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LA PROTESTATION. PREMIÈRES DÉFAILLANCES

Les élections de juillet 1871. — Un Alsacien élu à Paris sur la liste de Gambctta. — L'opinion de M. Grcvy. — Nos divisions politiques. — Menaces et pressions allemandes. — La Ligue de délivrance. — Terreur de M. Thiers. — Maladresses cléricales. — Le Kulturkampf. — Manœuvres antifrançaises. — Tendances hostiles à la «revanche » . — Une brochure internationaliste. — M. Schneegans. — Traité de Francfort. — Gambetta reçoit les délégués d'Alsace. — La France ne doit pas se résigner. — Le patriotisme à l'école. — Bismarck et la République. — Contre Gambelta. — Adolphe I". — Chute de Thiers. — Les options en Alsace. — Le grand exode. — Opinion de Gambelta.

Aussitôt que furent votés les préliminaires de paix, Gambetta s'était retiré à Saint-Sébastien, où, nous a raconté un de ses compagnons, il céda au découragement... Ce ne fut pas sans peine qu'après le rétablissement de l'ordre en France, ses fidèles le décidèrent à poser sa candidature <à Paris, aux élections partielles de juillet 1871.

Les amis de Gambelta et lui-même, notons-le, voulurent alors associer la protestation de Paris à celle de l'Alsace. Ils portèrent sur leur liste, à ces élections du 2 juillet, un des représentants du Haut-Rhin démissionnaire, M. Scheurer-Kestner, qui fut élu par plus de 107 000 voix, le treizième sur vingt et un.

Un comité de dames s'était formé à Thann pour offrir un

souvenir à Gambetta. La présidente pria Henner de peindre une Alsacienne. La toile, popularisée par la gravure, obtint un immense succès. Elle représentait une jeune fille aux traits énergiques, fière et douce, aux yeux tristes et énigmatiques.

Gambetta écrivit au bas d'une reproduction de ce tableau :

« Il n'y aura de paix en Europe, d'ordre et de renaissance en France, que le jour où nous aurons délivré la captive. Prépaions-nous sans phrases, et n'ayons jamais d'autre pensée que la reprise de notre bien. »

Mais, déjà, une autre tendance se dessinait dans certains milieux républicains. L'un des nouveaux élus de Paris, celui même qui l'était uniquement en qualité d'Alsacien, M. Scheurer-Kestner, a raconté dans ses Souvenirs de jeunesse quel accueil lui fit M. Grévy, président de l'Assemblée nationale.

L'ex-représentant du Haut-Rliin s'étant permis d'observer : • '

— La France a un grand devoir à remplir envers l'Alsace. Elle en a fait son bouc émissaire et n'en avait pas le droit.

M. Grévy le regarda d'un œil sévère :

— Je sais, lui dit-il, que vous êtes pour la guerre. Eh bien, je vous le dis à vous, mon ami, qui avez voté contre la conclusion de la paix : il ne faut pas que la France songe à la guerre. 11 faut qu'elle accepte le fait accompli. Jl faut qu'elle renonce à l'Alsace (1).

M. Grévy prit les mains de son visiteur :

— Ne croyez pas les fous qui vous déclarent le contraire, ajouta-t-il, et qui sont cause que nos malheurs ont été aggravés par une lutte sans espoir.

(1) Schkurer-Kestner, Souvenirs de jeunesse, p. 262.

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L'allusion visait directement Gambette, en qui les provinces annexées mettaient précisément tout leur espoir.

u Nous sortîmes navrés, dit Scheurer, de cette entrevue, comme si un mauvais génie venait de nous enlever tout ce qui nous restait de courage. »

M. Grévy n'était pas le seul qui parlât ce langage.

Lorsque Paul Déroulède, qui avait été grièvement blessé en 1871, se présenta, jeune officier convalescent, au général qui commandait alors la place de Paris, celui-ci le dissuada de rester dans l'armée.

— Vous avez bien tort, lui dit-il, de croire à la revanche et de vous imaginer que vous combattrez un jour pour reprendre Metz et Strasbourg ; nos bourgeois conservateurs ou républicains ne risqueront jamais cette partie.

Je me souviens personnellement avoir entendu le général de WimpfTen exprimer la même opinion. Et Thiers répondait à d'ardents partisans de la politique de revanche :

— Vous pourrez voir la mort de M. de Bismarck, vous ne verrez jamais son abaissement...

C'était aussi l'opinion du monde des affaires, du monde de la finance. Le moindre geste, le moindre froncement de sourcils de M. de Bismarck mettaient le trouble et l'anxiété, presque la panique à la Bourse, dans les conseils du gouvernement et dans les couloirs de l'Assemblée; ils influaient sur notre politique intérieure, sur le choix des ministres, sur le régime lui-même. " De toutes les ruines laissées par la guerre, il n'en était pas de plus navrante que l'écroulement de notre confiance. »

Dans ce grand désarroi, il fallait à la France un gouvernement, or il n'y en avait pas d'autre possible, en 1871, que le républicain.

1" Parce qu'il existait.

2° Parce qu'on ne trouvait pas à l'Assemblée de majorité sûre pour en constituer un autre.

3" Parce que rincertitude et le provisoire, rinstabilité, nous mettaient en état d'infériorité lamentable vis-à-vis de l'Allemagne victorieuse.

« Gardons, disait M. Thiers, en termes excellents, le gouvernement qui nous divise le moins. »

La haute industrie, le grand commerce, la Bourse se seraient très volontiers accommodés d'une monarchie constitutionnelle, d'une sorte de restauration du régime qui fonctionnait sous Louis-Philippe; mais, dès les premières séances de l'Assemblée nationale, toute illusion à cet égard se dissipa.

Les royalistes se partageaient en légitimistes et en orléanistes, en désaccord sur les personnes et sur les principes. Ils ne s'entendaient que pour maintenir le provisoire, jusqu'au jour où ils pourraient faire triompher la solution de leur choix.

A cette date, M. de Bismarck trouvait déjà grand avantage, lui aussi, à prolonger chez nous la guerre civile à l'état latent; mais, d'autre part, il avait intérêt à ce que la France s'acquittât, aux échéances flxées, de la dette formidable de cinq milHards imposée par l'Allemagne.

M. Thiers lui paraissait, entre tous nos hommes politiques, le payeur offrant le plus de garanties.

Notre chargé d'affaires à Berlin, M. de Gabriac, mandait en décembre 1871 :

« La France représente, en ce moment, aux yeux du gouvernement allemand, une lettre de change de trois milliards à deux années d'échéance, signée par le gouvernement de M. Thiers, auquel il croit la volonté et le pouvoir de l'acquitter. De là son désir de voir ce gouvernement maintenu. » Le chancelier n'avait pas encore nettement arrêté d'autre ligne de conduite.

« Comme je payais exactement, dit M. Thiers, sans encourager les haines françaises^ le gouvernement allemand

ne se montrait exigeant que sur la question des sûretés propres à garantir l'acquittement intégral de notre dette (1). »

a Sans encourager les haines françaises » , c'est que déjà M. de Bismarck menaçait. En même temps qu'il se montrait favorable au gouvernement rassurant de M. Thiers, il voulait, suivant sa propre expression, a produire sur la nation française une impression assez forte pour faire réfléchir les esprits et les amener à accepter franchement les faits accomplis » .

Au moindre incident, il intervient, il se déclare prêt à rentrer en guerre; il se plaît à terriûer l'adversaire vaincu, à le tenir sous une impression constante de peur.

« Vous comprenez, dit-il en août 1871, à M. de Gabriac, à Berlin, que, si vous devez reprendre les hostilités, il vaut mieux, pour nous sinon pour vous, que ce soit plus tôt que plus tard, n

Il insiste d'autant plus que toutes ses paroles, tous ses gestes portent.

Certains journaux parisiens ayant annoncé la formation d'une Ligue de délivrance de l'Alsace-Lorraine. M. de Bismarck en exige et en obtient la dissolution immédiate.

« C'est un projet, lui fait savoir M. de Rémusat, ministre des Affaires étrangères, qui n'a pris jusqu'ici aucune consistance, mais qui n'en est pas moins contraire au droit des gens et en contravention avec un article du code pénal. La suppression de la société a été ordonnée. «

Un congrès de l'Association internationale des travailleurs devait se réunir à Dresde, en juillet 1871. M. Jules Favre, avisé, s'empresse de dénoncer assez platement à Berlin le projet révolutionnaire :

« Je ne sais, télégraphie-t-il, si le gouvernement allc-

(1) Papiers posthumes de M. Thiers.

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inand se rési<jiie à tolérer cette provocation scandaleuse. En étant informé, notre devoir est de l'avertir. »

L'ancien ministre de la Défense nationale allait jusqu'à promettre le concours sans réserve de la France dans l'œuvre de répression qu'il pourrait convenir au chancelier d'entreprendre. Vis-à-vis de ce gouvernement toujours alarmé, M. de Bismarck avait, comme on dit, la partie belle, et il en abusa.

