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CHAPITRE PREMIER

GAMBETTA ET l'aXNEXIOX DE l'aLSACK ET DE LA LORRAINE

(iambetla avant 1870. — Il rencontre Bismarck en 1867. — Les germanophiles et les pacifistes. — Illusions et chimères. — Gambetta ne les partage pas. — Le conflit. — Attitude de Gambetta. — La guerre à outrance. — M. Grévy. — La paix. — Protestation des députés d'Alsacc-Lorraine, rédigée par Gambetta. — Un but : refaire l'intégrité de la Patrie. — La guerre civile. — Français contre Français, — Le jeu de l'Allemagne.

« Je ne regrette rien, n'ayant jamais agi que dans Tintérét supérieur de mon parti : le jour de la justice viendra tôt ou tard. S'il ne se lève qu'après ma mort, je n'en aurai nulle rancune; j'ai confiance dans l'histoire. Quand c'est d'elle seule qu'on attend le jugement suprême, les diffamations, les calomnies passent sans nous offenser, n

Lorsque Gambetta adressait quelques mois avant sa mort, comme s'il la prévoyait prochaine, cet appel à la postérité, il était, depuis longtemps déjà, en butte aux attaques effrénées de ses ennemis. Un volume ne suffirait pas à reproduire les perfidies, les injures, les insinua-

lions, les accusations dont il fut l'objet, surtout pendant ses deux dernières années d'existence et qui redoublèrent d'intensité à la fin de 1882, lorsqu'il agonisait à Villed'Avray, dans la modeste demeure des Jardies. 11 n'y eut pas d'homme politique plus vilipendé, plus odieusement insulté dans sa vie privée que lui. Déjà justice est faite de ces pamphlets ; il ne reste rien de la légende qui le représentait comme un Vitellius alourdi, gavé de richesses mal acquises, effroyablement égoïste et concussionnaire. Mais, vingt ans après sa mort, des adversaires politiques implacables ont porté contre lui, contre sa mémoire vengée de toutes ces ignominies, une dernière accusation plus terrible que toutes les autres. Elle est tirée de lettres d'une correspondance posthume de Bismarck, annexée aux Pensées et Souvenirs du chancelier publiés en Allemagne ; certaines pages de cette correspondance, partialement présentées, semblent nous révéler un Gambetta nouveau, très différent de celui que les monuments de la place du Carrousel et de la villa des Jardies ont glorifié, et qui se serait concerté avec Bismarck en vue de l'orientation de notre politique intérieure et de notre politique extérieure! Ce Gambetta aurait odieusement trompé tous les Français, qui, au lendemain de la défaite, voyaient en lui le chef destiné à relever la patrie et lui rendre son intégrité.

11 n'est assurément pas négligeable tout d'abord, afin de juger très impartialement le bien-fondé de cette accusation et sans avoir la prétention de raconter toute la vie politique de Gambetta, mais pour la mieux comprendre, de rechercher, si, à une heure quelconque, même avant 1870, avant la terrible leçon de la guerre, apparurent chez le tribun des tendances germanophiles ou une défaillance quelconque du sentiment patriotique (1).

(1) Ouvrages consultés : Discours de Gambetta. Souvenirs de Madame

Gambetta ne fut, à aucune époque de son existence un u paciGste n ; il est de ceux qui, dès 1867, dénonçaient le péril allemand. 11 ne rêvait pas alors, comme beaucoup de Français, comme M. Emile Ollivier lui-même, l'entente avec la Prusse, laissée maîtresse de prendre la direction d'une confédération de l'Allemagne du Xord et de l'Allemagne du Sud, étendant son influence et son empire au delà du Mein, jusqu'à notre frontière d'Alsace.

Gambetta était, ainsi que Blanqui, un Latin toujours en défiance contre l'ennemi qui préparait inlassablement la conquête et la domination.

Alors que certains et non des moindres militants de l'opposition démocratique sous l'Empire se réjouissaient de la défaite de l'Autriche, à Sadowa, en 1866, il ne partageait ni leurs illusions, ni leurs rancunes contre cette Autriche maudite, dernier champion, disait-on, du cléricalisme et de la réaction. Il prévoyait que la Prusse victorieuse nous préparait d'autres humiliations, et nous menaçait d'autres conquêtes.

Ses lettres, les confidences de ses amis attestent quels étaient alors ses sentiments. M. Adrien Hébrard, le directeur du Temps, qui est un patriote et un homme de beaucoup d'esprit, a conté à deux historiographes de Gambetta, comment, en 1867, celui-ci se trouva par hasard, quelques instants, en contact avec Bismarck :

a C'était aux environs de l'Opéra, dans une brasserie étroite où l'on buvait d'excellente bière allemande. 11 faisait très chaud; l'Exposition battait son plein : Hébrard et Gambetta, attablés devant deux chopes mousseuses, causaient joyeusement, lorscjue Bismarck entra, en uniforme; accompagné d'un aide de camp, il revenait, sans doute.

A(lam. Biographies de Gambetta, par MM. tÎBBizi et Albert Tournibr; l'Empire libéral, par Émiîc Olliviu; journaux, revues, etc., etc.

de quelque cérémonie officielle : elle Tavait fort altéré, car il demanda et avala, coup sur coup, quatre ou cinq chopes de bière.

« Le journaliste et Tavocat le regardaient avec une curiosité qui semblait amuser le colosse : il venait d'écraser l'Autriche à Sadowa et d'annexer le Hanovre, malgré les protestations allemandes elles-mêmes. Distrait, Gambetta avait saisi le verre de son compagnon et il allait le boire par mégarde lorsque Hébrard lui saisit le bras et lui dit en riant :

« — Dis donc! c'est ma chope que tu vas avaler; estce que tu la prends pour le Hanovre (1) ? »

Les deux amis, longtemps après, riaient encore de cette plaisanterie, que nous ne rappelons que parce qu'elle exprimait bien leur façon de juger les confiscations de la Prusse en 1866.

Gambetta ne s'était pas un moment associé aux partisans Je la paix à tout prix; il n'éprouvait ni admiration ni sympathie pour la politique des nationalités de Napoléon 111 ; il ne se ralliait pas davantage à celle de M. Emile Ollivier, qui conseillait au gouvernement impérial de s'incliner devant le fait accompli à Sadowa et d'en accepter sans arrière-pensée toutes les conséquences.

Il faut noter ici comme une des singularités de ce temps qu'après 1866 il s'était formé en France, dans l'opposition démocratique, sous des influences qui ne furent pas toujours très pures, un mouvement d'idées plutôt sympathique aux ambitions prussiennes. D'aucuns considéraient les victoires de Guillaume I" en Bohème, au Hanovre et en Bavière comme un triomphe de la libre pensée, un

(1) Gambetta pat Gambetta, par Ghbizi, p. 262. Gambetta, par Albert

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