CHAPITRE III
i/aCTION de BISMARCK EN FRANCE
Comment il agit par la peur. — Le gouvernement du maréchal de Mac- Mahon affirme les sentiments les plus pacifiques. — Conflit entre le chancelier et M. d'Arnim. — M. de Bismarck s'imagine qu'un complot est formé par celui-ci, M. de Gontaut et l'impératrice Augusta pour le renverser. Ses ressentiments redoublent contre les royalistes.
— Manifestations cléricales. — L'Italie en éveil. — Victor-Emmanuel à Berlin. — Ni la royauté, ni la république de Gambetta. — Il faut diviser et troubler la France. — Lettres de Gambetta. — Manifestation touchante. — Premières élections au Reichstag en Alsace. — Victoire des protestataires. — Au Reichstag. — Gambetta et les Alsaciens.
— M. de Hohenlohe remplace M. d'Arnim. — Les élections de 1876.
Vis-à-vis d'un gouvernement sans lendemain sûr, impopulaire en France, objet de défiance de la part de toutes les puissances européennes et qui ne disposait que d'une armée encore incapable de se mesurer avec son vainqueur de la veille, M. de Bismarck avait, comme on dit, la partie belle. Il lui suffisait de s'en tenir à la politique très durement arrêtée par lui au lendemain de la paix et qui consistait à nous garder sous la menace constante de la guerre et de la violence, sous l'influence de la peur.
Oderint, dum metuant, disait-il, qu'ils nous haïssent, pourvu qu'ils nous craignent!
Le langage de ses journaux, très hostile à l'égard du gouvernement qui succédait à celui de M. Thiers, produisit l'effet attendu.
L'AGTIOM DK BISMARCK V.N FRAXCK 69
M. de Broglie, alarmé, — et nous ne saurions lui en faire un reproche — s'empressa d'offrir toutes garanties de complète soumission. Il adressa à nos agents diplomatiques une circulaire destinée à apaiser la grande colère de M. de Bismarck :
« Le différend, écrivait-il, qui s'est élevé entre l'Assemblée nationale et M. Thiers n'a porté sur aucun point relatif à la politique étrangère...
« Vous ne manquerez pas de faire remarquer que la question débattue à l'Assemblée intéressait non seulement le repos de la France, mais celui de toutes les nations. Ce n'est point en France seulement que règne l'esprit révolutionnaire et qu'il conspire contre la paix publique et contre les bases mêmes de l'ordre social...
« La situation de la France et l'action puissante qu'elle exerce sur l'Europe et sur le monde rendraient le triomphe du parti révolutionnaire dans notre patrie plus grave que partout ailleurs. »
M. de Broglie faisait donc appel à une sorte de saintealliance nouvelle, et, pour achever de rassurer M. de Bismarck, il ne reculait pas même devant les déclarations humiliantes.
Il affirme au comte d'Arnim, que le gouvernement institué le 24 mai considère la « constitution politique actuelle de l'Europe comme définitive » .
u La France, ajoutait-il, n'a aucune politique avouée ou secrète, tendant vers un but quelconque, elle se préoccupe uniquement de se refaire. »
u Insistez sur ce point, mande le ministre à M. de Chaudordy, que ne méditant d'apporter aucun trouble en Europe, ne cherchant aucune revanche, ni matérielle en Alsace-Lorraine, ni morale en Italie, ne demandant qu'à nous refaire et à nous recueillir, nous avons droit aux bons offices et à la sympathie de l'Europe. »
C'était, en quelque sorte, une ratiflcation nouvelle du traité de Francfort.
L'évêque de Nancy, ayant exprimé dans une lettre épiscopale le vœu de retour à la France des provinces d'Alsace et de Lorraine, fut blâmé.
M. de Bismarck ne pouvait rien exiger de plus.
Il n'était, cependant, pas satisfait.
Il refusait à la France le droit de constituer un gouvernement fort.
« Les aventures de la gloire, note à cette époque, en observateur judicieux, M. de Concourt dans son « Journal « , nous sont si bien défendues par M. de Bismarck que, dans le plus lointain avenir, notre pays ne peut espérer la poigne brutale et reconstituante d'un gendarme héroïque. «
Le chancelier, questionnant notre ambassadeur sur les chances d'avènement du comte de Chambord, lui prêtait les intentions les plus belliqueuses.
« Pour faire la guerre, répond M. de Contant, l'argent nous manquerait et si, par impossible, on tentait un emprunt, les capitalistes ne souscriraient pas. Telle est la situation que le comte de Chambord devra accepter, s'il remonte sur le trône. '^
Afin de justifier son intolérable intervention — à propos de l'élection du maréchal de Mac-Mahon à la présidence — dans notre politique intérieure, M. de Bismarck objectait, en railleur sans pitié :
« La garantie que je demande est aussi utile à vous qu'à nous; si Cambetta, par exemple, par un moyen quelconque, parvenait à se faire nommer président, vous, conservateurs, vous trouveriez un grand avantage dans notre refus de le reconnaître. »
L'explosion des ardeurs cléricales que M. Thiers avait tant bien que mal contenues; les manifestations, pèleri-
nages tapageurs, discours imprudents du clergé permirent à M. de Bismarck d'appeler sur ces démonstrations Tattention des gouvernements, à la veille des tentatives de restauration en France de la monarchie légitime, et de nous accuser avec succès, plus encore que sous le gouvernement de M. Tliiers, de troubler l'Europe.
« Je vois ici quelques étrangers, écrit M. de Gontaut de Berlin le 31 juillet 1873, ils me disent que Ton redoute en général le cléricalisme de notre gouvernement..., que l'on blâme les pèlerinages si nombreux, d'autant plus qu'on est convaincu qu'ils ont un but plus politique que religieux; enfin, on craindrait que le réveil de l'esprit religieux ne finit par entraîner le gouvernement dans des aventures, notamment à une guerre contre l'Italie. »
M. de Bismarck afTectait alors beaucoup de regretter M. Thiers et il blâmait énergiquement le représentant allemand à Paris, M. d'Arnim, de favoriser les entreprises monarchistes.
Le conflit, suscité par des rivalités personnelles, s'envenimait; il éclata entre l'ambassadeur et le chancelier, et ce conflit, que de récentes publications ont éclairé d'un jour nouveau (1), fait comprendre mieux les raisons pour lesquelles M. de Bismarck prit parti contre les royalistes de France.
Tandis qu'à Berlin, il voyait M. de Gontaut gagner chaque jour plus d'influence à la cour, particulièrement près de l'impératrice, et communiquer directement avec l'empereur, il avait surpris certaines correspondances de M. d'Arnim destinées à être mises sous les yeux du souverain et tendant à réagir contre l'hostilité que la chancellerie témoignait au comte de Chambord et à ses amis.
(1) Ma Mission à Berlin; Mémoires du prince de Hohenlohe; Mémoires de liitmarck.
Le comte d'Arnim et M. de Gontaut apparurent à rombrageux et vindicatif homme d'Etat comme deux personnages ligués pour substituer leur influence à la sienne près de Guillaume I", resté fidèle au fond de son cœur aux sentiments de 1815, aux principes de la sainte-alliance et qui n'éprouvait pas la moindre sympathie pour une République quelle qu'elle fût.
M. d'Arnim, en des lettres adressés à l'empereur, faisait ressortir que la maison royale de Prusse était la plus vieille en Europe qui eût régné sans aucune interruption et que u cette grâce divine constituait le doyen des monarques, gardien et protecteur de la légitimité » . Sous une forme différente, et plus discrète. M. de Gontaut s'instituait lui aussi l'avocat de la restauration royaliste avec succès; il réussissait à détruire dans l'esprit de l'empereur les défiances que M. de Bismarck y voulait entretenir.
Par l'intermédiaire de l'ambassadeur, le gouvernement multipliait les affirmations et les engagements pacifiques.
u Au point de vue de la politique extérieure, écrivait M. de Broglie, il n'y a absolument rien à craindre. M. le comte de Chambord serait demain sur le trône qu'il devrait pratiquer, coûte que coûte, la politique que nous suivons. Il ne se trouverait pas dix personnes, même à l'extrême droite, pour lui conseiller la guerre au nom du pouvoir temporel du pape. »
Le comte d'Arnim s'efforçait de rassurer le grand étatmajor allemand sur la situation vraie de l'armée française :
« Le principal pour moi, écrivait-il, c'est l'observation de tous mes conseillers militaires, d'après lesquels l'armée française ne sera pas en état d'ici à quelques années de soutenir même une courte guerre contre nous.
« Nous chercher querelle serait un acte de démence dont on ne peut supposer capable même la nation française, si peu calculatrice qu'elle soit. « {Mars 1873.)
11 est hypothétique, faisait en outre assez justement observer le comte d'Arnim, qu'une restauration monarchique rende la France intérieurement plus unie et plus apte aux alliances. Il est très improbable que, sous Henri V, la France doive être moins divisée que sous le régime républicain ou impérial.
Guillaume I" se laissait peu à peu convaincre, et M. de Gontaut notait que, « personnellement, il accueillerait bien la restauration « .
Le maréchal de Moltke, lui-même, disait à l'ambassadeur de France :
— Voilà M. Gambetta qui a exercé la dictature, à qui personne ne peut refuser au moins une très grande énergie, il a de la popularité et il peut reprendre le pouvoir. Ah ! si la fusion était faite, ce serait bien plus rassurant. Mais on se laisse arrêter par cette petite question du drapeau. Je ne comprends pas l'importance qu'y attache M. le comte de Chambord (1).
Ces propos, communiqués k M. de Bismarck, le mettaient hors de lui. Il s'irritait que des rapports fussent adressés à l'empereur par M. d'Arnim sans passer par la chancellerie, il ne pouvait pas supporter davantage que le vieux souverain reçût avec une courtoisie affectueuse l'ambassadeur de France, M. de Gontaut, qu'il l'écoutàt très volontiers et qu'il prît en considération, sans lui
(1) Le comte de Chambord, malgré les instances de quelques-uns des chefs de la coalition royaliste, décidée à rétablir la monarchie, à l'Assemblée nationale, malgré l'intervention de Pic IX, condamnait le drapeau tricolore et, voulant eliaccr jusqu'aux dernières traces de la révolution de 1830, obtenir rétractation complète des orléanistes, ne consentait pas à renoncer au drapeau blanc.
demander avis, ses renseignements sur les personnages politiques et sur les affaires de France. Jamais il ne toléra, il n'admit, sans protester ni sans s'émouvoir, des relations directes entre le roi et les diplomates accrédités près de la cour de Prusse.
En juillet 1870, les entrevues de M. Benedetti à Ems avec Guillaume I" avaient exaspéré M. de Bismarck, qui n'y avait pas assisté. Elles contribuèrent à le déterminer à falsifier la fameuse dépêche qui entraîna la guerre (1).
Ce qu'il n'avait pas supporté en 1870, il ne le supportait pas davantage en 1873.
M. d'Arnim et M. de Gontaut allaient-ils donc le tenir, lui, ministre tout-puissant, pour négligeable et orienter désormais directement, au-dessus de lui, avec l'empereur la politique allemande?
« Le premier, dit Bismarck dans ses Souvenirs, jouait le TQÏe principal parmi les hommes qui travaillaient à me retirer la confiance de Sa Majesté. »
(1) Bismarck, en juillet 1870, avait été informé des démarches tentées par M. Benedetti, ambassadeur de France, près du roi de Prusse, pour régler pacifiquement le conflit. Dès qu'il fut avisé par son dévoué collaborateur Abeken de ces démarches et des négociations engagées en dehors de lui, il télégraphia que « si le roi recevait encore une fois Benedetti, il donnerait sa démission » . Aucune réponse ne lui ayant été adressée, il télégraphie derechef que « si Sa Majesté reçoit l'ambassadeur une autre fois, il considérera ce fait comme équivalent à l'acceptation de sa démission » . — Ces télégrammes ont été révélés par Moritz Busch dans un article publié dans le Times au lendemain de la mort de Bismarck. Le roi semblait disposé à maintenir la paix ; elle était possible, elle était probable. Lorsque, le 13, le chancelier reçut d'Ems la dépêche qui rendait compte des entrevues du souverain et de l'ambassadeur de France, en termes corrects et dont ne pouvait se froisser la susceptibilité du gouvernement français, il n'hésita pas à la transformer, à la modifier, à Ja falsifier et à la rendre inacceptable. Il s'empressa ensuite de lui donner la publicité la plus retentissante de façon à rendre la guerre inévitable. — Voir l'Empire libéral, par Emile Ollivier, t. XIV, p. 322 et suiv.
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Une des raisons capitales de l'hostilité, des colères du chancelier contre le parti royaliste en France fut donc beaucoup, à n'en pas douter, d'ordre personnel.
Il s'acharna d'autant plus contre ce parti, que MM. d'Arnim et de Gontaut s'en faisaient les avocats près du vieil empereur, qui les écoutait avec complaisance, et qu'à eux se joignit l'impératrice Augusta, que M. de Bismarck a toujours traitée en ennemie. Il se persuada qu'une intrigue était dirigée contre lui par ces trois personnages et qu'elle avait pour objet de le supplanter et de faire obstacle à ses projets.