Deux de nos cours d'assises venaient d'acquitter successivement des Français coupables de meurtres commis sur des soldats du corps d'occupation allemand; aussitôt, menace brutale d'intervention militaire immédiate, bien que le gouvernement français ne ménage ni les excuses, ni les réparations.

Peu s'en fallut que l'incident n'eût des suites graves.

M. Thiers, en villégiature à Trouville, s'était rencontré, au mois d'août 1871, inopinément avec le prince de Galles, au cours d'une promenade. Cette visite simplement courtoise excita le mécontent^taient de M. de Bismarck, qui le fit exprimer dans ses journaux avec nouvelles menaces au gouvernement français.

Le maréchal de Mac-Mahon, à Versailles, pendant une réception officielle, avait tourné le dos au chef du corps d'occupation allemande.

Il dut s'en excuser, et M. Thiers, non content de lui donner tort, disait :

« Le maréchal de Mac-Mahon, pas plus que le général Ducrot, ne pardonne aux Prussiens leurs victoires; il ne sait pas dominer ses sentiments... 55

Notre frontière était ouverte, une partie de la France occupée par l'ennemi, ravagée par la guerre étrangère et par la guerre civile, notre matériel de campagne détruit, notre armée réduite; au moins l'union aurait-elle dû s'établir entre Français en face du péril. Mais de graves

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incidents, bien maladroitement provoqués, vinrent encore servir à souhait la politique allemande.

Un certain nombre d'évèques de France jugèrent opportun, en des pétitions et des appels enflammés, de convier le pays à rétablir à Rome le pouvoir temporel du pape, renversé le 20 septembre 1870 par Tarmée italienne.

L'attention du chancelier était alors portée vers les affaires religieuses. Très favorable en 1870 aux catholiques allemands, qui ne lui avaient pas marchandé leur concours, pendant la guerre, M. de Bismarck s'irritait des difficultés que lui suscitaient au Reichstag le parti du centre et des querelles engagées entre schismatiques et orthodoxes en Bavière, à propos de rinfaillibilité du pape. Il voulait briser tout obstacle à l'unité allemande telle que la victoire venait de la consacrer; il prit donc parti contre les ultramontains pour ceux, protestants ou vieux catholiques, qui nationalisaient la religion ; il traitait les catholiques romains de Pologne, des provinces du Rhin et de l'Allemagne du Sud en ennemis de l'Empire et du nouvel ordre de choses créé par la guerre.

« Le clergé catholique, disait-il, a plus à cœur l'Église que le développement de l'Empire allemand, lors même que cette Église fait opposition à TAllemague sur la base d'une nationalité étrangère. «

Tous les discours de Bismarck invoquaient l'intérêt supérieur de l'État, tel qu'il le concevait, c'est-à-dire de l'Empire.

Il ne prétendait nullement intervenir dans une querelle philosophique, encore moins aider à la victoire de la u Libre Pensée » . Aux adversaires qui lui rappelaient ses l)rofessions de foi chrétiennes d'antan, il répondait que SCS convictions n'avaient pas varié et que cette foi ellemême lui commandait de consolider les bases de l'État, de quelque côté qu'elles fussent menacées.

« En quoi, d'ailleurs, il était très sincère : lorsqu'il servait l'Etat même contre les Églises, même avec le concours des nationaux libéraux ennemis de Dieu, il croyait faire ce que voulait Dieu ( 1) . « Il se réclamait donc de sa foi religieuse, tout en persécutant une autre religion que la sienne.

Il entrait en guerre pour briser une coalition catholique inexistante. Son secrétaire, M. Busch, accusait nos diplomates et nos journaux, dans la Gazette de Cologne d'inciter l'opinion belge contre l'Allemagne ; il incriminait M. de Windthorst, le grand orateur catholique allemand, de vouloir « paralyser l'Empire, en vue d'une croisade de la France contre l'Italie « . Il entrevoyait même une alliance franco-autrichienne en formation, en vue de briser le traité de Francfort et son œuvre.

u La Gazette de Spener, où Bismarck glissait les articles qu'il voulait fîiire lire par l'empereur avant le petit déjeuner du matin, soulignait la portée du conflit terrible qui, dès lors, mettait aux prises " la plus nouvelle des « créations européennes et la plus anciennes de toutes « . Elle prévoyait qu'il serait long, mêlé d'alternatives et dangereux, et que la France peut-être en profiterait. Ce conflit d'ailleurs avait été voulu par la France; c'est elle qui dominait au Vatican, et la domination française, avant de mourir, avait lancé à l'Allemagne cette flèche empoisonnée. »

L'entrée en campagne des évêques français mit le comble à son irritation plus affectée que sincère; elle permit au chancelier d'accuser, vis-à-vis de l'Europe, la France de vouloir encore troubler la paix du monde et de me-

(1) Bismarck et la Papauté, par Georges Goyan. Bévue des Deux Mondes, l*' août 1910.

nacer plus particulièrement la sécurité et l'intégrité de la patrie italienne.

Les journaux allemands, ceux de Florence, de Rome, de Turin fulminèrent.

A Vienne, la Nouvelle Presse libre, toute favorable à la chancellerie de Berlin, proposait une entente t; nécessaire à la paix de l'Europe et à la sécurité du monde, tant que la France se consumerait dans ses projets de vengeance contre TAllemagne et resterait un foyer d'intrigues ultramontaines au profit du Saint-Siège « . Le Kulturkampf apparaissait ainsi comme un acte de défense contre les projets de revanche de Y '^ ennemi héréditaire " .

En France même, M. de Bismarck sut agir à propos.

11 avait tenté, après la paix, de renouer dans la presse certaines relations intéressées. II en a fait l'aveu dans ses Pensées et Souvenirs (1).

" Des sommes, dit-il, destinées à faire défendre notre politique dans la presse française et qui s'élevaient à 6 000 où 7 000 thalers, étaient employées par l'ambassadeur, M. d'Arnim. "

Quclqes notes, habilement répandues, donnaient l'éveil aux adversaires de l'ingérence catholique et même approuvaient chez nous l'action de M. de Bismarck contre les prétentions ulîramontaines, qni se manileslaienl en France très hostiles à la République.

MwQ curieuse brochure, distribuée alors à Paris dans les cénacles démocratiques, dans les loges maçonniques, sous ce titre la Revanche, mérite de retenir un instant notre attention.

Dès le lendemain de la guerre, en effet, dans ces milieux, sous l'influence de l'Internationale, la propagande interrompue était reprise par de mystérieux agents, pro-

(1) T. Il, p. 195.

pagande nettement antimilitaire, mais sous une forme plus discrète qu'autrefois, quelque peu mystérieuse même, assez prudente pour échapper aux rigueurs de Tétat de siège (1).

« Chaque jour, disait l'auteur anonyme. Ton entend mettre en avant l'idée de revanche :

« Par nos militaires de profession qui désireraient trouver dans de nouveaux combats l'occasion de venger des revers immérités ; d'acquérir, au prix de leur sang, avancement, décorations, pensions;

« Et aussi par nos cléricaux qui, paraît-il, ne sont point satisfaits des résultats obtenus dans leur dernier conflit ; moins à cause des désastres de la Patrie que parce que, à rencontre de leurs prévisions, l'événement tourne au triomphe du protestantisme sur le catholicisme, de la République sur la Monarchie. Parmi les plus mécontents d'entre eux, l'on remarque les pères jésuites à la fois irrités des procédés sommaires de M. de Bismarck à leur égard, et désireux de rentrer en Allemagne à la suite de notre armée, dont ils se proposent sans doute de bénir les étendards et de renforcer l'arrière-garde avec l'appoint de cent mille pèlerins de Lourdes et de La Salette.

« Tels sont ceux qui veulent la revanche. >^

Ces prémisses posées, l'auteur se demandait :

« La revanche peut-elle être nuisible ou profitable à l'idée républicaine, à l'idée de fédération européenne, dans laquelle doivent bientôt se réunir tous les peuples? La revanche est-elle possible dans les conditions qui nous sont faites désormais par l'agitation cléricale? »

Le « pacifiste » anonyme subordonnait sans hésiter l'idée

(1) L'état de siège, proclamé à Paris le? août 1870, resta en vigueur jusqu'en 1876.

de Patrie à celle d'Humanité, étant donne que, pour lui. République et Humanité devaient se confondre. Or, disaitil, la République française, « même victorieuse » , serait compromise par la j^uerre, elle retarderait u le règne des intérêts harmoniques des Travailleurs » .

Opposant la plume à l'épée, il ajoutait :

« L'esclavage, la guerre et l'ignorance, ces trois piliers du trône et de la misère, font la force des rois ; mais ce qui fait la force des Peuples, c'est la Liberté, la Paix, l'Instruction...

