faites, je vous en conjure, votre devoir de grand patriote. »
" Cette lettre avait-elle suffi pour déterminer Gambetta? Avait-il consulté dans l'intervalle, comme je le lui demandais, quelques-uns de nos grands chefs militaires? Je ne
sais. Toujours est-il que le soir même, à minuit, je recevais ces simples mots :
u Amenez-le, votre homme. «
« Malgré Tlieure, je courus immédiatement rue Saint- Didier (1). Je fis réveiller mon grand ami, que je commençai à remercier avec effusion de sa courageuse détermination patriotique, mais j'ajoutai :
u — Celui que je vous ai recommandé n'est connu de moi que par sa réputation et par les jugements portés sur lui par les officiers de tous grades. J'ai pu et j'ai dû vous le désigner, mais, pour l'amener, je ne sais vraiment pas comment faire.
et Sa réplique fut :
u — Comment? vous me demandez un sacrifice. J'y consens et voilà que vous n'êtes pas à même d'en profiter. Tant pis pour vous et pour nous, car le temps presse.
« — Eh bien! soit! répondis-je après un instant de réflexion. Donnez-moi seulement vingt-quatre heures. Le général de Miribel est à Lyon; je vous promets qu'aprèsdemain il sera ici.
« Le délai me fut accordé, je courus immédiatement au télégraphe de la place de la Bourse et là j'adressai au général le télégramme suivant :
« Mon général, ne faites attention ni au procédé ni à la « forme. J'ai besoin de vous voir et de vous parler à Paris, « aussitôt que faire se pourra. Dites-vous que, pour tenter « une pareille démarche sans vous connaître, il y va de « l'intérêt de l'armée et du service de la France. « u Ceci se passa, autant qu'il m'en souvient, le 11 no-jj vembre. Le 13 au matin, j'étais au débarcadère du chemin de fer et je serrais la main au général de Miribel, que je conduisais sur l'heure rue Saint-Didier. Le général
(1) Où habitait alors Gambeita.
Campenon avait été nommé ministre de la guerre. Le général de Miribel fut désigné comme le chef de l'étatmajor général. »
En même temps allait s'accomplir la reconstitution du Conseil supérieur de la guerre. Gambettafit part des résolutions prises à quelques amis sûrs, devant lesquels il se plaisait à s'épancher :
« Donc sortant un papier de sa poche, il commença par communiquer à son auditoire la liste qu'il avait arrêtée le jour même avec le général Campenon, et qui devait paraître, le lendemain, à V Officiel, des membres du Conseil supérieur de la guerre reconstitué, ce Conseil supérieur qui est comme l'àme de la patrie, son espérance suprême.
« Président, le ministre de la guerre; vice-président, le maréchal Canrobert.
u Soubresaut des amis. Quoi! le Canrobert du 2 décembre, encore sénateur bonapartiste de la Dordogne, impérialiste sentimental et impénitent. — Le général Chanzy ! — Nouveau mouvement de stupéfaction ; Chanzy se piquait d'un républicanisme très édulcoré, mais on le savait l'adversaire personnel du maître dont le séparaient le parallélisme de leurs ambitions, les exigences de leur clientèle et une absolue incompatibilité d'humeur (1).
« Le général de Miribel ! — Ici l'étonnement fit place à l'effarement. N'était l'autorité presque superstitieuse qu'il exerçait autour de lui, les disciples ahuris, interloqués, se seraient demandé si « le Tigre » n'était pas frappé d'aliénation mentale. On lui avait pardonné Galliffet.
(1) Article publié par le Figaro, le 27 mars 1887. Il n'a jamais fait l'objet d'aucun démenti adressé à ce journal ; mais M. Joseph Reinach déclare que les amis intimes de Gambetta ont toujours approuvé par la parole le journal et le livre (Voir le Minitthre Gambetta, p. 364 et suiv.) les choix du président du conseil.
228 GAMBETTA ET L ALSAGE-LORRAIME
Passe encore pour Canrobert, puisque maréchal de France. — Passe pour Chanzy, classé républicain. Mais Miribel, la bête noire du parti républicain, le Miribel du 16 Mai, c'était trop ! »
Gambetta était résolu à confier une ambassade importante à son ancien collaborateur de la Défense nationale, le comte de Chaudordy, très favorable à l'alliance russe ainsi qu'à l'entente avec l'Angleterre et surtout très hostile à la politique allemande; il le reçut, s'efforça de le décider à accepter le poste proposé. Il alla même jusqu'à lui dire :
— Je prévois qu'à Saint-Pétersbourg on nous demandera de faire consentir le gouvernement français à des mesures de rigueur contre des nihilistes russes à Paris. Eh bien! vous pouvez assurer que je ferai à cet égard ce que la chancellerie russe me demandera (1).
Ces paroles attestent que Gambetta était prêt à sacrifier ses préventions anciennes à ce qu'il considérait comme l'intérêt supérieur de la patrie, à la bonne entente nécessaire avec le gouvernement du tsar.
