‹ Gambetta et l'Alsace-LorraineChapitre 3 sur 27 · TOURNIER · texte numérisé non relu

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succès du protestantisme libéral remporté aux dépens du catholicisme ultramontain (I).

\ï Gambelta, dit un des journalistes les plus activement mêlés au mouvement d'opposition démocratique des dernières années de TEmpire, M. Alphonse Humbert, ni le petit groupe d'hommes qui l'entourait, et ne donnaient dans les théories du Siècle et de V Opinion nationale. Républicains de réflexion encore plus que d'instinct, ils avaient lu Proudhon et ils savaient ce que valaient l'aune la diplomatie humanitaire, la « politique des nationalités » et toutes les sornettes grosses d'effroyables tueries où se délectaient encore les vieilles et jeunes barbes républicaines » .

Pour d'autres motifs, l'empereur Napoléon III et une partie des hommes d'Etat de l'Empire voyaient sans déplaisir se développer la politique de M. de Bismarck.

" Napoléon III, dit M. Emile Ollivier, avait la conviction très sincère que la Prusse et la France étaient les deux puissances de l'Europe dont les intérêts s'accordaient le mieux et que l'agrandissement de la Prusse ne serait pas une menace pour nous, parce qu'en s' affranchissant du servage de l'Autriche et de la Russie qui l'avaient faite notre ennemie, elle deviendrait une alliée précieuse. »

— Nous ne pouvons pas les empêcher de voler, disait le prince Napoléon des Prussiens, volons avec eux.

Il proposait une alliance offensive et défensive avec Berlin. La France reconnaîtrait sans arrière-pensée l'unité allemande et, en compensation, elle obtiendrait 500 000 âmes entre Rhin et Moselle.

Nos attachés militaires à Berlin, M. de Clermont-Tonnerre, le colonel Stoffel ne pensaient pas autrement (2).

(1) Souvenirs publiés par M. Alphonse Humdbrt.

(2) A cette époque, M. de Clermont-Tonnerre était attaché militaire

6 GAMBETTA ET L'ALSAGE-LORRAIME

Bismarck affectait de très vives sympathies pour celuici, attiré souvent à Varzin où il était reçu et choyé en ami

français à Berlin. A deux reprises, M. de Hohenlohe lui attribue un langage bien singulier. Une première fois, en janvier 1866, après un dîner où le Champagne avait coulé à flots, il aurait dit à ce dernier : « En vérité, je ne comprends pas que la Prusse ne tire pas avantage de ses succès et qu'elle n'en profite point pour régler la question allemande. »

Interrogé sur la signification de ces paroles, il aurait répondu : « La France verrait évidemment avec grand déplaisir une Allemagne unie et forte; mais, à l'heure actuelle, elle est impuissante et obligée de laisser faire, chez vous, tout ce que l'on voudra. Notre armée est tout entière au Mexique. On a commis chez nous une très grande faute en ne constituant pas de corps expéditionnaire. On a trouvé plus économique d'expédier là-bas des cadres, c'est-à-dire les meilleurs éléments de notre armée. Or, ceux qui ont été envoyés au Mexique n'en reviendront pas; ceux qui feront exception à cette règle seront ou malades ou invalides. Il nous faudra deux ans au moins pour remettre notre armée sur un pied tel que nous puissions élever la voix, le jour où des complications surgiront en Europe, il faut donc que notre politique louvoie et fasse traîner les choses en longueur pour empêcher que d'ici à deux ans un conflit européen n'éclate. Et c'est pour cela que je vous dis, dans votre intérêt : « Agissez, mais agissez promptement. ■

Quatre ans plus tard, le 12 juillet 1870, M. de Hohenlohe, s'entretenant avec le colonel Stoffel qui ne se faisait pas d'illusions sur le sort de la prochaine campagne, lui dit : « Cette guerre sera éminemment intéressante. Mais avouez qu'elle est inutile. ■

A quoi l'attaché militaire français répondit :

« C'est la plus grande bêtise qu'on puisse imaginer. « Et se frappant le front, il ajouta : « Voyez-vous, c'est une chose que je ne conçois pas. Notre empereur est un homme calme et raisonnable, Ollivier est calme, raisonnable et un peu peureux, et ces deux-là commettent des bêtises qui nous jetteront tête dessus tête dessous dans un grand gouffre. »

Sept semaines plus tard, le colonel Stoffel, prisonnier de guerre après la capitulation de Sedan, se retrouvait en face de Hohenlohe. Ce dernier ne relate pas les paroles qu'ils échangèrent en un moment aussi pénible; il se borne à raconter en quelles circonstances originales celui-là trouva moyen de s'évader et de gagner Paris et comment, par une véritable cruauté du sort, le malheureux colonel se trouva encore une fois en relations avec lui, le jour où il fallut remettre aux Allemands le matériel d'artillerie de Paris.

de la maison. Tout en renseignant donc avec beaucoup de perspicacité le gouvernement qu'il représentait sur les préparatifs militaires de l'Allemagne, le colonel Stoffel se laissait facilement duper par son hôte, dont il attestait encore les bonnes intentions, à la veille du conflit :

w La Prusse n'a nullement l'intention d'attaquer la France, écrivait-il dans un de ses rapports que lut peu de jours avant le conflit Hohenzollern l'empereur Napoléon III. Elle fera au contraire pour éviter la guerre tout ce qui est compatible avec son honneur. »

Il transmettait ce propos de Bismarck lui-même :

— Jamais nous ne vous ferons la guerre. Il faudra que vous veniez nous tirer des coups de fusil chez nous à bout portant.