« L'arme républicaine est une plume, et cette plume, au service de la justice et du droit, triomphera tôt ou tard de l'épée au service de la force.

v< L'épée couvre les spoliateurs nobles et prêtres, mais la plume dévoile leurs spoliations.

« ... Nos républicains français ne doivent plus vouloir de ces luttes sanglantes où disparaît dans une journée le progrès de plusieurs années, mais vouloir de ces luttes pacifiques dans lesquelles le succès s'ajoute au succès, de ces luttes où il n'y a point de vaincus, point de milliards à payer, mais dans lesquelles l'humanité tout entière est appelée à profiter des fruits de la victoire. »

Conclusion :

La revanche entraînerait la ruine des espérances républicaines, donc les vrais républicains ne veulent pas de la revanche, ils veulent la paix :

« ... Appartient-il au parti républicain de venger les défaites de 1871?

u Non, Reichshoffen, VVissembourg et Sedan sont les défaites de l'Empire. Le jour de l'avènement de la République allemande n'est pas éloigné. Qu'aurons-nous donc besoin de revanche?

u Du même coup, M. de Bismarck met la Prusse, qui

chasse les jésuites, à la télc de la civilisation et vaut à la France qui les recueille l'hostilité de tous les hommes, qui voient dans les robes noires les ennemis de toute liberté, de tout progrès...

u II ressort de ces diverses considérations, que si M. Thiers, poussé par les jésuites et par le désir bien pardonnable à son âge d'égaler les hauts faits de Napoléon I" son héros, veut, du fond de son cabinet, diriger contre la Prusse une guerre de revanche, son gouvernement ne saura point trouver d'alliés parmi les peuples voisins et ne pourra même s'appuyer sur la nation, trop faiblement organisée pour la lutte.

« Infailliblement l'Allemagne, solidement établie par le fait de l'émigration en Alsace et en Lorraine, poursuivrait sans obstacles le cours de ses succès par la conquête de la Picardie, de la Champagne, de la Bourgogne et de la Franche-Comté.

« Que de sages réformes éloignent de nous ces nouveaux malheurs (1). »

Cette citation un peu longue nous paraît nécessaire, parce qu'elle indique un plan de campagne clairement tracé par un inconnu et suivi avec une ténacité qui ne s'est jamais démentie. D'où venait-il? Qui en a dirigé l'exécution?

En 1872, il se révélait trop tôt. A l'exception de quelques cosmopolites et adeptes de l'Internationale, personne, même dans le parti révolutionnaire, n'osait ouvertement aller si loin; mais, par la faute de nos cléricaux impatients, le contact se rétablissait sur un point entre la démocratie française et le protestantisme allemand : guerre à l'ultramontanisme.

(1) La Reranche, brochure par L. G., publiée en 1872; imprimée à Màcon, chez Emile Protal.

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C'était un premier rapprochement, c'était une première atténuation des inimitiés nationales, c'était aussi chez nous une cause, et la plus dangereuse de toutes, de division entre Français.

Un des représentants élus de l'Alsace en 1871, M. Schneegaus, personnage aux convictions peu solides, revint si bien découragé à Strasbourg par les propos tenus autour de lui dans un certain monde politique français, qu'il se rallia, un des premiers Alsaciens renégats, à l'Allemagne, dès 1872.

Rares furent ses imitateurs. La magistrature en fournit cependant quelques-uns :

A Colmar, M. Schlumberger, substitut du procureur général; M. Schench, vice-président du tribunal, M. Dollinger, juge, et M. Muntz, greffier, acceptèrent de passer au service de l'Allemagne; de même M. Kern, l'ex-procureur impérial devenu procureur de la République à Saverne ; M. Klœckler, juge d'instruction à Strasbourg; M. Rurgubru, juge d'instruction à IVissembourg.

Deux pasteurs, M. VVitz et M. Stœber, adhérèrent avec éclat à l'annexion. Le second, président du consistoire de xMulhouse, jeta même à la France une sorte d'anathèmc retentissant, qui fit scandale en Alsace. Il publia dans un recueil cette poésie qui reniait la France :

L'Alsace une Vénétie? ,

Comment! l'Alsace doit devenir une Vénétie? Elle doit, haineuse, conspirer contre l'Ailemagnc, Jusqu'à ce que soit venue l'heure de se soulever, De venger dans le sang l'injustice et les peines?

Elle doit agir comme les carbonari,

Avec l'arquebuse et le poignard? C'est ainsi que vous \ous entraînez à maudire la souche dont nous sommes Notre mère patrie allemande.

Non! altiseurs de haine, incendiaires comme Gamhetta. Dorénavant vous ne fausserez plus notre cœur En lui inspirant la vendetta perfide

Vous ne welchemaniserez pas notre peuple ! Nous sommes de nouveau les fils de l'antique mère. A elle nous jurons non pas la haine, non... Mais une fidélité éternelle.

Le comte de Dunckheim-Montmartiii, propriétaire du château de Frœschwiller, ancien préfet de l'Empire, acclama, dès les premiers jours de l'annexion, le nouveau régime allemand; le comte Zorn de Bulach, ex-chambellan de Napoléon III, acceptait l'annexion comme définitive.

« La France, murmuraient les quelques ralliés qui essayaient de justifier leur défection, a abandonné l'Alsace, alors qu'elle pouvait encore la défendre; elle a de la sorte brisé de ses propres mains les liens qui attachaient la province à la mère patrie. «

Un des représentants d'Alsace à l'Assemblée de Bordeaux, M. Fritz Hartmann, de Munster, prononça en mai 1871, k Colmar, retour de Berlin où M. de Bismarck l'avait reçu, un discours conseillant la soumission, la résignation au fait accompli (I), le sacrifice des protestations du droit aux exigences des intérêts matériels.

C' Si l'Alsace était restée française, disait-il, j'eusse voué toute mon énergie à l'affermissement de la Bépublique. Mais l'Alsace est allemande! J'entends rester associé à ses fortunes diverses et subir le sort de ma terre natale. Je travaillerai au milieu de mes concitoyens que

(1) M. Hartmann, d'une puissante famille du Haut-Rhin, était le neveu d'un pair de Fiance du gouvernement de Louis-Philippe. Il reçut Napoléon III à son chalet de la Schlucht, où un de ses fils offrit l'hospitalité en 1908 à Guillaume II.

j'estime et que j'aime, au sein de ce noble pays dont les grands aspects élèvent et fortifient les âmes qui le comprennent et qui m'apparait, à tout prendre, comme mon meilleur refuge contre les douloureuses mésaventures de la politique des hommes et leurs appréciations injustes ou erronées. »

Pour réagir contre les défections et les défaillances s'était fondée, en Alsace même, une véritable société secrète : la Ligue (T Alsace, qui recruta de nombreux adhérents et fit circuler en pays annexé une virulente feuille protestataire.

« Nous ne sommes pas, disait-elle, un parti politique, nous sommes des Français; cependant, après les épreuves que la France vient de traverser, nous affirmons que la République, la République seule, sage, modérée, peut sauver la patrie en faisant de chaque homme un citoyen et en reportant sur chaque citoyen, dans la mesure de ses facultés, une partie du fardeau du gouvernement.

« Notre seul but est de combattre la germanisation de notre chère province, si française de cœur, que nos vainqueurs eux-mêmes sont obligés de le proclamer.

ce Nos armes aujourd'hui sont la résistance morale, la dignité, le respect de nous-mêmes.

« Nous ne sommes pas seuls, du reste, nous avons un allié puissant, il se nomme h Droit.

« C'est le droit, le droit violé qui deux fois a consommé la perte de l'Autriche et rendu la liberté à la Vénétic; c'est notre droit, notre droit foulé aux pieds qui nous rendra à la mère patrie, à la France.

u Que voyons-nous aujourd'hui autour de nous?

« La grande majorité de nos concitoyens est digne et s'éloigne autant qu'elle peut des envahisseurs, sans leur dissimuler toute l'aversion qu'ils lui inspirent; les

femmes surtout, avec la finesse et le tact qui les caractérisent, se distinguent par leur noble attitude et sont nos meilleurs auxiliaires.

" Des âmes faibles cependant, qui comparent la force du vainqueur à la faiblesse momentanée de notre patrie, estiment que les regrets doivent avoir une fin et qu'il est temps de dégager le mieux possible leurs intérêts matériels en acceptant tacitement les faits accomplis.

« Ces hommes, nous les connaissons tous; ce sont ces admirateurs aveugles de la force qui saluent avec le même empressement le César germanique qu'autrefois l'homme de Décembre, Et ce seraient ces hommes qui ont tant contribué à la perte de notre pauvre France en étouffîint toute idée libérale et généreuse, qui se permettraient de nous tracer aujourd'hui une ligne de conduite. Allons donc!...

a Noire mission est d'entretenir la foi chez les forts, de raffermir les faibles et de flétrir les lâches !