« Ayant produit son effet et sans prendre garde autrement à la protestation silencieuse et contenue de son auditoire, Gambetta s'était levé, il arpentait la pièce, gesticulant et pérorant. Ce que les ministres plus modérés qui l'avaient précédé au pouvoir n'avaient point eu le courage d'oser, lui, il l'oserait. Il ferait appel à toutes les intelligences, à toutes les capacités, à tous les dévouements. Les hommes comme Canrobert, Chanzy ou Miribel avaient leur place marquée dans tous les régimes. Les exclure de toute participation à la défense nationale, c'était un crime de lèse-patrie. Il s'agissait bien de la politique, vraiment, quand l'existence de la France pouvait être en jeu! »
(1) L'Alliance franco-russe, par Jules Hansen.
GAMBKTTA PIIKSIDEXT DU COXSEIL 229
Et il continua, en s'échauffant :
w — Ah si j'osais, j'irais plus loin encore, — oui, si j'osais, j'irais trouver le duc d'Aumale et je lui proposerais d'aller représenter la France près du tsar. Je le connais, c'est un honnête homme et un bon Français, je lui représenterais les immenses services qu'il pourrait rendre à son pays. Il n'hésiterait pas. Et quel succès pour notre <]0uvernement, quel prestige aux yeux de l'étranger que de voir un fils de France ambassadeur de la République française auprès de l'autocrate de toutes les Russies! «
Il s'assit, réfléchit un instant, puis, d'une voix triste et grave :
u — Mais je ne peux pas, non, je ne peux pas. 7/^ ne comprendraient pas!
Les collaborateurs de Gambctta assurent cependant que le projet ne fut pas abandonné.
« En 1882, en janvier 1882, dit-il (1), Léon Renault, au retour d'un voyage en Russie, vint déjeuner chez Gambetta, alors ministre des affaires étrangères. C'était à la veille du couronnement d'Alexandre III. Léon Renault était d'avis que le gouvernement de la République envoyât un ambassadeur de marque au couronnement du tsar. II
in donna les raisons à Gambetta.
« — J'y ai pensé, fit Gambetta.
« — Et ton choix est fait.
« — Oui.
« — Qui envoies-tu?
' — Le duc d'Aumale.
" — Tu n'y songes pas ! Que diront les radicaux? w' — Je m'en moque.
« — Et si le duc d'Aumale refuse?
(1) Inlerview de M. Jo8ej)li lleinach, publiée par M. .'\nge (laldemar dans le Gaulait.
230 GAMBETTA ET L'ALSAGE-LORRAIXE
K — Il ne refusera pas.
« — Mais enfin, s'il refuse?
u — Je lui en ferai donner l'ordre par le ministre de la guerre.
" J'ai assisté au dialogue, dit M. J. Rcinach. Le ministre de la guerre était le général Campenon. »
Gambetta a expliqué lui-même à M. Jules Hansen (1), dont le témoignage rendu public en 1897 n'a été contredit ni contesté par personne, ses conceptions de politique étrangère, particulièrement en ce qui concerne une alliance franco-russe :
ce La France, disait-il, est condamnée à jouer un rôle effacé en Europe et devra observer une grande réserve jusqu'au moment où elle aura une armée très forte. La création de cette armée est notre tâche actuelle. Je m'en occupe chaque jour et elle est l'objet de ma principale préoccupation.
« Quand nous disposerons d'une armée puissante, nous trouverons des alliés, je n'ai aucune crainte à ce sujet; je serai alors comme vous partisan d'une alliance avec la Russie. J'ai souvent envisagé cette éventualité avec le général Skobeleff que j'aime et que j'estime beaucoup. " Au ministère des affaires étrangères, il avait choisi pour directeur des affaires politiques un journaliste incomparable, un Alsacien d'origine et de cœur : J.-J. Weiss, qui disait, à propos de la terre annexée :
« Quand on vient de Paris, le chagrin nous prend à Avricourt; il ne nous laisse plus de répit jusqu'à Kehl, chaque pas qu'on fait en avant, chaque souvenir, chaque objet, chaque incident, même le plus vulgaire, nous le
(1) Conseiller d'ambassade honoraire, M. Jules Hansen, Danois, habitant la France depuis 1866, a élc mêlé à bien des négociations et campagnes de presse ; il fut l'un des agents les plus actifs du rapprochement fi-anco-russe. Il a publié en 1897 V Alliance franco-rmsc.
distille goutte à goutte et, à chaque goutte, plus âpre et |)lus amer...
u ... Est-ce pour longtemps, est-ce pour toujours? Qui peut le dire? Mais, sans le Rhin, il n'y a plus de France! »
Au ministère de l'instruction publique, Gambetta avait appelé Paul Bert, l'inspirateur des manuels scolaires, aujourd'hui répudiés, qui étaient des modèles d'éducation patriotique, manuels qui formèrent la génération enthousiaste et généreuse que nous avons vue, de 1886 à 1898, si ardemment soucieuse de l'honneur de la patrie et du prestige du drapeau.
Un homme enfin, par sa popularité, par son talent, par les services rendus à la cause républicaine, par le « pouvoir occulte " qu'on lui attribuait, se levait donc pour orienter la politique nationale.
Sans doute, il y avait alors et depuis longtemps dans la République un parti qui ne désirait, ne voulait, ni ne préparait aucune revanche; mais ce parti était précisément celui même qui travaillait le plus activement à détruire l'influence de Gambetta.
Il gravitait autour de M. Grévy, successeur à l'Elysée du maréchal de Mac-Mahon, il obéissait aux conseils d'un internationalisme financier de plus en plus puissant.
Les ennemis de Gambetta, de nuances diverses, y compris ceux de droite, les conservateurs, les monarchistes et surtout les royalistes, ressuscitèrent contre lui les accusalions de 1871.