Pour surveiller peut-être au besoin M. d'Arnim, il accrédita près de lui un journaliste, spécialement chargé désormais de toutes communications à la presse allemande sur l'état intérieur de la France et de surexciter l'opinion, dans l'Empire, contre les royalistes français, en les représentant comme préparant la guerre d'accord avec les évêques et les cléricaux.
En raison même des efforts tentés près du souverain pour le rallier à la cause monarchique en France et que M. de Bismarck estimait dirigés contre lui, il redoubla d'hostilité contre le comte de Chambord et ses partisans.
La visite projetée du roi Victor-Emmanuel d'Italie à Berlin, en pleine crise, prit le caractère d'une démonstration antibourbonienne et anticatholique.
Ne devait-on pas l'interpréter aussi comme la première manifestation d'une politique nouvelle du gouvernement italien, singulièrement inquiétante pour la France?
La République française, que dirigeait Gambetta, en fit observer l'importance; elle remarqua très justement combien l'agitation royaliste et ultramontaine chez nous était inopportune et fâcheuse :
a Les ennemis de la France, disait-elle (1), — car tout
(1) La Uépuhlique française : Premier-Paris, 31 août 1873.
abattue qu'elle est, elle en compte encore en Europe, — ne manquent pas de répéter que le voyage du roi d'Italie à Berlin serait une digne et ferme réponse aux insolences des réactionnaires français, qui rêvent de restaurer parmi nous une monarchie dont l'Italie nouvelle aurait tout à redouter. Nous voyons par les perplexités que l'on prête à Victor-Emmanuel, homme d'Etat très lin et d'une réelle sagesse, que les ennemis de la France pourraient bien en être pour leurs inventions. Le roi d'Italie doit connaître notre pays, et nous nous plaisons à croire qu'il l'aime.
« Sïl en est ainsi, Viclor-Emmanuel sait, à n'en pas douter, que la France proteste avec énergie contre les manœuvres et les intrigues des fauteurs de restauration, et qu'il n'est pas permis de la confondre avec les fanatiques du droit divin et de la fusion. Il n'a donc point de manifestation à faire contre notre pays, dont il connaît les vieilles et inaltérables sympathies, et, s'il s'abstient d'aller à Berlin, c'est un nouveau témoignage qu'il donne de sa confiance dans les destinées libérales de la Nation qui a fait 1789 et qui, après avoir répandu ses principes dans le monde, les a scellés de son sang, pour la dernière fois, à Magenta et à Solférino.
« Il faut cependant ne pas perdre de vue tous les dangers que nous font courir, dans notre politique extérieure, les extravagances cléricales et fusionnistes. Evidemment, il ne serait nullement question de tous ces voyages, si l'Italie ne souffrait pas d'être livrée à l'inquiétude perpétuelle; et, sous ce rapport, il y aurait tout à gagner pour nous si les espérances des restaurateurs de monarchie (en France) étaient mises à néant une fois pour toutes et pour toujours, n
La chancellerie allemande avait exploité si habilement ces « extravagances « , que les adjurations des démocrates français demeurèrent impuissantes et que le gouverne-
ment de Victor-Emmanuel noua les premiers liens d'un accord avec l'Allemagne. Pour lui complaire, M. de Bismarck se posait en défenseur de Rome, capitale intangible.
En septembre 1873, le prince Orloff dit à M. de Broglie :
— M. de Bismarck ne m'a pas dissimulé son animadversion pour la famille de Bourbon. Il a quelque goût pour le régime bonapartiste; mais, en fin de compte, ce qu'il préfère pour vous, c'est une république dissolvante.
Mais les dépêches de Bismarck trahissent surtout la crainte continue que son souverain, en haine delà démocratie et pour relever partout le prestige du principe de la monarchie légitime, n'écoute les conseils de MM. d'Arnim et de Gontaut.
Sa politique à lui, Bismarck, leur était tout opposée.
Qu'adviendrait-il si, d'une part, l'influence de l'impératrice Augusta, de l'autre, les rapports du comte d'Arnim, déterminaient le souverain à inaugurer une action diplomatique personnelle et à intervenir dans nos affaires en contradiction avec les instructions données par le chancelier?
« Aucun département, dit celui-ci, dans sa dépêche du 20 décembre 1872, à son ambassadeur, ne comporte aussi peu que celui de la politique étrangère une marche dirigée dans deux sens différents. Une telle manière d'agir me semblerait aussi dangereuse que, dans une guerre, un état de choses qui permettrait à un général de se guider d'après deux plans contradictoires. "
La cause royaliste en France se confondait avec celle de d'Arnim. Le triomphe de l'une aurait aidé au triomphe de l'autre.
Après l'échec de la tentative de restauration, M. de Bismarck ne devait pardonner ni à son ambassadeur à Paris, ni à notre ambassadeur à Berlin qu'il tenait pour des adversaires de sa personne.
Mais s'il manifestait ses préférences pour une république, du reste, mal définie, il se défendait énergiquement d'éprouver des sympathies pour Gambetta.
«Je vous dois, mande M. de Gontaut, le 1" février 1872, le compte rendu d'un entretien que je viens d'avoir avec un ami du roi... Cet ami est déjà venu me trouver deux ou trois fois dans des circonstances comme celle-ci, et s'est ouvert avec moi avec une sincérité et une confiance qui exigent en retour de notre part une grande discrétion... Il a abordé tout de suite la question de la situation intérieure de la France... Il est revenu alors sur les immenses périls que ferait courir à toute l'Europe le triomphe de la gauche et de Gambetta, et m'a exprimé avec chaleur l'espoir que l'accord se ferait entre M. Thiers et la droite. Il a été jusqu'à me dire : " C'est le vif désir du roi... »
Comme M. d'Arnim notait, dans un de ses rapports communiqués à l'empereur, que, d'après certains bruits circulant à Paris, la chancellerie allemande passait pour entretenir des relations avec Gambetta, M. de Bismarck se fâcha.
Des rapports avec Gambetta î iMais le monarque u'allaitil pas demander à ce sujet des explications et blâmer son ministre, capable de s'abaisser à de telles intrigues? Gambetta, c'était la révolution ! Et l'empereur n'admettait pas que son gouvernement pactisât avec elle.
M. de Bismarck réprimanda donc M. d'Arnim de la belle façon, en homme qui voulait surtout garder son influence et qui redoutait l'effet des racontars venus de Paris.
Empêcher, suivant ses propres expressions, « la consolidation des forces gouvernementales en France « , tel est l'objet de la politique de M. de Bismarck à notre égard, en 1874 et en 1875 comme en 1871.
Il lui parait toujours que la monarchie, à son avis plus capable de constituer des forces et de contracter des
alliances, serait particulièrement dangereuse pour l'Allemagne. Il souhaite charitablement à la France, dit-il, « une république et des troubles à l'intérieur n . {Journal du prince de Hohenlohe, 2 mai 1874.)
Vingt fois, il revient sur cette idée. Une république forte, ajoute-t-il, ne serait pas moins redoutable qu'une monarchie, sur laquelle elle aurait l'avantage d'entraîner plus facilement les masses populaires, sans compter qu'elle donnerait un exemple périlleux pour les dynasties régnantes.
M. de Gontaut-Biron a parfaitement exposé cette psychologie de AI. de Bismarck de 1871 à 1875 :
La correspondance du comte d'Arnim, dit-il, n'a laissé u aucun doute sur les intentions et la politique du prince. Elles ont été développées tout au long dans ses dépêches à l'ambassadeur; il morigénait brutalement celui-ci de ses tendances monarchiques par rapport à la France, et sa volonté était de tout faire pour maintenir dans le pays le régime républicain, comme étant propre à entretenir les divisions dans son sein et à l'empèchcr de se relever. Or, M. Thiers était l'homme qui convenait pour accomplir ses desseins. (M. Thiers, pas du tout Gambetta.) Si le prince de Bismarck, en effet, désirait le maintien de la République, il lui aurait déplu, quoi qu'il en ait dit, de la voir tomber dans le radicalisme ; les entreprises et les agitations révolutionnaires lui eussent créé des embarras et eussent réveillé dans son pays même certaines sympathies de nature à entraver son œuvre ; peut-être à encourager certains mouvements de la part des socialistes, déjà fort nombreux en Allemagne. Il préférait donc de beaucoup la république conservatrice, c'est-à-dire un état de choses d'apparence fort convenable, mais dissolvant de sa nature, conduisant, selon lui, au résultat cherché, qui était d'affaiblir la France immanquablement, quoique insensiblement,
sans crise violente et Sans ces effervescences qui traversent la frontière » .
(c Les deux courants, écrivait l'ambassadeur, existent à Berlin : celui de solidarité de tous les gouvernements également menacés par Tesprit révolutionnaire et la crainte de voir la France forte entre les mains d'un monarque respecté et entreprenant.
et La division des hommes d'ordre convenait à M. de Bismarck ; il ne désirait pas précisément qu'elle aboutît à l'avènement du radicalisme ; il espérait que les dissensions des conservateurs empêcheraient la France de se relever. «
Sans doute, tous les partis en France semblaient alors d'accord au moins sur un point : la Bevanche future, mais nécessairement en termes vagues et sans qu'aucun d'eux semblât disposé à lui sacrifier rien de ses passions ni de ses plans d'actions intérieure.
Dans un ouvrage très lu en Allemagne, en 1873, Das Franzôsische Heer, du capitaine Marc Jâhus, les manifestations de l'opinion française en faveur de la « revanche » étaient présentées comme très superficielles. Sans doute, une tentative ne paraissait ni impossible, ni invraisemblable; mais, selon l'auteur, le résultat n'en était pas douteux. M. Jâhus pensait que la réorganisation de l'armée française ne donnerait des résultats qu'après vingt ans de travail continu, et il ne croyait pas la France capable d'efforts aussi suivis; lors même que ces efforts aboutiraient, (t la France, disait-il, par le déficit normal de sa population, serait toujours inférieure à l'Allemagne, où la population augmente selon une progression géométrique ; l'armée française, constamment compromise par les guerres civiles, mêlée forcément aux luttes politiques, est en voie de décadence constante; le service obligatoire ne sera jamais organisé sérieusement en France, une saine cons-
tilution de Tarmée n'étant possible qu'avec une constitution de l'État respectée par toute la nation ^ .
L'anarchie à l'état normal, observait un puissant écrivain politique et grand historien, M. Albert Sorel, en 1873, sous la forme de république, telle semble être la conviction secrète ou, comme disait Sainte-Beuve, la pensée de derrière de TAllemagne impériale sur notre avenir :
« Unie et puissante, monarchique et militaire, enrichie par ses victoires, disposant de la plus formidable armée de l'Europe, l'Allemagne assiste à la lutte que nous livrons contre nous-niêmes avec une curiosité irpnique; elle savoure le plaisir célébré par Lucrèce. Elle semble nous dire, comme Méphistophélès au docteur Faust : « Je te laisse la satisfaction de te nientir §, toi-même ; cpla ne te durera pas longtemps.
« ... Si les journaux allemands sont si indulgents pour la république et si hostiles à la monarchie, c'est vraisemblablement qu'ils croient la première moins dangereuse que la seconde pour l'Empire allemand. Les Allemands ne désirent pas voir la France se décomposer et tomber dans Ja révolution chronique; la révolution est contagieuse, les Allemands pourraient être forcés d'intervenir, et ils le souhaitent moins qu'on ne le croit en général; mais, si l'on se met à leur place, il semble que le gouvernement français qui conviendrait le mieux à l'Allemagne serait — république ou monarchie — un gouvernemeni faible, contesté, combattu, usant son énergie à maintenir une apparence de pouvoir, cachant sous un ordre extérieur et une prospérité menteuse une décadence constante, trop incertain pour avoir des alliés, trop agité pour soutenir une guerre : l'anarchie décente et impuissante. "
M. de Bismarck poussait activement chez nous aux fpierelles et aux crises religieuses, c'est-à-dire aux crises intérieures les plus graves :
« La France est vouée à la politique ultramontaine, et cette politique lui sera fatale ; le parti conservateur français est un parti clérical, et comme tel sans avenir, ce sont là deux idées sur lesquelles les feuilles allemandes reviennent constamment quand elles parlent de nos affaires intérieures. L'Empire allemand est engagé dans une guerre à mort contre l'Eglise romaine; la presse le soutient avec énergie, surtout dans les escarmouches où cette guerre Tentraîne aiec les Etats étrangers. Certains journaux français, dans des intentions très patriotiques assurément, ont l'imprudence de témoigner à l'opposition catholique en Allemagne une sympathie fort intempestive et nullement payée de retour. Il n'en faut pas davantage pour que les publicistes prussiens transforment les catholiques du sud en alliés de la France; c'est un moyen de déconsidérer du même coup l'ennemi du dehors et l'adversaire du dedans. Il n'y a pas de jour où les gazettes nationales-libérales ne déclament contre les jésuites. Elles ne voient, en France, dans la droite conservatrice qu'une vaste " congrégation « , une conspiration permanente contre le progrès moderne représenté par l'Empire allemand. Elles se montrent assez peu effrayées d'une monarchie orléaniste : elles n'y croient pas. Elles sont un peu plus préoccupées d'un retour à l'Empire; « ce despotisme bigot, dit une gazette, n'est pas en dehors des plans ultramontains » , mais ce despotisme a peu de chance de se rétablir. Toutes les craintes se concentrent sur une restauration de la monarchie légitime. Les journaux allemands suivent pas à pas les faits et gestes des conservateurs monarchiques, il n'y a guère de journal qui n'entretienne ses lecteurs de « la fusion » ; on s'acharne sur ce fantôme. Lorsqu'on parle de M. le comte de Chambord, c'est sur le ton des feuilles radicales. « Le comte de Chambord, disait la Gazette de Cologne, n'est que l'homme de paille des
papistes..., une machine de guerre dans la grande bataille que le jésuitisme engage contre l'avenir de l'Europe... Les purs légitimistes, ceux qui dirigent le comte de Chambord, considèrent la France comme la terre promise de l'ultramontauisme... » — « Les partisans du drapeau blanc ont un but qu'ils poursuivent avec fermeté, la restauration de la monarchie et de la hiérarchie sur la base du Syllahus, la transformation de la France en une sorte de Paraguay européen. Pour les légitimistes, c'est une affaire de fanatisme religieux ; ou est pour la restauration parce qu'on est pour le pape : on veut faire des Français un peuple élu de Dieu (1). "
Il est certain que, de par le prestige du principe de légitimité sur toutes les monarchies européennes, y compris celle de Prusse, Bismarck appréhendait plus particulièrement la restauration du comte de Chambord.