«... Nous combattrons ceux qui, se disant Alsaciens, croient servir le pays en entrant en composition avec l'ennemi, parce que nous devons refuser tout concours à l'envahisseur ; parce que ces compromis, inspirés souvent par le meilleur esprit, entraînent peu à peu sur une pente fatale ceux qui les acceptent...

« La tâche que nous entreprenons n'est pas sans danger ; mais nous là remplirons et nous ferons notre devoir jusqu'au bout. Alors nous nous ferons connaître et à notre tour, on nous jugera.

« Nous resterons donc Français malgré tous les pro tocoles qui voudraient nous dénier ce titre et nos vœux et nos efforts tendront à nous réunir à notre chère patrie... '

« Travaillons donc tous à l'œuvre commune, organisons

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la résistance morale. Groupons-nous, serrons nos rangs et crions du fond du cœur : « Vive la France! »

La Ligue d'Alsace poursuivit son œuvre vigoureusement et dénonça sans relâche tous ceux qui faiblissaient. Elle était inspirée par Gambetta.

L'Assemblée nationale avait ratifié, en l'aggravant, le traité de Francfort et arrêté les limites de la frontière nouvelle. Jamais nation ne vécut une heure plus cruelle, ne dut consentir des sacrifices plus décourageants.

i\L Thiers n'obtint la conservation de Belfort qu'au prix d'une cession plus large de territoire aux environs d3 Metz. Plusieurs communes, qui se considéraient comme devant rester françaises, devinrent allemandes, à la suile des conventions arrêtées par les commissaires des deux nations chargés de la délimitation.

Le 18 mai 1871, l'Assemblée nalionale approuva ces accords, non sans que sa décision soulevât de trop justes récriminations.

On lisait dans le Soir^ journal modéré, que dirigeait M. Edmond About :

« M. le prince de Bismarck a rendu la France complice de toutes ses conquêtes dans le passé et de toutes ses violences dans l'avenir.

« Jusqu'à ce jour, nous avions soutenu qu'on ne pouvait pas disposer d'un peuple sans son consentement, et que s'il pouvait céder momentanément à la force, ses alliés et lui-même conservaient un droit éternel de revendication.

« Aujourd'hui, le droit de conquête est reconnu par nous. Bien plus, nous avons consenti le droit de trafic en terres et en hommes. Et si S. M. l'empereur d'Allemagne s'avisait d'agioter avec son bon frère l'empereur de Russie sur quelque population propre à l'annexion, nos diplomates n'auraient nul motif pour refuser leurs signatures à cet acte de commerce.

u C'est là un précédent qui nous engage mille fois plus que tous les autres articles du traité.

« Jusqu'à cette heure, la France n'était atteinte que dans son orgueil, dans sa bourse et dans ses frontières. C'est dans son esprit même que ce coup la frappe aujourd'hui, car elle a déserté le droit moderne, et, reculant en arrière, reconnu le droit féodal et barbare cher aux jurisconsultes de Berlin.

« Et c'est ainsi que, chaque jour, par les fautes et les crimes des hommes, notre malheureuse patrie s'affaiblit et s'effondre, sans que ses enfants aient même la suprême consolation de voir son génie planer au-dessus de ses ruines et inspirer encore le respect et la reconnaissance aux peuples pour l'affranchissement desquels elle a tant versé de sang, qu'elle en meurt aujourd'hui. »

La Liberté, non moins modérée, disait en termes encore plus sévères :

« Nous étions vaincus, humiliés; nous avions subi les lois du vainqueur, ses outrages. Un seul restait encore qui pût nous être infligé, nous nous le sommes piteusement infligé nous-mêmes.

« Après avoir voté la paix, — et il était, nous le reconnaissons, bien difflcile de ne la pas voter, — l'Assemblée nationale, s'arrogeant des pouvoirs qu'elle n'a pas, a disposé du sort de populations dont les unes étaient restées françaises, en vertu des préliminaires de Francfort, et dont les autres, en vertu des mêmes préliminaires, étaient annexées à l'Allemagne ; et elle a fait tout cela pour complaire à M. de Bismarck! Ah! le prince allemand doit être bien content de nous! »

Le 12 septembre 1871, enfin, l'Assemblée adopta un projet de loi qu'on ne relit pas sans émotion et dont le texte trahit comme un remords :

« Article premier. — Les territoires restés à la

France, qui dépendaient du département de la Moselle, forment un arrondissement, do»t le chef-lieu est Cxé à Briey et qui se rattache provisoirement au département de la Meurthe.

u Art. 2. — Le département de la Meurthe portera jwovisoirement le nom de Meurthe-et-Moselle. »

Provisoirement! Quarante ans se sont écoulés et le provisoire dure encore !

A cette heure trouble de 1871, Gambetta fut-il, lui, de ceux qui se résignaient? ï^ut-il de ceux qui hésitaient?

Il venait de fonder le journal la République française.

Il s'adressa avec conGance, dès le mois de novembre 1871, à ses amis d'Alsace; il leur demandait de Taider à publier à Paris un grand journal quotidien, destiné à lier en quelque sorte la cause du relèvement de la France à celle de la démocratie et de la République. Deux lettres à M. Albert Bœll, avocat à Wissembourg, ex- représentant à l'Assemblée nationale, expriment très clairement la pensée intime de Gambetta :

a Paris, le 12 novembre 1871.

" Mon cher ami,

« La nécessité d'un grand journal, défenseur autorisé de la politique de revendication nationale, s'imposait à tous les esprits sincères de la démocratie républicaine, et malgré le surcroît de besogne qu'une pareille tache va m'imposer, je me suis décidé à fonder la République française.

u L'idée directrice de ce journal, c'est le patriotisme qui est à lui seul tout une politique. Etablir jour par jour les menées de la Prusse, effrayer l'Europe sur les visées de l'Empire germanique, tenir constamment en éveil l'esprit

national au dedans, relever toutes les usurpations et les attentats de notre ennemi héréditaire au dehors, tel est notre projet.

« Nous avons besoin de créer en Alsace une série de rapports incessants dont vous devez être Tàme et dont mon envoyé, M. X..., sera le centre : voilà le moyen pratique.

" Le journal à peine à ses débuts a déjà pour lui les sympathies de la presse provinciale. J'ai pu réunir les fonds nécessaires au journal sans trop de difficultés. Mais j'ai pensé qu'il convenait de vous réserver une part dans le capital de fondation afin d'en faire une œuvre réellelement commune. Je ne pense pas avoir trop présume des forces de l'Alsace et de la Lorraine en la fixant à 60 000 francs. Vous apprécierez et vous donnerez à mon envoyé les indications de nature à faciliter son œuvre.

« Je crois que l'affaire en elle-même présente de grandes chances de succès. Vous savez bien que je n'y cherche aucun autre intérêt que celui d'atteindre le triomphe d'une politique nationale. Nous devons mettre incessamment sous les yeux de la France et de l'Europe le tableau de vos résistances et de vos douleurs afin d'exciter les uns et de faire rougir les autres.

c( Je suis prêt à vous donner mon temps, mes efforts et mes influences; car tant que nous n'aurons pus rent/u à la France son intégrité, nous n aurons pas le droit de nous considérer comme satisfaits. La République fondée viable ne ?n apparaîtrait ni bonne, ni digne, si elle ponçait oublier sa dette à V égard des provinces captives.

" Je suis tout entier à celte pensée et les diverses tentatives politiques auxquelles je pourrais prêter la main dans les affaires intérieures de mon pays auront toujours pour mobile secret ou avoué la reprise de nos héroïques et honnêtes populations de l'Est.

a Veuillez donc, vous et vos amis, nous prêter votre concours et soyez assurés de ne jamais trouver chez nous qu'abnégation et dévouement. Permettez-nous de vous appeler au sacriGce.

" Je vous renouvelle ici l'expression des sentiments de reconnaissance avec lesquels j'ai reçu les témoignages de vos sympathies et croyez que dans la défense de vos droits vous pourrez trouver des auxiliaires plus puissants, jamais plus dévoués que votre compatriote quand même.

« Léon Gamdetta. "

Ce " quand même " est devenu plus tard la devise de la Ligue des patriotes.

Notons dans la lettre de Gambetta une phrase qui explique toute sa politique, tous ses actes qui, dit-il « auront toujours pour mobile secret ou avoué la reprise » des provinces annexées.

A cette lettre était jointe une sorte de circulaire, destinée à être communiquée aux patriotes alsaciens :

« Mes chers comp.^triotes,

" Car je ne puis m'empêcher de vous donner ce titre que vous savez maintenir à force de dévouement et d'abnégation patriotique.

u Notre pensée est toujours avec vous. Nous avons avec vous pour nous soutenir dans les épreuves de toute nature, au milieu des amertumes de toutes sortes, la même préoccupation : refaire la France, la reconstituer dans son intégrité et c'est le but vers lequel nous poussons l'opinion de notre pauvre pays.