Une brochure intitulée : Gambetta^ c'est la guerre! fut alors répandue à plus de cent mille exemplaires par les comités d'opposition.
Certaines lettres de M. Rrunotièrc, publiées par son frère (1), indi(jucnt assez bien la note dominante de l'opi-
(1) Ces ItUres ont paru dans la Kevve du Bas-Poitou, en mai 1910.
nion des conservateurs à Tégard de Gambetta vers 1881. L'argument le plus exploité contre lui était celui de la revanche :
« Quand ce triste farceur de Gambetta s'en va sonner de la trompette à Cherbourg, il me semble tout simplement nous mener à quelque terrible aventure dont Thorreur tragique, vu les suites qu'elle aura très immanquablement, dépassera de beaucoup tout ce que nous avons vu. Note bien ce que je te dis, qu'il existe pour le quart d'heure en ce pays de France un malentendu gros d'orages pour l'avenir. Les élections de 1881 se feront au scrutin de liste, rien n'est présentement plus certain. Gambetta, grand électeur de France, très certainement aussi sera nommé dans quinze, vingt ou vingt-cinq départements, ce qui mettra le bourgeois de Mont-sous-Vaudrey dans une situation plus qu'embarrassante. Mais remarque bien ceci, que les électeurs de Gambetta, en votant pour lui, croiront voter pour la paix et voteront en réalité pour la guerre. Le fond de Gambetta, c'est l'idée de la revanche : le fond de l'opinion qui votera pour Gambetta, c'est le désir, peu patriotique, si tu veux, mais très assuré, de la paix. Tu peux, de là, mesurer l'écart et voir de quelle prodigieuse duperie, si les choses restent ce qu'elles sont, les élections de 1881 feront la France victime... »
Les royalistes présentaient Gambetta, le dénonçaient non moins violemment comme le champion de la revanche. Par quel artifice en viennent-ils aujourd'hui à l'accuser d'avoir pactisé avec Bismarck? Est-ce que deux accusations contradictoires ne se détruisent pas?
11 faut suivre attentivement l'histoire de 1881 et de 1882, les deux dernières années de la vie de Ganibetta, pour bien comprendre qu'il n'était pas seulement l'homme des protestations verbales en politique
GAMBETTA PRESIUKNT Dl COXSEIL 233
extérieure et que son ambition le poussait à l'action.
« L'avènement de Gambetta, disait le Times, marque une crise dans l'histoire de la France républicaine et fera peutêtre époque dans l'histoire européenne. »
A la fin de décembre 1881, M. de Bismarck, bien qu'il affectât volontiers de ne pas s'alarmer de la présence de Gambetta au ministère (1), engageait des négociations avec l'Italie, celles même qui aboutirent, quelques mois plus tard, à la formation de la triple alliance. Elles étaient accueillies d'autant mieux que les patriotes italiens ne nous pardonnaient pas d'avoir mis la main sur Tunis, en violation, disaient-ils, de promesses contraires, rassurantes, faites l'année précédente.
Le gouvernement de Home avait rappelé de Paris son ambassadeur.
« Tunis! que, dans sa correspondance secrète, M. de Bismarck avait, de longue date, signalé à Mazzini comme devant être un empêchement irréductible à toute entente définitive de la France et de l'Italie. Tunis! que la rouerie géniale de M. de Bismarck avait confidentiellement offert à l'issue du congrès de Berlin à M. VI addington et
M. Corti, en ajoutant : u Puisque l'Angleterre a pris Ihypre, arrangez-vous avec elle et prenez Tunis ! »
« Bien entendu, la France et l'Italie, faisant de la politique " des mains nettes « , devaient refuser, mais se cabrer plus aisément à propos du moindre conflit entre elles, à Tunis, que chacune avait refusé par égard pour l'autre!
u Mêlée au conflit, dit Mme Adam, par ma haine du congrès de Berlin, qui, selon moi, devait faire de nous
(1) Note de M. Huhenlohe : 22 février 1880. J'cntiinérai les raisons que nous avions de craindre Gambetta. Mais Hisntarck ne lui accordait pas tant d'importance et prétendait que nous n'y pouvions rien, s'il était vraiment tel que je le disais.
23'i^ GAMBETTA ET L ALSACE-LORRAINE
des dupes ou des comparses, priée de calmer la nervosité de mes amis italiens par mon vieil ami le président Grévy, par Gambetta, j'étais allée en mission auprès du roi Humbert, j'avais pu convaincre Cialdini de réintégrer, après une longue absence, son poste d'ambassadeur à Paris, et j'avais transmis à Cairoli, alors président du Conseil, l'assurance u absolue » qu'il ne s'agissait à Tunis que d'une querelle consulaire facile à apaiser par le renvoi dos à dos des deux consuls.
u On imagine ce qu'ensuite j'avais souffert, quelles lettres m'avaient été écrites par mes amis les plus cliers, par Cairoli, par Cialdini, Farini, Correnti, Cavalotti, le marquis Alfieri, Finali. »
Gambetta, qui n'était pas responsable de l'occupation de Tunis ni des traités conclus avec le bey, antérieurement à son ministère (1), s'efforçait, sans beaucoup de succès, de rassurer et d'apaiser le gouvernement italien.