En revanche, Guillaume I", déclarait M. d'Arnim à M. de Rémusat, a doutait de la stabilité en France et de la durée du pouvoir. Il s'imaginait que le triomphe des partis révolutionnaires rendrait la France agressive et guerrière » .
M. de Bismarck lui objectait :
— Ce qu'il faut empêcher à tout prix, c'est l'entente possible entre la France et la Russie, entre la France et l'Italie, entre la France et l'Angleterre.
Menaces, chantage, bluff de tous les instants, tel était, tel est encore le jeu de la chancellerie allemande avec la complicité inconsciente d'un grand nombre de Français, toujours disposés, par esprit de parti, à diminuer l'autorité de leur pays, lorsque celui-ci est gouverné par leurs adversaires politiques.
{\) La Pre»$e allemande en 1873, par Albert Sorel, Revue des Deux
Monda, l" avril 1873.
Au milieu de ces intrigues, l'idée de revanche ne pouvait que s'affaiblir. D'un côté, les conservateurs, qui gouverUfiient notre pays, la reniaient dans l'espoir d'apaiser et de se concilier l'Allemagne ; de l'autre, la plupart des journaux républicains citaient avec complaisance les articles de H presse reptilienne favorables à la République en France, comme un gage de paix.
De cette façon, M. de Bismarck cpntribuî^it à la formation chez nous d'un parti de plus ep plus veule de la paix à tout prix et d'un gouvernement impuissant pour réagir, d'un gouvernement incapable de la moindre énergie dans la direction des affaires extérieures du pays.
Les événements des Balkans, la guerre turco-serbe et la guerre turco-russe nous surprirent en 1875-187Q et 1877 dans cet état d'esprit.
Le gouvernement français, spus l'impression de l'incessante menace, en arriva à ne plus oser prendre une décision énergique, à la grande satisfaction de M. de Bisniarck. Celui-ci voulait une France isolée, faible et divisée. Et cependant, surpris du merveilleux effort de notre nation, si prompte à reconstituer son armée et ses finances, il crut, en 1875, le moment venu de nous; empêcher de noiis réorganiser et de nous frapper à niort.
Son impatiepce était d'autant plus vive que la constitution d'un gouvernement régulier en France, résult^pt du vote de l'Asspmblée nationale du 25 février 1875, l'alarmait. M. de Bisniarck avait espéré que la Frîince se débattrait longtenips encore dans les incertitudes d'un régime provisoire. Une transaction était intervenue entre les monarchistes découragés et les républicî^ins assagis, ils avaient conclu une sorte de trêve patriotique, d'où sortit l'expédient républicain, un peu bâtard, de la constitution qui nous régit encore aujourd'hui. Cet événement important fut suivi de près d'un autre qui éveilla plus encore
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les soupçons de l'ombrageuse chancellerie allemande : la promulgation de la loi de réorgariisatioû des cadres de l'armée.
La presse allemande haussa le ton et passa vite aux menaces. " A ses yeux, le seul mobile qui eût pu motiver la fusion des deux partis opposés, c'était le dessein de faire face ensemble à un ennemi tommun. Des tbyalistes n'avaient pu devenir républicains et des républicains adopter des institutions qui avaient avec la monarchie plus d'un trait de ressemblance, que pour se ffiéttré en mesure, par ces sacrifices mutuels, de satisfaire une soif, également vive chez tous, de vengeance et de réparation nationale. L'Assemblée, avant de se séparer, voulait avoir l'honneur de présider elle-même à la revanche, et reprendre tout le terrain qu'à sa naissance elle avait dû céder à l'Allemagne. C'était pouï* livî^ei* ce stiprêifle assaut que la République nouvellement constituée faisait asseoir sur les mêmes bancs ministériels, M. Buffet, M. Dufaure, M. Léon Say et M. Decazes (1). » En qtielqtieà jouré, au printemps de 1875, l'inquiétude devint générale éri Europe. Le grand état-major allemand faisait ouvertement des préparatifs de guerre. On sait comment l'intervention du tsar Alexandre I" et celle du gouvei'nement anglais firent avorter le projet d'agression. Mais si l'Europe était disposée à empêcher l'écrasement de la France, elle ne l'était pas à favoriser notre espoir de revanche.
Quant au gouvernement français, apeuré, il se serait bien gardé de le laisser percer; il l'enveloppait même de protestations pacifiques accumulées jusqu'à l'étouffer.
u Tout indiquait, dit M. Rothan (2), qu'après de fugi-
(1) Za Mission de M. de Gontaut à Berlin ^ par M. db Broglik. Corres^ pondant du 10 octobre 1895.
(■2) L'Alliance de t Allemagne et de l'Autriche en 1879 . Rothan, Revue de Paris.
tifs efforts de relèvement, la France en arriverait à se désintéresser de l'Europe et à tout subordonner aux luttes des partis. »
Les avertissements, cependant, ne manquaient pas; nous les retrouvons sous la plume de ceux même qui s'engageaient et qui engageaient leur pays chaque jour davantage dans une campagne de crises constitutionnelles.
M. Edouard Hervé, qui fut Tun des plus grands et des plus clairvoyants journalistes de son temps, comparait les hommes politiques et les publicistes d'alors aux « Grecs du Bas-Empire » , aux « Polonais du dix-huitième siècle... uniquement occupés de honteuses querelles... « .
La préoccupation capitale, sinon l'unique, c'était, nous le répétons, la politique intérieure qui faisait oublier l'autre; c'était, toujours plus absorbante, cette grande querelle engagée entre la droite et la gauche. On se préparait bien à la bataille, mais c'était à la bataille électorale!
Gambetta déplorait tout le premier un si fâcheux état d'esprit :
« La France, écrit-il à Mme Adam le 4 septembre 1874, anniversaire de la fondation de la République, finira-t-elle comme la Pologne, victime de ses divisions, de son incurable légèreté, de ses vices et des désordres qu'ils engendrent? Tout cela fait frémir, car tout cela peut arriver. »
Cette date du 4 septembre ne faisait revivre en son esprit que de tristes souvenirs :
u J'ai souvenance, avec autant d'amertume qu'au premier jour, qu'en me rendant le 4 septembre à Thotel de ville, au milieu des acclamations du peuple de Paris, le long des quais de la Seine, je disais à mon compagnon de route : les cris, les joies de ce peuple me rendent triste jusqu'à la mort. Les malheureux n'entendent pas le bruit des pas des légions germaniques dans le lointain. J'en vou-
lais à ce magnifique soleil qui jetait comme l'éclair d'une dernière fête sur la décadence d'un peuple, n
L'auteur de ces lettres était bien toujours le Gambetta de la Défense nationale ; la même pensée l'obsédait :
« L'inquiétude, ajoute-t-il cinq jours plus tard, que jette dans tous les cabinets le désarroi de la lutte anarchique de tous les partis en France permet au terrible adversaire de Berlin de nous presser de plus près en attendant qu'il fasse un suprême effort pour arracher encore un lambeau de la patrie. Vous ne pouvez imaginer à quel degré d'insolence et d'exigence arrive cet homme...
« Il faut donc relever, concluait-il, l'autorité de la France, lui rendre une àme, lui refaire un idéal, pour la replacer à son rang de grande puissance. » Gambetta dénonçait les menées de l'éternel ennemi, Bismarck, en Orient, en Espagne, en Italie, à Nice où il encourageait les complots séparatistes. « C'est bien autrement grave, disait-il, que les querelles cléricales! «
Le patriote protestataire de 1871 n'avait pas varié; et, du reste, l'opinion ne s'y trompait pas. En France et à l'étranger, Gambetta demeurait l'homme des revendications nationales contre le traité de Francfort.
A cette même époque, il s'était rendu à Bruxelles pour y passer quelques jours avec M. Ranc, son collaborateur et ami, réfugié dans cette ville. Tous deux poussèrent la promenade en pays flamand jusqu'à Amsterdam.
« Un soir, raconte M. Ranc, nous étions entrés par curiosité dans un café concert. Public de bons bourgeois buvant leur bock et fumant paisiblement. Concert cosmopolite où se succédaient des chanteuses flamandes, anglaises, allemandes, françaises. C'était, en somme, assez médiocre et sans grand intérêt.
" Nous allions partir, lorsqu'il nous sembla qu'il y avait dans la salle quelque agitation. Tous les yeux se por-
taienf de no^fe côté. Le directeur de rétablissement vint dire un mot au chef d'orchestre, qui fit un signe à ses musiciens, et, après quelques minutes de silence, nous eûmes la joie d'entendre les premières mesures de la Marseillaise. On avait reconnu Gambetta.
« Puis une jeune femme entra en scène. Elle avait une robe noire, une robe de deuil, avec une grande écharpe tricolore. Elle commença une chanson dont le refrain m'est, depuis ce jour, souvent revenu :
La patrouille allemande passe, Baissez la voix, mes chers petits, Parler français n'est plus permis, Aux petits enfants de l'Alsace !
« C'était le Maître d' école alsacien, que chantait, après la guerre, à l'Eldorado, une artiste à l'accent profond et passionné, Mme Amiati.
« L'Amiati d'Amsterdam chantait sans grande voix, sans art, mais d'un ton sincère et ému. Et puis la salle était prise d'avance. Tous ces flegmatiques Hollandais vibraient à l'unisson. Après chaque couplet, c'étaient des tonnerres d'applaudissements. Quand nous sortîmes, toutes les têtes se découvrirent devant Gambetta, toutes les mains se tendirent vers lui, La Hollande saluait en Gambetta la France vaincue. Dans la rue, nous n'échangeâmes pas une parole. Nous avions le cœur serré. C'est une des plus fortes émotions que j'aie ressenties de ma vie (1). »
Emotion d'autant plus naturelle et d'autant plus sincère que l'étranger adressait ainsi à Gambetta le plus bel hommage, en honorant, en sa personne, le défenseur du Droit, le représentant de la cause alsacienne-lorraine.
(1) Gambetta par Gambetta, p. 338. Lettres et souvenirs de famille, par G.-B. Gheusi.
Hommage mérité, car l'ancien chef de la Défense nationale, raucien député de Metz et de Strasbourg n'avait pas cessé d'être en relations avec ses électeurs d'Alsace.
La République française, fondée en partie, nous l'avons dit, avec des capitaux alsaciens, était, en quelque sorte, l'organe des provinces annexées. Elle publiait des correspondances des villes conquises, et notait les moindres incidents de la résistance à la germanisation. Gambetta recevait de là-bas des renseignements; il encourageait, il rendait confiance ; an lui dut une large patt, aux élections au Reichstag, en 1874, du succès des candidats de protestation.
