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LA FRAXGE NE SE RESIGNE PAS

Elles contrastent plus encore avec celles de M. Jaurès.

Gambetta est peut-être le seul ministre qui n'ait pas craint de poser plusieurs fois la question d'Alsace-Lorraine et de rappeler les droits de la France.

La phrase fameuse : « Pensons-y toujours, n'en parlons jamais » est de M. Ranc (1).

Gambetta, d'autre part, à la différence de M. Maurras, ne reléguait pas, il est vrai, au second plan la question de droit. En lui accordant son importance, il demeurait fidèle à la tradition française, a l'idéal de notre race. Il se conformait à la volonté même de ses chers électeurs d'Alsace. Une brochure publiée en 1871, sous ce titre : l* Alsace- Lorraine martyre^ atleniat à la morale internationale, par M. Frédéric Haas, originaire du Bas-Rhin, exprimait éloquemment cette volonté :

u Qu'ils en prennent leur parti, nos maîtres d'aujourd'hui! ils n'auront point les sympathies de cette génération à laquelle ils s'imposent, ni de celle qui va grandir sous leurs yeux, mais dans la haine de leur nom. Ils auront beau nous vanter leurs soi-disant bienfaits, nous rappeler sans cesse les torts réels ou imaginaires que la France pouvait avoir à notre égard, nous imposer leurs gazettes vénales, défendre à nos enfants d'apprendre la langue de France, tout cela sera en vain : ils ne parviendront pas à écraser ce qui leur échappera toujours, ce qui défiera tous leurs arsenaux et leurs engins de destruction, ce qui est fort, grand, sacré et immmortel comme notre àme : notre patriotisme (2) ! »

Tous les Alsaciens, à peu d'exceptions près, auraient signé cette < protestation » de leur compatriote.

(1) /)e Bordeaux à Versailles.

{2) L'Alsace- Lorraine martyre, par Frédcric Hus, de Sierenlz (Haut- Rhin), avocat à la Cour d'appel de Paris.

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Gambetta connaissait à fond Thistoire de Tltalie et particulièrement celle du " Risorgimento » ; il n'ignorait rien des habiletés diplomatiques de Cavour, des machinations de Mazzini; il savait trop qu'un homme d'Etat doit compter avec l'opinion pour traiter de tels sentiments comme négligeables, alors surtout qu'ils émanaient d'Alsaciens restés fidèles à la patrie, tels que MM. Lalance et Siegfried qui croyaient réalisable leur rêve de conciliation francoallemande par la rétrocession à notre pays des deux provinces conquises.

Il ne pouvait refuser d'entendre ceux qui disaient comme ce dernier :

« Nous autres Français nous avons reconnu avec une entière loyauté que la guerre de 1870 fut une manœuvre coupable, une diversion faite pour sauver une dynastie déchue.

« Que les Allemands reconnaissent loyalement à leur tour que l'annexion de l'Alsacc-Lorraine a été une faute dont les funestes conséquences se feront sentir longtemps aux deux pays. «

Bismarck n'avait pas encore avoué la falsification de la dépêche d'Ems et l'erreur de M. Siegfried était excusable.

Un grand Alsacien, comme Jean Dolfus, dont la vie fut un modèle de civisme, pouvait dire au Reichstag :

« Vous avez voulu vous joindre l'Alsace-Lorraine parce que vous pensiez par là vous mettre à l'abri de nouvelles guerres; mais alors pourquoi rester si armés et faire d'aussi immenses dépenses? Vous n'auriez plus de guerre à craindre si vous renonciez à garder l'Alsace-Lorraine, vous feriez de nous et de tous les Français, vos meilleurs amis. La grande Allemagne, en agissant ainsi, serait acclamée par l'Europe entière et réaliserait ce que vous avez inscrit sur le glorieux monument érigé à votre illustre roi Guillaume : La justice élève les peuples. Paix sur la terre! »

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Ces phrases bibliques étaient de mode, en 1870, dans les proclamations et les dépêches du quartier général allemand, même lorsque celles-ci annonçaient bombardements, ruines et hécatombes; elle n'en produisaient pas moins encore de Teffet, après la guerre et le traité de Francfort, sur un certain nombre d'esprits très sincères, de cerveaux à empreinte protestante. Dans quelle mesure Gambetta se laissa-t-il influencer?

Les lettres privées de Gambetta sur « le Monstre « nous prouvent « qu'il ne croyait guère à sa générosité; mais il ne pouvait décourager l'espérance de certains Alsaciens et Lorrains qui comptaient encore sur une revanche du Droit sans le concours de la Force. N'y avait-il pas intérêt à prolonger à Metz et à Strasbourg cette confiance, ce sentiment que l'annexion n'était que provisoire et à faciliter ainsi la résistance et la protestation même aux pacifistes encore nombreux dans les provinces annexées, ainsi qu'aux militants qui restaient sous la menace des lois et des décrets de la dictature allemande? Un protestataire intransigeant, tel que M. Kablé, député de Strasbourg au Reichstag, — M. Maurras garde assurément, comme nous gardons nous-même, le plus grand respect pour la mémoire du patriote inébranlable — devait, lui aussi, tenir compte de cet état d'esprit, en 1883, lorsqu'il se présenta pour la seconde fois aux suffrages des électeurs :

u Après tant d'épreuves, déclarait-il, quel est l'homme qui, d'un cœur léger, pousserait à la guerre? Ces souvenirs sont trop récents et trop cruels, et je regrette que M. le Statthaltcr, dont la bienveillance personnelle ne peut pas être mise en doute, ait cru devoir les évoquer à l'occasion de mon programme, qui ccrtrs, ni dans son texte, ni dans son esprit, n'a rien de commun avec la guerre. »

Ainsi p;irlail le « protestataire type » à l'époque de la protestation militante.

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Paul Déroulède lui-même disait, répondant à ceux qui lui reprochaient de vouloir une rupture immédiate avec l'Allemagne en 1882 et qui prétendaient que la France n'était pas prête :

« La France n'est pas prête. Prête à quoi. A la guerre? Et qui donc en parle aujourd'hui, sinon ceux qui veulent se faire une arme politique du désarmement même de nos cœurs. "

Est-il juste de mettre en doute la sincérité de Gambetta, à propos d'allocutions et de discours où, d'accord avec les Alsaciens-Lorrains eux-mêmes, il parlait en homme soucieux de servir leur cause, sans les exposer aux représailles du conquérant?

N'est-ce donc rien que la protestation? N'est-ce donc rien, comme l'a dit Maurice Barres, que « la bonne volonté de la France qui dure " ?

Protestation platonique, non pas ! Est-ce que les protestations, les indignations de même nature exprimées par l'Italie demandant justice contre la domination des Tedeschi l'ont empêchée d'agir, l'heure venue? Est-ce qu'elle n'ont pas au contraire préparé les interventions futures et interrompu la prescription du forfait accompli contre le droit d'un peuple? J'ai demandé, je le rappelle encore, en 1905, que la protestation des députés d'Alsace-Lorraine en 1871 fût affichée dans toutes les écoles de France, je la voudrais commentée en classe par les instituteurs qui pourraient y joindre quelques passages des discours de Gambetta et aussi ces phrases de Renan :

« Une France faible et humiliée ne saurait exister. Que la France perde l'Alsace et la Lorraine et la France n'est plus.

« ... La France, atteinte dans ses parties principales, verrait sa vie générale s'éteindre, et ses organes du centre insuffisants pour renvoyer la vie jusqu'aux extrémités...

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