Bismarck mandait à Goltz à Paris, le 20 février 1865 :

a Ne jamais oublier que si l'alliance française peut être la ressource des cas désespérés, elle est contre la nature des choses et que ni la France pour la Prusse, ni la Prusse pour la France ne peuvent être un allié à toute épreuve, n

Le même Bismarck n'en proposait pas moins une alliance franco-prussienne à Napoléon III à Biarritz.

Aprrs I8G6, lorsque déjà le plan conçu était à moitié réalisé, le ministre du roi Guillaume s'efforçait de cacher encore la trame, en multipliant les démonstrations pacifiques.

u On y réussissait dans le langage officiel, cependant, parfois la pensée secrète se montrait. Il n'est de feu si bien couvert, qui ne laisse échapper quelque fumée. Dans un dîner diplomatique, vers la fin de 1869, le ministre allemand à Washington annonçait l'imminence de la guerre. Thile le blània vivement, non qu'il le démentît, mais u parce que si la guerre éclatait ils avaient tout intérêt à mettre de leur côté la sympathie publique et à faire

8 GAMBETTA ET L'ALSAGE-LORRAIIVE

croire que c'est la France qui l'aurait provoquée (I) ».

11 est un art de tromper les peuples, en lequel la chancellerie allemande a toujours excellé depuis bientôt un demi-siècle (2). Elle a ses endormeurs à gages, ses organes, ses correspondants employés à orienter les esprits, à égarer l'opinion. L'influence s'exerce sur les journaux, sur les agences télégraphiques qui publient lettres et télégrammes tendancieux. Ces altérations savantes, méthodiques, continues de la vérité produisent des effets extraordinaires. Elles n'ont pas peu contribué avant 1870 à nous donner le change jusqu'à la dernière minute sur les intentions de l'Allemagne.

Gambetta n'était pas de ceux qui partageaient ces illusions, alors cependant si répandues.

Il s'était informé à fond de tout ce qui concerne l'Etat : de la politique religieuse et de ses lois, de l'éducation et de ses règles, du militaire comme du civil, des affaires étrangères comme du ménage des affaires intérieures, et au delà duquel les républicains de profession n'avaient pas encore pris l'habitude d'étendre leur horizon. « Tandis qu'un Favre ou un Simon, avec leurs brillantes qualités, ne savaient que parler du droit immortel des peuples qui tire de leurs tombeaux les natures ensevelies, Gambetta avait écouté ceux qui réclamaient au lieu d'une politique nationaliste une politique nationale. Tandis que les députés que Paris avait envoyés à la Chambre nous vantaient, pour nous défendre après 1866, les avantages d'une bonne garde nationale et qu'ils flétrissaient bien légèrement et bien injustement nos soldats de l'épithète de prétoriens, Gambetta avait écouté ceux qui, appartenant à l'armée, lui en expliquaient le mécanisme et l'es-

(1) L'Empire libéral, t. XII, p. 326.

(2) Le chef-d'œuvre du genre est la période d'Ems.

prit; et déjà il songeait quelle nécessité ce serait pour la République future de jeter dans Tarmée comme ailleurs, de jeter dans l'armée surtout, des racines (1). »

" Je déplore, disait-il, je déleste la politique de 1866 " , la politique de non-intervention, celle qui a permis à la Prusse de se mettre à la tête de l'Allemagne.

En 1870 même, lorsque l'incident Hohenzollern éclata, qui devait déchaîner la guerre, lorsque la renonciation du prince fut connue dans les couloirs du Corps législatif, renonciation qui pouvait sufGre aux plus jaloux défenseurs de l'honneur national, Gambetta déclarait à M. Robert Mitchell, alors rédacteur en chef du Constitutionnel, qu'elle ne donnait pas à la France une satisfaction acceptable.

« De quel poids, rappelle M Hector Pessard dans ses Mémoires, ne devait pas peser l'opinion de Gambetta, au patriotisme duquel tout le monde rendait hommage? A la grande surprise et à la grande colère de quelques-uns de ses suivants qui criaient à la trahison, Gambetta disait hautement que l'unification de l'Allemagne rendait nécessaire pour la France la possession des bords du Rhin et que l'impudente intrigue ourdie par Prim et par Bismarck méritait un prompt châtiment.

« Devant ses collègues de la droite et en réponse à une question de M. Dugué de la Fauconnerie, jeune député, démocrate césarien, il déclarait que, sans se dissimuler la force que l'Empire trouverait dans de nouvelles victoires, il s'y résignait, si la France devait sortir grandie de la lutte!»

M. Dugué de la Fauconnerie confirme ce témoignage ; il constate, lui aussi, cette attitude presque chauvine de Gambetta, à la séance du 6 juillet, après lecture de la fameuse déclaration du ministre des Affaires étrangères.

(1) \Vbis8, Gambetta et ton génie politique.