« Croyez-vous, écrivait-il à Mme Adam, qtie lorsque l'Alsace et la Lorraine procèdent à des opérations électorales, je m'abstienne d'y intervenir pour aider le sentiment national et préparer à l'avance les titres ultérieurs contre la domination allemande? »
On saura un jour combien fut vigilante, patiente et méthodique l'action de Gambetta en Alsace. Il ne cessa jusqu'à sa mort d'être en relations personnelles avec de braves gens, ses admirateurs et ses amis, qu'il réconfortait de ses conseils et de ses espérances, et par l'intermédiaire desquels il maintenait une organisation française en pays conquis. Le procès de Leipzig, en 1887 (affaire de la Ligue des Patriotes), nous a révélé une partie du rôle de Gambetta dans nos provinces de l'Est, après le traité de Francfort. La confiance des Alsaciens en lui était si grande que les plus militants se tenaient toujours prêts à répondre à son appel. Aucune manifestation, aucune campagne politique, aucune agitation ne furent entreprises eu Alsace, sans que Gambetta n'eût été consulté. La Ligue des Patriotes pénétra ainsi plus tard à Strasbourg, dans le Bas- Rhin, dans le Haut-Rhin et y recruta de nombreux adhérents. L'un d'eux, M. Blœch, de Sainte-Marîe-aux-Mines,
ami particulier de Gambetta, commanditaire de son journal, l'un des représentants envoyé par l'Alsace à ses obsèques, se trouva même englobé dans les poursuites de 1887 et sévèrement condamné (1).
Gambetta fut alors un des Français qui assurément contribuèrent le plus à donner à l'Alsace et à la Lorraine l'assurance que la France ne renoncerait jamais à elle.
La presse démocratique était unanime à proclamer, en toute circonstance, l'imprescriptible revendication qu'elle associait, du reste, à l'idée de rénovation française par la liberté :
« Songeons à Metz et à l'Alsace perdues. Songeons que rien ne sera reconquis et que tout sera perdu, au contraire, outre l'Alsace et Metz : génie de la pensée, génie des lettres, génie du rêve, gloire et fortune de la France, sans la liberté, sans le mépris de l'ignoble, sans l'union de tous dans l'espérance, dans la volonté, dans le travail (2) . «
Le parti de la révolution en Europe, en Italie, Belgique, en Angleterre, en Suisse, celui qui échappait à l'action occulte de Bismarck, déplorait l'abaissement de la France et espérait son relèvement. Notons ce cri du cœur de Bakounine lui-même, le grand anarchiste destructeur :
« Je n'ai point l'honneur d'être Français, mais j'avoue que je suis profondément indigné contre toutes ces insultes et profondément désespéré du malheur de la France et de sa chute... Ce que je déplore amèrement, c'est la chute de la nation française; c'est la déchéance de cette sympathique et grande nature, de ce généreux caractère national et de cette intelligence lumineuse de la France qu'on
(1) Une des charges invoquées contre M. Blech par le procureur impérial était le refus opposé par le brave Alsacien à un Allemand qui sollicitait la main de sa fille. — « Des raisons de dignité nationale, disait M. Blœch, ne permettent pas à une Alsacienne d'épouser un Allemand. »
(2) Comment un peuple se relevé, par Edmond Franck (1873).
dirait avoir été formés et développés par l'histoire pour qu'ils émancipent le monde... Il me semble que quand ce grand soleil de la France s'éteindra, il y aura ,;clipse partout, et que toutes les lanternes pins ou moins bigarrées qu'allumeront les savants raisonneurs de l'Allemagne ne sauront compenser cette grande et simple clarté que versait le monde sur l'esprit de la France. »
11 fallait bien, du reste, reconnaître que le coup de force accompli par l'Allemagne en 1871 soulevait la même protestation, après quatre ans, en France et en Alsace, qu'au lendemain du traité de paix.
« L'Europe ne s'est pas opposée à l'annexion, dit la Ligue d'Alsace (1) ; elle a laissé commettre le crime, mais à la condition que regorgement serait prompt, et que les cris de la victime ne troubleraient pas son repos. Or, la victime lutte à outrance et ne veut pas mourir ; le Prussien la torture et la foule sous sa botte, sans pouvoir ni la tuer, ni étouffer le bruit de son étranglement qui fait horreur à la conscience des peuples.
« L'Allemagne troublée, les yeux injectés de rage, regarde tout autour d'elle pour voir si les signes précurseurs de l'expiation qu'elle pressent et qu'elle redoute ne se montrent pas à l'horizon. »
En 1874, les provinces annexées étaient appelées, pour la première fois, à élire leurs représentants au Reichstag. Le gouvernement allemand, tout en exerçant sur elles une pression formidable, ne négligea pas d'employer les moyens de persuasion :
« Soit, disait-il, nous n'aurons pas de longtemps vos sympathies, nous sommes assez forts pour vous garder malgré vous...
« D'ici longtemps, la France sera impuissante; elle a
{\) La Ligue d^ Alsace, n" 30.
92 GAMBETTA ET L'ALSAGE-LORRAmE
trop à faire pour guérir les blessures que nous lui avons faites ; notre épée a pénétré trop avant. Il vous aura bientôt oublié, ^peuple pour lequel vous n'étiez que des têtes carrées, qui hier riait à vos dépens /^i vous oublie aujourd'hui dans la légèreté de son esprit et de son cœur.
u La France est d'humeur bien volage, bien inconstante. Elle se souciera peu de s'exposer aux horreurs d'une guerre nouvelle. Elle a été brisée par ce peuple gédnt pour lequel elle n'avait que du mépris et dont l'Europe effrayée a mesuré la force. 0 chimère des chimères ! Que votre espoir d'être jamais revendiqué par la France est insensé! Mais encore voulût-elle donner au monde une dernière preuve de folie et s'attaquer encore une fois, dans son délire, à la puissance allemande, comment songer seulement à nous ébranler, nous ne disons pas à nous abattre, mais à nous affaiblir pour arracher deux provinces conquises pour les abandonner jamais?...
«... La ligne du Rhin tout entière est en notre pouvoir, plus formidable et mieux gardée que jamais. Enfln derrière toutes les forteresses se dresse toujours la triple ligne de nos défenses... se dresse la poitrine immense d'un peuple colosse...
« Les armées de France, quels que soient leur force et leur vigoureux élan, pourront-elles jamais pénétrer au cœur de l'Allemagne et mener à meilleur terme leur voyage à Berlin?
« Une complication européenne?
a N'y comptez pas, nous sommes et resterons très prudents, et jamais nous ne nous mêlerons de quelque affaire qui pourrait soulever une coalition contre nous. Nos hommes d'État ont l'habitude de ne s'exposer qu'à bon escient. La certitude mathématique de la victoire seule peut nous engager à faire la guerre. Jusqu'à ce que nous ayons assimilé nos nouvelles conquêtes, nous ne provo-
qwerons personne. Depuis 1815, nous nons préparions à la réorganisation de notre pays; aujourd'hui que nos armées occupent la plaine d'Alsace, que le drapeau allemand flotte sur Metz et Strasboqrg, nous comprenons que notre puissance est dans la paix avec tout le monde. La résignation que vous impose notre force, vous n'cfvez qu*à V accepter ou à mourir (1). »
Un Alsacien, M. Frédéric Haas, répondait dans une brochure, vendue à un grand nombre d'exemplaires :
« La force piorale du droit et de la justice violée, bafouée, outragée, se redressera demain, terrible, devant la puissance du canon. L'histoire a vérifié cette loi. Elle brise tôt ou tard l'épée des conquérants, mais l'àme meurtrie d'un peuple survit à leurs sanglantes hécatombes... Le monde moral obéit aux lois de rine?;orable justice... »
C'est, par anticipation, l'invocation à la justice immanente de Gambetta.
« Il est vrai, poursuit M, Haas, que nos maîtres d'aujourd'hui nous proclanient tous les jours la décadence de la mère patrie. Il est terminé, répètent-ils sur tous les tons, le rôle de cette France tombée au ban des nations ; et cesl avec un sentiment de sauvage, et orgueilleuse satisfaction qu'ik étalent devant nos yeux un tableau navrant de toutes les blessures politiques et sociales de cette France meurtrie, fis nous la montrent livrée à la merci des partis politiques dont aucun ne peut rallier la majorité du pays; rongée par la lutte des ambitions rivales; minée par l'infatigable et audacieux travail dç la révolution sociale, continuant à se nourrir éternellement des mêmes illusions, dans l'ignorance, incapable de s'élever au-dessus du niveau du plaisir ^ d'arrêter les ravages occffsionnés sur le terrain de la 7norah'té publique par la corruption de l'esprit et du cœur
(1) L* Alsace-Lorraine martyre, p^r Frédéric \l\xs, Loifirua, éditeur.
des classes élevées; trop énervée pour oser tenter quelque grande chose; trop envahie par Végoïsme des jouissances pour faire encore quelques sacrifices sur V autel de la patrie; trop préoccupée des intérêts matériels pour s'élever à des pensées plus hautes et plus généreuses; ne produisant plus de caractères commandant le respect et d'hommes s'élevant au-dessus du niveau de la vulgarité; indigne de la liberté et incapable d'ordre; condamnée sans retour à osciller entre le despotisme des ambitieux et Vanarchie.
Voyez-la j nous disent-ils, cette France que vous vous obstinez à ne pas oublier : en quoi a-t-elle su profiter de la leçon que nous lui avons infligée? Les hommes politiques sont toujours animés des mêmes fureurs et n*ont pas encore appris à mettre la patrie au-dessus des mesquins intérêts de leur parti. Ceux qui devraient être les hommes d'ordre sont toujours divisés en face du radicalisme révolutionnaire, pour les Finançais, il y a encore des factions^ il n*y a plus de patrie. Ont-ils songé un instant à modifier leur genre de vie?...
Toujours même énervement au théâtre et dans la littérature; même frivolité dans la presse; même vie facile et inactive dans l'armée, même ignorance partout et partout aussi la même présomption. Croire à la possibilité d'un remède est une folie. Les rares esprits qui n'ignorent pas les ravages de ce cancer restent sans confiance et sans espérance au spectacle de cette nation sans principes, sans mœurs, sans vigueur, sans connaissance, sans dévouement, sans but et sans idéal, ne sachant ni ce qu'elle veut ni oit elle va; se jetant, affolée et éperdue, d'un extrême dans l'autre. Espérer une régénération est une preuve de folie et sans régénération toute espérance des Alsaciens est vaine...
K Telle est l'invariable refrain dont nos maîtres relèvent
toujours ces funestes strophes de leur chant de triomphe.
« La résignation, mais c'est l'abdication de tous les
droits les plus intimes de notre âme. C'est l'acceptation
tacite et lâche d'une situation condamnée par toutes les aspirations de notre être, c'est le suicide de notre cœur. Jamais, Allemands, jamais la résignation ne forcera la porte de notre àme. Si, pendant de longues années encore, nous devons servir de victimes au sacrifice imposé à la France, nous rajeunirons dans le malheur, et les larmes de l'exil nous rempliront tous de haine et d'amertume; et le jour où Dieu, qui ne saurait longtemps tolérer la rupture de l'équilibre moral, jettera une épée dans l'un des plateaux de la balance du- droit et de la justice, ce jour-là, fils de France, vous nous retrouverez le cœur gonflé de haine et de douleur, mais vierges de résignation ! »
Ce fier langage retentit dans tous les cœurs. L'appel à l'indépendance des Alsaciens et des Lorrains fut entendu.
Le scrutin de 1874, aussi net, aussi résolu que celui de 1871, envoya au Reichstag, comme il avait envoyé à l'Assemblée de Bordeaux, des protestataires :
Teutsch (Saverne), Lauth (Strasbourg-ville), deSchauenbourg (Strasbourg-campagne) Mgr Raes, évêque de Strasbourg (Schlestadt), abbé Philippi (Molsheim), Hartmann (Haguenau), abbé IVinterer (Altkirch), abbé Sœhlin (Colmar), abbé Guerber (Guebwiller), Haeffely (Mulhouse), abbé Simonis (Ribeau ville), Mgr Dupont des Loges, évêque de Metz (Metz), Germain (Sarrebourg), Pauguet (Sarreguemines), Abel (Thionville) .
D'accord avec Gambetta, M. Teutsch porta au Reichstag la proposition suivante :
« Plaise au Reichstag décider :
« Que les populations d'Alsace-Lorraine, incorporées sans leur consentement à l'Empire d'Allemagne par le traité de Francfort, seront appelées à se prononcer d'une manière spéciale sur cette incorporation. »
M. Teutsch développa et défendit vaillamment cette motion en séance :
96 GAMBETTA ET L'Al^SAGE-LORRAINE
u hes populations, dit-il, dont nous sommes les représentants, nojis ont conflé une mission spéciale et des plus graves que nous avons à cœur de remplir sans retard. Elles nous ont chargés de vous exprimer leur pensée sur le changement de nationalité qui leur a été violemnient imposé...
« Votre dernière guerre, terminée à l'avantage de votre nation, donnait incontestablement à celle-ci des droits à une réparation; mais l'Allemagne a excédé son droit de peuple civilisé, en contraignant la France vaincue au sacrifice de quinze cent mille de ses enfants.
« Si, dans des temps éloignés et relativement barbares, le droit de conqiiête a pu quelquefois se transformer en droit effectif, si, aujourd'hui encore, il réussit à se faire absoudre, lorsqu'il s'exerce sur des peuples ignorants et sauvages, rien de pareil ne pei|t être apposé à l' Alsace- Lorraine...
