‹ Gambetta et l'Alsace-LorraineChapitre 17 sur 27 · LA FRANCE \E SE RESIGNE PAS 26T · texte numérisé non relu

LA FRANCE \E SE RESIGNE PAS 26T

délivryncc de l'Italie, mais s'il n'est question que de deux provinces françaises, on ne nous permettra point de prévoir que cet incident puisse avoir dans l'avenir une répercussion militaire. Car il faut que « quelqu'un commence » à se résigner, et si, en " commençant ' , nous ne faisons que nous offrir à de nouvelles violences, nous continuerons de donner cours à notre résignation, ornée d'une rhétorique de protestation.

« Eh bien, cette politique, je n'en suis pas, je n'en puis pas être, parce qu'elle ne me paraît pas pouvoir aboutir à autre chose qu'à l'établissement d'une vaste hégémonie militaire du peuple ou des peuples qui ne se résigneront pas. Dans le monde où nous vivons, le droit, sans l'appui de la force, n'est qu'un cii de vaincu. Je le regrette autant que Pressensé, mais je ne puis changer ni l'homme, ni l'histoire, pas plus celle d'hier que celle de demain. Aux Polonais, aux Danois, aux Italiens « non rachetés » , aux Grecs, aux Bulgares, aux Arméniens, Pressensé pourra prêcher la résignation de l'Évangile. Ils ne se soumettront pas, et les Français pas davantage. Et je les loue hautement de cette virile fierté (1). «»

Nul ne saurait expliquer avec plus de clarté et de logique le sens, la portée, la valeur de cette « protestation » que M. Maurras traite si dédaigneusement.

S'il est quelque chose de grand au monde, a écrit au contraire un diplomate français, c'est bien cette protestation, même silencieuse, de la France et de F Alsace-Lorraine, d'une mère et d'une fille contre la violence qui les a séparées. « On ne voyait point cela autrefois. Les blessures causées par les guerres se cicatrisaient rapidement. Les droits de la conquête étaient tenus pour sacrés, La Pologne elle-même ne s'est rappelée qu'elle était une nation que

(1) Arlio'c (le M. (llcim'nccau dans f Aurore, 1905.

fort tard, près d'un demi-siècle après son démembrement. 1871 marque une ère nouvelle de Thistoire. Pour la première fois, une grande nation vaincue en appelait du jugement par les armes « à la justice immanente des choses '> et avec une dignité parfaite, sans manquer à aucun de ses devoirs internationaux, elle évitait de reconnaître le fait accompli...

" \'est-il pas beau d'espérer contre toute espérance?

u Quel poids dans la balance des appétits que la reconnaissance du fait accompli et Tliumiliation définitive du droit devant la force (1). «

La comédie de la revanche, disons-le donc à l'honneur de tous les Français, à l'honneur de tous les partis de France, personne ne l'a jamais jouée.

Certains, comme M. Thiers peut-être, comme AI. (îrévy certainement, ont conseillé la " soumission au traité de Francfort » ; mais tous les autres, tous ceux qui ont par la plume ou par le discours maintenu la revendication française, l'ont fait avec une incontestable sincérité.

u Depuis un quart de siècle, disait en 1805 un Alsacien reconnaissant quand mémo, la France trouve dans son patriotisme des moyens de supporter les charges écrasantes et de concilier l'existence d'une armée permanente, formidable, avec les aspirations d'une démocratie républicaine. Une nation capable d'un si long effort mérite une récompense de la destinée. «

Il est contraire à la vérité historique, il est profondément injuste de reprocher à un adversaire politique d'avoir pactisé avec l'ennemi de la patrie, sans apporter aucune preuve de cette accusation.

En 1792, en I S 14, en 1815, des royalistes ont traité avec les gouvernements et avec les chefs militaires des na-

(1) René Millkt, Xotre politique extàieiire.

LA FRAXCE \K SK RESIGNE PAS 269

fions coalisées contre la France; en 1870, leurs descendants n'ont pas hésité, au contraire, à combattre sous le drapeau tricolore aussi vaillamment qu'ils auraient combattu sous le drapeau blanc. Ne réveillons donc pas les vieilles querelles et surtout ne tenons pas en suspicion le patriotisme des Français dont l'opinion n'est pas la notre; le patriotisme surtout d'un Français qui eut l'honneur, comme Gambetta après Sedan, de prolonger pendant cinq mois la défense nationale. La mémoire de cet homme, quels que soient les revirements toujours possibles de la politique, doit rester sacrée.

Mais, dit M. Charles Maurras, il y eut a accord latent de Gambetta et de Bismarck » . Cet accord n'a jamais existé. L'i correspondance même du comte Henckel de Donnensmark, les mémoires de Bismarck, les souvenirs du prince de Hohcnlohe, ceux de M. Crispi, démontrent qu'il n'y eut même pas un simple échange de vues. M. de Bismarck espéra un instant attirer Gambetta dans un piège, aves l'appât de compensations et d'arrangements qu'il se promettait in petto de ne jamais accorder,

Gambetta, à la fois désireux de se renseigner et peut-être, lui aussi, de duper l'adversaire, con.sentit à écouter les propos d'un agent qui ne lui inspirait d'ailleurs aucune confiance; il se laissa proposer, il accepta un instant une entrevue avec cette pensée que la France en pourrait tirer profit, dans la situation troublée de l'Europe d'alors; mais il renonça bien vite à ce projet, dès qu'il comprit, dès qu'il sut que M. de Bismarck se refuserait toujours à laisser remettre en question le sort de l' Alsace-Lorraine.

Les pourparlers furent immédiatement rompus. Il n'y a jamais eu accord, et, depuis 1871, aucun homme d'Etat français n'a été traité en ennemi par Bismarck avec plus de continuité, avec plus d'acharnement que ne le fut Gambetta.

Les gouvernements français et l'Allemagne de 1871 à 1883. — Gambelta ne garde le pouvoir, comme président du Conseil, que pendant deux mois. — Aurait-il été Cavour? — Ce qu'aurait pu faire un roi. — M. de Bismarck décidé à nous attaquer avant le relèvement de nos forces. — Projets d'expédition en Alsace. — Après la mort de Gambetta. — Les esprits détournes de la trouée des Vosges. — Les partisans de l'alliance allemande. — Leur échec. — L'idée de protestation aujourd'hui. — Résistance au pangermanisme. — Nos querelles intérieures, causes principales de faiblesse à l'extérieur. — H y a quand même une question d'Alsace-Lorraine.

A la mort de Gambetta, douze ans s'étaient écoulés depuis la défaite, depuis que le traité de Francfort avait démembré notre patrie, et TAlsace-Lorraine attendait encore rheure de la délivrance. Ni la République, ni Gambetta lui-même n'avaient osé la guerre de revanche; devons-nous en conclure, ou qu'ils n'ont jamais voulu, ou bien qu'ils n'ont jamais pu la tenter?

Un autre gouvernement, une monarchie restaurée auraient-ils fait mieux, auraient-ils pratiqué une autre politique?

Celle des différents ministères qui se succédèrent au pouvoir pendant cette période se divise en trois phases :

La première commence au lendemain du traité de paix et va jusqu'à décembre 1877, jusqu'au jour où le duc Decazes abandonna définitivement le portefeuille des

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iiffaires étrangères. Durant cette phase, aussi bien sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon que sous la présidence de M. Thiers, la politique française fut une poli- Hque d'attente, troublée par de fréquentes alertes. Les différents ministres des affaires étrangères, M. Jules Favre, M. de Hémusat, le duc de Broglie, le duc Decazcs, veillaient <à ne fournir aucun prétexte d'intervention armée à M. de Bismarck, tout en maintenant le droit de reconstituer notre force.

Le chancelier allemand ne dissimulait pas son intention bien arrêtée, ta la moindre velléité diplomatique ou militaire de revanche, de nous attaquer et de nous écraser, avant que nous pussions agir dans des conditions dangereuses pour le nouvel Empire.

Il se crut même assez puissant, en 1875, pour interpréter comme une menace de guerre contre l'Allemagne l'activité que nous mettions à réorganiser l'armée, à construire des forteresses défensives, à meubler nos arsenaux; il se crut assez fort pour nous enjoindre d'interrompre cette œuvre de relèvement. Mais la protestation de l'Europe, l'intervention de la Russie et de l'Angleterre, la volonté de Guillaume I", trop âgé pour rentrer en campagne, ne lui permirent pas d'accomplir son projet.

Il est, en tout cas, aujourd'hui absolument certain que le gouvernement français n'aurait pas cédé, dût la guerre résulter de sa fermeté. L'armée française .se serait retirée devant l'envahisseur derrière la Loire. Elle aurait attendu l'attaque. En résumé, s'il ejt exact que les gouvernants de France, de 1871 à 1877, évitèrent de manifester la moindre intention de revanche, toujours attentifs aux menaces de la chancellerie allemande qu'ils s'efl'orçaient de rassurer, il ne l'est pas moins que les ministères successifs maintinrent nos droits essentiels et au premier rang, le droit de reconstituer la force militaire française.

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Sur ce dernier point Gambetta et ses amis ne pensaient pas autrement que leurs adversaires conservateurs, partisans de la monarchie.