Citons une note qu'il prit le soir même (1). " Comme, ayant rencontré Gambetta, après la séance dans la salle des pas perdus, où il était naturellement fort entouré, je le félicitais de son attitude patriotique, il me répondit, de sa grosse voix qui, comme on sait, ne se prêtait guère aux confidences, de sorte que tout le monde put l'entendre et que plusieurs journaux reproduisirent ses paroles : " Il n'y a pas lieu de me féliciter. Je ne pouvais « pas hésiter. Tant mieux pour votre empereur, s'il lave u le 2 décembre dans l'eau du Rhin, et s'il profite de la " victoire que je désire de tout mon cœur! La République « en profitera plus tard ! «

" Et comme Arago et Crémieux, qui, seuls, avaient vainement essayé de protester contre la déclaration, se disposaient à lui répondre, il haussa les épaules et leur tourna le dos. "

Dans une réunion de la gauche, rue de la Sourdière, au commencement de juillet 1870, il tint des propos que ses collègues jugèrent belliqueux (2), et lorsqu'il intervint dans la discussion sur la déclaration de guerre, il reprocha surtout au gouvernement et à M. Emile OUivier, de motiver cette déclaration par une mesquine offense faite à M. Benedetti notre ambassadeur, au lieu d'indiquer franchement la cause véritable du conflit, lequel ne pouvait se justifier, selon lui, que s'il avait pour objet de briser la prépondérance de la Prusse en Allemagne.

— La guerre ne sera pas comprise, disait-il à Emile Ollivier, elle sera impopulaire.

Le général Lanne, ami et condisciple de Gambetta au lycée de Cahors, qui, en 1870, était capitaine aux grena-

(1) Une journée mémorable, article publié par V Echo de Paris le 8 novembre 1910.

(2) Témoignage de M. Buette, ami et membre du comité de Gambetta en 1869.

diers de la garde, m'a conté que le 21 juillet, quelques heures avant de quitter Paris avec son régiment pour rejoindre l'armée du Rhin, il reçut la visite du député de Belle ville.

Le jeune capitaine, fils d'un officier de la grande armée, était alors ardent bonapartiste; il n'en conservait pas moins les relations les plus cordiales avec Gambetta, qui fut toujours le bienvenu au mess des grenadiers où il déjeunait fréquemment.

Les deux amis s'embrassèrent.

— Maintenant, dit Gambetta que la guerre va commencer, il n'y a plus de partis pour les bons Français et je désire aussi ardemment que toi la victoire de la France sur une Allemagne qui veut opprimer l'Europe (1).

Au lendemain des premières défaites, Gambetta s'affirma l'un des partisans les plus énergiques de la résistance par tous les moyens; il en devint l'àme, après le 4 septembre, lorsque ses collègues du gouvernement qui avait succédé à l'Empire le déléguèrent eu province avec mission d'y organiser la défense nationale.

Gambetta s'échappa de Paris en ballon, atterrit aux environs de Clermont dans l'Oise et rejoignit à Tours MM. Crémieux et Glais-Bizoin, qui y représentaient le gouvernement issu de la révolution du 4 septembre.

Cl II s'en fallut de peu, écrivait l'Allemand VViked en 1872, que nos avant-postes ne réussissent à s'emparer du ballon dans lequel Gambetta s'envola de Paris. C'eût été

(1) Le capitaine, évadé de Metz après la capitulation, revit Gambetta à Tours. Il reçut alors le comoiandcinent d'un bataillon de tirailleurs al({érien8 avec lequel il prit part à la campagne de Bourbaki dans l'Est. Chef du 30^ bataillon de chasseurs, en garnison à Paris de 1871 a 1875, il redevint un familier du petit logis de Gambetta, rue Montaigne. En 1872, le poète des Chants du soldat, Paul Déroulède, lieutenant à ce bataillon, se rencontra avec lui à la table du commandant.

iSt GAMBETTA ET L'ALSAGE-LORRAINE

un grand bonheur pour rAUemagnc... La capture de Gambetta terminait la guerre quelques mois plus tôt. Avec une autorité colossale qu'il faut reconnaître même chez un ennemi, et une énergie impitoyable et féroce qui, excitée par une haine fanatique des Allemands, sacrifiait tout autre intérêt à la continuation de la lutte, Gambetta fut le chef du gouvernement directeur de Tours...

« On vit sortir de terre ces grandes armées nationales dont Tétat-major prussien tout entier avait jugé la formation impossible et la PVance déploya pendant quatre mois une opiniâtreté et une force de résistance qui frappa tout le monde d'étonnement et remplit d'admiration les ennemis de la Prusse. Il ne fléchit, il ne céda pas jusqu'à la dernière heure, ce Gambetta, il se montra infatigable à découvrir encore et toujours de nouvelles ressources grâce auxquelles il parvint à pousser la guerre. La passion la plus fanatique succombe à la longue quand elle se heurte à la réalité des faits. Ainsi ont succombé en 1866 les princes de Hanovre, de Hesse et de Nassau ; ainsi succomba, en 1871, Gambetta. Et pourtant, quelle immense différence d'énergie et de talent entre ce piètre triumvirat allemand et le dictateur de Tours ! »

Le général von der Goltz, l'auteur de la Nation armée, attaché au grand état-major allemand, a confirmé cet éloge en écrivant :

" Si jamais notre Patrie devait subir une défaite pareille à celle de la France à Sedan, je voudrais qu'il nous surgît un homme, capable comme Gambetta de nous embraser de l'esprit de résistance poussé à ses dernières limites. »

Dès le mois d'août 1870, le vainqueur prussien, en prenant possession de l'Alsace, y avait installé, aux côtés des commandants militaires, des fonctionnaires civils, chargés de se substituer aux préfets et aux sous-préfets et d'administrer le pays conquis.