« Augurez-vous de la régularité du traité qui consacre la cession, en votre faveur, de notre territoire et de ses habitants? Mais la raison, non moins que les principes les plus vulgaires du droit, proclame qu'un semblable traité ne peut être valable. Des citoyens ayant une âme et une intelligence ne sont pas une marchandise dont on puisse faire commerce; et il n'est pas permis dès lors d'en faire l'objet d'un contrat. D'ailleurs, en admettant même, ce que nous ne reconnaissons pas, que la France eût le droit de nous céder, le contrat que vous nous opposez n'a pas de valeur. Un contrat, en effet, ne vaut que par le libre consentement des deux contractants. Or, c'est l'épée sur la gorge, que la France, saignante et épuisée, a signé notre abandon. Elle n'a pas été libre; elle s'est courbée sous la violence; et nos codes nous enseignent que la violence est une caqse de nullité pour les conventions qui en sont entachées.
u Pour donner à la cession de l' Alsace-Lorraine une apparence de légalité, le moins que vous deviez faire, c'était de soumettre cette cession à la ratification du peuple cédé. «
M. Teutsch rappelait la doctrine du célèbre professeur de droit international Bluntschli, à l'université de Hcidelberg :
a Pour qu'une cession de territoire soit valable, il faut la reconnaissance par les personnes habitant le territoire cédé et y jouissant de leurs droits politiques. Cette reconnaissance ne peut jamais être passée sous silence ou supprimée, car les populations ne sont pas une chose sans droit et sans volonté, dont on transmet la propriété. »
L'orateur alsacien concluait :
" Nous ne trouvons rien dans les enseignements de la morale et de la justice, rien, absolument rien qui puisse faire pardonner notre annexion à votre Empire; et notre raison se trouve en cela d'accord avec notre cœur. Notre cœur, en effet, se sent irrésistiblement attiré vers la patrie française. Deux siècles de vie et de pensées en commun créent entre les membres d'une même famille un mémo lien sacré...
': En nous choisissant pour les représenter, nos électeurs ont voulu avant tout a^firmei- leur sympathie pour la patrie française et leur droit de disposer d'eux-mêmes. »
Seul, l'évêque de Strasbourg, à la grande surprise de ses collègues d'Alsace-Lorraine, faiblit; il refusa de s'associer aux paroles de M. Teut.sch et leur opposa cette déclaration :
u Les Alsaciens-Lorrains de ma confession n'ont nullement l'intention de mettre en question le traité de Francfort qui a été conclu entre deux grandes puissances. »
Mgr Ress avait cédé, en intervenant ainsi, aux suggestions d'une importante famille catholique d'Alsace, la
98 GAMBETTA ET L'ALSAGE-LORRAIX E
famille Zorn de Bulach; mais il n'exprimait pas T opinion de la grande majorité des catholiques.
La déclaration épiscopale souleva des protestations indignées.
M. Pauquet, au Reichstag même, déclara :
— Sa Grandeur a parlé en son propre nom seulement, et non pas au nom des députés catholiques d'Alsace-Lorraine (1).
L'évêque de Metz, Mgr Dupont des Loges, manifesta très haut sa réprobation, de même les autres prêtres faisant partie de la députation des provinces annexées.
Un frisson de colère parcourut l'Alsace, qui accusait l'évèque, élu comme protestataire, de félonie et de trahison (2).
Le mouvement de réprobation fut tel que l'Allemagne entrevit quel abîme séparait d'elle le pays conquis.
— Nous laisserons à nos compatriotes deux cents ans, disait rudement de Moltke, pour s'habituer de nouveau à l'Allemagne.
Les députés alsaciens n'avaient rien à attendre ni de la
(1) M. Ch. Germain, députe lorrain, dans une lettre adressée le 27 février 1874 au Moniteur universel, assura que Algr Rcss avait signé la veille même du joiir où elle fut présentée la déclaration prole^îatairc de M. Teutsch.
« Je n'ai pas à rechercher, disait-il, quels sont les motifs qui ont pu déterminer Mfjr Ress à prendre l'attitude qui lui a valu, après le mauvais vouloir qui nous a été témoigné, les applaudissements du Parlement allemand. «
L'évèque de Strasbourg, après cet incident, ne reparut plus au Reichstag.
(2) • Quel était le mobile, lisait-on dans le 36* Bulletin de la Ligue d'Alsace, qui poussait ce vieillard, alors que M. Teutsch descendait à peine de la tribune, à venir adhérer à la paix de Francfort et reconnaître l'annexion de son pays. L'évèque a-t-il voulu préserver les établissements d'instruction de son diocèse et acheter en se déshonorant les complaisances de l'administration..., etc. »
LMCTIOX DK BISMARCK EN FRAXGE 90
génciosité de M. de Bismarck ni de Tesprit de justice des Allemands. Le Reirhstag accueillit par des cris de haine ou des rires injurieux le discours du député de Saverne; mais celui-ci ne parlait ni pour le gouvernement de Berlin ni pour l'Allemagne, il parlait pour lEurope et surtout pour la France.
L'écho fut douloureux à Paris de cette seconde et solennelle protestation que Gamhelta avait inspirée comme il avait rédigé la première; mais hientôt son retentissement se perdit dans le tumulte des luttes politiques et des compétitions électorales.
AOn de les mieux suivre et d'eu hénéGcier, sans que personne n'agît désormais à l'encontre de ses instructions en France, M. de Bismarck avait obtenu de Tempereur le rappel de son ambassadeur à Paris, M. d'Arnim.
A celui-ci succédait le prince de Hohenlohe, qui était bien, lui, depuis longtemps déjà, l'homme de M. de Bismarck et de sa politique, Tinterprcte et l'exécutant sur lequel il pourrait compter.
Le chancelier lui donnait pour instructions, comme à son prédécesseur, de ne se prêter h aucune conjplicité cléricale ou monarchiste, de repousser toutes avances qui lui viendraient du parti royali te cl de considérer tous les hommes politiques français comme des adversaire^, quel que fût leur langage. ^ il ne peut pas y avoir grand intérêt, dit-il, pour nous à être renseignés sur le langage de tel ou tel homme d Etat, de tel ou tel député français, attendu que tous poursuivent vis-à-vis de nous le même but hostile. »
En revanche, un spectacle le réjouissait, le rassurait toujours : celui do nos discordes.
u Toute ma politique, disait-il à son nouvel ambassadeur, est de les entretenir. »
M. de Hohenlohe a raconté lui-même avec quelle faci-
100 GAMBETTA ET L'ALSAGE-LOURAINE
litë, avec quelle confiance stupéfiante, il fut accueilli à Paris ; comment venaient s'ouvrir à lui et le prendre pour confidents les dirigeants, hélas ! trop bavards, de l'opinion française, daubant les uns sur les autres, vis-à-vis de cet étranger, de cet ennemi, observateur attentif, qui n'avait même pas à prendre la peine de provoquer leurs racontars et qui se mêlait ainsi chaque jour, sans en avoir l'air, de nos propres affaires. Spectacle d'autant plus attristant, que nous n'avons cessé de le donner et que nous le donnons encore aux successeurs du prince de Hohenlohe!
Celui-ci suivit donc, sans en perdre un détail, la dernière période de législature de l'Assemblée nationale, qui, après avoir vainement tenté de faire la monarchie, dut constituer la République; il fréquentait le salon de M. Thiers autant que celui du duc Decazes et que l'Elysée; il rencontrait Emile de Girardin, alors un des hauts barons de la presse, chez la princesse Troubetzkoï, et le correspondant du Times le documentait sur les faits et gestes de nos hommes politiques, ainsi que sur les incidents des couloirs parlementaires.
Le 19 décembre 1874, de pussage à Berlin, il s'entretenait avec M. de Bismarck de Gambetta. Le chancelier l'interrompit :
« Nous n'avons rien à craindre de sa part, même s'il organise la France aussi solidement que vous dites. Nous sommes toujours à la hauteur de la France, même d'une France forte. Le danger, c'est la coalition, or la République n'arrivera jamais à former de coalition contre nous. "
Au lendemain des élections générales de 1876, qui envoyèrent à la Chambre des députés une forte majorité républicaine, M. Thiers s'était empressé de démontrer à M. de Hohenlohe que le résultat de ces élections n'offrait pas le moindre caractère de menace à l'égard de l'Allemagne. Ce fut également l'avis de M. de Bismarck.
L*ACTIOx\ DK BISMARCK EN FRAXCE 101
« A son avis, dit M. Gabriel Charmes, le maintien de la République en France étant la plus sûre garantie de notre affaiblissement perpétuel, nos ennemis devaient désirer qu'elle ne fût pas détruite. Tant que nous serions en république, il affirmait que nous serions isolés, que nous nous anéantirions nous-mêmes dans des querelles intestines, que nous laisserions périr tous nos intérêts extérieurs et que, sans avoir besoin de nous combattre, on pourrait nous considérer comme vaincus.
" Pensant ce qu'il pense de la République, condamnée à son avis à végéter dans Tanarchie et dans Timpuissance, on s'explique qu'il veuille nous la conserver.
u Partout, en Allemagne, en Autriche, en Italie, il dit et il fait dire : Maintenons la République en France; la République est un gouvernement nécessairement pacifique parce que énervé et énervant; la monarchie serait un gouvernement belliqueux parce qu'il ne pourrait se soutenir au dedans qu'en cherchant la gloire au dehors (I). »
Les élections de 1876 assuraient à la République un lendemain. L'ambassadeur d'Allemagne à Paris allait se trouver en face d'un nouveau personnel politique, sauf à la Présidence où demeurait le maréchal de Mac-Mahon et au ministère des Affaires étrangères où le duc Decazes était maintenu à son poste.
(1) Politique extérieure et coloniale, 1 vol., par Gabriel Chamers.
CHAPITUE IV
Le parti républicain au pouvoir. — Deux tendanrcscn Allemagne à propos de la politique française. — L'empereur et le chancelier. — Le 16 Mai. — Coup de tète du maréchal de Mac-Mahon. — Son inopportunité. — En pleine crise extérieure. — Défiances unanimes en Europe à l'égard du « cléricalisme » . — Révélations du prince Napoléon sur les relations de la France, de l'Italie et du Vatican en 1870. — Craintes de Gambetta et des républicains. — Une note du Français. — Polémiques de presse. — Immixtion de l'Allemagne dans nos querelles. — M. Thiers. — La guerre turco-russe. — Ignatieff et Skobeleff à Paris. — Langage de Gambetta. — La République française et l'Alsace-Lorraine. — Gambetta chef de parti après la mort de Thiers. — La résistance au 16 Mai. — Etat d'esprit des républicains et de la France.
M. de Bismarck, conversant avec M. de Gontaut-Biron, en décembre I87G, lui disait :
— La Uéj)ubliq le ne peut marcher que tant qu'elle est gouvernée par des hommes qui ne sont pas républicains.
.Allait-il donc, après la victoire de ceux-ci en 1876, se prononcer pour le maréchal et pour les coaservateurs?
Le gouvernement allemand ne voyait pas, en effet, sans quelque mécontentement, les nations témoigner à la jeune République des sentiments sympathiques et assurer par leur concours le succès de la grande exposition internationale qui devait s'ouvrir à Paris en 1878.
M. de Bismarck avait refusé sèchement toute participa-
tion offlcielle de rAllcmagae, et comme il était question de former une section des produits d'Alsace-Lorraine, il signiGa son opposition à ce projet par une sorte d'ultimatum :
«Nous verrions, déclara M. Hohenlohe au duc Decazes, une violation des traités dans le fait que les Alsaciens- Lorrains exposassent. »
Les manifestations renouvelées de Paris, aussi ardemment patriotiques que républicaines, ravivaient chez M. de Bismarck les vieilles haines du siège :
u II y a deux natures en France, disait-il, les Parisiens et le reste de la France. Celui-ci est laborieux, économe; quand il se bat, il se conduit en héros; mais il n'aime pas la guerre, il est pacifique et il veut travailler. Mais le Parisien n'est pas ainsi; il aime le bruit, la lutte, et c'est lui, malheureusement, qui exerce de l'influence sur la presse (i). i)
Ce Paris abhorré, Bismarck en avait réclamé, de façon pressante, le bombardement en 1870, et il ne lui avait pas encore pardonné.
Paris gambettiste, Paris fidèle à la cause des revendications d'Alsace-Lorraine, toujours prompt aux enthousiasmes généreux, aux réveils éclatants, demeurait suspect à Berlin, comme au lendemain de l'armistice. Quant au parti républicain, fortement concentré sous la direction de Thiers et de Gambetta, ne s'aviserait-il pas d'inaugurer une politique extérieure?
Les nouvelles les plus folles trouvaient crédit. Le prince de Hohenlohe note sérieusement sur son « journal " , le 5 mars 187G, presque au lendemain des élections républicaines du 20 février :
« M. Ed. Simon (rédacteur en chef d'un journal diplomatique français) me disait hier que Thiers et Gambetta
(I) Ma Mission à lier lin, par M. dk Gontalt, t. I", p. 313.
méditaient le projet d'une neutralisation de la France pour une durée de quatre ans. De quoi s'agit-il au juste? Je l'ignore. Ce ne peut être, en somme, qu'un traité collectif de toutes les puissances, ou bien une neutralité reconnue à la France par elles. Mais comme l'Allemagne ne s'y rallierait pas, on en viendrait à une alliance de toutes les puissances contre l'Allemagne. Dans tous les cas, c'est un projet à ne pas perdre de vue. »
A la cour, l'empereur et son entourage, ainsi que le prince Frédéric-Charles, dissimulaient de moins en moins leurs répugnances pour le gouvernement républicain, dont le caractère définitif les préoccupait.