Il est exact également que le Kulturkampf, la guerre au catholicisme, à l'ultramontanisme alors pratiquée en Allemagne, en même temps que les républicains français combattaient chez nous un cléricalisme militant qui se confondait avec la cause royaliste, devaient favoriser de fatales diversions. Des sentiments déplorables se manifestèrent surtout lorsque la majorité conservatrice de l'Assemblée nationale renversa du pouvoir M. Thiers et plus tard lorsque le maréchal de Mac-Mahon s'efforça de rendre la direction du gouvernement aux ennemis de la République contre la volonté du suffrage universel. La presse démocratique française n'hésita pas à invoquer comme autant d'arguments à l'appui de ses campagnes anticléricales les articles des journaux allemands pleins de menaces à l'égard de nos ministres accusés de se mettre aux ordres de la curie romaine.

Les monarchistes avaient dit les premiers, de 1871 à 1874 : le radicalisme aboutira à la guerre; si la France veut la paix, elle doit éviter k tout prix le triomphe de Gambetta et de ses amis; les républicains disaient à leur tour avec autant de passion : prenez garde, la victoire du cléricalisme en France entraînera le conflit avec l'Italie et avec l'Allemagne. De part et d'autre, on faisait ainsi appel à la peur; au lieu de relever les courages, on développait des sentiments de Lâcheté.

Mais cette lamentable besogne n'était pas celle d'un parti ; elle a été celle de tous les partis que nous avons vus les uns après les autres prétendre offrir seuls assez de garanties à M. de Bismarck de leurs intentions pacifiques pour n'avoir pas à redouter son hostilité. Singugulière façon de nous préparer à la revanche !

L'EXPLICATIOX D'UNE POLITIQUE 273

Les royalistes de 1871, après s'être battus en héros pendant la guerre, nous Tavons démontré aux chapitres précédents, avaient tantôt donné, tantôt suivi l'exemple.

Quelques-uns ne répugnaient pas, nerépugnent peut-être pas encore ta la conception d'une " sainte alliance (1) ".

« 11 suffirait, insinuait un des leurs à M. Hohenlohe, d'un article hostile au gouvernement républicain dans la Gazette de Cologne, pour détacher la France de la Répulique. "

Un tel propos en dit long sur l'état d'esprit des factions qui déchiraient la France pendant cette période.

La seconde phase de notre politique extérieure sous la République va de 1877 à la fin de 1881, de la défaite des conservateurs à l'avènement du ministère Gambetta. Celui-ci exerçait alors, dit-on, le « pouvoir occulte ^ ; mais il n'avait pas la responsabilité du pouvoir : ni M. Waddington, ni surtout M. Rarthélemy-Saint Hilaire, sourdement hostiles au grand orateur, ne partageaient sa manière de voir sur l'impulsion à donner à noire diplomatie.

Gambetta, après s'être bien convaincu lui-même que la France n'avait à espérer de l'Allemagne impériale aucune concession, paraissait « l'homme d'Etat » résolu à mettre moralement et matériellement la France en situation de reprendre le territoire livré.

Jusqu'alors, du reste, personne n'avait encore osé publi-

uemcnt prononcer une parole de renonciation à nos

revendications ; un seul acte toutefois impliquait peut-être

^^m (1) Paul Ruurget, qui est cependant un bon et même ardent patriote ^B écrit

^^B • In perspicace sociolor|ue de notre époque a dit un jour : « Il n'y a ^^m plu* contre la barbarie que quatre forteresses encore debout : la Chambre ^^m des Lords en Angleterre, le grani état-major allemand, l'Institut do ^^B France et le Vatican. " Formule admirable, quoi(]u'eilc soit si douJou- ^^buso pour ceux d'entre nous, il en reste, qui se souviennent de Sedan. •

cette renonciation : Thommage rendu au nom de la France, à Metz en 1877, à l'empereur Guillaume I"; mais de cet acte, désapprouvé par Gambetta et ses amis, le maréchal Mac-Mahon et le ministre des affaires étrangères d'alors, M. Decazes, étaient seuls responsables.

Lorsque Gambetta accepta de former un ministère et devint président du Conseil, il venait au contraire, on le sait, de faire appel à la " justice immanente « , de renouveler la protestation française, comme pour interrompre, ainsi que l'avait fait autrefois l'Italie, la prescription d'une violation du droit. Le grand tribun ne conserva le pouvoir réel, effectif, que deux mois, du 14 novembre 1 881 au 27 janvier 1882, et mourut une année après son échec parlementaire.

11 ne lui a donc pas été donné de vivre et de gouverner assez longtemps pour affirmer sa politique étrangère. Gambetta serait-il devenu un autre Cavour? Avait-il les qualités de ténacité, l'habileté diplomatique, le sens de l'opportunité, l'esprit de résolution, au même degré que l'illustre et puissant homme d'Etat italien?

Rares sont les Cavour, rare aussi la chance qui les favorise.

Etait-il même possible à Gambetta, dans le régime actuel, de devenir un Cavour?

Ses efforts pour rénover la République et en reviser les institutions; les lettres amères et passablement découragées des derniers temps de sa vie, semblent indiquer qu'il ne croyait guère aux vertus agissantes du gouvernement que nous fait la constitution de 1875 et dont M. Anatole France a dit avec exagération « qu'il ne pouvait pas avoir de politique étrangère » .

Chacun se plaît à résoudre hypothétiquement la question, selon qu'il admire ou qu'il conteste la valeur d'un Gambetta; mais ce qui nous semble tout à fait hors de cause,

L'EXPLICAÏIOX^ D'UXE POLITIQUE 275

nous ne le répéterons jamais trop, c'est son absolue, sou incontestable bonne foi.

Avant d'incriminer la République, d'ailleurs, ne convient-il pas d'examiner ce qu'aurait pu faire à sa place la monarchie, si elle avait été restaurée en 1871?

Ce sont les monarchistes éminents d'alors eux-mêmes, les de Broglie, les Gontaut-Biron, les Decazes qui répondent à la question : la monarchie, celle du comte de Chambord, n'aurait pas osé tenter la revanche de 1871 à 1877.

u La politique du comte de Chambord, disait M. de Gontaut-Biron, serait celle de la prudence nationale et non de la <jucrre contre l'Allemagne ou l'Italie. '^

En 1877, lorsque éclatèrent les événements des Balkans et le conflit turco-russe, ce sont les monarchistes au pouvoir qui, au lieu de songer à tirer parti des complications d'alors, s'employèrent exclusivement, et nous ne leur en faisons pas un crime, à maintenir la paix.

Deux moyens s'offraient, après 1871, de risquer la revanche armée de la défaite : c'était ou bien de provoquer directement l'Allemagne, de prendre vis-à-vis de l'Europe, comme en 1870, la responsabilité du conflit — qui donc aurait proposé un tel acte de folie? — ou bien de négocier, de parler et d'agir comme un peuple déterminé à rentrer en campagne à la première occasion favorable, et dans ce cas, l'Allemagne nous aurait attaqués avant que nous fussions prêts.

La seule attitude à garder était donc celle à laquelle se résignèrent nos gouvernants, contraints par les circonstances. Comme Louis XVIII eu 1815, le comte de Chambord, s'il eût régné en 1871, aurait dû subir, au moins pendant quelques années, la rude loi du vainqueur occupant encore une partie du territoire et éviter soigneusement tout ce qui pouvait servir de prétexte à engcTger contre nous une mauvaise querelle d'Allemand^

276 GAMBETTA KT L'ALSACK-LORHAINK

Mais plus tard, dira-t-on, plus tard, comme son grandpère Charles X, qui, en 1830, quinze ans après Waterloo, à la veille de la révolution de Juillet, négociait avec la Russie une entente ayant pour objet de reculer la frontière française du nord-est jusqu'au Rhin, le comte de Chambord n'aurait-il pas, par des alliances, préparé et obtenu peut-être la restitution de l'Alsace-Lorraine?

Il est toujours facile de raisonner par hypothèse. Nous pourrions, nous aussi, affirmer : si Gambetta avait vécu, le traité de Francfort serait depuis longtemps déchiré.

Toutefois, il est aujourd'hui avéré, nous le reconnaissons, qu'en 1830, le gouvernement de la Restauration, fidèle à la tradition de Richelieu et de Louis XIV, projetait de rendre à la France ses limites naturelles; mais aurait-il réussi? Aurait-il même poussé jusqu'à l'exécution ce projet qui n'était pas encore mis au point?

Lorsque Louis-Philippe, après les journées de Juillet, fut investi roi par la Chambre des députés, il lui était loisible de poursuivre la même politique par d'autres moyens : le nouveau roi préféra y renoncer, la trouvant trop aventureuse. Après 1871, la constitution du grand empire militaire allemand, qui se fût certainement assuré l'alliance de l'Italie contre un gouvernement français suspect de rêver le rétablissement du pouvoir temporel du pape, aurait rendu plus difficile encore la tâche d'un Bourbon sur le trône et l'aurait sans doute condamné à l'inaction à l'extérieur.