« Afin de donner à ce mouvement toute l'intensité et la puissance qui lui est nécessaire pour triompher des obstacles accumulés sur la route, nous venons de fonder

un grand organe de politique intérieure et extérieure.

« Le principe directeur de ce journal, que malgré mes nombreuses occupations j'ai pris la charge d'organiser et de surveiller, c'est le patriotisme qui est à lui seul un programme de politique au dedans et au dehors.

u Je désire en faire une sorte de tribune pour la revendication quotidienne devant l'Europe de nos droits et de nos provinces ravies. A côté des diverses divisions que comporte le journal sur la politique intérieure, la guerre, les finances, les affaires étrangères, l'instruction publique, il est urgent d'en instituer une spéciale aux affaires d'Alsace et de Lorraine. Comme ce journal est divisé en ministères, il y faut un département consacré à la défense des intérêts et des griefs de nos chères provinces captives.

" La personne que j'ai résolu de placer à la tête de ce service est le porteur même de cette lettre, M..., que vous connaissez déjcà. C'est lui qui devra centraliser toutes les informations, tous les renseignements relatifs à ces deux sœurs inséparables dans notre deuil et les transmettre au journal. Il est au milieu de vous pour organiser ce service et lui imprimer une marche sûre et efficace. Je compte sur votre concours pour l'aider dans sa tâche qui nous est commune : donner aux intérêts de l'Alsace et de la Lorraine une place privilégiée dans notre journal.

« Assuré d'avance de vos sympathies, je vous renouvelle ici l'expression des inaltérables sentiments de fidélité de votre dévoué serviteur.

« Léon Gambetta.

« 12 novembre 1871. «

L'appel reçut bon accueil et des souscriptions alsaciennes parvinrent à Gambetta.

La République française parut avec un programme très

précis, aussi peu ambigu que possible, qui prenait le caractère non pas d'une promesse vague, mais d'un engagement formel :

u Nous travaillerons, disait le programme du nouvel organe, à remettre la France en état de reprendre son rang, ses sûretés, ses provinces... La France est à la merci de l'Allemagne. Nous sommes en guerre latente ; il n'y a plus ni paix, ni liberté, ni progrès possible en Europe. »

Le 9 mai 1872, en réponse à une adresse de T Alsace, Gambetta disait à ses délégués :

« Si la France était assez oublieuse et impie pour ne pas avoir constamment sous les yeux cette image de notre Alsace sanglante et mutilée, oh! alors, vous seriez eu droit de désespérer.

« Mais tant qu'il y aura en France un parti national, n'ayez aucune crainte...

u ... Nous devons répéter ce cri qui a fait l'Italie... Il lui fallait des héros, elle en a trouvé à point nommé et c'est une minorité, qui pour réaliser le grand problème de l'unité et de la liberté de l'Italie, a poussé le cri : Dehors l'étranger! »

Et lorsque Gambetta parlait ainsi, lorsqu'il évoquait u la majesté du Droit » , il ajoutait : « derrière ce Droit, l'étranger doit sentir qu'il y a la force. »

Dès celte époque, tout en menant le combat pour la conservation de la Uépublique, il se vouait à la réorganisation de notre force militaire, et au relèvement de la force morale qui en est la base : l'amour de la patrie.

« C'est par l'instituteur patriote, dit-il dans un discours prononcé à Grenoble, qu'on enseigne d'abord à l'enfant l'idéal supérieur de la Patrie.

« Le patriotisme dans une nation vaincue, c'est là le mysticisme nécessaire. Le culte du drapeau qui enseigne

le sacrifice de soi, le martyre! On n'a le droit de toucher à un culte qui peut donner de haut Texaltation de la souffrance qu'en lui substituant une autre exaltation de la souffrance, du sacrifice de soi, le culte de la Patrie! '^

Pour Gambetla « l'idée latine, note Mme Adam dans ses SouvenirSj est la seule généreuse, gonflée de vitalités progressistes. Les conquêtes latines ont partout apporté la vie, le sens de l'autorité par le droit, l'ordre dans l'esprit, l'idée germaine, c'est la perpétuelle thèse, l'ergotage, la suprématie de la raison, le doute par la pesanteur de l'argument " .

C'était aussi la manière de voir du vieux révolutionnaire patriote Blanqui :

« En restant uniquement fidèles à notre douleur; en maintenant intacte et permanente la revendication de l'Alsace et de la Lorraine, en réprouvant et en repoussant la possibilité de toute alliance entre la Prusse victorieuse et la France mutilée, en écartant avec indignation cette domesticité militaire qui ferait de nous les valets de nos bourreaux, ce n'est pas seulement la honte de notre patrie que nous enrayons, c'est le partage du monde.

« Rappelons-nous que le plus puissant levier du rétablissement rapide de la Prusse, après 1806, a été chez nos ennemis l'entente patriotique de la nation et du gouvernement.

" L'idée dominante, l'idée fixe a été la Patrie. ^>

Au banquet de Thonon, en 1872, un orateur ayant dit ou laissé comprendre que, si la monarchie était rétablie en France, ses compatriotes savoyards se tourneraient vers la Suisse, parce que « là où se trouve la liberté, là doit exister la patrie « , Gambetta s'indigna :

« Il n'y a pas, s'écria-t-il, que la France révolutionnaire, que cette France émancipatrice et initiatrice du

LA PROTESTATIOIV 51

genre humain... Il y a une autre France que je n'aime pas moins, une France qui m'est encore plus chère, c'est la France vaincue et humiliée... Oh! cette France-là, je l'aime comme on aime une mère; c'est à celle-là qu'il faut faire le sacriGce de sa vie, de son amour-propre, de ses jouissances égoïstes : c'est de celle-là qu'il faut dire : là où est la France, là est la patrie. »

A Saint-Quentin, Gambetta indiquait la tâche qui s'imposait à cette France placée très haut au-dessus des partis :

« Il faut constamment que la France soit penchée sur cette œuvre de réparation. Il lui faut un gouvernement qui soit adapté à ses besoins du moment et surtout à la nécessité qui s'impose à elle de reprendre son véritable rôle dans le monde. Là-dessus, Messieurs, soyons très réservés, ne prononçons jamais une parole téméraire, cela ne conviendrait pas à notre dignité de vaincus, car il y a aussi une dignité du vaincu, quand il est tombé victime du sort et non de sa propre faute. Soyons gardiens de cette dignité et ne parlons jamais de l'étranger; mais que l'on comprenne que nous y pensons toujours... Alors vous serez sur le véritable chemin de la revanche. »

Une idée se dégageait qu'Emile de Girardin formula :

« Ayons une politique qui ne varie plus. Ayons une politique qui soit nationale et qui devienne populaire. >>

Il fallut toute la mauvaise foi des partis pour incriminer ce langage irréprochable, ces conseils de saine et vivifiante énergie.

Gambetta se vit doublement attaquer par les monarchistes et par les trembleurs qui ne manquèrent pas de s'alarmer et de taxer d'imprudentes les nobles paroles du patriote. Les adversaires de Gambetta n'attendirent même pas que les journaux allemands eussent haussé le ton, pour s'écrier : Gambetta compromet le pays et le gouver-

nement; il attirera sur nous les foudres de M. de Bismarck !

Ainsi invité à intervenir, celui-ci n'eut garde de refuser et la presse allemande Ct chorus ; elle présenta Gambetta comme un agitateur dangereux, dont il fallait redouter les belliqueux agissements.

M. de Bismarck, après quelques hésitations, causées par l'incertitude de notre politique intérieure, commençait alors à prendre parti. Il voulait en France le statu quo, le provisoire, qui enlève au gouvernement toute autorité; donc, il se montra fort opposé à la restauration de la monarchie, avec d'autant plus d'animosité que celle-ci, fatalement, lui sembla devoir être cléricale, papaline et qu'il la jugeait capable de contracter alliance. « Par suite, dit-il, elle deviendrait un danger pour nous. »

Il n'était pas moins hostile à la constitution d'un gouvernement républicain fort, « jacobin " , disait-il, audacieux, qui entraînerait peut-être les Français, comme en 1792, à une guerre de propagande révolutionnaire.

S'il appréhende la vieille devise : gesta Dciper francos, celle de l'épopée, celle de l'an II : gesta revolulionis, ne l'inquiète pas moins.