Ils craignaient les « folies possibles, la sagesse même » de la majorité démocratique élue en 1876 « parce que, note M. de Gontaut, l'exemple d'une république sage pourrait bien n'être pas dépourvue d'influence sur les destinées à venir des sociétés européennes " .
— C'est déplorable, disait le vieil empereur, voilà Thiers qui s'unit à Gambetta, on ne peut pas le comprendre.
Lorsque le maréchal de Mac-Mahon congédia brusquement le ministère républicain que présidait M. Jules Simon, et, contre la majorité républicaine de la Chambre élue le 20 février 1876, rappela aux affaires, le 16 mai 1877, les conservateurs et leur chef le plus autorisé, M. le duc de Broglie, la nouvelle de ce coup de tête ne fut tout d'abord pas mal accueillie à Berlin.
" La guerre, dit Guillaume 1" à notre ambassadeur, est aujourd'hui entre l'ultramontanisme et le radicalisme, pour moi, je préfère de beaucoup l'ultramontanisme. »
Et plus tard :
« J'espère bien que Gambetta ne deviendra pas président. Dieu nous en préserve (1) •' »
(1) De Gomaut, t. III, p. 269 et 282.
M. de Bismarck lui-même commençait à s'émouvoir des progrès du socialisme en Allemagne, altestés par le nombre élevé de voix obtenues par les disciples de Karl Marx; il semblait entrevoir le danger du flux démocratique; mais ce péril apparaissait encore si lointain que bientôt, chez lui, les préoccupations du présent l'emportèrent sur celle de l'avenir. Il avait espéré que les républicains au pouvoir le débarrasseraient enOn de M. de Gontaut dont la présence lui devenait de* plus en plus insupportable, en raison môme de l'influence croissante que prenait à la cour notre ambassadeur; or, le retour au ministère des amis de celui-ci assurait son maintien à l'ambassade de Berlin. D'autre part, les manifestations offensives du parti clérical en France, l'agitation intempestive renouvelée en faveur du rétablissement du pouvoir temporel du pape, ne pouvaient laisser longtemps M. de Bismarck dans l'indécision. Elles lui dictaient fatalement la conduite à tenir vis-à-vis du gouvernement du 16 mai. 11 comprit vite quel profit il pouvait tirer, dans l'état troublé de l'Europe, au milieu des complications tqrco-slaves, de la crise si inopportunément provoquée par le maréchal de Mac-Mahon : achever de brouiller les cartes entre le gouvernement de Paris et celui du Quirinal; montrer la France divisée et faible, incapable de jouer un rôle dans les événements graves d'Orient, où la Turquie et la Russie entraient en guerre. M. de Bismarck avait en main de trop beaux atouts pour ne pas essayer d'entrer dans la partie engagée chez nous ; il était prêt à en tirer le plus de gain possible.
11 donna le mot d'ordre au « Press-bureau « de Berlin, et tous ses journaux partirent encore une fois en guerre contre le cléricalisme, dont les prétentions, disait-il, ajoutaient de nouveaux périls à une situation européenne déjà suffisamment critique.
Citons deux articles types : le premier paru dans le Times du 3 septembre — correspondance de Berlin — et reproduit par la plupart des journaux français :
« Le septième anniversaire de Sedan vient d'être célébré avec enthousiasme par les Allemands, comme le couronnement qui assura Tunion et la liberté de l'Allemagne, mais à ces effusions se sont mêlés des avertissements sinistres portant qu'il faudrait peut-être reprendre l'œuvre accomplie à Sedan. Un journal de Berlin, qui possède une autorité semi-ofûcielle, exprime la peur que le gouvernement actuel de la France, s'étant jeté dans une entreprise domestique désespérée, ne tente d'y échapper par la guerre...
(c Pour que l'Europe s'inquiète, il suffit que l'Allemagne soit troublée par les fantaisies capricieuses d'un gouvernement français, qui, de notoriété publique, est soumis aux influences cléricales.
tt La politique du duc de Broglie a déjà suffisamment humilié la France en obligeant le duc Decazes à donner à l'Italie des assurances atténuant la signification politique du 16 mai... «
Le second article sensationnel nous venait d'Italie :
« ... 11 serait prématuré, lisait-on dans le Diritlo, de croire la paix générale assurée...
« Le coup du 16 mai est considéré comme un triomphe du parti clérical, c'est-à-dire du parti qui tend à troubler la paix européenne en exploitant à son profit le patriotisme français, l'esprit martial de ce noble pays et les embarras actuels de sa politique. Ici l'on juge avec une sereine impartialité les choses de France, et, bien que nul ne se fasse illusion sur les conséquences fatales de la guerre de 1870, on croit pourtant généralement que la France saura contenir ses désirs de revanche, tant qu'elle ne sera pas au pouvoir des cléricaux, c'est-à-dire des seuls Frau-
çais qui subordonnent l'intérêt national aux risques d'une entreprise désespérée en faveur du pouvoir temporel du pape.
« Voilà pourquoi, voulant la conservation de la paix, on surveille à Berlin ceux qui, par tous les moyens possibles et dans tous les pays, chercbent à la troubler, c'està-dire les partisans du prisonnier du Vatican, n
Il faut bien reconnaître, en se reportant aux faits et aux débats parlementaires de l'époque, que les républicains et les patriotes même non républicains, avaient de sérieuses raisons de s'alarmer des conséquences possibles d'un triomphe absolu du u cléricalisme » , suivant l'expression consacrée en France.
Un incident grave, qu'il est nécessaire de rappeler, s'était produit, quelques mois plus lot, à la Chambre, à la séance du 24 novembre 1876. Le prince Napoléon, élu député de la Corse, avait cru devoir intervenir dans un débat sur le budget des cultes, dont un membre de l'extrême gauche, M. Boysset, proposait la suppression.
Le prince évoqua les souvenirs de l'expédition de Rome en 1849; il en imputait la responsabilité aux conservateurs et aux catholiques militants de l'Assemblée nationale d alors; il on vint à remémorer aussi la seconde expédition, celle de 18G7, suivie d'une nouvelle occupation des VAàis pontificaux par les troupes françaises, qui ne prit fin qu après nos premiers désastres de 1870. Il déclara que Tllalic s'était alors abstenue de nous venir en aide, (ju'ellc nous avait refusé son concours uniquement parce que le gouvernement de Napoléon III ne consentit pas à évacuer Rome et à permettre à Victor-Emmanuel d'en faire la capitale de son royaume.
u II m est douloureux, dit le prince, de révéler ce fait historique qui pourra être prouvé diplomatiquement
quand on le voudra (1) ; c'est que l'issue malheureuse de la guerre de 1870 vient de l'occupation de Rome, et que le maintien du pouvoir temporel des papes nous a coûté l'Alsace et la Lorraine. Il faut que le pays le sache. "
Violemment interrompu, l'orateur insista, donna des preuves :
" C'est une vérité diplomatique et historique, et sans commettre aucune indiscrétion, je pourrais dire que par ma position, je suis à même d'affirmer ce qui, du reste, a été publié, — ceux qui veulent s'occuper de cette question le reconnaîtront parfaitement.
" On a agi dans un bon ou un mauvais sentiment, peutêtre dans un sentiment d'honorabilité et de délicatesse exagérée, mais le fait est incontestable.
« Qu'est-il arrivé? Vous savez dans quelles conditions cette guerre a été entreprise. Sans rien dire de ce qui est si pénible dans les souvenirs de la France, il est incontestable que, si nous avions eu des alliances sérieuses, des alliances bien conduites, des alliances certaines, le résultat de la guerre eût été tout autre. Eh bien, ces alliances, tous les documents diplomatiques le prouvent, elles s'étaient faites, elles existaient; seulement, il n'y avait qu'une question pendante : c'était celle du pouvoir temporel des papes. Si on avait abandonné ce pouvoir temporel, on aurait eu une alliance immédiate et une alliance éloignée qui ne se serait pas fait attendre longtemps.
« La France entrait alors en campagne avec cinq ou six cent mille hommes de plus et elle se trouvait dans une situation qui aurait certainement gêné nos ennemis (2). T>
(1) M. Emile Ollivier a confirmé depuis, dans f Empire libéral, les déclarations du prince Napoléon.
(2) Le prince Napoléon avait été mêlé aux négociations entre le gouvernement impérial et le gouvernement italien. Il fut chargé d'une mis-
Ces révélations Iroublantes pesaient encore sur les esprits, elles justifiaient les inquiétudes nullement feintes, très réelles, que suscitaient alors les protestations du clergé et surtout des cléricaux laïques contre Rome capitale de l'Italie et en faveur d'une restauration du pouvoir temporel. Les mêmes causes n'allaient-elles pas produire les mêmes effets?
« Le cosmopolitisme du catholicisme ultramontain, dit un des amis les plus intimes de Gambetta, M. Deluns-Montaud, était à ses yeux aussi nuisible aux intérêts de la France que pouvait l'être le cosmopolitisme révolutionnaire. Il le considérait comme nous aliénant les amitiés les plus naturelles. »
Le ton de la presse étrangère devenait plus grave, comme à la veille des complications sérieuses.
L'intervention de l'Allemagne dans nos affaires se produisit d'autant plus naturellement que les deux partis en présence y firent appel, avec la même fureur aveugle qui les poussait à se déchirer entre Français, h la grande satisfaction du rival de l'extérieur.
L'ambassadeur de France, lui-même tout le premier, dénigrait ses adversaires politiques et invitait les Allemands à se tenir en garde contre les progrès de la révolution en France; il représentait Gambetta comme un homme très décidé, sous un masque de modéré et d'opportuniste, à bouleverser les troncs.
a Le maréchal, ajoutait- il, ne veut pas que ces doctrines triomphent; il est conservateur, il est l'élu des conservateurs, lui et eux s'opposent avec la dernière énergie au succès des radicaux. »
Eu agissant ainsi, répondait le grand-duc de Bade, « ce
sion spccialt; à Florence, alors tupilalc de l'Italie, au début de la guerre de 1870.
JIO GAMBEÏTA ET L'ALSAGE-LORRAINE
n'est pas seulement à vous que vous rendez service, c'est à nous... (1) ».
Impossible d'inviter plus nettement l'Allemand à se mêler de ce qui ne le regardait pas.
Certains journaux républicains ne se montraient pas plus réservés. Dès que parurent les premiers articles de la presse allemande et de la presse italienne hostiles au gouvernement du 16 Mai, ils s'empressèrent, en les reproduisant, en les amplifiant, en les commentant, de présenter le parti du maréchal comme un parti de la guerre.
Quelques semaines avant que M. Jules Simon fût congédié du ministère, des troubles s'étaient produits au cours de M. Saint-René-Taillandier à la Sorbonne. Les étudiants républicains reprochaient au professeur de méconnaître systématiquement la Révolution. Le courant d'idées du moment fit dévier cette agitation universitaire et l'entraîna à de violentes manifestations anticléricales. Déjà, le principal grief invoqué contre les catholiques ultramontains était que leurs menées conduisaient la France à une guerre contre l'Italie Les étudiants projetèrent de se porter en masse vers l'ambassade italienne pour y témoigner de leurs ardentes sympathies envers le gouvernement de Rome. La police les dispersa; mais lorsque le coup de tête du 16 Mai je'a 1 émoi et I inquiétude en France, l'opinion se trouvait déjà préparée à accepter la thèse de la presse hostile au maréchal, qui représentait celui-ci comme le soldat du pape, disposé à entreprendre la restauration du trône pontifical romain, au besoin par les armes. Or, la guerre avec Tltalie devait fatalement, disait-on, entraîner la guerre avec Tx^Uemagne dans les conditions les plus déplorables, puisque la Franco se trouverait attaquée sur les Alpes et sur les Vosges.
(1) De Go.vtaut, t. II, p. 283.
Ces rumeurs pessimistes, recueillies, grossies par la presse à Berlin, à Londres, à Rome, à Paris, semblaient sortir d'une même ofOcine. Un journal, le Télégraphe, alla jusqu'à prétendre que l'ambassadeur d'Allemagne « avait porté au ministre des Affaires étrangères, l'expression de son étonnement et de son inquiétude » au sujet de l'acte accompli par le maréchal, d'accord avec les ultramontains.
Le Français, conservateur et ofOcieux, démentit cette nouvelle, d'ailleurs fausse, et il insinua : « 11 apparaît que le gouvernement a saisi l'origine des correspondances expédiées aux journaux étrangers qui tendent à dénaturer, de la manière la plus odieuse, le caractère des événements intérieurs de notre pays. L'organisation de ces correspondances serait un Français réfugié à Bruxelles et qui est en relations constantes avec M. Gambetta. «
Le réfugie visé dans cette note, c'était M. Ranc, condamné à mort en 1873, comme ancien membre de la Commune, ami de Gambetta et collaborateur de la République française.