GAMBKTTA ET L'ANNEXIOM DE L'ALSACE 13

C'était un premier acte de mainmise. Aussitôt après la journée de Sedan, M. de Bismarck, au nom de son gouvernement, exprima l'intention d'enlever l'Alsace à la France.

Durant le siège de Strasbourg, les curieux vinrent en foule de Bavière, de Bade jusqu'à Kelil, pour jouir du spectacle de la ville bombardée et incendiée. Le romancier, alors le plus populaire de l'Allemagne, M. Auerbach, fit le voyage et il décrivit la ville en feu dont les flammes se reflétaient sur les monts de la Forêt-Xoire et des Vosges, foyer de douleur où souffraient toutes les angoisses quatre-vingt mille personnes. Les spectateurs admiraient le tableau tragique et parmi eux circulaient, comme en pleine kermesse, les débitants de bière et les marcliands de saucisses et de victuailles; tandis que le poète chantait :

i< 0 Strasbourg, ville admirable où sont enfermés tant de soldats.

a On sont enfermes aussi, voas ne le savez presque plus depuis plus de cent ans, mon orgueil et ma gloire.

« Depuis cent ans et plus encore, dans les bras du brigand uelchc se consume la fille de mon cœur, cependant la douleur cessera bientôt... n

En réponse à ces manifestations pangermaniques, et dans l'espoir d'une intervention diplomatique possible de l'Europe, l'intérêt certain de la France était de convaincre l'Europe qu'elle ne se résignerait pas au démembrement. Vos défaites se succédaient désespérantes. Le mérite de (lambetta et de M. de Cbaudordy, diplomate de carrière, qui dirigeait à Bordeaux le ministère des Affaires étrangères fut de ne pas laisser apparaître le moindre symptôme de découragement. L'un et l'autre ne cessèrent d'affirmer que la France n'accepterait aucun traité lui imposant une réduction de territoire et qu'elle épuiserait, avant de

céder, tous les moyens de résistance. M. de Chaudordy, d'accord avec Gambetta, insistait en outre, dans ses conversations comme dans ses dépêches, sur le danger qu'il y aurait non seulement pour notre nation, mais pour tous les peuples, pour la Russie, pour l'Autriche, pour l'Angleterre, à laisser modifier l'équilibre européen au profit d'une seule puissance.

Certains républicains pusillanimes, tels que M. Grévy, désavouaient ces efforts du gouvernement de la Défense nationale. Ils conseillaient la paix. La première proclamation de Gambetta, datée de Tours, leur répondit parce cri de guerre :

« Non, il n'est pas possible que le génie de la France se soit voilé pour toujours... Levons-nous en masse! et mourons plutôt que de subir la honte d'un démembrement. »

Pas un jour, pas un instant, même au lendemain de la capitulation de Metz, il ne faiblit, il ne consent à négocier une paix dont la condition est la cession à l'Allemagne d'une partie du territoire français.

Lorsque se dessina une intervention possible des neutres, intervention que redoutait encore M. de Bismarck, après l'échec des démarches de M. Thiers à Londres, à Vienne et à Saint-Pétersbourg, M. de Chaudordy, au nom de Gambetta, mandait à notre représentant en Russie, M. de Gabriac : « Si la Prusse persiste dans son intention de demander l'Alsace, la guerre n'aura pas de fin ; même lorsque Paris aura succombé. » Les modérés, les monarchistes, les conservateurs traitaient alors Gambetta de « fou furieux 55 .

Fou furieux! a dit Arthur Ranc, d'ordinaire moins ardent, eh! je ne repousse pas le mot. Oui, fou furieux, furieux de patriotisme ! fou de désespoir à l'idée de la France envahie et mutilée !

Le grand journaliste J.-J. Weiss revendique lui aussi,

pour le chef de la Défense nationale en des pages éloquentes, cette épithète comme un titre d'honneur :