Ce qui paraît le plus probable, étant données les dispositions personnelles de Guillaume I", telles que nous les ont révélées les publications relatives au procès d'Arnim, les mémoires de Bismarck, ceux du prince de Hohenlohe et ceux de M. de Gontaut-Biron, c'est que des relations courtoises, presque sympathiques, auraient rapproché fatalement le kaiser et le chef de la maison de Bourbon, dans un même désir de résister en Europe à la poussée révolutionnaire-

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Comme après 1830, le parti démocratique avancé serait devenu sans doute chez nous le promoteur de nos revendications patriotiques avec Gambelta pour chef, le parti de la dignité nationale; il le fut, du reste, pendant plusieurs années, de 1883 à 1890, quand il manifestait contre la réception à Paris du roi d'Espagne nommé colonel de ulilans par le kaiser, et quand il acclamait le général Boulanger, avant que celui-ci ne fût entraîné dans une politique de coalition suspecte.

D'autre part et sans contester les inconvénients du régime actuel, n'est-il pas vraisemblable que la monarchie, si elle avait été restaurée en France, fût devenue bien vite aussi et même plus impopulaire qu'elle ne le devint de 1815 à 1830? Elle aurait difficilement vécu, en butte à l'opposition d'un parti bonapartiste encore puissant et d'un parti républicain, maître de la majorité dans les villes et qui se développait chaque jour dans les campagnes.

Le maréchal Mac-Mahon n'a-t-il pas déclaré lui-même, lorsqu'on lui proposait de proclamer Henri V et d'acclamer le drapeau blanc :

— Les chassepots partiraient tout seuls!

Mieux vaut que l'expérience n'ait pas été tentée, puisque nous avons fait l'économie d'une révolution.

Les royalistes disent qu'il suffit d'être en monarchie pour avoir une bonne politique extérieure, alors comment se faitil, répond M. Francis Charmes (Politique extérieure) , que la monarchie des Bourbons, la plus ancienne, la plus glorieuse des monarchies de l'Europe, ait laissé échapper de ses mains au dix-huitième siècle l'admirable empire colonial qui ouvrait devant nous de si magnifiques espérances?

A quoi bon rêver de réactions impossibles? La principale, l'évidente qualité de la République en France, c'est qu'elle existe depuis quarante ans, alors qu'aucune dynastie, royale ou impériale, n'a pu se maintenir chez nous

au delcà de dix-huit ans. De 1871 à 1883, la politique extérieure de la France fut celle non pas d'un parti, mais celle qui s'imposait à tous, dans l'état de faiblesse où nous avait laissés la guerre et surtout dans l'état de division entretenu par les factions politiques.

Méditons cette note de M. de Gabriac, le premier chargé d'affaires de France, envoyé à Berlin dès le mois de juin 1871 :

« l.e jour où nous serons revenus à l'union, sous une forme durable, nous verrons, comme à d'autres époques, de quel poids peut peser dans le monde l'influence de cette France que ses ennemis ont pu entamer, mais qu'ils ne sauraient définitivement réduire, tant que nous n'emploierons pas à la déchirer nous-mêmes les mains qui nous ont été données pour la défendre. » (de Gabriac, Souvenirs diplomatiques.)

Du moins, en dépit de ses divisions et de toutes les diversions suscitées et encouragées par M. de Bismarck, la France, jusqu'à la mort de Gambetta, demeura, en très grande majorité, fidèle à l'idéal national; elle n'aurait pas toléré une politique de consécration du traité dti Francfort. En 1875, elle fit tète très résolument à l'attaque imminente qui la menaçait. Personne alors ne proposa de céder lâchement.

Quelques années plus tard, sous l'influence des enseignements d'un Gambetta et des entraînantes exhortations de Paul Déroulède, de jeunes hommes, ardents, prêts au sacrifice, révèrent noblement de tenter dans les Vosges un acte d'éclatante protestation, un coup de main à la façon de ceux que dirigea Mazzini contre les oppresseurs de sa patri& Ils ne se faisaient aucune illusion sur leurs chances de succès ; ils proposaient d'aller à une mort certaine, de succomber autour du drapeau aux trois couleurs françaises, planté par eux sur un des sommets d'où l'on découvre la

plaine d'Alsace et La flèche élancée de la cathédrale de Strasbourg. Leur but était de tenir la parole prononcée en 1871, celle même des députés d'Alsace-Lorraine y compris Gambetta, à l'Assemblée nationale :

« Nous déclarons encore vne fois nul et non avenu le pacte qui dispose de deux provinces sans les consulter. La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et la mesure que notre conscience nous dictera. "

Que serait-il advenu, si ce projet d'expédition avait été mis à exécution? Le gouvernement français aurait-il désavoué des héros? Le cœur de la nation n'aurait-il pas tressailli? Un cri de colère n'aurait-il pas répondu aux inévitables représailles allemandes? Personne n'osa alors encourager une aventure même héroïque, même sublime, et ceux qui la voulaient tenter cédèrent aux conseils des patriotes qu'ils consultèrent et dont ils avaient sollicité le concours (1), On leur fit observer que l'Alsacien, tenace, fidèle à ses traditions, k ses idées, à ses amitiés, citoyen jaloux de ses droits, soldat vaillant entre tous, n'était pas un révolté, encore moins un conspirateur. Le projet fut abandonné. Accuserait-on de lâcheté ceux qui dissuadèrent ses auteurs de le suivre et de le réaliser? Serait-il juste de leur reprocher de n'avoir été que « les comédiens de la revanche " , pour cette raison qu'ils déconseillèrent ce moyen de rendre inévitable le conflit? M. Maurras luimême n'irait certainement pas jusque-là. Mais, ni Gambetta, ni aucun des hommes politiques d'alors, à l'exception peut-être de M. Grévy, ne voulaient détourner la France de la grande mission qui s'imposait à elle.

La politique coloniale, la politique de diversion, en-

(I) Kii Alsace même des voIouUires s'offraient, surtout parmi les anciens soldats ayant servi la France et rentrés au pays natal.

280 GAMBETTA ET L'ALSACELORRAIX'E

couragée par Bismarck, celle qui relègue au second plan la préoccupation " de la trouée des Vosges « , celle qui, m 1895, conduisit nos vaisseaux à Kiel et inclina nos drapeaux devant l'empereur allemand, ne prit son essor qu'après la mort de Gambetta.

Encore est-il juste de faire observer que l'initiateur de cette politique, M. Jules Ferry, a toujours énergiquement protesté qu'il n'avait fait de pacte avec personne.

A la tribune, le 28 juillet 1885, il repoussa comme une injure, « de toute la force de son patriotisme » , l'insinuation qu'il pût considérer la Tunisie, Madagascar ou l'Indo- Chine comme une compensation offerte pour la perte de l'AIsace-Lorraine. « 11 n'y a pas, disait-il, de compensation, non il n'y en a pas pour les désastres que nous avons subis (1). »

Certains de ses successeurs, de ceux qui nous engagèrent de plus en plus avant dans la politique des conquêtes coloniales, jusqu'à rendre presque inévitable un conflit entre la France et l'Angleterre, toujours espéré à Berlin, ne faisaient pas les mêmes réserves. Il y eut, quelques années durant, en France, un parti d'entente nvec l'Allemagne, disposé à lui donner toutes garanties de sa résignation au traité de Francfort; mais ce parti devint vite impopulaire; il s'est effondré après les arrangements si heureusement conclus par M. Delcassé. Seul ou à peu près entre nos hommes politiques, M. Jaurès se fait encore l'avocat de l'abdication française devant l'Allemagne, et notons que lui-même, tout en proposant de mettre bas les armes, déclare attendre du triomphe du socialisme la revanche du Droit violé en 1871 .

Vf II se peut, dit-il dans un discours prononcé le 18 novembre 1909 au Palais-Bourbon, que pendant dix ans,

(1) Alfred Rambaud, Jules Ferry, p. 395.

L'EXPLICATIOiY D'UXK POLITIQUE 281

pendant quinze ans après la guerre de 1870, elle ait attendu avec un mélange d'espérance et d'angoisse les grandes guerres de délivrance que quelques-uns annonçaient tout bas ; mais quand elle a vu que les années passaient, quand la dernière protestation intransigeante a été exilée avec Antoine, le député de Metz, c'est alors que l'Alsace-Lorraine a montré le vrai courage. N'attendant plus le retour de justice de la fortune et de la surprise des armes, elle ne s'est pas abattue, elle ne s'est pas abandonnée, elle s'est dit que son devoir, son salut, c'était, du moins dans les cadres territoriaux de l'Europe actuelle, de garder l'originalité de sa pensée, de perpétuer, sous la domination du vainqueur, la parcelle d'àme française qu'elle avait gardée en dépôt. Et c'est ainsi, messieurs, que, dans la bourgeoisie d'Alsace, dans le peuple d'Alsace, jamais la culture de la langue française n'a été aussi répandue qu'aujourd'liui.