Lors d'un séjour du comte d'Arnim à Berlin en I87I, M. de Bismarck lui déclarait que, dans sa conviction, Gambetta était le seul gouvernant éventuel dangereux pour l'Allemagne et que celle-ci ne tolérerait pas son avènement au pouvoir. Il l'avait autorisé à n'en pas faire mystère au besoin (1),

M. de Bismarck n'offrait donc pas son appui à toutes les républiques ; il le réservait à la république faible, incertaine du lendemain. Celle-ci lui servait au besoin de

(1) Déclaration de M. d'Arnim, citée dans la brochure Pro Nihilo. Les Antécédents du procès d'Arnim, ]p. 16. Pion, éditeur.

repoussoir et lui permettait de justiûer l'œuvre de réaction à rintérieur de rAllemagne, en montrant ce que la révolution faisait de nous.

Je ne suis pas chargé d'assurer le bonheur de la France, dit le grand railleur, en présence de ses familiers, et M. d'Arnim, ambassadeur à Paris, traduit ainsi le mot d'ordre :

« Ni république assise, car elle deviendrait radicale, gambettiste et le chancelier ne voulait pas d'une république à la Danton, il ne voulait pas de Gambetta; ni monarchie, parce que celle-ci deviendrait vite capable de conquérir à la France des alliances. «

u II manque à la France, écrivait encore à la même époque Emile de Girardin, une grande idée commune qui se résume dans un homme en qui elle ait une confiance absolue et qui la mérite. Le jour où elle aura cet homme, elle ne tardera pas à recouvrer sa situation perdue. "

Or, l'intérêt allemand étant tout contraire, M. de Bismark manœuvrait, en 1872, et il continua à manœuvrer afin d'empêcher la grande idée de s'emparer des esprits français et d'y régner exclusivement, en même temps qu'il s'opposait à l'avènement de tout homme, de tout régime capable de la faire triompher.

M. Thiers, qui subissait son ascendant et ne s'en cachait pas, lui inspirait confiance. Sa prompte et décisive intervention dans l'affaire des manifestations des évêques portée à la tribune de l'Assemblée nationale par un légitimiste ultra, M. Pajot, produisit à Berlin une heureuse impression.

Dans les conversations du chancelier, revenait à tout propos cette idée fixe :

— Le danger pour l'Allemagne est que la France se fasse des alliés. Thiers n'en cherchera même pas. Son gouvernement, assez solide pour assurer le respect des engagements financiers pris vis-à-vis de l'Allemagne, n'est

ni la république ni la monarchie; personne ne traitera avec un régime sans lendemain. »

« Il ne peut pas espérer, disait de M. Thiers l'ambassadeur d'Allemagne, voir lui-même le jour de la revanche, étant donné son âge avancé, c'est pourquoi il veut la paix.

a De ce point de départ il a commencé à se familiariser avec l'idée que la restauration de la gloire française n'est pas nécessairement attachée à une lutte sur le Rhin ou sur la Moselle, mais peut résulter d'ententes basées sur des intérêts communs (1)..- »

M. Thiers, dans son ardent désir de rester au pouvoir, acceptait une certaine immixtion de l'Allemagne dans nos affaires intérieures.

A preuve cette dépêche, adressée par lui le 25 octobre 1872 à M. de Saint-V allier, commissaire extraordinaire du gouvernement français près du commandant en chef de l'armée d'occupation allemande à Nancy :

u Répétez bien que le radicalisme (lire : Gambetta) peut être arrogant, mais est tout à fait impuissant et le sera tant qu'on prendra pour lui tenir tête un bon terrain... »

Il s'agissait de calmer les inquiétudes et les scrupules du vieil empereur Guillaume.

Un jour, au milieu de ses perplexités, M. Thiers disait à brûle-pourpoint au comte d'Arnim :

— Foi de galant homme, dites-moi s'il est vrai que votre gouvernement veuille déclarer une nouvelle guerre à la France aussitôt que nous aurons payé? Je suis sûr que vous me direz la vérité. Après avoir traité avec moi les plus graves affaires où vous avez pu constater ma bonne foi, vous ne voudrez pas faire jouer à un vieillard un rôle de dupe ridicule. Je répète que je veux la paix, la

(1) Lettre du comte d'Arnim à l'empereur Guillaume, 27 mai 1873,

LA PROTESTATIOM 55

paix et encore la paix. Le pays, malgré les apparences, la veut aussi. Il maudit ses juges, mais il accepte le verdict. Ainsi, dites-moi la vérité en gentilhomme... w

M. Thiers avait choisi pour succéder à M. Jules Favre, très discrédité, au ministère des Affaires étrangères, M. de Rémusat, u un peu sceptique à force de voir les choses sous toutes leurs faces, mais inébranlable dans les grands principes... propre à faire agréer au monde aristocratique des cours étrangères une République bien ordonnée » .

L'état-major allemand affectait de s'alarmer des progrès à son avis trop rapides de notre réorganisation militaire et de l'empressement mis par l'Assemblée nationale à discuter le projet de loi sur le recrutement de l'armée, qui établissait le service obligatoire. M. Thiers, hostile à ce système que défendait ardemment le général Trochu, s'efforçait d'obtenir au moins l'ajournement du débat. Il assistait fréquemment aux séances de la commission de l'armée, bien qu'il n'en fît pas partie, mais il avait une foule d'idées personnelles sur la réorganisation militaire et il entendait bien qu'on les appliquât. C'est pourquoi il venait les exposer, et, au besoin, les imposer; car c'est ainsi qu'il comprenait le régime parlementaire.

Il tenait tout particulièrement à ce qu'on adoptât le principe du volontariat d'un an, qui existe dans la loi allemande, mais auquel beaucoup de membres de la commission étaient très hostiles. Aussi, eut-il quelque peine à le faire prévaloir. Il lui fallut revenir deux ou trois jours de suite à la charge.

— Voyez-vous, messieurs, disait-il de sa voix aigrelette, le régime qui commence va être le règne de la bourgeoisie. Vous faites une loi sur le recrutement; il faut qu'elle soit acceptable par la bourgeoisie, sans quoi elle ne durera pas! Or la bourgeoisie française a l'horreur du service militaire. C'est son trait caractéristique. Si vous la forcez

à servir, elle vous supprimera le service! 11 faut donner à votre loi une soupape de sûreté. C'est pour cela que je tiens tant au volontariat d'un an.

En réalité, il demeurait foncièrement hostile au service obligatoire, et il en retardait le plus possible l'application.

D'autre part, il espérait obtenir ainsi une libération du territoire plus prompte; mais, raconte-t-il dans ses Souvenirs, certaines lettres écrites de Paris à Berlin par des royalistes français présentaient l'évacuation comme la plus grande des fautes. « Elle serait, disait-on, le signal de la dissolution immédiate de l'Assemblée nationale, suivie de l'élection d'une Assemblée radicale, suivie du bouleversement de l'Europe, n

M. de Bismarck prenait, du reste, ses précautions et, en même temps qu'il exploitait près de l'Italie libérale le danger du cléricalisme français, il préparait à Berlin une entrevue des trois empereurs d'Allemagne, d'Autriche et de Russie, afin de résister à la révolution, en prévision, signalait notre ambassadeur, « d'un revirement gambettiste en France » , contre lequel on se promettait de s'entendre et de se concerter.

Le message présidentiel du 13 novembre 1872 causa donc, en Europe, une grosse émotion. M. Thiers se prononçait nettement pour le maintien de la République et l'organisation des institutions démocratiques.

'i Ne nous le dissimulons pas, mande aussitôt au ministre des Affaires étrangères, l'ambassadeur de France, M. de Gontaut-Biron, le mot de République sonne encore mal aux oreilles des étrangers. r>

Et quelques jours plus tard :

« J'ai causé de nouveau avec des membres du corps diplomatique et je les trouve généralement un peu inquiets — pour leur propre pays — des projets d'établissement

de la République chez nous, même de la République conservatrice. ')

La Gazelle de V Allemagne du Nord, organe officieux, défendait le pacte de Rordeaux et en réclamait le maintien; elle contestait à M. Thiers le droit de constituer quelque chose de définitif.

« Le message de M. Thiers est donc tout à fait républicain? disait à l'ambassadeur de France, avec un trouble visible, le baron de Schleinitz, président du Conseil des ministres. Mais c'est la violation du pacte de Rordeaux. Qu'est-ce que cela signifie et où cela mène-t-il? » Pris au dépourvu, comme tout le monde, l'ambassadeur était moins que personne en état de répondre, car pendant le rapide passage qu'il venait de faire à Paris, M. Thiers, qui connaissait ses sentiments, ne lui avait (pour les ménager sans doute) rien laissé pressentir de ses intentions personnelles. Loin de là, l'entretenant, sur un ton qui semblait confidentiel, du message qu'il était occupé à préparer, son langage était resté assez vague pour faire croire que si quelques dispositions législatives étaient demandées cà l'Assemblée, ce serait uniquement pour donner à l'esprit conservateur des garanties contre l'invasion des idées et des passions révolutionnaires. L'illusion de M. de Contant avait été telle, qu'il n'avait pas craint de la faire partager au chancelier russe Cortchakof (1).