« Ce qui émergera toujours de Gambetta pour la conscience populaire, bien au-dessus du fondateur de république, c'est le tribun de la résistance nationale, c'est le grand patriote qui a tenu tète à l'Allemand vainqueur. Parmi nos désastres, il a surgi un homme qui a eu les entrailles françaises : c'est lui. Il a surgi un homme qui a été saisi de la folie de la France : c'est lui. Je conviens sans peine que cette folie a été furieuse. Fou furieux! Ce mot de petit homme et de petite politique, qu'on lui a jeté à la face comme une injure, je m'en empare pour lui; il sera son titre devant la postérité. Mais cette belle et sublime folie a-t-elle été, en effet, si aveugle ? Était-elle chevalerie pure? Ne visait-elle aucun but tangible? Est-ce qu'on ne fait pas bien tort à Gambetta, est-ce qu'on ne méconnaît pas une fois de plus chez lui la justesse et l'audace de l'inspiration politique, lorsqu'on s'en va répétant, en forme d'apologie et on dirait presque d'excuse, que, tout étant perdu, il a voulu du moins sauver l'honneur? Grâce à Dieu, l'honneur n'avait pas péri. Non, vous n'aviez point failli à Reischoffen, à Gravelotte, à Bazeilles, soldats de Constantine, de l'Isly, de Malakoff, de Magenta et de Puebla ! N'y eût-il que IVissembourg, vous aviez, dès Wissembourg, amplement pourvu à ce que l'honneur fût sauf! Ce qu'a réellement tenté Gambetta, c'était d'arracher à l'Allemand sa victoire et de purger le sol français de sa présence. Ce n'était pas là une entreprise chimérique. Ce qu'à vu Gambetta, ce que son mérite est d'avoir vu sans hésitation, c'est qu'après Sedan les chances de la guerre n'étaient pas plus épuisées que les ressources de la France et son courage; c'est que la mission léguée à ses collègues et à lui par la journée du 4 septembre était une mission de guerre ; c'est qu'il n'était en la puissance de

personne de négocier et de conclure la paix quand on venait d'armer dans Paris trois cent mille hommes qui demandaient la guerre. 11 a vu qu'il fallait faire la guerre î L'a-t-il faite aussi méthodique et aussi heureuse qu'il se pouvait? Il a fait certainement l'impossible. A-t-il toujours fait le possible?... La vertu est déjà assez rare, parmi de telles catastrophes et de telles angoisses, d'avoir discerné quel était le vrai parti à prendre, d'en avoir tout de suite accepté la redoutable responsabilité, de s'y être attaché avec une foi obstinée. Que fût devenu Paris, juste ciel! avec son gouvernement affolé qui, en un même jour, couvrait les murs de la ville de proclamations romaines et faisait le voyage naïf de Ferrières, ne sachant s'il voulait traiter ou se battre; que fût devenue la province sous le triumvirat sénile et débile installé à Tours, sans le ballon héroïque où Gambetta fît monter avec lui la fortune de la France! A quelles extrémités eussions-nous abouti qui n'eussent été ni la guerre à outrance, ni une paix désespérée, mais pires que l'une et l'autre; à quelle décomposition dans les provinces, à quels massacres dans Paris, et, pour tout clore, à quelles interventions honteuses de l'ennemi, peut-être sollicitées par nous-mêmes! De tout cela Gambetta nous a sauvés par la décision de son coup d'œil politique, par la prompte vaillance avec laquelle il a embrassé son terrible dessein de la guerre inexpiable. 11 a été vaincu et nous avons été accablés. Il suffit, pour qu'il ait eu raison quand même, que le parti de la guerre, au moment où il s'est prononcé pour lui, restât notre unique chance de salut. Ce qu'il a été de sa personne, pendant quatre mois; avec quel infatigable retentissement d'éloquence il s'est fait le Pierre l'Hermite de la croisade contre l'Allemand; avec quelle clarté d'esprit politique et quelle hardiesse d'esprit révolutionnaire, il s'est affranchi, pour le choix de ses généraux, de ses lieutenants, de

ses chefs de corps, de toutes les règles subalternes et de toutes les considérations pitoyables, où s'empêtraient les gens de Paris ; avec quelle largeur d'idées et quelle générosité d'àme — cette même largeur et cette générosité de ses obscurs débuts, cette même générosité et cette même largeur de ses années de puissance paisible — il fit concourir à ses desseins tout ce qui était Français, Crémer et Périn comme Chanzy, Cathelineau comme Gougeard, Charette et ses zouaves pontificaux comme les francstireurs des grandes villes démagogiques — tout le monde le sait. On sait peut-être moins que, s'il fut en définitive vaincu, il a un moment troublé l'ennemi en sa victoire et l'en a fait douter. La marche vers l'Est, malheureusement trop tardive, est une conception stratégique qui a causé à l'état-major allemand de bien vives inquiétudes. « L'héroïque Werder et ses soldats — écrivait le 18 jan- « vier l'empereur Guillaume à l'impératrice Augusta, après " l'échec de Bourbaki, — l'héroïque Werder et ses soldats u méritent notre reconnaissance. » La reconnaissance de l'Allemagne pour Werder, qu'elle a surnommé son Léonidas, et le monument qu'elle lui a élevé àFribourg donnent la mesure des angoisses qu'elle a traversées dans le moment même que ses soldats occupaient un tiers du territoire français. »

La défense nationale, même après Sedan, même après la capitulation de Metz, ne fut donc pas une œuvre de « folie furieuse » . Gambetta, en gardant une confiance inébranlable, en's'obstinant à poursuivre la lutte, ne fit que s'inspirer des leçons du passé, de celles de 1792, de 1793 et de 1814. Notre pays — seul peut-être — il l'a prouvé, sait improviser des armées et mettre en ligne des soldats qui, à défaut d'instruction militaire, sont capables d'entrain, d'initiative et experts en l'art de se débrouiller.