« C'est ainsi qu'à l'beure présente, en Alsace, tous les partis se groupent non plus pour abdiquer au profit les uns des autres, tous gardant leur idéal, catholiques, socialistes, démocrates anticléricaux, mais tous unis pour réclamer de l'Allemagne une plus large autonomie administrative, pour protester contre la brutalité du fonctionnaire prussien, pour demander pour les Alsaciens- Lorrains le droit de continuer, de prolonger la culture française. Et ce mouvement est admirable qui fait dans une large part la conquête des immigrants eux-mêmes qui admirent cette fidélité et qui revent d'une Alsace où, par la culture française et la culture allemande réconciliées, l'Allemagne et la France se réconcilieraient à leur tour. »•

La résignation de M. Jaurès n'est pas entièreuient dégagée de toute idée de protestation passive et d'espérance. Si vague et si latente que soit cette protestation, les fervents du pangermanisme la jugent intolérable.

L'Allemagne conquérante n'admet pas que la France tourne ses regards vers l'Alsace-Lorraine conquise. Elle ne permit donc pas à M. Jaurès d'exprimer timidement à la Chambre avec quel intérêt et avec quelles sympathies tous les amis du Droit suivent l'admirable résistance de l'Alsace à la germanisation, de constater son goût persistant pour la culture française.

La presse de Berlin malmena le leader socialiste, sans lui tenir le moindre compte de son langage d'autrefois, tant approuvé :

« On semble de nouveau être d'avis chez nos voisins, dit la Teutsche Tager Zeitung, qu'on peut en prendre plus à son aise avec l'Allemagne. M. Jaurès a ressassé son opinion touchant l'Alsace-Lorraine. Il serait temps qu'on finît chez nous d'accorder une importance quelconque aux paroles de ce socialiste, de prendre au sérieux ses obscures rêveries. «

Obscures rêveries, l'affirmation, cependant bien édulcorée, de cette justice immanente dont parlait Gambetta.

La National Zeitung se montra plus rageuse encore :

u La solidarité des races latines contre les races germaniques a de nouveau triomphé hier à Paris. M. Jaurès a perdu tout sens logique en parlant de l'Alsace-Lorraine et de la rivalité anglo-allemande. «

N'empêche que cet accès de mauvaise humeur germanique contre M. Jaurès atteste que, lorsque l'Alsace-Lorraine est en cause, il n'y a pas d'accord possible entre Français et Allemands.

AL Combes, on ne saurait trop le rappeler, à l'occasion de l'interpellation provoquée par l'expulsion de France de l'abbé alsacien Delsor, s'indigna beaucoup plus encore que M. Jaurès contre ceux qui lui prêtaient l'intention d'obéir à une injonction allemande et la pensée de considérer l'Alsace comme une terre définitivement germanisée.

L'EXPLICATIOM D'UNE POLITIQUE 283

Et M. Clemenceau déclara non moins catégoriquement au Sénat, à M. Gaudin de Villaine qui le questionnait au sujet d'une entente militaire entre la France et TAngleterrc et sur les conséquences possibles de cet accord :

' Vous voulez que je vienne ici vous apporter la renonciation à des espérances qui sont dans le cœur d'un grand nombre de nos compatriotes, le renoncement de la France! Voilà ce que vous osez me demander?

' Ou bien, voulez-vous que je vienne déclarer ici qu'en effet je médite de lancer mon pays dans les pires aventures? Vous tendez un piège au gouvernement, à la France elle-même et quel piège! Ce n'est pas digne de vous; ce n'est pas digne de cette Assemblée : ce n'est pas digne d'un Français ! "

Réponse à lire, à relire et à méiliter, car elle exprime, elle fait comprendre, en quelques mots saisissants, toute la politique du gouvernement français — sauf pendant la période d'expansion coloniale à outrance — depuis quarante ans.

M. Bourget exprime la même pensée, lorsqu'il écrit très justement :

« Nous appartenons à un pays qui n'a pu ni accepter vraiment un acte auquel il dut consentir dans une heure de nécessité tragique, ni le déchirer.

« Le traité de Francfort domine toute l'histoire morale de la France depuis quarante ans aussi bien que son histoire économique et politique. "

liamarliuc disait, en 1848, des traités de 1815 : ou ne peut pas ne pas les observer, mais on doit toujours les maudire.

Doit-il nous suffire de maudire le traité de Francfort? M. Albert Sorel répondait à cette question, dès 1873, avec une admirable limpidité :

28* GAMBKTTA ET L'ALSAGE-LORRAIMK

u Les traités, disait-il, ne valent qu'autant que subsistent les circonstances dans lesquelles ils ont été signés. Ils expriment les rapports de deux forces ; tant que ces rapports restent les mêmes, les traités gardent leur valeur, et les efforts que Ton ferait pour les déchirer n'aboutiraient qu'à en affermir les résultats; si les rapports se modifient au contraire, les traités par eux-mêmes deviennent lettre morte, et l'on voit fatalement se produire des événements qui en amènent la révocation. C'a été l'histoire des traités de 1815 : ils avaient toute leur force en 1822, ils étaient ébranlés en 1830; en 1866, lorsque Napoléon III prononça le discours d'Auxerre, il ne maudit qu'un fantôme. Les traités de 1815 étaient caducs; la Prusse put les fouler aux pieds, l'Autriche n'était pas de force à les soutenir et l'Europe ne les défendait plus. Les traités de Francfort auront la même destinée; il dépend de nous de réaliser les conditions qui en feront à leur tour un parchemin sans valeur. »

Albert Sorel, en Français uniquement attentif à la France, en penseur absolument libre, se déclarait prêt à abjurer ce qu'il appelait « toute superstition républicaine ou monarchique « , à n'accepter d'autre guide que l'intérêt de la patrie, car il n'est pas de forme constitutionnelle préférable à la grandeur du pays, et il concluait :

« La République existe de fait, ce devrait être pour tout le monde un motif suffisant d'entreprendre, sous ce système de gouvernement, la restauration du pays (1). Enfin, ajoutait-il, l'histoire des dernières années nous montre de quel avantage il est pour un peuple de donner la première place dans ses préoccupations à la politique extérieure. Il y

. (1) La Presse allemande en 1873, par Albert Souiii.. Revue des Deux Mondes, 1" avril 1873. — L'annexion récente de la Bosnie et de l'Herxégovine à l'Autriche, en violation du traité de Berlin, justifie encore la thèse d'Albert Sorel.

L'EXPLICATIOX D'UXE POLITIQUE 285

trouve vn élément d'accord, vne solution à tous les cotijïits, vn intérêt supérieur devant lequel tous les autres intérêts doivent céder. «

Chacun sait que nous n'avons, hélas! pas suivi le conseil. Pour se justifier d'avoir mis au premier plan leurs préférences dynastiques, les monarchistes accusent la République de tous les méfaits et de toutes les défections ; ils la prétendent incapable d'une politique suivie de fermeté et de dignité.

" Le personnel dirigeant du gouvernement républicain, est, disent-ils, beaucoup trop intéressé à la paix « Quand même ", à la paix à tout prix, pour ne pas s'y attacher passionnément. Toute guerre présente pour un gouvernement issu du suffrage universel cette alternative : une défaite où il sombrera, une victoire où il sombrera égale-: ment. Dans un cas, c'est l'émotion populaire contre laquelle il ne pourra pas tenir. Dans l'autre, c'est le prestige d'un général triomphant qui soulèvera les masses et mettra le pouvoir civil à la disposition de militaires. Ceux qui ont accusé le gouvernement français, ta diverses reprises, de vouloir la guerre l'ont inexactement jugé (1) . "

C'est une erreur.

La République, si elle avait rendu à la France l'Alsace- Lorraine, serait indestructible.

Vaincue, elle résisterait mieux à la défaite que la monarchie. L'Empire, qui semblait cependant bien fort, n'a pas survécu à Sedan. La République a survécu à la capitulation de Metz, à celle de Paris, aux déroutes d'Orléans,, du Mans et de l'armée de l'Est en 1871, ainsi qu'à la plus terrible des guerres civiles.

La démocratie s'est développée brusquement en France.

(1) Paul BotRGiiT, France et Angleterre, étude parue dans VEvglisk Btview.

Elle est arrivée sans transition, sans éducation à s'emparer de tous les pouvoirs, il lui faut du temps pour apprendre l'art difficile de faire usage de sa puissance.

On nous objecte souvent que la monarchie allemande, ou plutôt la Prusse, vaincue en 180G à léna, a pris sa revanche sept ans plus tard à Leipzig, en 1813; mais combien différente la situation d'alors qui lui permit d'agir et la situation de la France pendant les dix années qui suivirent 1871! Combien différents les événements des deux époques! Croit-on que, sans le désastre de la grande armée en Russie, la Prusse, qui allait jusqu'à livrer ses soldats à Napoléon, à mettre ses généraux, en 1812, sous les ordres de leur vainqueur, aurait secoué le joug?

Certes, nos gouvernements ont commis de très graves erreurs et de lourdes fautes; mais il est injuste de les accuser de défection.