11 ne travaillait pas moins consciencieusement à prévenir les difficultés et le conflit menaçant que les affaires d'Egypte, à l'instigation de la chancellerie allemande, suscitaient et envenimaient entre la France et l'Angleterre.
« La tactique de Bismarck se dégage, dit M. Hanotaux, qui fut le collaborateur de Gambetta : rendre le nouveau cabinet suspect à l'Europe. » Le chancelier, on le sait, comparait le président du Conseil au « tambour dans une chambre de malade ^ .
Mais les meilleurs auxiliaires de M. de Bismarck se
(1) A la suite d'une intervention près de lui de M. de Courcel, directeur des affaires politiques, Gambetta accepta l'idée d'intervention à Tunis comme inévitable. Il envoya alors près du général Trochu, à Tours, le chef de son secrélariat, afin de le consulter sur l'opportunité de la prompte formation d'une armée spéciale d'Afrique et colo'* niale.
trouvaient, en France même, au Palais-Boubon et à l'Elysée. Comme l'Anglais, qui suivait d'un œil curieux les exercices du dompteur avec la certitude de le voir un jour dévoré par ses fauves, le chancelier attendait patiemment l'heure où Gambetta serait renversé du pouvoir par les parlementaires, dès qu'il voudrait agir.
Lorsque celui-ci prétendit, en exécution du programme qu'il s'était Gxé à lui-même, programme de la réalisation duquel dépendait l'avenir de sa politique et le succès de ses combinaisons, il rencontra, de toutes parts, les obstacles et les pièges. La revision de la constitution de 1875, le rétablissement du scrutin de liste ne convenaient ni à l'Elysée, ni aux députés ou sénateurs, que toute conception de politique à longue échéance effrayait.
Gambetta fit en vain appel aux amitiés d'autrefois, aux sentiments de patriotisme de la majorité; il put bientôt se rendre compte qu'une coalition s'était formée contre lui pour renverser le ministère, sans lui laisser le temps de rien engager.
« Messieurs, s'écriait Gambetta, au cours de l'émouvante séance du 20 janvier 1882, nous nous sommes débarrassés de nos adversaires; il nous reste à nous gouverner nous-mêmes, à lutter contre Us incessantes causes de division qui nous assiègent, à dépouiller les préoccupations de personnes j our ne voir que le pays...
«... Quoi qu'on en ait dit, il y a quelque chose que je place au-dessus de toutes les ambitions, fussent-elles légitimes, c'est la confiance des républicains, sans laquelle je ne pourrai accomplir ce qui est — j'ai bien quelque droit de le dire — ma tâche dans ce pays : le relèvement de la patrie. »
Gambetta, fidèle admirateur de Mirabeau, en connaissait à fond la vie, les écrits, les discours et même les boutades.
Certain jour qu'un ami très intime communiquait au
236 GAMBETTA ET LALSAGE-LOllRAIXE
président du Conseil des renseignements d'Alsace relatifs au parti catholique dans les provinces annexées et qu'il lui faisait observer que Tintérét français serait de ménager ce parti très puissant et profondément attaché à la patrie d'autrefois, Gambetta approuva :
— Mirabeau, ajouta-t-il, disait qu'il s'entendrait a\ec le diable pour réussir; je m'entendrais moi avec le pape, quand on voudrait, si le pape devait nous aider à rendre l'Alsace-Lorraine à la France.
Cette idée de revision du traité de Francfort dominait si constamment ses préoccupations qu'il les résumait ainsi fréquemment :
— La France devra négocier ou se battre.
Aussi préparait-il la bataille. Encore k son avis ne pouvait-elle être ajournée au delà d'une certaine échéance, car il entrevoyait les répugnances probables de la démocratie, lorsque les souvenirs de 1870 seraient trop éloignés et l'antagonisme entre les institutions républicaines et les institutions militaires. On put l'entendre exprimer cette crainte :
— Dans quinze ans, aurons-nous encore une armée? En vain, Gambetta disait aux trembleurs :
— Il suffira à AI. de Bismarck de vous intimider pour vous faire tout consentir.
Les plus éloquentes paroles ne pouvaient rien contre l'intrigue bien menée. Gambetta était condamné d'avance : il succomba.
« Quand j'arrivai au quai d'Orsay, le jour de la chute du ministère, nous a raconté Paul Déroulède, au milieu du cercle d'amis qui entourait le grand tribun, Spuller me désigna du doigt du seuil de la porte :
« — Voilà le vrai coupable! s'écria-t-il.
« Gambetta lui répondit, en me serrant cordialement la main :
« — Il a bien fait, et tous ceux qui m'ont conseillé comme lui au sujet du général de Miribel ont eu raison. Il n'est pas d'acte de mon ministère dont j'aie plus de fierté. Cela m'a fait du mal aujourd'hui, ça me fera du bien plus tard; en tout cas, ça aura servi le pays et l'armée. »
Le lendemain de la chute, un déjeuner réunit au restaurant Voisin Gambetta et ses amis les plus fidèles. Paul Déroulède y lut une poésie, depuis souvent reproduite :
Ils n'étaient donc pas nés an jour de nos batailles
Ceux-là qui t'écoutaient avec ces airs moqueurs?
La hauteur de ton but excède donc leurs tailles,
One ce mot de Patrie auquel, toi, tu tressailles,
A passé sur leurs fronts sans tomber dans leurs cœurs.