Les Allemands redoutèrent jusqu'au dernier instant

l'effort suprême de la France; ils craignaient par-dessus tout la continuation de la guerre. Les Mémoires de Bismarck portent la trace de cette préoccupation constante :

a 11 faut qu'on nous garantisse une paix tranquille. Si on nous garantit ces avantages, nous reconnaîtrons n'importe quelle dynastie. » Ces propos, le chancelier les tenait, en octobre 1870, dans les premiers jours du siège de Paris; il les répétait au lendemain de la capitulation, pendant les négociations de l'armistice.

Une idée le hante alors : Que fera Gambetta? Il se joue de Jules Favre et du gouvernement de Paris, mais il n'est rien moins que rassuré au sujet du gouvernement de Bordeaux.

Dès que Gambetta fait mine de vouloir prolonger la résistance, en février 1871 et de ne pas reconnaître l'armistice, Bismarck déchaîne contre lui la presse stipendiée d'Allemagne et d'Europe, afin d'empêcher à tout prix u la guerre à outrance » .

Le chancelier osa sommer le gouvernement de Paris de mettre à la raison le « dictateur " . Douloureux ultimatum que les collègues de Gambetta accueillirent sans protester, qu'ils acceptèrent et que l'un d'eux reçut mission de porter à Bordeaux !

Le conflit fut heureusement évité. Gambetta avait été élu le 8 février 1871 représentant du Haut-Rhin, du Bas- Rhin, de la Meurthe et de la Moselle (1).

On ne trouverait pas sur la liste des candidats nommés avec lui un seul nom dont la signification ne fût précise.

Malgré toutes les difficultés matérielles, malgré les obstacles moraux, aucun scrutin en Alsace ne donna jamais plus grand nombre de votants; il n'y eut que très peu d'abstentions. Plusieurs listes était en présence; mais

(1) Voir les pièces annexes.

chacune d'elles signifiait : protestation éclatante contre l'ennemi, continuation de la guerre. Gambetta n'avait été inscrit que sur une seule liste, encore ignorait-on même, dans certaines communes qu'il fut candidat, et cependant la plupart des bulletins portèrent son nom. Plus de quinze mille électeurs ayant voté pour des listes diverses écrivirent eux-mêmes sur leur bulletin le nom qui répondait aux propositions de paix : Guerre à outrance!

Fort de ce mandat, Gambetta se réservait d'en appeler à l'Assemblée nationale, qui allait se réunir. Toute solution semblait préférable à celle que proposaient les partisans d'une paix à obtenir au prix de la cession de deux provinces.

Avec lui et avec ses collègues, élus de l'Alsace, les plus nobles des républicains se levèrent pour défendre la cause sacrée du Droit.

" Jusqu'ici, dit Edgar Quinet, les conquérants se contentaient de mettre la main sur un territoire, de s'en emparer par la force. Ils le gardaient s'ils le pouvaient. C'était le droit de la guerre. Aujourd'hui les prétentions de la Prusse sont toutes nouvelles. Après avoir saisi l'Alsace et la Lorraine, elle prétend faire voter, consacrer cette prise de possession par le suffrage universel... Ici se montre la pensée intime des puissances nouvelles ; elles savent que tout ce qui n'est pas fondé sur les principes nouveaux inaugurés par la France est caduc. Faire servir une Assemblée nationale à démembrer la nation, voilà le dessein de l'ennemi. Ainsi, l'esprit féodal se vengerait de nos libres institutions démocratiques, en faisant d'elles l'instrument de notre ruine. C'est là la pensée de la Prusse. Obliger la France à se mutiler elle-même, faire de la France un peuple tributaire de cinq milliards à la manière des peuples anciens de l'antiquité; voilà le droit allemand, où se mêle la haine féodale à la haine de race. »

2) GAMBKTTA ET L ALSAGE-LORRAIXE

Louis Blanc contestait à une nation le droit de livrer nnc partie de ses enfants, le droit de se mutiler :

" Que l'Europe sache que nous ne pouvons pas faire une chose qui excède notre droit. «

Hugo proclamait nul à l'avance ce qui allait être fait :

te Possession suppose consentement. Est-ce que la Turquie possédait Athènes? Est-ce que l'Autriche possédait Venise? »

L'Allemagne elle-même doutait encore de la réalité de sa conquête; elle ne se croyait pas sûre de tenir sa proie.

" Pendant la durée des négociations auxquelles j'ai pris part, dit le colonel Laussedat, au sujet du tracé définitif de cette frontière qui mutilait la France et qui, tôt ou tard, c'est mon vœu le plus cher, créera à la Prusse des ennuis inextricables et peut-être mortels, fai acquis la certitude que nos vainqueurs étaient stupéfaits de leurs succès, éblouis de leur conquête. Ils n'en croyaient pas leurs yeux et ne comprenaient pas que nous leur eussions abandonné sitôt une si riche proie, un si merveilleux pays, des populations si françaises (1) ! "

Autour de Gambetta se groupaient tous les représentants qui refusaient d'accepter la paix honteuse et qui croyaient la résistance encore possible ; ses collègues alsaciens ou lorrains d'abord, et des généraux comme Billot et Chanzy, — J'ai bien réfléchi, dit celui-ci à Edmond Adam, il vaut mieux reprendre les hostilités. Nous avons encore des chances de nous relever. Je voterai, en toute sûreté de conscience, contre le traité.

Mais les modérés de gauche et la droite entière — M. Keller excepté — votèrent les préliminaires de paix.