Chaque fois que l'Allemagne a menacé d'attaquer, elle nous a trouvés armés, debout pour la défense du pays; nous n'avons jamais refusé le fer, en 1905 excepté, lorsque le désaccord entre le ministère présidé par M. Rouvier et M. Delcassé, dans des circonstances douloureuses, entraîna la retraite de celui-ci; la France attend, elle ne désespère pas. L'Allemagne n'a pas risqué la partie en 1875, en 1887, en 1890, en 1908; elle n'a pas osé prendre la responsabilité de l'agression. Par un système d'alliances, elle se garantit contre celle qui pourrait venir de nous. C'est la paix, semble-t-il, qui lui offre le plus d'avantages, non pas la paix sincère et sans arrière-pensée, mais la paix de plus en plus armée, la paix ruineuse, la paix qui permet le développement des forces en vue de l'oppression et de l'hégémonie.

Un livre récent, qui a fait sensation en Europe, livre dont l'auteur est un Allemand, le conseiller Martin, livre bourré de faits, de renseignements sur les hommes et sur

les choses, nous montre, aveu précieux, le pangermanisme à Uoeuvrc dans la paix ainsi comprise :

" Rien n'est plus important pour l'Allemagne que le maintien de la paix. Il est difficile de trouver dans Thistoire une époque où le maintien de la paix ait eu autant de gravité pour une grande puissance. La force économique et militaire de TAllemagne s'accroît automiliqucment de semaine en semaine avec une rapidité sans exemple, tandis que les nations qui nous entourent n'avancent que bien plus lentement. Nous vainquons dans la paix. Pourquoi chercherions-nous la guerre? »

Pacifisme effrayant, qui trahit toujours la même pensée, la même volonté de domination allemande. Cette pensée ne date pas d'hier. Pacifisme qui doit aboutir, sinon à la guerre, du moins au triomphe de la Force.

Hegel en fut un des premiers théoriciens. D'après lui, u chaque peuple représente une idée, les peuples différents d'une même époque représentant différentes idées, le peuple qui représente l'idée le plus en rapport avec l'esprit général de l'époque est le peuple appelé à la domination. Quand l'idée d'un peuple a fait son temps, ce peuple disparaît; mais il ne cède pas facilement la place, il faut qu'un autre peuple la lui dispute et la lui arrache; de là, la guerre. Défaite du peuple qui a fait son temps, victoire du peuple qui a le sien à faire, voilà l'effet certain et véritable de la guerre.

« Ainsi un peuple n'est progressif qu'à la condition de fîiirc la guerre « , c'est-à-dire d'être le plus fort.

Hegel et les penseurs de sa suite n'hésitèrent pas à promettre à l'Allemagne la suprématie universelle, l'empire du monde. Et, qu'on le remarque bien, il ne s'agit pas d'une domination mystique par la sympathie et l'amour, ni d'une suprématie d'intelligence, d'un rayonnement supérieur de civilisation ou de pensée, il s'agit d'une domina-

288 GAMBETTA ET L'ALSAGE-LORRAIXE

tion très réelle, d'un empire objectif, pour parler ce singulier langage, qui n'a rien d'idéal au fond. Il faut que le monde appartienne à l'Allemagne pour que la philosophie d'Hegel trouve son couronnement (1).

«Prenez garde, disait Henri Heine, on ne vous aime pas en Allemagne, vous autres Français... Le jour venu, soyez bien sûrs que nous ne manquerons pas de raisons d'Allemands. "

M. de Bismarck nous l'a bien prouvé en 1870.

Après lui, d'autres poursuivent l'œuvre commencée avec une inlassable persévérance par le livre, par la presse, par les conférences, par l'école.

N'est-ce pas la preuve, dira-t-on, de l'erreur commise par les gouvernants français qui n'ont pas su à temps an'êter cette entreprise de domination?

Pourquoi notre attention s'en est-elle trop souvent écartée?

Qui donc est responsable de l'ajournement indéfini de nos espérances? Quelle en est la cause principale? Pourquoi le traité de Francfort n'a-t-il pas été dénoncé ou revisé? N'accusons que nous-mêmes, ou plutôt n'accusons que les partis, qui, aussitôt après la signature de la paix, ont déchiré la France, lui ont indiqué d'autres buts à atteindre que celui vers lequel tous les regards, toutes les pensées auraient dû rester fixés. Oui, les différents partis, y compris le parti royaliste qui, alors que l'ennemi occupait encore l'est de la France, déchaîna de furieuses discordes intérieures, et s'agita dans l'impuissance, oui, les différents partis sont cà peu près également coupables, puisque pas un ne mit la France au-dessus des querelles qu'un monarchiste clairvoyant, Edouard Hervé, déclarait « honteuses comme celles des Grecs du Bas-Empire et des Polonais du dix-huitième siècle « .

(1) Les Deux Allemagnes, par Cauo.

L'KXPLICATION D'L'Xl!: POLITIQUE 289

Est-il déraisonnable d'espérer qu'elles s'éteindront un jour? Non, mais à la condition que la démocratie républicaine française réussisse à constituer, à l'instar de sa grande sœur américaine, un organe de défense de l'intérêt général, de l'intérêt national, à la condition aussi que nous écartions l'étranger de nos dissensions de famille, où il n'intervient que pour les exaspérer.

N'empêche que, malgré ces divisions des partis, malgré les diversions trop longues et coûteuses de la politique coloniale, la France subit le traité de Francfort, elle ne l'accepte pas. Gambetta, par ses paroles, par ses actes, reste pour nous l'un des hommes, qui, selon la forte expression de Barrés, ont le plus contribué « à maintenir l'Alsace et la Lorraine dans la conscience française » .

Près d'un demi-siècle s'est écoulé depuis que la France fut démembrée, et la question d'Alsace-Lorraine fait l'objet chez nous de publications multiples dans les journaux, dans les revues, d'études telles que celles de MM. Jules Claretie, Acker, Florent Matter, Delahache, Régamey, Lichtenbergcr, Galtier, André Hallays, Henry, etc., de romans à gros tirage, tels que ceux de MM. Maurice Barrés et Bazin, de conférences, de cours très suivis. Oui, nous le répétons, la bonne volonté de la France qui pense, de la France consciente, dure toujours, elle se prolonge par les intellectuels des générations nouvelles.

Aujourd'hui même, le mouvement d'idées, déterminé par ces œuvres, soulève des polémiques, dont nous ne pouvons que nous réjouir, puisqu'elles attestent que la résignation définitive n'entre pas dans les esprits.

Les menées pangermaniques sont en même temps dévoilées courageusement et patiemment, elles sont dénoncées par de jeunes écrivains clairvoyants et renseignés appartenant aux opinions politiques les plus diverses.

L'idée de protestation s'est ainsi en quelque sorte

rajeunie et transformée; elle s'est fortifiée du sentiment de la résistance nécessaire que nous devons opposer à l'envahissement du germanisme sous toutes ses formes.

Le danger, il n'est plus de Français clairvoyant qui ne le signale.

« Depuis trente ans, écrit M. Paul Adam, l'Allemagne s'efforce de se particulariser. Le sens de sa victoire militaire aussi bien qu'économique l'infatué superbement. Il y a de quoi d'ailleurs. Elle s'imagine, comme l'Union américaine, être le plus grand peuple du monde, celui destiné à parfaire la synthèse des patries, soit par la persuasion et l'autorité de son intelligence, soit par la force des armes. Elle entend fonder les Etats-Unis d'Europe au bénéfice de son prestige. »

Henri Heine lui-même n'a-t-il pas écrit : « Toute l'Europe, le monde entier deviendra allemand. C'est de l'empire que l'Allemagne exercera dans l'univers que je rêve souvent en me promenant sous les chênes. Tel est mon patriotisme. »

La première nation à absorber c'est la France. « Le terrain compris entre les Vosges et les Pyrénées, dit Rommel, n'est pas précisément fait pour que les 38 millions de Français y végètent sans s'accroître, alors que 100 millions d'Allemands y pourraient si facilement vivre et prospérer... Quand une nation grossissante en coudoie une plus clairsemée, qui, par suite, forme centre de dépression, il s'établit un courant d'air vulgairement appelé invasion, phénomène pendant lequel la loi et la morale sont mises provisoirement de côté. "

Le général van Wranchen affirmait, au mois d'août 1910, cette mégalomanie, lorsqu'il s'écriait, au pied du monument français élevé sur le champ de bataille de Wissembourg : « Si le coq gaulois devenait trop arrogant, eh bien, on le plumerait! »

Les prétentions allemandes à rhégémonie s'affirment dans tous les milieux littéraires, scientifiques, industriels, économiques. Elles éclatent dans les congrès même confessionnels, même socialistes.