Gambetta prit la peine de répondre lui-même à l'accusation, dans le discours qu'il prononça le 24 juin à Versailles, au banquet patriotique organisé pour célébrer l'anniversaire de Hoche.
« La France dira surtout, déclara-t-il, qu'elle veut la paix au dedans comme au dehors, la mise à l'abri de tous les périls et de toutes les compromissions.* Car, messieurs, s'il y en a gui ont besoin de dire quils ne veulent pas la guerre, nous, républicains, nous n'avons pas besoin de le dire, tout le monde le sait.
u Oui, tout le monde le sait, et c'est parce que tout le monde le sait et que tout le monde est de notre opinion que vous voyez nos adversaires si troubles, si incertains, si agités. C'est pour cela aussi qu'ils ont quitté leurs grands
airs des premiers jours, quand ils disaient : L'Europe, qu'est-ce que c'est? La presse européenne, mais ne saiton pas qu'elle est à la solde des partis?
« Grand merci, monsieur le duc (de Broglie) ; mais votre fortune ni la nôtre n'y suffiraient pas. «
Les journaux étrangers continuèrent à malmener le gouvernement du maréchal. Il est vraisemblable qu'au moins, en ce qui concerne la presse allemande et une partie de la presse italienne, le chef d'orchestre invisible de ce concert n'était autre que M. de Bismarck lui-même.
c( C'est lui, mandait M. de Gontaut-Biron, qui profitant avec cette habileté dépourvue de scrupules qui lui est familière des embarras qui régnent dans la plupart des États de l'Europe à propos des affaires religieuses... qui a réussi à persuader que le grand ennemi était le cléricalisme. »
L'acte du maréchal de Mac-Mahon se produisait donc au moment le plus fâcheux, et la critique sévère de Gambetta se pouvait justifier et n'avait rien d'excessif.
Un modéré, un diplomate, M. de Saint-Vallier, sénateur de l'Aisne et bientôt ambassadeur à Berlin, ne disait-il pas dans un discours à ses collègues du conseil général qu'en Europe l'opinion publique s'était prononcée pour le pays français, mais contre le ministère.
Les journaux et les candidats, en province surtout, ceux qui menaient leur propagande chez les paysans et auxquels toute arme semblait bonne à tourner contre « le gouvernement du pape et des curés » , forçaient la note; ils grossissaient l'argument; ils ne gardaient aucune mesure, et s'adressant à des esprits simples, peu susceptibles de saisir les nuances et de comprendre les sousentendus, ils proclamaient sans ambages : d'un côté les candidats de la guerre, ceux du maréchal de Mac-Mahon ; de l'autre, les candidats de la paix, ceux de la République, ceux de M. Thiers et de M. Grévy. Réservistes,
territoriaux, voulez- vous être mobilisés et marcher au feu pour rendre au pape le pouvoir temporel?
A question ainsi posée, la réponse ne semblait pas douteuse. Mais combien détestable une tactique qui, selon les besoins de l'intérêt électoral, ne développait dans le peuple que des sentiments de pusillanimité!
Sans aucun souci de la dignité nationale, on conviait la France à voter pour les hommes qui, affirmait-on, étaient les seuls candidats de la paix. Quelques républicains empruntaient leur langage aux conservateurs apeurés de 1871, qui, pour mieux abattre Gambetta, clamaient alors la paix ! la paix à tout prix !
11 serait fastidieux de rappeler les polémiques engagées en France, quelques-unes très violentes, toutes inspirées de ce mot d'ordre : le succès des candidats du maréchal de Mac-Mahon entraînerait le conûit extérieur.
Par qui était-il donné? Quel langage les chefs tenaientils?
M. Thiers affectait beaucoup de se rapprocher de l'ambassadeur d'Allemagne et le visitait fréquemment; il lui présenta Gambetta. Dites bien, répétait-il volontiers, lui candidat éventuel à la succession du maréchal de Mac- Mahon, u que je ne veux pas la guerre » . Citons, à ce sujet, un passage édiOant des mémoires du prince de Hohcnlohe. M. Thiers se préparait à prendre quelques jours de repos à Dieppe (I) :
« Je lui demandai, raconte le prince (9 août 1877), s'il lui convenait que j'aille le voir à Dieppe. — Bien sûr, m'a-t-il répondu, car le pays y verra une preuve que le parti républicain est avec l'Allemagne et l'étranger en général en meilleurs termes que le gouvernement actuel. »
(1) II renonça à ce voyage et se retira près do Paris, à Saint-(îermain, où la mort le surprit le l^' septembre.
La République française, journal de Gambetta, définissait ainsi le parti du maréchal :
« C'est le parti qui a placé la France en dehors des conseils de l'Europe, qui, par son ambition, par ses aspirations réactionnaires et cléricales, l'a rendue l'objet de la défiance de tous ses voisins, c'est le parti dont on escompte la chute prochaine dans les chancelleries européennes pour ne pas être amené à prendre des précautions contre la France devenue l'instrument du Vatican et du Gesu... »
Visant les hommes du 16 Mai, la République ajoutait :
ce L'Europe considérerait leur victoire comme un sujet de trouble, comme un germe de guerre non moins redoutable que la crise orientale. »
Le Rappel notait que les députés républicains de la Chambre dissoute s'étaient séparés aux cris de : Vive la •paix! Il reprochait au Journal officiel d'avoir passé sous silence cette manifestation.
Les vœux de i\I. de Bismarck étaient comblés.
Le coup de tête du maréchal de Mac-Mahon, l'aventure du 16 Mai, si inopportune, si mal préparée, si peu réfléchie, servaient à souhait le chancelier, puisqu'ils exaspéraient chez nous la mêlée des partis, puisqu'ils détournaient notre attention du conflit oriental, et nous empêchaient de saisir la première occasion offerte à la France d'essayer peut-être de prendre sa revanche de la défaite de 1871 et de faire payer cher son concours au moment du règlement de compte.
En Russie, les panslavistes tournaient, il est vrai, leur attention vers Paris. Le maréchal de Mac-Mahon, le duc Becazes, M. Thiers furent pressentis. Gambetta, de son côté, avait déjà pris une telle importance qu'une entrevue fut ménagée entre le prince Gortschakoff et lui par l'intermédiaire de la princesse Troubetzkoï, dont le salon, alors
fameux, réunissait les hommes d'Etat de passage à Paris et les ambassadeurs de toutes les puissances.
Mais, nous devons reconnaître qu'à cette époque, le parti républicain subissait encore Tinlluence des préjugés de 1830 et de 1848. Le Russe était resté, pour lui, le cosaque, le demi-sauvage, le dernier soldat de la barbarie et de l'absolutisme en Europe.
« Les Slaves, disait cependant Gambetta, seront toujours moins dangereux que les Germains, parce qu'ils ne cherchent à slaviser que des Slaves, tandis que les Germains ne songent qu'à détruire tout ce qui s'oppose à l'absolue germanisation (I). «
Mais le leader républicain n'allait pas encore au delà; quant au gouvernement représenté par le duc Decazes et le maréchal de Mac-Mahon, il se tenait sur une prudente réserve.
Le général Le Flô, ambassadeur de France à Saint- Pétersbourg, ne publia que très longtemps après l'alerte de 1875 ses révélations qui en firent connaître les détails et la gravité.
Gambetta, sans être persuadé, comme quelques uns de ses amis politiques, que le duc Decazes avait beaucoup exagéré l'importance du rôle personnel du tzar pour grossir son rôle de ministre habile et se poser en sauveur, ne voulait pas avec raison que l'on méconnût la part de l'Angleterre dans l'intervention qui avait empêché l'agression allemande.
Personne, à l'exception peut-être de Paul Déroulède, ne proposait encore l'alliance russe, personne n'aurait osé engager la France dans la partie que la Russie se préparait à livrer.
« Nos affaires extérieures, écrivait Gambetta (5 juin
(1) Juliette Ad AU, No$ amittia politiques, p. 315.
1876), je dis les nôtres, non celles du gouvernement, vont fort bien, mais trop vite. La Russie semble trop effrayée; elle sent l'isolement qui se dessine autour d'elle et je redoute toujours qu'elle offre à l'ogre de Berlin une plus riche proie que celle qu'il pourrait tirer d'une combinaison adverse, soit avec l'Angleterre et l'Autriche, soit de l'Autriche et de la France unies à l'Italie. Le monstre est beau joueur; il faut tout redouter du dernier enjeu. Il a évidemment la garde haute sur tout le monde et il peut dévorer d'un égal appétit ou les provinces baltiques, ou la ligne de Leitha, ou les ports de Hollande. Chaque proie comporte un partenaire différent et laquelle va-t-il choisir? C'est la question — sans parler d'un quatrième et plus sinistre : un nouveau lambeau de territoire et d'or français, n
Telle était alors la hantise générale. Skobeleff en avait gardé le souvenir, peu après, lorsqu'à la suite d'un premier voyage à Paris, il répondait, assure Mme Adam, qui l'invitait à dénoncer en France le péril allemand :
« Mes paroles seraient sans écho. Je suis allé en France, je n'ai pas trouvé de patriotes... Tout le monde chez vous s'inquiète du prince de Bismarck, le craint et par conséquent le subit... (1). »
On croyait à Paris que l'Allemagne poussait la Russie à la guerre afin d'avoir les mains libres; et on soupçonnait à Berlin la France d'intriguer et d'inciter au conflit, d'avoir, comme on dit, intérêt à brouiller les cartes. C'était l'idée fixe de Bismarck.
« Depuis le seizième siècle, disait-il, il n'y a pas de famille allemande, dont un membre au moins par génération n'ait combattu contre la France. C'est un constant péril que d'avoir un voisin pareil. »
M. Thiers disait bien au prince de Hohenlohe :
(1) Shoheleff, par Mme Adam, p. 32.
u Trouvez-moi quelqu'un qui songe à la guerre. Y a-t-il en France un parti de la guerre? Le maréchal ne songe qu'à rester en place. Gambetta se dispose à prendre la présidence du Conseil, et moi, je ne veux pas de la guerre. »
Mais ces assurances même ne dissipaient pas entièrement la déGance allemande. Les événements cependant se déroulaient selon les désirs et plans de M. de Bismarck. La Russie engageait toutes ses forces dans une grande guerre contre les Turcs. La question d'Orient rouverte absorbait pour longtemps son attention et la détournait de combinaisons politiques possibles avec la France. Il était déjà trop tard pour arrêter le gouvernement du tsar dans la voie où il s*engageait et qui le conduisait au conflit diplomatique, sinon armé, avec l'Autriche et avec l'Angleterre.
A la veille de ces complications malencontreuses qui venaient de surgir aux pays balkaniques, la Russie, intacte, semblait devenir chaque jour davantage en Europe une sorte d'arbitre indépendant et fort vis-à-vis de tous, même vis-à-vis de Berlin. Dès les premiers coups de canon tirés sur le Danube, au contraire, cette situation se modifia au profit de l'Allemagne. La Russie, qui était la force d'équilibre bienfaisante, dont le prestige n'avait encore subi aucune atteinte, puisqu'elle se recueillait depuis 1856, cessa d'être le contrepoids nécessaire à la puissance germanique.
Les panslavistes laissaient le champ libre à l'ennemi, dont ils avaient déjà favorisé les succès en 1870. Les malentendus s'accentuèrent entre la Russie et la France, tandis que M. de Bismarck se réservait d'offrir plus tard ses bons offices, de jouer le premier rôle et d'imposer ses solutions.
Lorsque l'un des chefs du parti de la guerre en Russie, le général Ignatieff, vint à Paris en 1876, il se rencontra chez le maréchal de Mac-Mahon avec plusieurs généraux,
et il leur demanda si la France était prête à prendre part à la campagne prochaine.
Il n'entendit partout, dit le général du Barail, dans ses mémoires et de tous qu'une réponse :
« Nous n'avons aucune raison de nous y mêler, n
Le général Ignatieff en rentrant à Saint-Pétersbourg, disait^ comme Skobeleff, non sans quelque dédain :
« A Paris, tout le monde a grand'peur de l'Allemagne. «
Nous sortions de la tourmente. Elle nous avait guéris pour longtemps du don-quichottisme qui nous avait tant de fois poussés à nous battre pour les autres. L'Allemagne nous surveillait de près, et nous étions singulièrement embarrassés, on doit le reconnaître, pour prendre parti, puisqu'il fallait choisir entre l'Angleterre et la Russie, dont les intérêts se trouvaient opposés et que M. de Bismarck excitait activement l'une contre l'autre.
M. Decazes, — rendons-lui justice, — avec un sentiment très exact du péril et du véritable intérêt de la France, pressentit la vraie politique à suivre, celle qui ne devait être comprise que trente ans plus tard.