Celui-ci se trouvait à Rerlin lorsque le fameux message de M. Thiers y parvint ; M. de Contant le questionna sur l'effet produit, et, conformément aux instructions de M. de Rémusat, tenta d'obtenir quelques éclaircissements sur les intentions des trois empereurs à Tégard du gouvernement français.

(1) La Mission de M. de Gontaut à Berlin, par M. dk Bhoglik. Correspondant du 25 juillet 1895.

" J'amenai clans le cours de la conversation, dit-il, une phrase sur l'éventualité d'une attitude hostile que pourraient prendre les puissances, par exemple au cas où la gauche saisirait le pouvoir. Le prince m'interrompit : — Hostilité, non ; mais cela pourrait le devenir, surtout si la France entendait faire de la propagande; mais, en règle générale, nous nous abstenons de toute immixtion dans vos affaires intérieures. — Il me parla ensuite de la fusion entre les légitimistes et les orléanistes, regrettant qu'elle ne fût pas faite. »

Gambetta surtout inspirait des inquiétudes. Ne serait-il pas le successeur de M. Thiers?

— Aurait-il donc des chances d'arriver au pouvoir? demande à notre ambassadeur le comte de Redern, chambellan et ami particulier de Guillaume I''.

« Le sentiment général ici, télégraphie M. de Gontaut, est le maintien de M. Thiers, en même temps, on redoute extrêmement les chances que l'avenir peut réserver à M. Gambetta et tout ce qui est de nature à le favoriser. »

Mais la grosse préoccupation à Berlin était encore le payement par la France de l'indemnité de guerre. Aussi, appréhendait-on le moindre symptôme d'agitation révolutionnaire.

« M. Thiers, disait l'empereur, exécute ses engagements avec une loyauté parfaite, nous avons donc intérêt à ce qu'il reste au pouvoir. »

Et M. de Bismarck, gouailleur, de déclarer :

— Je crois qu'il n'y a pas d'autre parti à prendre pour les conservateurs, puisque les monarchistes ne peuvent pas s'entendre, que de soutenir l'ordre de choses actuel; il faut que vous gardiez Adolphe I".

Il ajoutait, après avoir lu les débats de la séance du 14 décembre 1872 devant l'Assemblée nationale, qui se terminèrent par le vote d'un ordre du jour de droite :

— Je me réjouis de la fin de ces incidents en France, parce qu'ils éloignent M. Thiers de M. Gambetla.

L'accord, en effet, s'était rétabli entre le Président et les conservateurs. 11 fut de courte durée. Dès le mois de janvier 1873, les difficultés renaissaient entre M. Thiers et la majorité de l'Assemblée nationale, à propos du projet de constitution en élaboration devant la commission dite des trente. L'empereur faisait déclarer par M. de Redern à notre ambassadeur " que la prolongation de l'occupation militaire allemande en France serait très utile pour empêcher les agitations révolutionnaires « . Le comte insistait " sur les immenses périls que ferait courir à toute l'Europe le triomphe de Gambetta « .

Et le chancelier :

— Gambetta s'agite; c'est une médiocrité, je crois, mais une médiocrité énergique, et, dans le gouvernement des peuples, c'est ce qu'il y a de plus dangereux.

11 exprimait sincèrement ou non cette crainte :

— Si M. Thiers venait à mourir, alors M. Gambetta arriverait au pouvoir et, quinze jours après, nous aurions la guerre de revanche.

Le chancelier était-il aussi effrayé qu'il voulait bien le dire par les progrès de l'idée républicaine en France? C'est fort douteux. Mais il devait ménager, surtout en présence de M. de Gontaut-Biron, monarchiste lui-même eipersona grata à la cour impériale allemande, les préjugés de son souverain.

Cependant, les élections retentissantes de quelques radicaux et particulièrement celle de M. Barodet à Paris contre M. de Rémusat, à une grosse majorité, aggravèrent les inquiétudes impériales, d'autant plus que les conservateurs royalistes français accusaient M. Thiers, " par sa politique, de conduire à une guerre révolutionnaire » . 11 était urgent, selon eux, dans l'intérêt de

l'Europe, de rétablir promptement la monarchie traditionnelle.

« On est effrayé, écrit M. de Gontaut le 3 mai 1873, des cent quatre-vingt mille voix données à Barodet, deux ans à peine après la Commune, et j'ai entendu deux ou trois fois cette phrase sortir de la bouche de mes interlocuteurs : Vous êtes un peuple incorrigible. «

Sur ces entrefaites, la conspiration, depuis longtemps formée, dans les salons royalistes et dans les couloirs du palais de Versailles contre M. Thiers, aboutit au vote de blâme du 24 mai, à la démission du Président et à son remplacement par le maréchal de Mac-Mahon.

L'ambassadeur d'Allemagne à Paris, le comte d'Arnim, n'était pas absolument étranger à ce coup d'Etat parlementaire.

Bismarck rapporte que Manteuffel lui conta que, « la jour où M. Thiers fut renversé, d'Arnim avait dîné avec plusieurs orléanistes de marque, que les bulletins de Versailles avaient été envoyés à celui-ci pendant le dîner et qu'on les avait salués avec allégresse « .

Dans le même sens, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Nothomb, aurait affirmé que M. Thiers lui tint ce propos :

« Cet homme (d'Arnim) fait beaucoup de mal, beaucoup plus même que ne sait ou pense M. de Bismarck. »

Le chancelier était, en effet, absolument étranger aux menées de son ambassadeur, dont les manœuvres hostiles à M. Thiers étaient en contradiction avec les instructions reçues de Berlin.

La démission du Président fut salué par les cris de victoire des cléricaux les plus violents, de ceux qui réclamaient le rétablissement du pouvoir temporel.

Il n'en fallait pas davantage pour porter ombrage à M. de Bismarck.

Une fois encore, les luttes de plus en plus âpres, de

plus en plus acharnées des partis en France allaient servir sa politique. Royalistes et républicains, oubliant le devoir national, faisaient intervenir à qui mieux mieux l'étranger dans nos affaires. Les premiers dénonçaient au monde le péril révolutionnaire, les seconds le péril clérical.

u La monarchie, écrit alors M. Jules Ferry (1), c'est décidément pour l'Europe libérale (et il faut, hélas! mettre l'Allemagne de M. de Bismarck) la guerre à courte échéance. »

La monarchie apparaît cléricale, rétrograde, fanatiquement catholique, telle que semblait la concevoir M. le comte de Chambord.

Tandis que la France se laissait de plus en plus absorber par la politique intérieure, l'Allemagne appliquait durement aux Alsaciens les impitoyables et barbares dispositions du traité de Francfort.

Malgré le maintien de l'état de siège, les manifestations de patriotisme français éclataient dans la Moselle, dans le Bas-Rhin, dans le Haut- Rhin. A Mulhouse, le 4 juillet 1872, vingt mille poitrines chantèrent frénétiquement la Marseillaise devant le général de Glumer, qui prenait possession de son commandement. L'Alsace-Lorraine fêtait comme une victoire l'immense succès de l'emprunt français, dit de libération du territoire, elle qui devait rester occupée et captive !

Strasbourg, Mulhouse, Colmar, Metz avaient souscrit pour des centaines de millions (2).

En donnant notre argent à la France, déclarait le 25* bulletin de la Licjue d'Alsace, nous entendons lui dire :

« Tiens, mère chérie, voilà le fruit de nos épargnes;

(1) M. Jnlc» Ferry était alors ministre de France à Athènes.

(2) La France demandait .3 milliards. La souscription s'éleva à 40 milliards.

62 GAMBETTA ET L'ALSACE-LORRAllVE

libère ton territoire, répare tes forces, nous t'attendons avec confiance et nous savons que tu viendras bientôt nous délivrer du joug odieux qui pèse sur nous...

« Oui, Guillaume, sois-en certain! en annexant violemment et contre son gré T Alsace-Lorraine à l'Allemagne, tu as préparé à tes peuples et à ta famille un avenir de sang ! Nous avons juré un inaltérable attachement à la France et nous tiendrons notre serment. Le jour où le clairon sonnera la marche au sommet des Vosges, l'Alsace sera debout; l'avalanche welche franchira le Rhin et tu nous retrouveras à l'avant-garde dans ton palais de Berlin, n

Le 1" octobre 1872, seize cent mille êtres humains, de par la volonté du conquérant, furent placés dans l'alternative de quitter leurs biens, leurs champs, leurs affaires, les tombeaux de leurs parents, les lieux qu'ils habitaient depuis leur enfance, dans lesquels ils comptaient mourir, ou de perdre la qualité de Français, de renoncer à leur patrie et à leur drapeau.