N'était-ce pas un chanoine allemand, l'orateur qui, faisant la leçon aux prêtres et aux catholiques français, au congrès de Dusseldorf, en 1908, leur disait : Germania docet?

u Nos ouvriers socialistes, déclarait un Allemand à Edouard Lockroy, se déclarent internationalistes, mais ils se considèrent comme des maîtres et ils regardent les socialistes des autres nations comme des disciples, comme des enfants à l'école. «

Bebel, en personne, n'accablait-il pas de sa lourde ironie Jaurès, en opposant à la Révolution française les méthodes socialistes allemandes qu'il proclamait de beaucoup supérieures : la révolution sera allemande ou elle ne sera pas, ce qui faisait dire au chef du parti possibiliste français, M. Paul Brousse (1), ancien président du conseil municipal de Paris :

« On prétend amener un rapprochement entre la France et l'Allemagne, est-ce une chose possible? Depuis que l'esprit prussien s'est emparé de l'Allemagne, c'est insensé de songer à de pareilles choses. Peu importent les classes, les religions, les opinions en pareille matière. Je me suis trouvé souvent avec des Allemands ; ces gens-là ont d'autres conceptions que les nôtres, et ceux qui représentent, de l'autre côté du Rhin, mes idées politiques, sont logés à la même enseigne. Un commerçant allemand est avant tout un pangermaniste, un militaire allemand est avant tout un pangermaniste. Le moment est donc bien choisi pour prêcher le désarmement, lorsque, le long de notre frontière,

(1) Interview publiée par V Echo de Paris.

vivent des milliers d'hommes qui ne rêvent que d'agrandir leur pays et par là même leur puissance ! "

Un socialiste d'une autre école, à tendances libertaires, ne refuse pas moins nettement de mettre la France à la remorque de l'Allemagne :

" L'Allemagne, c'est l'inégalité, la hiérarchie, la discipline passive, la suprématie du sabre, le caporalisme farouche, la force brutale, la mécanisation de l'individu, le respect élevé à la hauteur d'une religion nationale, l'égoïsme collectif, le despotisme organisé, le césarisme des temps barbares accommodé au goût du siècle...

ii La France, quelles que puissent être les erreurs ou les scélératesses de nos gouvernants, quelles que puissent être nos rétrogradations, nos faiblesses, nos hontes intérieures, la France représente l'esprit démocratique, l'égalité, la fraternité, la chevalerie (1). »

M. Marcel Prévost, qui n'est rien moins que chauvin, notait, non sans quelque désillusion, au retour d'un voyage en Allemagne :

« Si l'Allemagne garde encore, dans l'ensemble de ses mœurs littéraires, un certain libéralisme et une assez large tolérance, cela tient à la persistance des traditions de la vieille école studieuse et philosophe. Ceux qui dirigent le pays — - c'est-à-dire les militaires, les politiciens, les critiques officiels — sont tout le contraire d'esprits larges et tolérants. L'Allemagne officielle et aristocratique partage la vieille haine de l'Europe non populaire contre le pays de la Révolution. Et le jour où cette Allemagne officielle aura réussi à convertir le public, qu'elle travaille obstinément, vous verrez comment la pensée française sera accueillie outre Rhin ! "

Le triomphe du pangermanisme aboutirait, conclut-il,

(1) Revue indépendante : Patrie. Septembre 1884.

L'EXPLICATIOM D'UNE POLITIOLM 203

à " une tyrannie scientifique auprès de laquelle l'autocratie russe paraîtrait pleine de mansuétude » .

Ce n'est pas la France seule, désormais avertie, qui se tient en garde, c'est l'Europe entière qui s'émeut et s'irrite de l'étalage plein d'ostentation de la « pensée allemande '• , de la « sagesse allemande » , de la " force allemande " .

La réalité de cette force pouvait inspirer au monde, comme jadis la réalité de la force romaine, " ce respect mêlé d'envie qui soumet d'avance les peuples et leur fait presque désirer la servitude. Dans les années qui suivirent immédiatement la guerre franco-allemande, sous les règnes de Guillaume I" et de Frédéric III, il parut bien qu'il en serait ainsi : l'Europe, le monde se ruaient à l'esclavage; tous les peuples voulaient être satellites du nouveau soleil... Aujourd'hui, l'Allemagne plus riche, plus peuplée, plus armée n'a pas, loin de là, déchu de sa force d'hier; pourtant les peuples s'éloignent d'elle. Il suffît de lire les journaux, tous les journaux du monde qui ne sont ni allemands ni payés par l'argent allemand : on démêlera partout ce sentiment de méfiance et d'antipathie que les prudents efforts des gouvernants ne parviennent pas à dissimuler... (1) » .

Et puis, sans croire outre mesure aux revanches pacifiques de l'immanente justice, écoutons le bruit croissant et chaque jour plus tumultueux des agitations qui grondent maintenant autour du palais impérial même de Berlin. Le chancelier se trompait, qui croyait dresser aux Vosges une barrière infranchissable et fermer l'Empire aux envahissements de la démocratie.

Peut-être le vieil empereur Guillaume I", si anxieusement préoccupé jusqu'à la fin de sa vie du voisinage de

(1) La Force, par M. Marcel PnKvoT. Figaro du 6 novembre 1906.

notre république, avait-il plus clairement entrevu l'avenir que son ministre?

La République française a trouvé des alliés puissants, opposés comme elle et avec elle aux entreprises du pangermanisme.

Celui-ci demeure en échec évident dans le pays annexé.

Nous avons conquis TAlsace-Lorraine dans l'espace de deux mois, disait de Moltke clairvoyant en 1870, mais pour la conserver il nous faudra cinquante ans.

Il serait vain de discuter aujourd'hui, d'ouvrir une polémique sur les conséquences de l'exode des Alsaciens-Lorrains en 1872, Très certainement, le départ en masse des plus intransigeants, des plus militants, des plus ardents opposants à l'annexion, a facilité l'action de l'administration allemande. Elle a eu pour effet surtout d'empêcher les actes de protestation violente, les tentatives de révolte qui auraient appelé l'attention de l'Europe, qui auraient posé devant elle, de façon retentissante, une question douloureuse, comme se posa, jusqu'à solution satisfaisante, par des insurrections même folles et condamnées à l'insuccès, la question italienne, de 1815 à 1859. Les grands meneurs du Risorgimento ne laissèrent en paix la diplomatie que lorsqu'ils eurent atteint leur but. L'Allemagne, qui redoutait que cet exemple ne fût suivi dans les provinces conquises par elle en 1871, se garda donc bien d'entraver l'exode des annexés. Elle laissa les Alsaciens et les Lorrains les plus passionnés abandonner le territoire et gaspiller en France, de manière à peu près inoffensive pour elle, leurs colères protestataires. Elle désirait, en effet — la correspondance de Bismarck ne permet aucun doute à ce sujet — empêcher à tout prix ce dont la menaçait la déclaration des députés d'Alsace-Lorraine à l'Assemblée nationale en 1871 : la résistance à l'annexion par tous les moyens.

Mais, nous le répétons, il n'y a plus aujourd'hui à épiloguer platoniquement sur un fait accompli. Nous n'avons pas à nous occuper du passé, dont nous nous sommes contenté de rappeler brièvement les phases. C'est le présent qui nous préoccupe. Depuis dix ans, du reste, il n'y a plus exode.

Cependant, de 1900 à 1903, 3 386 Alsaciens-Lorrains sont devenus Français par naturalisation ; 4 147 par voie de réintégration; 9 006 par voie de déclaration. 1 280 individus, considérés comme Français de'plein droit, quoique d'origine étrangère, vivant en France, ont décliné, en 1909, notre nationalité, afin d'éviter le service militaire. Parmi eux, nous ne saurions trop le constater et le faire remarquer, on ne compte pas un Alsacien-Lorrain (1).

Les jeunes gens des provinces enlevées à la France sont encore très nombreux dans les rangs de la légion étrangère, malgré les mensonges et les calomnies propagés par les journaux officieux de Strasbourg pour les détourner de servir sous notre drapeau. On compte par centaines, au Tonkin, à Madagascar, en Algérie, au Maroc les Alsaciens et les Lorrains venus dans nos rangs. Mais la très grande majorité des annexés restent au pays, et les plus réfractaires eux-mêmes, à de rares exceptions près, consentent à faire leur service militaire dans l'armée du kaiser pour éviter de s'expatrier.

Quant aux Allemands, ils sont encore, dans les deux provinces, une minorité presque négligeable, sauf dans les deux grandes villes de Metz et de Strasbourg et dans quelques centres industriels de Lorraine; dans les villages, les immigrés sont en nombre insignifiant : l'instituteur, le pasteur, le chef de gare, l'employé des postes; encore

(1) Journal officiel du 5 juin 1910.

même certains de ces fonctionnaires sont-ils aujourd'hui des Alsaciens.

Comment cette population, profondément attachée à son vieux sol, à ses traditions, accepte-t-elle la domination du conquérant, contre laquelle elle a si unanimement protesté en 1871 et en 1872? Pour nous résumer : y a-t-il encore aujourd'hui une question d'Alsace- Lorraine?

La réponse est facile. Nous la trouvons dans les publications, dans les journaux, même allemands, de Strasbourg, de Metz, de Colmar, dans le compte rendu des manifestations qui se produisent là-bas, dans les débats du Reichstag, dans ceux de la délégation d'Alsace-Lorraine. Ce sont les faits qui parlent : au pays annexé, les indigènes ne se laissent pas germaniser. Quarante ans après la conquête ils affirment, avec un esprit de méthode, une fidélité admirable à leur passé, à leurs espérances et à leurs traditions, la question d'Alsace-Lorraine.