(1) Le colonel du génie Laussedat faisait partie de la commission de délimitation de la nouvelle frontière. Il a publié l'historique de ses travaux sous ce titre : Délimitation de la frontière franco-allemande.

r.AMBETTA ET L'ANNEXION DE L'ALSACE 21

c'est-à-dire l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine à l'Allemagne. M. Buffet, député des Vosges, se sépara de ses collègues lorrains protestaires ; il s'abstint.

La France ayant rendu son épée, Gambetta écrit le 1" mars à l'un de ses amis de Belleville, M. Braleret :

il ... Je suis brisé de toutes les infortunes qui nous accablent. J'ai opté pour Strasbourg, et devant l'odieuse cession que l'Assemblée vient de consentir à l'ennemi, je me retire; j'attends que la France républicaine se retrouve. »

Avant de quitter Bordeaux, Gambetta avait rédigé la fière, l'admirable protestation des députés d'Alsace et de Lorraine, qui devrait être afflchée dans toutes nos écoles, comme y sont affichés les Droits de l'homme. Ainsi que ses collègues des départements livrés à l'ennemi, il était démissionnaire. Il ne voulait pas siéger un jour de plus dans l'Assemblée qui avait abandonné deux provinces françaises.

Lorsqu'à propos d'un vœu relatif à l'arbitrage entre les nations, j'eus l'occasion de lire, en 1903, à la trii)une du conseil général de la Seine, cette poignante déclaration trop oubliée (1), beaucoup de mes collègues l'ignoraient.

L'un d'eux, homme de lettres, socialiste, fort intelligent et instruit, me criait, croyant m'embarrasser :

— Quels sont les signataires?

11 était convaincu qu'il s'agissait d'un manifeste chauvin, militariste et réactionnaire et que Gambetta ne l'avait pas signé.

Ce fut un étonnement à peu près général, lorsque je lus son nom. Non seulement Gambetta l'avait signée, cette

(1) Voir aux Annexes le texte de la Déclaration des dt'putcs d'Alsace et de Lorraine, rédigée pur (ÎAMUKrTA.

22 GAMBETTA ET L'ALSAGE-LORRAIIVE

protestation suprême, mais il l'avait conçue, il avait luimême formulé l'engagement imprescriptible et sacré :

« Livrés au mépris de toute justice et par un odieux ahus de la force à la domination de r étranger, nous avons un dernier devoir à remplir. Nous déclarons encore une fois nul et non avenu le pacte qui dispose de nous sans notre consentement.

« La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera... «

L'Alsace livrée se réservait donc de redevenir française, d'échapper à la conquête, par tous les moyens, c'est-àdire par la propagande, par les conspirations, par la violence, par l'insurrection, par la guerre.

Les manifestations qui se produisaient à Strasbourg presque quotidiennement firent tressaillir la France.

Le dernier maire français de la capitale de l'Alsace, le savant professeur Kiiss, était mort à Bordeaux dans les premiers jours de mars, brisé par les terribles émotions qu'il venait de vivre à l'Assemblée nationale. Son corps fut ramené, quelques jours après le vote des préliminaires de paix, dans sa ville natale. Les obsèques du professeur, très populaire, furent célébrées au milieu d'une foule immense. Au cimetière, un de ses collègues à l'Assemblée nationale, M. Teutsch, rappela le patriotisme du mort. Lorsqu'il eut terminé, un cri jaillit de toutes les poitrines : Vive la France !

En rentrant en ville, la milice bourgeoise, les pompiers, qui avaient suivi le cortège, rencontrèrent à la porte une sentinelle prussienne. Au qui-vive de celle-ci, la réponse fut unanime : France!

C'était comme le cri suprême de l'Alsace.

Paris vibra à cet appel, qui fixait désormais à la France un idéal, un but à atteindre, sans se laisser distraire par

rien, une idée à laquelle il fallait tout sacrifier : refaire l'intégrité de la patrie.

Trois semaines plus tard, hélas ! en présence de Tennemi campé autour de Paris, la guerre civile éclatait : Français contre Français ! Le canon de Versailles bombardait Paris. La Commune révolutionnaire, installée à l'hôtel de ville, jetait bas le monument le plus glorieux de notre épopée : la colonne Vendôme (1). Les deux camps, celui de Paris et celui de Versailles, s'accusaient réciproquement d'être « vendus à Bismarck » .

Ni l'un ni l'autre, hélas! ne se trompaient complètement. Ils faisaient en effet tous deux — gratuitement — le jeu de l'Allemand, témoin de cette lutte, première diversion à l'idée de revanche.

Par la presse, le gouvernement allemand agit alors sur l'opinion afin de persuader aux deux camps qu'il entretenait des relations avec l'un ou l'autre des combattants; il avivait ainsi les haines.

V Agence Reuter affirme, aussitôt après la ratification

(1) Proclamation du maréchal de Mac-Mahon à l'année de Versailles t

• Soldats!

e La colonne Vendôme vient de tomber,

• L'étranger l'avait respectée. La Commune de Paris l'a renversée. Des hommes qui se disent Français ont osé détruire, sous les yeux dos Allemands qui nous observent, ce témoin des victoires de vos pères contre l'Europe coalisée;

u Espéraient-ils, les auteurs indignes de cet attentat à la gloire nationale, effacer la mémoire des vertus militaires dont ce monument était le glorieux symbole?