Ils ne savent donc plus que sans ta voix ardente,
La France, sans lien pour grouper son effort,
Allait périr broyée ou rester dépendante
Et qu'elle a gagné là — sublime combattante —
Tout ce trésor d'honneur dont nous vivons encor!
Mais va! ta route est bonne et la leur est mauvaise, La leur, sans but commun, conduit au désarroi; Il faut en la suivant, qu'on piétine ou qu'on biaise ; Et, pour quiconque tend à la grandeur française L'obstacle ce sont eux! le ralliement, c'est toi.
Les strophes du poète parurent dans la Revue Bleue. Les journaux de l'P^lysée ne manquèrent pas d'insinuer qu'elles étaient un appel à la Dictature. '-
Une partie de la presse française exultait, elle accablait le vaincu. Les monarchistes se distinguaient par la violence de leurs outrages et se réjouissaient surtout de l'échec du parti gambettiste, en ce qu'on le tenait pour le parti u revanchard « .
238 GAMBETTA ET L'ALSAGELORRAINE
" Les trois empereurs, notait l'un d'eux, auraient vu « dans l'arrivée de l'ex-dictateur de 1870 la menace d'une ï guerre de revanche, et auraient exigé le désarmement ■ immédiat de la PVance... M. Gambetta aurait préféré abandonner le pouvoir (1). «
Mais ce fut un cri de soulagement, un cri de triomphe que poussa la presse allemande en apprenant cette chute, après quelques semaines de ministère, de l'homme considéré en Europe comme assez populaire et assez ferme pour libérer la politique française de la suzeraineté germanique.
A l'ambassade, le prince de Hohenlohe notait, sur une observation de M. de Blowitz, avec une satisfaction mal dissimulée, que Gambetta prendrait rang désormais « parmi les futurs sauveurs « démodés, à côté du comte de Chambord, du prince Napoléon, etc.
Gambetta tombé, cependant, M. de Bismarck le redoutait encore dans ses successeurs, puisque quelques mois plus tard, le 8 juin 1882, dans un entretien relaté par Maurice Busch, il ne pardonnait pas à M. de Freycinet, devenu président du Conseil, de céder à l'influence de son ami et ancien patron politique.
Gambetta déchu, en effet, mieux instruit encore, mieux édifié par l'expérience, poursuivait son œuvre de patriote.
« Sois patriote avant tout, ne mets rien au-dessus de ce titre. » Tel est le mot d'ordre qu'il donne à l'instituteur en 1882 :
u Les instituteurs, écrit un de leurs maîtres, M. Devinât^ (membre du Conseil supérieur de l'instruction publique, directeur de l'Ecole normale de la Seine), avaient alors pour mission essentielle de collaborer à la défense du
(1) Journal de Fidus, p. 299.
pays et de préparer, par des leçons viriles, les prochaines recrues de la caserne. Je supplie nos jeunes collègues de ne pas médire légèrement de ce temps-là. Je les supplie de considérer que jamais Técole nationale n'avait eu un idéal plus élevé, plus vivant, plus ardemment servi par des éducateurs plus convaincus. C'était vraiment l'àme de la France qui était dans l'école... et je me rappellerai toute ma vie de quelle vive émotion je fus saisi lorsque, eu tournée d'inspection, entrant k l'improviste dans une classe, je me trouvai en présence d'un maître qui pleurait en lisant la Dernière classe, récit d'un petit Alsacien d'Alphonse Daudet et d'un groupe d'enfants qui pleuraient eu écoutant leur maître. »
La Ligue de l'Enseignement et la Ligue des Patriotes alors étaient sœurs. De toutes parts se multipliaient les sociétés de gymnastique et de tir.
Les hommes qui fondèrent la Ligue des Patriotes, le 18 mai 1882 (1), avec Paul Déroulède étaient tous ou presque tous des intimes de Gambetta.
Henri Martin fut son premier président. Il savait répondre à la pensée de Thomme d'Etat, en acceptant ce poste de combat, en redevenant, lui vieillard, un militant, un champion de la protestation contre l'annexion (le l'Alsace- Lorraine à l'Allemagne, dix ans après la guerre.
Gambetta avait envoyé son adhésion dès le lendemain de la constitution de la Ligue.
— Déroulède, disait-il, quand vous n'auriez trouvé que le titre, vous auriez tout trouvé !
En signant son bulletin d'adhésion, Gambetta constatait l'accord qui existait entre les fondateurs et lui :
— Là, où j'ai seuleuTcnt le petit bout du doigt, ajou-
(1) Voir aux annexes.
2'i0 GAMBETTA ET L'ALSACE-LORRAINE
tait-il, jamais on ne vous attaquera... Vous serez accueilli partout. Marchez!
Et Gambetta tint parole ; il entraîna les adhésions à la Ligue nouvelle, dont il se constituait, en quelque sorte, le patron (1).
Les vice-présidents étaient MM. Alfred Mézières, Félix Faure, l'un des sous-secrétaires d'Etat du cabinet Gambetta, et Edmond Turquet.
Parmi les membres du comité directeur, composé d'illustrations de la science, de l'art et des lettres, citons deux des plus hauts fonctionnaires de l'Etat, M. Ferdinand Buisson, alors directeur de l'enseignement primaire au ministère de l'instruction publique et M. Fribourg, directeur du personnel au ministère des postes et télégraphes. M. Joseph Reinach, chef du secrétariat de Gambetta au ministère des affaires étrangères, collaborait au Drapeau^ organe officiel de la Ligue.