En 1709, après les grands revers des armées de Louis XIV, un ministre du roi de Prusse, le baron de Schmettau, déconseillait d'arracher à la France l'Alsace et la Lorraine pour des motifs que nous devons rappeler aujourd'hui, car ils n'ont rien perdu de leur valeur. Au contraire, l'expérience démontre que le grand seigneur allemand connaissait bien l'esprit des deux provinces :

« Outre qu'il est notoire que les habitants de l'Alsace sont non moins Français que les Parisiens, et que le roi de France est si sûr de leur affection à son service et à sa gloire, qu'il leur ordonne de se fournir de fusils, de pistolets, de hallebardes, d'épées, de poudre et de plomb, toutes les fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin, et qu'ils courent enfouie sur les bords de ce fleuve pour en empêcher ou du moins disputer le passage à la nation germanique, au péril évident de leurs propres vies, comme s'ils allaient au triomphe.

L'EXPLICATION D'LNE POLITIQUE 297

« En sorte que l'empereur et l'Empire doivent être persuadés qu'en reprenant l'Alsace... ils ne trouveront qu'un amas de terre morte... qui couvera un brasier d'amour pour la France et de fervent désir pour le retour de son règne en ce pays, auquel ils donneront toujours conseils, faveur , aide et secours dans l'occasion. "

Ainsi que l'a fort justement dit M. Lavisse, il n'y avait pas alors une patrie allemande et c'est pour cela que nos armes et notre politique, en rattachant au royaume de France Metz et Strasbourg, « n'ont pas taillé dans la chair vive ". En 1870, au contraire, les Allemands ont taillé dans la chair vive de la France ; leurs efforts de germanisation restent stériles.

« C'est un des phénomènes les plus curieux de l'histoire de la civilisation moderne que cette impuissance complète du génie allemand à assimiler les peuples avec lesquels il s'est trouvé aux prises. Victorieuse par les armes^ victorieuse dans le domaine économique, centre d'un puissant rayonnement intellectuel, l'Allemagne a tous les prestiges. Et pourtant, de toutes parts, son invasion s'est heurtée à des résistances nationales que le temps a exaspérées et fortifiées au lieu de les affaiblir (1). »

(1) Lichtenberger : article publiée dans V Opinion du 19 mars 1910. De ce phénomèoe de résistance à la germanisation, pas d'exemples plus frappants que ceux que présente la monarcbie austro-hongroise ellemême, la deuxième puissance de la Triple Alliance.

« Pour l'Allemagne, dit le Times, il n'existe pas de question alsacienne » , telle est l'affirmation des hommes d'Etat allemands depuis Bismarck jusqu'à M. de Bethmann-Hollweg.

• Pour la France et pour les Alsaciens et les Lorrains dont les cœurs battent pour la France, il y a une question alsacienne que le Temps d'aujourd'hui appelle la " question d'Occident » , impliquant dans ce terme l'affirmation que c'est là un des facteurs importants de la politique européenne, de même que la question d'Orient.

> Même si on se place au point de vue allemand, on doit convenir qu'il y a en réalité, s'il n'y en a pas en théorie, une question d'Alsace-

298 GAMBETTA ET L'ALSAGELOîiR AIXE

La Prusse répète vainement : il n'y a pas de question d'Alsace-Lorraine; or cette question s'impose, dès aujourd'hui, constitutionnellement à l'Allemagne même, et dans l'Europe entière, l'opinion s'en saisit et la discute.

Le problème, ainsi que l'a fait remarquer M. Loubet, dans une interwiew retentissante, publiée par la Nouvelle Presse libre de Vienne, reproduite et commentée dans toute l'Europe, est de ceux auxquels « la tranquillité du monde se trouve liée (1) i) .

On reparle haut de l'Alsace, de la Lorraine et cela est bien. " Les paroles, dit un Messin, M. Pierre Gauthiez, c'est la semence des actes. A travers les pages, on suit l'histoire de ces deux provinces, cette avant-garde de la France. Les idées fausses, ^répandues par le pédantisme tudesque, se dissipent. On entend Strasbourg célébrer que " depuis cent ans, sous la domination de la France, la cité jouit d'une tranquillité, d'un bonheur inconnus aux ancêtres ». On revoit Metz, l'àpre citadelle de la bourgeoisie libre, française depuis trois cents ans, clamer son culte pour la France, et que dans ses murailles le " patriotisme est une passion » .

Lorraine, puisqu'on discute toujours ce sujet en évoquant des solutions diverses, et que cette question ne peut par conséquent pas être considérée comme résolue pour toujours. «

(1) L'auteur de cette interwiew, M. Adolphe Brisson, a mis dans la bouche de M. Loubet les paroles suivantes :

" Il y a un problème à la solution duquel la tranquillité du monde est liée. Tant que la France et l'Allemagne ne se seront pas concertées pour régler à l'amiable le sort de l'Alsace et de la Lorraine, un ferment de discorde, des haines mal éteintes, des germes de division et de conflit subsisteront. Le kaiser n'a-t-il pas proclamé dans d'innombrables harangues sa résolution irrévocable de ne rien changer à l'ordre actuel? Eh bien, malgré ses déclarations belliqueuses et sa rude intransigeance, peut-être sera-t-il amené à faire un jour, prochainement, demain, ce qu'il affirmait ne jamais vouloir accomplir. . . ^

La presse allemande a protesté, M. Loubet n'a pas démenti.

" ... 0 Tadmirable petit peuple alsacien, dit le général Zurlinden, qui sait subir, la tête haute, sans se courber, la loi du vainqueur; qui veut rester lui-même; qui ne cesse de lutter énergiquement pour conserver sa nationalité propre, pour faire cesser le régime d'exception auquel il est astreint depuis quarante ans!... oj

" J'ai bien le droit de dire, proclame en très beau langage, AI. Jaurès, qu'en Alsace et en Lorraine, l'ancienne culture démocratique et française est restée vivante; j'ai bien le droit de dire que l'Alsace et la Lorraine sont comme ces arbres qu'on peut séparer par une muraille de la forêt, mais qui, par les racines profondes, vont rejoindre sous la muraille de l'enclos, les racines de la forêt primitive (1). «

Il y a donc une question d'Alsace-Lorraine, comme il y a une question balkanique ou une question Cretoise. Elle se pose avec netteté non seulement dans le domaine du sentiment et du droit pur, mais dans celui des faits.

Imitons en France l'exemple que nous donnent aujourd'hui les provinces annexées. Là-bas, l'union tend de plus en plus à se faire entre tous les partis, entre toutes les confessions religieuses pour demander une première revision de l'œuvre de conquête, de l'œuvre de M. de Bismarck, pour défendre l'âme alsacienne contre les germanisants, pour remettre en cause le fait accompli en 1871.

Chez nous, c'est beaucoup moins la République, même parlementaire, telle que nous la fit la constitution de 1875, que l'état de divisions dans lequel nous vivons qui a relégué à l'arrière-plan des préoccupations de nos hommes politiques les revendications nationales. Surgisse la menace du péril, comme en 1875, comme en 1887, comme en 1905 et en 1908, les esprits et les cœurs se

(1) Discours du 12 janvier 1911, Journal officiel Au 13,

réveilleront animés des plus nobles sentiments de dignité et de fierté de la race. L'union, nous ne craignons pas de l'affirmer, est toujours facile entre les Français pour maintenir la " protestation " ; nous n'en voulons d'autres preuves que les manifestations annuelles si touchantes à la statue de Strasbourg, auxquelles s'associe officiellement le conseil municipal de Paris, sans que jamais une dissidence se manifeste ni à l'Hôtel de Ville ni au dehors, quelle que soit la majorité, modérée, radicale ou socialiste.

Le but n'a pas varié depuis 1871, les Allemands euxmêmes en sont réduits à le constater; la revendication s'est transformée, elle s'est apaisée, presque tue à certaines heures douloureuses, mais elle persiste, elle se précise : à Paris comme à Strasbourg, il y a plus que jamais, il y aura toujours une question d'Alsace-Lorraine tant que le barbare traité de Francfort ne sera pas revisé.

Il y a une question d'Alsace-Lorraine parce qu'en 1870 et en 1871, après la capitulation de Sedan, après les défaites d'Orléans, du Mans, de Saint-Quentin, après celles de l'armée de l'Est, après la capitulation de Paris, des Français ne se sont pas inclinés même devant la force triomphante et ont affirmé leur superbe, leur inébranlable confiance dans la revanche du droit.

Au premier rang de ces patriotes irréductibles, nous plaçons Gambetta qui exerça sur plusieurs générations de ses compatriotes, qui exerce encore aujourd'hui une influence, de laquelle M. Jaurès lui-même n'a pas réussi à se dégager complètement.

L'action politique nationale de Gambetta est d'une admirable unité depuis juillet 1870, depuis le jour même de la déclaration de guerre : il sacrifie tout à l'intérêt de la Patrie.

Le 17 août, au Corps législatif de l'Empire, il flétrit les auteurs de l'émeute provoquée à la Villette par quelques

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révolutionnaires, alors que l'ennemi occupe déjà l'Alsace, la Lorraine, pénètre en Champagne et menace Paris :

« A l'heure qu'il est, dit-il, quiconque porte l'uniforme doit être sacré. Tous les efforts doivent être dirigés contre l'ennemi. Nous ne considérons pas les fonctionnaires et les militaires, ainsi que nous pourrions le faire dans d'autres circonstances, comme des surveillants, dirigés contre la politique, mais comme les protecteurs de l'ordre et comme les défenseurs du territoire. «

Le 4 septembre même, Gambetta espère un instant éviter la Révolution devant l'ennemi (1).

