LA FRANCK NE SK RESIGNE PAS
La comédie de la Revanche » , selon M. Charles Maurias. — La protestation était-elle négligeable? — Elle n'était pas purement verbale.
— Différences entre la thèse de M. Jaurès et celle de Gambetta. — L'opinion de il. Ranc. — Celle de M. Delcassé. — L'idéal français.
— La volonté de l'Alsace. — MM. Lalance, Siegfried, Jean Dolfus.
— Circulaire de M. Kablé. — L'opinion de Renan. — La bonne volonté de la France qui dure. — Gambetta n'a jamais exclu, au conti'aire, l'idée de la Force. — C'est lui qui préside à la réorganisation militaire. — Il ne partage pas les illusions de M. Castelar. — Pas un instant il n'accepte la politique de résignation.
" Gambetta n'a joué que la comédie de la Revanche. » .C'est le dialecticien redoutable, dont le talent, fiiit de lo- [ique et de clarté, a tente de moderniser la doctrine royaliste, en s'efforçant de lui donner pour bases l'expérience scientifique et la raison, c'est M. Charles Alaurras qui formule cette sentence.
Reconnaissons, du reste, le grand intérêt qu'il y a pour l'écrivain monarchiste à détruire le prestige de Gambetta, à le démonétiser, comme on dit, près des patriotes restés fidèles à sa mémoire et qui par ce sentiment se rattiichent indissolublement à la cause républicaine, tout en concevant une organisation de la République différente de celle qui fonctionne aujourd'hui.
Examinons donc la thèse de l'auteur de la Comédie de la Revanche.
Il ne va pas aussi loin que M. Jacques Bainville, qui dans sa brochure la République de Bismarck, prétend établir une sorte de complicité entre celui-ci et Gambetta ; mais il reproche au fondateur de la troisième République de n'avoir jamais sérieusement voulu ni préparé la revision du traité de Francfort et la restitution de l'Alsace et de la Lorraine à la France. Dégageons l'idée principale du raisonnement de Maurras : celui-ci veut bien reconnaître que, jusqu'en 1877, Gambetta « s'établissait, dit-il, et se fortifiait dans sa situation d'espoir de V Alsace » . Il ajoute même : « Sa déclamation a-t-elle été vraie à son heure? Il est plus intéressant de le supposer. »
Etait-ce déclamation que la plainte émouvante du vaincu? Était-ce déclamation que la protestation, qui n'était que l'écho de celle même de la France, de celle même de l'Alsace? La correspondance de Gambetta, ses lettres à Mme Adam sont empreintes d'une sincérité souvent poignante. Tous ceux qui ont vécu dans son intimité savent et disent qu'il n'a jamais entendu sans indignation ni sans colère les avis des politiciens qui, sous prétexte de sagesse et d'humanitarisme, conseillaient la résignation au fait accompli.
Mais, en réaliste, M. Charles Maurras tient pour négligeable ou presque la « protestation " .
Sans doute — et nous sommes loin de l'en blâmer — il pense comme nous que la reconstitution de l'intégralité de la patrie par la restitution ou par la reprise de l'Alsace- Lorraine est pour la France une question de vie ou de mort ; mais il se défend d'obéir à des considérations de sentiment, à des considérations de droit; il s'inspire, dit-il, exclusivement de considérations d'intérêt national bien entendu.
La France, ajoute-t-il, en acquérant l'Alsace et la Lorraine sous la monarchie des Bourbons, est devenue, de par l'action de cette monarchie, qui se souciait fort peu
LA FRAXCE NE SE RESIGXE PAS 251
du Droit, plus puissante, plus riche ; elle s'est rapprochée de la frontière du Rhin, tracée par la nature et qui est la véritable limite de notre pays ; il importe donc de viser à reconquérir le bien perdu, et de détruire les clauses du traité de Francfort, qui nous l'ont enlevé au profit de l'Allemagne.
Dès 1871, Gambetta posait au contraire la question sur le terrain du Droit, Il aboutissait aux mêmes conclusions que M. Maurras, en raisonnant d'une façon différente.
L'Alsace et la Lorraine, disait-il (sans même discuter la question d'origine et de race), s'étaient liées intimement à la France. Librement consultées après la guerre, elles ont affirmé, elles affirmeraient encore leur volonté de rester françaises ; c'est donc en violation du Droit qu'elles furent arrachées par la force du conquérant à leur patrie d'élection. La France ne peut se résigner; elle ne peut accepter cette violation du Droit, ni renoncer à sa revendication.
Très bien! répond M. Maurras, mais simple protestation verbale, donc platonique, simple protestation de droit. Simple nuée. Simple comédie ! Grévy et Gambetta s'entendaient au fond pour empêcher toute revanche.
Affirmation démentie par les faits, puisque les deux hommes ne s'entendaient sur rien, puisque M. Grévy déclarait : il faut renoncer à l'Alsace-Lorraine, et que Gambetta proclamait tout le contraire, puisque M. Grévy n'eut, dès son arrivée au pouvoir, d'autre souci que celui de briser la puissance de Gambetta, en le faisant accuser d'être Miomrne de la revanche.
Mais, objecte alors M. Maurras, la preuve que les protestations de Gambetta étaient de pure rhétorique, c'est qu'elles ne diffèrent pas de celles de M. Jaurès, qui, en un jour de franchise, a nettement avoué que la France devait renoncer à toute idée de revanche et se réconcilier sans arrière-pensée avec l'Allemagne.
252 gambî:tta et l'alsage-lorraime
« M. Jaurès, dit le directeur de Y Action française, ne veut retenir absolument que l'offense morale faite en 1871 aux Alsaciens-Lorrains, à ceux du moins qui vivaient à ce moment-là. »
Les deux provinces ne représentent pas aux yeux de l'orateur socialiste un avoir physique, un domaine réel, une possession matérielle d'un très haut prix, qu'il est indispensable de récupérer de gré ou de force; il s'en tient au pur élément de droit, simple matière à procès, que résoudrait dans l'avenir un tribunal international.
C'est bien, en effet, la pensée que M. Jaurès a maintes fois exposée. Il ne conteste pas l'interprétation de Charles Maurras, il la reconnaît parfaitement exacte. Protestation ainsi comprise équivaut à peu près à abdication ; mais Gambctta, lui, n'a jamais été l'apôtre de cette protestation édulcorée.
11 rappelait souvent cette parole de Turenne :
// ne faut pas quil y ait un homme de guerre au repos en France, tant qu'il y aura un Allemand en Alsace.
Les campagnes oratoires ou de presse de M. Jaurès contre l'idée de revanche n'ont d'autre objet que de détruire l'impression laissée encore longtemps après dans les esprits et dans les cœurs par les campagnes de Gambetta, par ses discours et par les enseignements de l'école telle qu'il l'avait organisée et voulue après le triomphe du parti républicaia en 1877.
Les mâles déclarations de Gambetta condamnent encore aujourd'hui le " pacifisme " systématique, l'antimilitarisme et le désarmement (1).
(1) Le Temps répondant au discours prononcé par M. Jaurès en 1903 -et dans lequel l'orateur socialiste prétendait appuyer ses théories sur celles -de Gambetta, disait très justement :
« Il (M. Jaurès) n'a pas craint de prétendre que sa politique, la politique antimilitariste et internationaliste, était « celle de l'homme en qui