(1) «Je voyais souvent Gambetta, raconte Paul Déroulède, cher lui, aux Jardies... J'y allais en quelque sorte — je ne rougis pas du mot — au rapport patriotique. Je lui rendais compte de tout. Il savait bien mes convictions religieuses. Je ne les ai jamais cachées. Après sa chute, je lui ai dédié une poésie où j'affirmais ma croyance en Dieu, « iatu crainte de froisser ni de blesser qui j'aime... ^ , disais-je.
" Il m'appelait en riant :
« — Ah! voilà le bondieusard. . . il ne faut pas y toucher, car c'est un bon Français.
<• J'ai vu Gambetta jusqu'à la veille de sa mort. Il était dans son lit, déjà mortellement atteint, quaud je lui portai le médaillon de la Ligue... C'était, vous savez? le Quani même de Mercié, dont nous avons fait notre insigne... Gambetta l'admira, puis, désignant la têtu de son lit .
« — Déroulède, arcrochez-le là...
«■ Ainsi notre premier médaillon a vu son agonie... Quand ce grand patriote fut mort, l'un des croque-morts, qui était de la Ligue, prit le médaillon et l'accrocha au pied du cercueil. L'image symbolique est restée là pendant les veillées funèbres, pendant l'enterrement, jusqu'à la dernière minute... Alors, je l'ai reprise, et je l'ai gardée. •
GAMBETTA PRESIDEXT DU COWSEIL 241
L'association paironnée par les maires, par les instituteurs, compta bientôt plus de trois cent mille membres; Gambetta en approuvait le but et le rôle. Ce but n'était-il pas le but même de sa vie :
Pregio non ha ; non la ragion ta vita Se non per lui. . .
a dit Leopardi, Gambetta déclarait :
— L'Alsace et la Lorraine, il n'y a que cela qui vaille la peine de vivre.
Il prévoyait qu'un jour viendrait, si la France tardait trop, où les générations nouvelles, oublieuses des leçons du passé, subiraient plus impatiemment les lourdes exigences des lois militaires ; où elles ne comprendraient plus la nécessité du sacrifice; où elles céderaient aux illusions dangereuses des apôtres souvent peu sincères du désarmement et de la paix à tout prix. Il savait combien l'Allemagne, si jalouse d'entretenir cbez elle l'esprit de discipline, travaillait déjà habilement à l'affaiblir, à le dissoudre, à l'atténuer chez nous. En présence du premier succès de l'œuvre entreprise par Paul Dcroulède, il l'engageait à la poursuivre sans relâche.
— Je ne vous demande, lui dit-il, qu'un an de cette campagne. Prêchez le grand devoir! prêchez la guerre sainte! Revendiquez les provinces perdues et dans un an, nous verrons!
Les statuts de la Ligue disaient bien que la revision du traité de Francfort n'impliquait pas forcément reprise des provinces perdues ni rupture.
Mais, dit Paul Déroulède, cette rédaction modérée n'avait pas pour objectif d'attirer les rêveurs de restitution pacifique, elle permettait d'entrer dans l'association aux hommes politiques ayant une situation officielle. La précaution demeura de pure forme; elle n'empêcha pas
242 GAMBETÏA ET L'ALSACE-LOURx'lLXE
Henri Martin de proclamer, comme articles de foi : « Une première mutilation que Ton accepte est un second démembrement que Ton s'attire :
« On n'a jamais repris que par les armes ce que Ton a perdu par les armes. »
C'était tout un plan de relèvement de la France, un plan de politique active que Gambetta avait conçu et en vue de l'exécution duquel il fallait constituer une armée prête, une nation au cœur vaillant.
Il fallait aussi des alliances. Dès 1882, Gambetta acceptait, on le sait, le principe de l'alliance franco-russe. Au dîner Magny (1), en mars de cette année, en présence d'hommes de lettres, d'artistes, il racontait avoir reçu le général Skobeleff, « un sauvage d'état-major » .
« Gambetta, note Goncourt dans son Journal le 14 mars 1882, a développé éloquemment l'idée que Skobeleff a de jeter sur l'Allemagne toutes les peuplades guerrières de l'Asie, de l'écraser, cette Allemagne, sous le nombre et le galop de ces hordes errantes. »
M. Jules Claretie, dans une de ses chroniques du Temps ^ a conté que Skobeleff se fit présenter à Gambetta, peu après la chute du grand ministère, le lendemain même de son arrivée en France. Après une seconde entrevue, il fut convenu que le général et l'homme d'Etat français dîneraient en tête-à-tête, afin de i' causer tout à loisir " .
" Nous restâmes, racontait plus tard Skobeleff, de six heures du soir à deux heures du matin. Son regard clair et brillant avait je ne sais quoi de railleur et de bon enfant qui donnait à sa conversation un charme tout particulier. Quand il s'animait, les narines se gonflaient, la
[V\ Un certain nombre d'hommes de lettres, d'artistes, d'hommes politiques se réunissaient déjà sous l'Empire chez le restaurateur Magny, et continuèrent à s'y réunir, pendant une dizaine d'années, après la guerre.
bouche devenait dédaigneuse, Tœil s'allumait de lueurs superbes, le masque entier revêtait un air de grandeur...