La République une fois proclamée, tout en s'associant à la démarche de Jules Favre au grand quartier général allemand en vue obtenir une paix honorable, il ne se leurre pas.

Je savais, dit-il, que les Prussiens sont le peuple le )lus atroce de l'Europe. Il font de la politique d'une lanière imperturbable avec une persévérance implaïable. Ils voulaient se mettre à l'abri d'un retour de la fortune par la mutilation de la France, par la cession des provinces prétendues germaniques. »

Ces provinces, tout plutôt que de les abandonner, tel jst le mot d'ordre de Gambetta.

Lorsqu'il arrive à Tours en octobre 1870, son rôle, léclare-t-il, est de « pousser à la guerre contre l'étran-. 1er )i .

Il n'hésite pas par les moyens les plus énergiques à Hablir l'unité française menacée par les agitateurs de la igue du Midi.

Bismarck, suivant une tactique à laquelle il ne renonça jamais, veut diviser la France; il tente sans succès de

(1) Voir la déposition de Gambetta, 7 scptenil)re 1871, devant la ïmmission d'enquête de l'Assemblée nationale.

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négocier, d'une part, avec les débris du parti bonapartiste, de l'autre avec les royalistes par l'intermédiaire de Mgr Dupanloup. Gambetta fait appel à tous les Français contre l'ennemi, c'est pourquoi, jusqu'à l'armistice, il s'oppose à la convocation d'une Assemblée nationale afln d'éviter les querelles violentes et passionnées de la bataille électorale en présence de l'envahisseur.

« Toute opération électorale, tout débat, dit-il, impliquait une distraction de l'effort militaire et, dès lors, il valait mieux ajourner les élections. "

Gambetta n'est pas alors un chef de parti, il reste jusqu'au dernier instant de la lutte le chef de la Défense nationale, admirable chef, qui, après des désastres comme ceux de Sedan et de Metz, lève des armées et encore des armées, improvise des soldats et des chefs :

« Ma préoccupation unique, affîrme-t-il devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale le 7 septembre 1871, fut d'appeler aux armes, sans distinction d'opinion ni d'antécédents politiques, tous les hommes de cœur et de bonne volonté, tous ceux qui, sans qu'on s'informât de leurs convictions ni de leur origine, avaient bien le droit de réclamer leur part dans la défense de la patrie. "

Pas une défaillance ne l'abat :

« Je suis convaincu, ajoute-t-il douloureusement, je suis convaincu que ces efforts auxquels on avait associé les représentants de tous les partis, auxquels la France tout entière se consacrait de plus en plus allaient devenir efficaces par le seul effet de la persistance et de la durée, et qu'à ce prix on aurait sauvé ce qu'il importait avant tout de sauver : l'intégrité de la Patrie. ... Ce que les Allemands redoutaient le plus, c'était la persistance de l'effort militaire; ils sentaient fort bien qu'ils étaient arrivés à cette limite où leurs institutions militaires étaient

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sur le point de s'épuiser; c'est pourquoi je pensais et je pense encore qu'il fallait persister. Ma conviction s'était formée en face d'un pays qui, absolument surpris, absolument désarmé, avait trouvé, en quatre mois, moyen de mettre sur pied huit cent mille hommes... »

Guillaume I", à une représentation de la Jeanne d'Arc de Schiller à Berlin, quelques années après 1870, voyant certaines personnes de son entourage lever les épaules à ce propos de riiéroïne : « J'ai frappé du pied le sol et les armées sortirent de terre » , se contenta d'observer :

— J'ai connu un homme, qui a fait cela, c'était Gambetta !

ce Nous autres, a écrit le général de Galliffet, nous autres, ceux de la captivité, nous avons pu apprécier l'étonnement causé en Allemagne par cette résistance acharnée. Les Allemands ont été amenés à dire des Français : Ces gens-là peuvent tout perdre, sauf l'honneur.

« Que des fautes aient été commises pendant la deuxième partie de la guerre! c'est possible — mais l'idée était belle au delà de toute expression. Honorons-la chez nous, conservons-en pieusement le souvenir — car elle sera longtemps encore pour nos vainqueurs matière à réflexion. »

La paix signée, malgré ses efforts désespérés, malgré les protestations des provinces livrées, Gambetta n'a plus qu'une pensée : les délivrer.

Relisons le discours émouvant, passionné qu'il prononça à Bordeaux, aux obsèques du dernier maire français de Strasbourg, M. Kûss, qui ne put survivre au désastre de sa patrie :

u Dites à vos compatriotes, s'écriait le tribun, s'adressant aux Alsaciens et aux Lorrains, dites qu'ils soient, qu'ils demeurent républicains. Être républicain, c'est avoir en soi, avec la science de la justice, l'esprit d'immolation et le mépris de la mort. L'Ahace républicaine, c'est l'Alsace

en lutte morale avec V Allemagne, c*est V annexion empêchée à son point de départ, c'est le césarisme allemand limité dans sa puissance, c'est le maintien de toutes les affinités sociales qui unissent le membre amputé au tronc sanglant de la patrie ^ ce sont les deux mains tendues l'une vers l'autre jusqu'au jour oit la revanche permettra l'étreinte suprême... »

Avec une clairvoyance étonnante, Gambetta indiquait aux Alsaciens le mot d'ordre de combat qui est encore aujourd'hui celui de leurs plus vaillants représentants au Reichstag et au Landesausschuss (1).

En même temps ou presque, s'adressant à la France, il lui conseillait l'union nécessaire autour d'un gouverîiement républicain national.

« Il nous sera peut-être donné, et je tiens à exprimer cette espérance dans le deuil même qui nous a réunis, d'assister avec le concours de tous les citoyens, à la fondation du ^vànà parti républicain national, qui n'a d'autre ambition que de rétablir la prospérité du pays, de sceller l'union de tous les Français... Alors la nation, ramassant toutes ses forces, unie et libre, pourra se tourner vers l'Europe, se faire rendre ce qui lui appartient et la place qui lui est due. » [Discours de Saint-Quentin le IQ novembre 1871.)

Ce mandat que l'Alsace et la Lorraine ont donné à Gambetta, aux élections du 8 février 1871, sera, proclamet-il, « la loi et l'honneur » de sa vie.

En terre annexée, il organise, il anime, il dirige le parti de la protestation. A l'étranger il fait appel à tous les défenseurs du Droit. En France, il fixe le devoir : maintenir la revendication et assurer à la nation une force militaire puissante et disciplinée.

Lorsqu'en 1877 et en 1878, il semble céder un instant,

(1) Celui également des Zislin et des Hansi.

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non pas à Tillusion, car il ne la partage guère, mais aux sollicitations de ceux qui lui demandent, dans le trouble et l'incertitude où la guerre turco-russe a jeté l'Europe, d'entrer en pourparlers avec Bismarck, Gambetta n'y consent qu'à la condition de poser la question d'Alsace- Lorraine.

« Il faut négocier ou se battre. » Telle est alors, d'après un de ses intimes collaborateurs, M. Pallain, la formule du grand patriote.

La campagne même que mena Gambetta contre l'ultramontanisme romain et qui eut pour conséquence la plus déplorable des guerres religieuses s'inspirait alors en partie de cette idée — erronée à notre avis — mais explicable, après les déclarations du prince Napoléon en 1876, que le maintien de nos troupes à Rome en 1870 avait seul empêché l'Italie de s'allier militairement à la France.

De 1879 à 1883, Gambetta se donne tout entier à l'œuvre dont il fait le but de sa vie. Nous croyons avoir démontré, non[par les paroles, mais par les actes, par les faits, par les témoignages, par les documents que Gambetta reste digne de l'admiration reconnaissante de l'Alsace et de la Lorraine, si bien exprimée par la touchante inscription que porte le monument des Jardies :

^< Nos espérances restent attachées à sa mémoire comme elles étaient liées à sa vie. »

Quel que soit votre parti, bons Français, immense majorité de la France, quels que soient les fluctuations, les revirements toujours possibles de la politique, respectez cette mémoire. Honorez le grand citoyen, dont le nom seul suffit aujourd'hui encore à empêcher certaines abdications : Gambetta, dont le verbe toujours vivant enseigne et fixe le grand, l'imprescriptible devoir de la France visà-vis de r Alsace-Lorraine.

Elections du S févjier 1871 en Alsace et en Lorraine.

Kiiss, maire de Strasbourg 98 090 élu.

Teutsch, conseiller général 95 582 —

Albrecht, maire de Schlestadt 94 091 —

Melsheim, avoué à Schlestadt 67 934 —

Bœll, avoué à Wissembourg 65 697 —

Schneegans, conseiller municipal de Strasbourg. 65 632 —

Saglio, propriétaire 57 287 —

Ostermann, maire de Saverne 55 006 —

Bœrsch, conseiller municipal de Strasbourg. ... 54 703 —

J. Favre 54 514 —

Kablé 53 869 —

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