• Soldats! Si les souvenirs que la colonne nous rappelait ne sont plus gravés sur Tairain, ils resteront du moins vivants dans nos cœurs et, nous inspirant d'eux, nous saurons donner à la France un nouveau gage de bravoure, de dévouement et de patriotisme.

• » l^Iarcchal db Mac-Mahon,

duc de Magenta. •

du traité de Francfort, que MM. Jules Favre et Pouyer- Quertier, négociateurs français, se sont entendus avec Bismarck en vue du concours à obtenir de l'armée allemande à Tarmée de Versailles pour reconquérir Paris.

« En résumé, dit une correspondance allemande du Standard, le traité de Francfort, conclu par les plénipotentiaires au nom de la France, nous paraît avoir été résolu d'avance entre ces derniers, moins en vue des intérêts de la France que d'intérêts qui leur sont purement personnels, et que M. de Bismarck y a obtenu des avantages tout à fait inespérés. »

On se persuadait donc, à Paris, que Bismarck et Thiers tombaient d'accord contre Paris.

D'autre part, on racontait, à Versailles, que le chancelier allemand était l'instigateur de la démolition de la colonne Vendôme.

« Une personne digne de toute confiance, disait un journal conservateur, nous affirme avoir vu, le jour de la chute de la colonne Vendôme, trois voitures remplies d'officiers prussiens se présenter à la porte Saint-Ouen, montrer un permis de la Commune, et obtenir de suite l'entrée dans Paris.

u Ces messieurs auraient assisté à la cérémonie, de l'une des fenêtres de l'hôtel du Rhin.

« Quand nous affirmions que l'argent de la Prusse y était pour quelque chose, nous ne nous trompions guère. »

De la même feuille, quelques jours plus tard :

« On saura tout sur cette infernale et touchante alliance. Quand la justice aura mis la main sur ces hommes, quand l'heure du châtiment aura sonné, la France verra à quelle sorte de misérables s'est livré ce Paris, naguère si grand, si fier...

« Le gouvernement a les preuves; il les donnera. Patience, Je vous dis qu'il les donnera; et ce sera vrai-

ment un triste jour que celui où nous apprendrons que tout le mal, toute la honte que nous auront infligés les hommes de THôtel de Ville, leur auront été remboursés, heure par heure, en quelques écus sonnants, par les banquiers du prince de Bismarck. »

Le Cri du Peuple ripostait :

« Il manquait à Versailles la honte d'avoir mendié contre Paris républicain, contre la France républicaine, les armes de ceux à qui ils ont vendu la patrie. Cette honte, M. Jules Favre vient de la lui donner. C'est la conclusion logique, le couronnement de TédiGce.

u Mais, que M. Thiers ne s'y trompe pas. Cette honte lui sera fatale; et Paris, qui a juré de mourir, s'il ne peut vaincre, ne recevra jamais dans ses murs ceux qui l'ont imposée au pays. »

Le chargé d'affaires de France en Russie, en 1871, raconte qu'à Saint-Pétersbourg, on envisageait comme probable l'intervention des armées allemandes (1).

u Ce fut, dit-il, un télégramme de M. Okanneff qui informa le premier le chancelier russe des événements de Paris. Il en fut consterné et tout Pétersbourg avec lui. Dans le premier moment, on considéra la France comme perdue, et, sous l'empire de ce sentiment, la solidarité entre la Prusse et la Russie devint plus étroite. Il fut question, pendant plusieurs jours, delà venue de l'empereur Guillaume à Saint-Pétersbourg, et je n'affirmerais pas que, sous la première impression de stupeur et de colère, l'idée de faire entrer immédiatement l'armée prussienne à Paris pour en chasser la Commune et y reconstituer un gouvernement quelconque, n'ait pas été sérieusement examinée à Berlin comme à Saint-Pétersbourg...

« Nous aurions eu la honte de voir accomplir par la

(1) Le chargé d'affaires était M. de (labriac.

Prusse la répression que l'armée de jVersailles ne put accomplir qu'après une lutte acharnée (1). «

Cette honte nous fut épargnée; mais, au fond des cœurs et dans le charnier des guerres civiles, des germes de haine se développaient.

Une France nouvelle ne pardonnait pas à celle du passé les défaites, les capitulations, la paix honteuse après la guerre étrangère, la répression effroyable après la guerre civile.

" C'en est fait, s'écrie un des prophètes de la Révolution, c'en est fait de la vieille France catholique, monarchique, impériale et parlementaire, conduite au Calvaire par ses pontifes et ses légistes qui l'ont déshonorée, insultée, flagellée, ont déchiré sa robe, lui ont fait boire le vinaigre et la lie de l'éponge ignominieuse, et percé le flanc avec l'épée des policiers impériaux.

u Consummatum est!

u La vieille France expire. Dans quarante jours, la France nouvelle se lèvera dans sa glorieuse résurrection (1). »

Les deux Frances, celle du passé et celle de l'avenir, se méconnaissaient et s'acharnaient à se détruire.

(1) Pierre Diixis, le Cri du Peuple, 24 mai 1871.

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