Cl ... Il av ait une intuition merveilleuse des choses militaires, et adorait l'armée qui, chose rare, l'avait adopté, bien qu'il ne fût pas sorti de son sein ; elle comptait sur lui, sinon pour la conduire, du moins pour préparer X avenir (1). "
L'iwmme d'Etat n'attachait pas moins d'importance au maintien des bonnes relations entre la France et l'Angleterre, qu'à l'alliance russe en projet.
« — La guerre avec l'Angleterre, disait-il à sir Charles Dilke, je ne la chercherai jamais, quant à moi, même pour rÉgypte. On ne pourrait la préparer et la faire que d'accord avec l'Allemagne — et cela, c'est trop cher! «
Il se prononça avec autant de netteté, au cours de la grande discussion engagée, en juillet 1882, sur les affaires d'Egypte, qui inspirèrent alors son dernier discours au Palais-Bourbon.
— Au prix des plus grands sacrifices, disait-il, ne sacrifiez jamais l'entente anglaise!
Toutes les paroles de Gambetta toutes ses manifestations politiques le montrent ainsi, réagissant vigoureusement contre la tactique de M. de Bismarck, qui tendait
i(l) M. Joseph Reinach a dit de son côté : « Au mois de septembre 1882, Gambetta vit Skoheleff. • Les entretiens de Gambetta et de Skobelcff sont l'origine, la première origine des conventions militaires actuelles entre la France et la Russie.
« Moins de quatre mois après, au mois de décembre, Skobeleff mourait, Gambetta le suivait de quelques jours. Kt Chanzy suivait Gambetta.
« Mais le princij)e de l'alliance franco-inisse était arrêté. » (Interview
2'*4 GAMBETTA ET LALSACE-LORRAIX E
à empêcher à tout prix Talliaiice de la Russie avec la République et à mettre en conflit la France et TAngleterre.
La République rêvée par Gambetta n'était donc pas, n'a jamais été ce qu'un royaliste, M. Bainville, a appelé depuis « la République de Bismarck v .
L'Alsace-Lorraine, d'ailleurs, ne s'y trompait pas. A la nouvelle de sa mort, le 4 janvier 1883, un comité d'annexés réclama, le premier, l'honneur d'élever un monument à l'ancien député du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle :
« Nous devons cet hommage à notre ancien représentant, au membre du gouvernement de la Défense nationale, au grand patriote qui, plus que tout autre, représente à nos yeux le dévouement sans bornes à la France!
« // nous a appris à ne jamais désespérer de la patrie, et dans la nouvelle épreuve que nous traversons, nous nous inspirerons de son patriotisme, de sa foi invincible dans le triomphe de la justice et du droit. Nos espérances restent attachées à sa mémoire, comme elles étaient liées à sa vie. »
Ce sont les paroles aujourd'hui gravées sur le monument élevé par l'Alsace-Lorraine à Gambetta aux Jardies, à Ville-d'Avray.
Les deux provinces furent représentées aux obsèques par de nombreux délégués, accourus, porteurs de magnifiques couronnes, de Metz, de Strasbourg, de Colmar, de Mulhouse, de Ribeauvillé, deSaverne, de Sainte-Marie-auxiMines,de Phalsbourg, de Sarrebourg, deSchlestadt, de Bischwiller, de Bitche, de Thann, de VVissembourg, etc., etc.
Le député de Strasbourg au Reichstag, le Français quand même inébranlable, M. Kablé, et l'ardent député de Metz, M. Antoine, portaient les cordons du poêle.
Au-dessus du corbillard, étaient accrochées des gerbes
de fleurs que dominait une immense feuille de palmier passée dans une modeste couronne d'immortelles rouges envoyée par une bourgade d'Alsace. La couronne du Lycée Louis-le-Grand portrait : A l'homme de la Revanche.
Suivait le convoi :
MM. Lautli, ancien maire de Strasbourg, Lalance, Grosjean, anciens députés des provinces annexées ; derrière eux :
L'Association générale d'Alsace-LoiTaine;
La Loge d'Alsace-Lorraine ;
Les Sociétés de gymnastique alsaciennes-lorraines ;
La Chorale alsacienne ;
Le Cercle alsacien- lorrain;
L'Ecole alsacienne;
La rédaction de l' Alsacien- Lorrain.
Les délégués alsaciens-lorrains de Bàle, ceux de Bône et des autres villes de France ou d'Algérie.
Au nom des délégués, en celui de tous les annexés, M. Chauffour rappela ce que Gambetta représentait à leurs yeux :
" Pendant la guerre, disait-il, Gambetta fut pour nous l'àme même de la Patrie. Après la défaite, les départements qui devaient être la rançon de la France l'élurent pour leur député. Là, dans l'Assemblée de Bordeaux, il fut le représentant de leur détresse, de leur appel désespéré au droit, à la justice. La mutilation consommée, il resta le représentant de leur invincible espoir (1). »
(1) <■ Celui que nous pleurons a cette heure, disait Henri Martin, on l'accusait de rêver la dictature parce qu'il réclamait pour son pays un gouverncmeut intclli<{ent et fort, comme s'il avait jamais eu une pensée qui se rapportait à lui-même et non a la France. Ce pouvoir national solidement établi, appuyé sur des institutions propres à élever le niveau des assemblées, s'il le réclamait avec passion, c'est qu'il savait que ce n'est plus là seulement pour la France une question de préférence, mai»
2^6 GAMBKTTA ET L'ALSAGE-LORRAINE
Gambetta servait donc encore l'idée après sa mort, car ses funérailles ne furent qu'une émouvante protestation de l'Alsace, de la Lorraine, de Paris et de la France contre le démembrement de la Patrie.
