LA FRAXCE XE SE RESIGNE PAS
Si vous voulez que Toiseau chante, ne touchez pas à son bocage. La France humiliée, vous n'aurez plus d'esprit français (1). ')
Ce que Gambetta voulait, c'était maintenir un sentiment nécessaire que Maurice Barres a si bien exprimé :
« Dans cette harmonie qui s'appelle la France, gardons sa place k la voix de l'Alsace et delà Lorraine. Il faut que nous continuions, malgré l'accident de 70-71, à considérer ces deux provinces comme des parties de l'organisme français. Nous devons les écouter et le leur faire savoir. Il faut que les Alsaciens-Lorrains continuent à être ce qu'ils étaient au lendemain de la guerre : des favoris du peuple français. «
Etait-il donc négligeable d'opposer la majesté du droit inaliénable à la force insolente?
Etait-ce donc renier le grand devoir et humilier la France que de faire appel " à la justice immanente » ?
u Mais, écrit Charles Maurras, la vraie pensée de Gambetta, présente à toutes les lignes de ses discours, gravée par ses disciples sur la pierre du Carrousel, éliminait déjà le rêve militaire. "
• Encore une fois, le théoricien de V Action française prête à Gambetta la mentalité de M. Jaurès.
Gambetta était si peu un ( assembleur de nuées » , pour me servir d'une expression chère aux royalistes de l'école de M. Maurras, qu'en politique intérieure, comme en politique extérieure, tout en prenant le « droit » pour base de sa doctrine, il tenait le plus large compte des réalités et qu'il déclara maintes fois lui-môme que le droit ne pouv;iit se passer de la force.
Rappelons ce passage d'une de ses lettres, déjà citée, à
(1) I.a France et CAUemiujne. littue des Deux Mondes, 15 scplombie 1870.
2G0 G.AMBKTTA ET L'ALSACE-LORHAINE
Mme Adam, lettre écrite au retour d'un voyage en Allemagne :
u II faut s'occuper avec plus d'ardeur et de soins du budget de la guerre. »
Gambetta s'adonna, en effet, à l'étude des lois militaires, il les fit aboutir, il s'entoura de généraux qui devinrent ses collaborateurs. Peu lui importait leur opinion. Il ne considérait que leur valeur professionnelle. En pleine période du IG Mai, entre tous les reproches les plus vivement formulés contre le gouvernement, le journal de Gambetta, la République française, insistait particulièrement sur les fâcheuses conséquences du retard causé par la crise à l'élaboration des lois intéressant la défense nationale; loi sur l'état-major, loi sur les sousofficiers, etc.
u C'est la force même de notre armée, disait la République française, qui est en question. «
M. Jaurès est l'apôtre du désarmement; Gambetta était celui de l'armement de la France. Il s'intéressait aux choses militaires à ce point qu'il annexa à son journal politique, la République française, une feuille spéciale consacrée exclusivement à l'armée.
M. Jaurès veut préparer des générations de « pacifistes " et exclure de l'école les souvenirs glorieux de nos fastes militaires ; Gambetta et avec lui Paul Bert, son collaborateur au ministère de l'instruction publique, voulaient que l'on enseignât à l'enfant le culte de la F'rance et celui de nos héros de guerre, le respect du drapeau et le devoir militaire; comme le premier, le plus impérieux de tous les devoirs.
Gambetta disait un jour :
— Jamais il n'est venu à la pensée des hommes de la Convention de se dire seulement républicains. Ils se disaient patriotes.
LA FHA.VCE XE SK RESIGXE PAS 2G1
M. Jaurès est l'ennemi de toute alliance militaire avec la Russie ou avec TAngleterre.
Dès 1882, Gambetta acceptait le principe de cette alliance et de cette entente.
M. Jaurès est internationaliste, Gambetta fut Tun des fondateurs de la première Ligue des Patriotes avec Henri Martin, de la Ligue des Patriotes dont l'article 2 des statuts porte :
u La Ligue a pour hnl : la revision au traité de Francjorl et la restilulion de l'Alsace- Lorraine à la France; elle a pour tâche la propagande et le développement de l'éducation patriotique et militaire. »
La théorie " pacifiste » qui est celle de \L Jaurès, qui ne fut jamais celle de Gambetta, a été exposée magistralement bien avant le directeur de V Humanité par le grand orateur espagnol Emilio Castelar :
u De quoi a besoin le monde? disait-il. Il a besoin, pour qu'il y ait paix, d'une réconciliation entre la France et r Allemagne.
>i Comment s'accomplira cette réconciliation? L'Allemagne cédera ce qu'elle n'a pas encore conquis, l'.Allemagne cédera Metz et Strasbourg. ')
Ces paroles du républicain espagnol lui valurent les félicitations de Tévéque d'Angers, Mgr Freppel, qui en appelait, tout comme l'orateur démocrate, lui Alsacien et royaliste, à « l'opinion européenne faite de tout ce qu'il y a d'Iionnéteté et de clairvoyance dans les hommes de notre temps •' .
L'évéque espérait " qu'il s'élèverait dans les Parlements <lcs voix généreuses ^ et qu'il se formerait u une opinion générale avec laquelle les gouvernements seraient bien obligés de compter.