L'Europe laissa le forfait s'accomplir, presque sans protestation. N'oublions pas cependant celle énergique et indignée du peuple tchèque et de l'université de Prague. Le gouvernement de Berlin avait décrété et publié que, passé le 1" octobre 1872, tous les Français nés ou domiciliés en Alsace-Lorraine, qui n'auraient point opté pour la France, seraient considérés comme Allemands. Les autres, ceux qui avaient opté, se trouvaient mis en demeure d'abandonner le pays ; on leur refusait le droit d'y conserver leur domicile. Purger les provinces conquises de tout élément qui rappelât le passé, telle était la volonté des vainqueurs.

Ce que fut l'exode, les journaux, les revues, les correspondances du temps, les articles, les volumes de MM. Mézières, Edmond About, Albert Dumont, nous l'ont décrit

LA PROTESTATIOM 63

en des pages émouvantes à l'époque où la France entière chantait :

\'ous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine.

Des milliers d'hommes s'enfuirent de la terre natale, les fugitifs encombraient les chemins; aux derniers jours de septembre, on eût cru que la guerre recommençait et qu'une nouvelle invasion chassait devant elle, dit Alfred Mézières, les populations épouvantées. Tous les trains qui aboutissent à la frontière, de Mulhouse à Belfort, de Sarrebourg à Lu né ville, de Metz à Pont-à-Mousson, de Thionville à Audun-le-Roman, regorgeaient d'émigrants. « Sur plusieurs points, l'affluence était si grande qu'il fallut, à diverses reprises, organiser des trains supplémentaires; le 30 septembre, des milliers de jeunes gens traversaient ce qui nous reste de Lorraine, fuyant à la dernière heure devant la conscription prussienne. ' Des fils se séparaient de leurs vieux parents sans savoir s'ils les reverraient jamais.

Des bureaux d'option étaient ouverts aux mairies dos communes frontières pour recevoir les élections de domicile (1).

(1) L'administrateur du territoire de Belfort, les préfets de laMeurthe et des Vosges avaient adresse aux maires la circulaire suivante :

« Monsieur le Maire,

« Les ouvriers alsaciens qui désirent faire élection de domicile dans une commune de notre territoire ne peuvent guère consacrer que le dimanche à celte démarche pour ne pas perdre une journée de travail.

u Je crois qu'il me suffira de vous signaler ce fait sans que j'aie besoin de faire un appel direct à l'intérêt si vif et si patriotique qu'ils nous inspirent, pour que vous vouliez bien vous prêter aux circonstances et vous mettre à leur disposition, même le dimanche.

« C'est une nouvelle preuve de dévouement que je vous demande, bien persuadé à l'avance que vous vous y prêterez volontiers. " Uccovez, etc. »

64 GAMBETTA ET L'ALSAGE-LORRAIXE

Dans les trois derniers jours du mois de septembre 1872, 45 000 voyageurs venant des provinces annexées passèrent en gare de Nancy.

Dans les villes et dans la plus grande partie des villages de la Lorraine et de l'Alsace, pas un seul conscrit valide n'avait attendu la conscription prussienne.

Ne restaient que les impropres au service. A Saint- Avold, il se présenta trois conscrits, tous trois infirmes; à Sarre-Union, un seul homme valide. On ne comptait à Metz que 57 inscrits, sur lesquels 56 gagnèrent la frontière française. Les jeunes gens de seize, dix-sept ans, s'enfuyaient, eux aussi, par groupes. On vit des fils de paysans riches, attachés depuis de longues années au sol que cultivaient déjà leurs pères, aller servir comme ouvriers dans les usines françaises pour ne pas porter le casque à pointe.

Et cependant, il est peu de races d'esprit plus militaire que la race alsacienne et la race lorraine. Les deux regrettées provinces furent pour notre armée des pépinières incomparables d'officiers et de soldats; mais elles refusaient alors farouchement d'en fournir à l'Allemagne.

« Il est avéré, écrivait Edmond About, que toute la classe de 1872 a passé la frontière pour tirer au sort à Lunéville, à Nancy, à Belfort, à Paris. Sauf les bossus, les boiteux, les infirmes, on ne trouverait plus aujourd'hui (en 1872), dans les départements annexés, un seul jeune homme de vingt ans...

« Les conscrits de l'année prochaine et de l'année suivante ont devancé l'appel des Allemands par une fuite précipitée; tout jeune homme arrivé à l'âge de raison met le marché à la main de ses parents et leur dit : « Si vous « ne pouvez pas m'expédier en France, laissez-moi « prendre ma volée avec les camarades. On travaille ic partout, je gagnerai mon pain, soyez tranquilles... »

LA PROTESTATIOX 65

Le pays annexé comptait 1 600 000 habitants ; les diverses statistiques établissent que 1 100 000 optèrent pour la France; ils revendiquaient la patrie de leur choix, de même que, par un premier plébiscite, en 1871, ils avaient affirmé, aux élections du 8 février, leur volonté de rester des nôtres en votant pour Gambetta qui personnifiait pour eux l'adversaire irréductible de la paix qui les abandonnait à l'Allemagne.

Sur les 1100 000 optants, 600 000 rendirent leur option effective et valable, en prenant le chemin de l'exil. Les 500 000 autres, tout en réclamant formellement la nationalité française, retenus au pays natal par leurs affaires, par des liens de famille étroits, n'en devenaient pas moins, contre leur volonté et contrairement au droit, des Allemands. Quant aux annexés qui s'étaient abstenus et que leur abstention même germanisait, leurs sentiments ne différaient pas sensiblement de ceux des autres.

« Mais, disait le 27" bulletin de la Ligue d'Alsace, nous qui retenus ici par les nécessités de la vie quotidienne n'avons pu suivre les partants, nous allons continuer la lutte avec l'envahisseur... » Ceux qui restaient criaient aussi haut que les autres leur amour pour la France, tout en subissant la loi du plus fort.

La France ne pouvait leur en vouloir d'accepter le sort auquel elle les condamnait par les traités qu'elle avait signés. Ils sont, disait-on alors, la rançon de la patrie tout entière et le sacrifice qu'ils font en la perdant doit leur être compté par ceux qui la conservent.

« Aussi courageux, plus à plaindre peut-être que les émigrants, ceux qui restent dans le pays conquis nous rendent un service que la France ne doit pas oublier; ils inainlionncnt parmi les Allemands, dont le nombre s'accroîtra, notre langue, nos traditions, notre esprit. L'isolement dans lequel ils vivent, leur éloignement absolu pour

la société de leurs nouveaux maîtres, feront durer la protestation des vaincus, aussi longtemps que durera la conquête. Tant qu'il restera, grâce à eux, un élément français sur le territoire annexé, l'annexion gardera le caractère qui lui appartient, celui d'un abus de la force consommé dans un temps qui se pique de progrès, par un peuple qui se vante d'être civilisé (1). »

En 1872, au lendemain de l'annexion, les deux provinces, avec une évidence éclatante, étaient unanimement protestataires. En Allemagne même, les annexionnistes, ne pouvant contester le fait, le commentent à leur façon.

« L'attachement de l'Alsace à la France, disent les journaux du chancelier de Bismarck, fait la joie de l'Allemagne; il est une dernière preuve qui rend plus sensible la parenté de l'Allemagne et de l'Alsace? Qu'est-ce donc cette fidélité chevaleresque à la France, sinon un sentiment bien germanique que nous seuls pouvons éprouver? Que l'Allemagne soit fière; le sang de nos ancêtres n'a pas dégénéré dans les veines des Alsaciens ; plus ils sont dévoués à la France, plus ils témoignent à leur insu qu'ils sont Allemands ! »

A peine montre-t-on du doigt quelques ralliés, quelques renégats, comme on les appelle, et personne ne veut mettre en doute la revanche plus ou moins prochaine, mais que l'on croit certaine, du droit odieusement violé.

Edmond About, Lorrain de Dieuze, exprime alors la pensée de tous quand il écrit : « Les Allemands ont rompu en visière à toute la civilisation lorsqu'ils ont eu le triste courage de renouveler, en plein dix-neuvième siècle, les horreurs de la conquête antique. Ils ont agi en vrais barbares, et j'espère ne pas mourir avant de les avoir vu châtier en barbares... ')

(1) Les Souffrances d'un paijs conquis, par Alfred Miîzières.

Gambetta s'alarmait de Timmense exode des Alsaciens et des Lorrains. Il reçut en 1872 le député de Thionville à l'Assemblée de Bordeaux, M. Kehm, en compagnie d'un compatriote et ami, qui fuyait lui aussi le pays natal pour aller s'établir en Algérie.

Après leur avoir serré les mains et après avoir écouté leurs explications, Gambetta ne put contenir une expression de regret :

— Si vous partez tous, leur dit-il, nous n'aurons plus de raison d'aller reprendre nos provinces perdues (1).

(1) Je tiens l'anecdote de l'un des deui visiteurs, établi depuis à Paris.

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