Déroulcde disait :
— Cette mort est une défaite.
J'ai gardé le souvenir de la sombre journée de janvier, où le cortège funèbre se déroula à travers Paris en deuil, du Palais-Bourbon voilé de crêpe au Père-Lacbaise, devant la porte duquel s'arrêta le cbar mortuaire.
La nuit tombait. De cbaque côté de la porte deux immenses torchères flambaient, et tandis que les hommes politiques débitaient devant le cercueil du mort leurs discours que personne n'écoutait, les sociétés, les délégations passaient et saluaient; puis, au loin, les fanfares, les marches guerrières retentirent. L'armée de Paris, superbe de tenue, fermait la marche. Elle défila devant celui qui, en 1870, après Sedan, après Metz, avait levé des bataillons de gardes nationaux et de conscrits et qui avait refusé jusqu'à la dernière minute d'espérance, de capituler devant l'ennemi. Sabres nus, les généraux et les officiers, en tète des régiments, drapeaux déployés, saluèrent Gambetta. Le spectacle fut profondément émouvant.
Ce défilé, dans la froide soirée de janvier, c'était comme le dernier acte du drame de 1870.
Aujourd'hui encore, l'Alsace garde pieusement le souvenir de celui qu'elle avait élu en 1871 pour la représenter à l'Assemblée de Bordeaux, de celui dont le nom signifiait pour elle : France! Revendication du droit.
u Les quelques fois, écrit un des plus vaillants protestataires de 1887, le docteur Siffermann, ancien député de
une question de nécessité, et depuis l'année fatale et la mutilation de la patrie, une question d'existence, une question de vie et de mort. »
Molsheim au Reichstag, les quelques fois que j'ai pu voir Gambetta avec des amis de Paris, je l'ai toujours vu fort préoccupé de notre Alsace ; aussi quand il est mort, je crois que c'est en Alsace qu'il a été le plus pleuré et regretté. J'ai été à son enterrement et nos Alsaciens y étaient nombreux, et tous, sans aucune exception, étaient d'accord pour trouver que nous avions perdu notre meilleur soutien. Jamais, au grand jamais, nous n'avons mis en doute son ferme désir de nous ravoir.
« Voilà à quoi peut se résumer notre opinion sur lui... »
Témoignage profondément émouvant qui n'a pas besoin d'être commenté !
A Berlin, la presse offlcieuse ne dissimulait pas l'importance de la mort de Gambetta :
« L'Allemagne, dit le National Zeitung, vient de perdre un grand ennemi. M. Gambetta savait que l'avenir de sa renommée était lié ;i la guerre de revanche contre l'Allemagne. Aussi cmployait-il toute son activité à répandre l'idée de cette guerre. »
« M. Gambetta, dit le Tageblatt, l'homme de la Revanche, est mort, sa disparition nous assure la paix plus que ne l'auraient fait des alliances... "
« La Gn prématurée de Gambetta, dit le Bœrsen Cour^ rier, délivre son pays d'un grand danger. L'Allemagne perd en lui un ennemi irréconciliable. »
Tous les journaux prévoyaient, Gambetta étant disparu, une orientation nouvelle de la politique française.
Les peuples amis de la France s'associèrent, en 1883, au deuil de la France et de l' Alsace-Lorraine.
Les patriotes tchèques télégraphiaient :
« Notre nation pleure avec toute la France au sujet de la perte irréparable qu'elle vient de faire. Celui qui est mort n'était pas seulement le plus grand des enfants de la
France, et le soutien de la République, mais aussi le plus puissant des amis des Slaves et le promoteur d'une alliance entre les nations latines et le peuple slave contre l* ennemi. »
a Gambetta, déclara M. Tricoupis, ministre des affaires étrangères, à la tribune de la Chambre des députés à Athènes, Gambetta n'était pas seulement le grand citoyen de France, il était aussi le défenseur de la liberté et de la justice dans le monde. »
En France, nos hommes d'État, qui, plus tard, glorifièrent Gambetta disparu, l'avaient démoli de son vivant. Lui mort, une ère politique nouvelle s'ouvrait à l'intérieur et à l'extérieur.
« Ce qui descend avec Gambetta dans la tombe, du moins nous le craignons, écrivait J.-J. IVeiss, c'est le système de conciliation nationale qu'il eût voulu inaugurer par son ministère. »
Au Conseil qui suivit la mort de Gambetta, a raconté un des membres du cabinet, les visages étaient anxieux et troublés.
A l'heure accoutumée, le président Grévy fit son entrée dans la salle de séance, calme, le masque impassible comme à l'ordinaire. Les ministres, par petits groupes, causaient à voix basse, debout.
ic Tout cela est fâcheux, fit le président, s'asseyant, bien fâcheux... Peut-être aussi Gambetta est-il mort à temps... et puis, en République, il n'est pas d'homme indispensable... Allons, messieurs, aux affaires... » Quelle douche !
Ce fut de la part du premier magistrat de l'Etat la seule et sèche oraison funèbre du véritable fondateur de la République.