Mgr Freppel proposait la médiation du pape Léon XII I .sur des bases qu'il fixait lui-même ainsi qu'il suit :
262 GA?iïBETTA ET L'ALSACE-LORRAIiXE
I. Rétrocession à la France de TAlsace-Lorraine moyennant une indemnité à l'Allemagne.
II. Faculté pour F Allemagne de détruire les travaux exécutés depuis 1870 à Metz, à Strasbourg et dans d'autres villes fortes, pour ajouter à leur valeur stratégique, afin que la France ne puisse pas en bénéflcier.
III. Traité de paix comprenant un désarmement réciproque dont les conditions seraient fixées d'un commun accord.
« La première de ces clauses, disait l'évêque d'Angers, constituerait un sacrifice bien pénible pour la France déjà si éprouvée par suite de la crise agricole, industrielle et commerciale. Mais je suis convaincu que le patriotisme de nos populations ne leur permettrait pas de reculer devant cette charge, quelque lourde qu'elle pût leur paraître.
" La deuxième clause réduirait, par le fait, Strasbourg et Metz à la condition de villes ouvertes. Car la destruction des ouvrages exécutés par l'Allemagne depuis 1870 leur ôterait toute valeur comme forteresses, et la France, épuisée par une nouvelle indemnité, ne pourrait songer à vouloir, au prix de nouveaux sacrifices, relever des forts désormais sans utilité.
" La troisième clause répondrait au vœu des deux nations et entraînerait par voie de conséquence nécessaire un désarmement général.
u Telles sont. Très Saint-Père, les trois bases sur lesquelles une offre de médiation me semblerait pouvoir se produire utilement. Ni l'intérêt, ni l'amour-propre des deux pays ne pourrait en souffrir au delà d'une juste mesure. Car il est évident que, dans un arrangement paciGque, tous les sacrifices ne sauraient être d'un seul côté,
" Quand je pense à la grandeur du but à atteindre et
LA FRAXCK NV. SK RESIGXE PAS 263
aux terribles éventualités qui menacent l'Europe, je me refuse à croire que des propositions aussi équitables ne trou\craient pas d'écho dans les conseils des deux pays.
vi Simple député au Parlement français, je n'ai pas qualité pour en saisir le gouvernement de mon pays, d'autant moins qu'il s'agit d'une question internationale. Mais si Votre Sainteté, appréciant la situation dans sa haute sagesse, jugeait à propos de prendre l'initiative auprès des deux gouvernements à la fois, j'ai encore assez de confiance dans la modération des cabinets et dans le bon sens public pour espérer que sa voix serait écoutée de part et d'autre.
" Le vote du septennat au Ileichstag allemand pourra ajourner le conflit; mais tant que la question d' Alsace- Lorraine ne sera pas résolue par une médiation basée sur de justes propositions, le progrès infini des armements aura pour conséquence inévitable une guerre d'autant plus sanglante qu'elle aura été différée et mieux préparée.
" C'est aux applaudissements du monde entier que Votre Sainteté accomplirait cette œuvre de paix. L'histoire n'aurait guère de plus belle page que celle-là... Mais je dois m'arrêter ici, en priant Votre Sainteté d'excuser la liberté que j'ai prise de lui communiquer des réflexions uniquement inspirées par mon amour pour l'Eglise et pour mon pays. «
Le comité directeur de l'association d'Alsace-Lorraine à Paris, composé de MM. Blech, Erkmann, Uod, Kœchlin, Uisler, Sce, Schlumberger, VVoirhaye, approuvait ces propositions et partageait les espérances de Castelar dès 1882 : ses membres affirmaient croire « aux solutions pacifiques, au triomphe final du droit et du bon sens... à hi raison de l'humanité » .
Et Castelar, ainsi encouragé, entraîné par son imagination et par son cœur, criait bien haut sa foi :
" Réintégrer la France en elle-même est une œuvre si humaine, que certainement Thumanité finira par l'imposer à l'Europe, comme elle a imposé à la réalité impure et rebelle tant d'autres conceptions de sa conscience.
« ... Il était plus difficile de rendre la vie à la Grèce, de détacher l'Italie du quadrilatère sur lequel elle était crucifiée, de rendre à la Hongrie son indépendance, de mettre fin au patriciat négrier dans les deux Amériques, de peupler de nations indépendantes les rives du Danube. "
Admirable cri d'éloquence, d'une belle envolée lyrique. M. Castelar n'oubliait qu'une chose : tous ces peuples n'ont reconquis leurs libertés et leur indépendance que lorsque la force, mise au service du droit, fit œuvre de délivrance. Sans la guerre, guerre sainte d'affranchissement, sans les insurrections armées, les belles phrases et les protestations sublimes n'auraient jamais brisé leurs fers.
Mais il n'est pas douteux que, malgré les rudes leçons de l'histoire au dix-neuvième siècle, une lueur d'espoir en " cette justice immanente " invoquée par Gambetta, brillait encore dans beaucoup d'esprits.
Or personne ne partageait moins que Gambetta, après 1878, les folles illusions de Castelar. Il n'espérait en la victoire pacifique de la « justice immanente n qu'à la condition d'appuyer ses revendications sur la force :
u Donnons ce gage à l'Europe, disait-il, que nous n'avons pas d'autres visées que de prendre tout le temps qu'il faut pour arriver à cette situation morale et matérielle où on n'a même pas besoin de tirer l'épée, où on rend au droit les satisfactions qui lui sont dues, parce quon sait que derrière le droit il y a la force. "
Gambetta jugeait sévèrement, trop sévèrement à notre aiis, M. Castelar et ses rêves :
ft