« Je n'ai jamais cessé d'espérer, disait-il, entre ces deux puissances (l'Angleterre et la Russie) un rapprochement qui nous permit de marcher avec elles sans choisir entre elles* »
Mais trop de difficultés surgissaient alors, qui empêchaient cet accord.
Le gouvernement français n'intervint donc par sa diplomatie qu'en faveur du maintien de la paix et se tint à l'écart, évitant de se laisser entraîner dans la bagarre.
Citons cette déclaration du duc Decazes à M. de Hohenlohe, le 11 avril 1877 :
« Le devoir de l'Allemagne et de la France est de protéger la paix européenne, en agissant de concert, en réunissant leurs deux influences et de localiser la guerre.
Tous les conseils que vous me donnerez à ce sujet, je les accepterai avec la plus grande confiance, et je m'empresserai de m'y conformer. «
On ne pouvait se montrer plus docile.
« Le suprême de l'art, écrivait Gambetta, sera de conserver la France libre de ses mouvements, recueillie au milieu de l'agitation générale. »
11 était donc facile à M. de Bismarck, en présence de ces dispositions de tous les partis en France, de bénéficier de notre impuissance, de notre incompréhension de la situation. Alors qu'il eût fallu à Paris unité de direction, unité de pensée vers un même but : préparer l'action en vue du relèvement national, en vue de lier partie conformément à notre intérêt avec une ou plusieurs des puissances en conflit, les factions se déchiraient, se combattaient furieusement. Au lieu de revivifier l'énergie française, de réveiller la confiance, de faire comprendre au pays son intérêt bien entendu, de ranimer les sentiments laissés dans les esprits et dans les cœurs par les violences allemandes, les dirigeants de la politique, les meneurs de l'opinion par le discours et par la presse, ceux de gauche comme ceux de droite, ne tinrent à l'égard de l'étranger que le langage le plus déprimant: ils tournèrent exclusivement leurs colères et leurs excitations, ils déchainèrent les passions les plus ardentes contre leurs seuls adversaires politiques, Français comme eux. Cette nouvelle guerre civile — sans canons et sans fusils — ne fut guère moins préjudiciable à la France, à l'heure où elle éclata, que la Commune elle-même.
Au dehors, l'impression était détestable. Les journaux allemands, obéissant à la consigne, montraient une France désunie, presque négligeable, flottant entre l'ultramontanisme le plus rétrograde et la révolution.
« La France, dit la Nouvelle Presse de Vienne, existet-elle encore pour l'Europe? Bientôt, il faudra peut-être
répondre négativement à cette question. La France a renoncé à la haute politique, à son influence universelle. Elle concentre toutes ses forces u sur Tordre moral " .
M. de Gontaut lui-même avait déjà constaté :
« L'Europe dit que nous sommes divisés et que, plus nous allons, plus la division augmente, et elle croit que nous ne faisons pas ce qu'il faut pour nous mettre d'accord ; et, chose triste à dire, si elle redoute les radicaux, les conspirateurs (monarchistes) ne lui inspirent pas conGance. «
En quelques jours le mouvement d'hostilité contre le gouvernement institué par le maréchal de Mac-Mahon gagna l'Angleterre, l'Italie, l'Autriche, la Russie, l'Europe entière.
« Je ne connais, disait l'un des principaux membres du parlement, M. Forster, dans l'histoire de notre politique étrangère aucun cas dans lequel l'Angleterre se soit autant associée de cœur aux républicains de France (1). "
Les journaux russes n'étaient pas moins sévères. Comme M. de Gontaut s'étonnait de leur attitude, en présence de M. Kaloschine, ministre de Russie à Bade, celui-ci lui répondait que, d'essence, son gouvernement n'avait pas cessé d'être antiromaniste » , le catholicisme romain ayant toujours joué le principal rôle dans les insurrections polonaises.
La presse officieuse de la chancellerie allemande se faisait un plaisir et un devoir de reproduire les assurances pacifiques des journaux républicains français.
« Pour nous, disait la Post, le 28 août 1877, toute la question est de savoir avec quelle forme de gouvernement en France la paix, même relative, nous semble le mieux assurée. Or cette forme est sans contredit la République.
(1) Lo Tcvijt, IG novembre 1877.
En effet, dans Thypothèse d'une restauration monarchique ou impériale, le gouvernement se verrait fatalement dans l'obligation de recourir à la guerre pour relever son prestige non moins que pour triompher de ses difûcultés intérieures. Il faut tenir compte aussi des dangers qui naîtraient de l'influence du Vatican, n
La Gazette d'Augsbourg, annonçant que le prince de Hoheulohe allait prendre un congé, insinuait que ce départ, à la veille des élections et lorsqu'il était question de coup d'Etat possible, prenait le caractère d'un avertissement, sinon d'un ultimatum.
Les républicains reprochaient donc au maréchal de Mac-Mahon de mettre la France en mauvaise posture, au moment le plus critique, le plus mal choisi.
Ils constataient un fait évident.
Reconnaissons, du reste, qu'ils ne se faisaient pas scrupule de bénéficier de la bonne volonté intéressée des puissances européennes.
— Profitons des bonnes dispositions d'où qu'elles viennent, disait Gambetta à Mme Adam. La République, lorsque nous l'aurons en main, trouvera des alliances tout aussi bien qu'une monarchie, quoi qu'en pense Rismarck. L'idée était juste, l'avenir l'a prouvé. Celui qui se trompait alors n'était pas le chef du parti républicain français.
Devant ses électeurs de Relleville, Gambetta reprochait alors surtout au gouvernement de nous aliéner l'Europe : " Mes chers concitoyens, déclare-t-il, quand je regarde l'Europe et que je cherche à découvrir ce qu'elle redoute le plus, la pensée me vient que ce serait une France qui tomberait aux mains des agents de l'ultramontanisme de la théocratie et du syllabus. «
L'idée de Gambetta s'inspire directement de la tradi-
(1) Discours du 9 octobre 1877.
tion de la Révolution : la France initiatrice, rayonnant sur le monde.
« ... Ce rayonnement, dit-il, à la séance du 15 novembre, nous ne l'exerçons plus, l'Empire nous Ta enlevé. Mais à cet honneur, qui était une partie de notre force, ne substituons pas, messieurs, je vous en prie, le dangereux honneur de nous faire l'avant-garde de la restauration catholique...
" La France a le droit de se défendre contre le péril... d'augmenter les préventions qui existent contre la France à l'étranger. »
Gambetta ne faisait qu'atténuer une opinion déjà formulée de façon beaucoup plus précise en 1872 par M. le pasteur de Pressensé :
« La Prusse victorieuse se montre encore plus disposée à profiter de nos défaillances que de notre affaiblissement matériel. Si nous n'y prenons garde, ce sera elle qui relèvera ce grand drapeau de la société moderne qui, depuis 1789, avait brillé partout avec nos trois couleurs. C'est là le sens profond de cette loi sur l'inspection des écoles que M. de Bismarck vient de faire passer avec tant de peine dans les deux Chambres prussiennes... Elle atteste le caractère laïque de l'Etat, surtout par les commentaires que le prince-chancelier lui a donnés dans les débats législatifs. 11 s'est posé nettement comme le champion de la société civile en face de l'ultramontanisme. S'il nous dérobait, même en l'altérant, la grande idée de la sécularisation de l'Etat, il nous prendrait notre meilleure gloire et notre plus sûr moyen d'influence en Europe (1). »
Presque à la même époque, l'ambassadeur d'Allemagne commentait ainsi cette manière de voir :
(1) PnESSKNiJiî, Reçue des Deux Mondes, 1" mai 1872.
« La revanche elle-même devient impopulaire, du moment qu'elle paraît faire le jeu du clergé (1). »
Mais Gambetta l'entendait tout autrement. Il considérait alors que le « cléricalisme r diminuait, compromettait la France; jeté en pleine bataille par la faute du maréchal de Mac-Mahon, il lui eût été bien difficile, avouons-le, de proposer de désarmer (2) .
On ne trouvera dans les discours de Gambetta, à cette époque, nulle autre allusion à une combinaison de politique étrangère, encore moins, du reste, une concession quelconque aux partisans de la résignation définitive au traité de Francfort.
La République française continuait la publication de correspondances d'Alsace-Lorraine qui s'inspiraient du plus pur esprit protestataire. Bien plus, aux obsèques de M. Thiers, en septembre 1877, Gambetta, qui en fut le véritable metteur en scène, l'ordonnateur autorisé, réserva une place d'honneur au drapeau en deuil de la protestation alsacienne et aux délégations des provinces livrées. Paris entier les salua.
A moins de juger les faits avec un esprit d'hostilité systématique, il faut donc bien convenir que pas une parole de renonciation ni de résignation, contraire à la dignité et aux espérances nationales, ne fut alors prononcée.
Bismarck, du reste, ne s'y trompait pas. Il était toujours convaincu que la France n'abandonnerait jamais définitivement les provinces perdues et que tôt ou tard, profitant d'une occasion favorable, soit qu'un homme se rencontrât qui incarnât l'idée nationale de la revanche,
(1) Lettre du comte d'Arnim à M. de Bismarck, 2 janvier 1874.
(2) •• Les gouvernements républicains, dit M. de Chaudordy, ont toujours derrière eux des systèmes préconçus qui leur deviennent un embarras, lorsqu'ils sont au pouvoir et que souvent ils sont obligés de mettre eu balance avec les intérêts de la nation, t
soit que les circonstances s'y prêtassent, la nation française demanderait la revision du traité de Francfort.
« Tout ce dont il peut s'agir, disait-il, c'est du temps dont les Français auront besoin pour réorganiser leurs armées et leurs alliances, de manière à être capables de recommencer le combat. Dès que ce moment sera venu, tout gouvernement français, quel qu'il soit, sera forcé de nous déclarer la guerre. »
Cette profession de foi, qui date de 1873, est restée jusqu'à sa mort le principe de sa politique.
Que les diplomates français le veuillent ou non, déclarait-on dans les chancelleries européennes (1), il ne dépend ni de leur habileté, ni même de leur pusillanimité que cette situation se transforme. Pas plus Bismarck que Gambetta n'étaient donc sérieusement disposés à traiter, mais l'un et l'autre s'observaient, s'étudiaient, comme s'ils devaient se mesurer un jour, avec l'arrière-pensée très diplomatique de connaître chacun le jeu de l'adversaire.
Gambetta, dans toute la force de l'âge, dans la plénitude de son talent, avec la confiance en soi que donnent l'autorité morale et le succès, devenait une personnalité avec laquelle il faudrait bientôt compter en Europe. Doué d'une activité prodigieuse, il menait au combat l'armée républicaine; il en connaissait les capitaines et même beaucoup de soldats, il avait su former un trésor de guerre; nul mieux que lui n'était renseigné sur les individualités, sur le fort et le faible des circonscriptions ; il excellait à résoudre les difficultés, à arbitrer les conflits et en même temps il organisait la résistance en cas de coup d'Etat sur un autre terrain que le terrain électoral. Il s'assurait de précieux concours dans l'armée même, où
(1) La Diplomatie de MM. Berhette et Floureng. 2* fascicule, p. 7.
il comptait des amis, des admirateurs, d'anciens collaborateurs de la Défense nationale; il attirait à lui les forces démocratiques dont il voulait former un faisceau, les ouvriers, les employés, la jeunesse des écoles.
A ce sujet, un souvenir personnel :
Je terminais mes études de droit, en 1877, lorsqu'on novembre, après les élections qui venaient d'envoyer à la Chambre des députés une majorité républicaine, l'opinion s'accrédita que le maréchal de Mac-Mahon voulait tenter un coup de force. Les Comités que nous avions formés, au quartier latin, s'émurent, et nous résolûmes de proposer à Gambetta notre concours, en vue d'une résistance, même armée, à cette entreprise. Je me rendis, en leur nom, le 15 novembre, à Versailles au palais où siégeait alors la Chambre des députés.
Bien qu'il n'eût guère entendu parler de moi, sauf peut-être à l'occasion de quelque manifestation d'étudiants républicains, Gambetta me reçut immédiatement dans un des couloirs. Je lui exposai l'objet de ma mission et sans doute je lui inspirai toute confiance, puisqu'il accueillit, sans hésiter, l'offre de dévouement à la République que je lui faisais. Il me félicita de mon zèle et me laissa entendre que l'occasion se présenterait sans doute d'y faire appel, sans du reste rien me révéler des projets de résistance des gauches, que nous ne connaissons guère encore aujourd'hui que par les récits fort intéressants publiés par M. de Marcère.
Gambetta me pria de lui laisser mon adresse, de me tenir chaque soir à sa disposition et de lui présenter mes amis les plus résolus dans son bureau de la République française, rue de la Chaussée-d'Antin.
— Surtout, me dit-il, ne vous exagérez rien, et ne me promettez pas trop. Combien, en cas de besoin, pourriczvous nous amener d'hommes?
Avec la belle confiance de la vingtième année, je n'hésitai pas à lui répondre :
— Au moins cinq cents.
Et je l'entends encore m'interrompre, en souriant :
— Mettons cinquante...
Comme je m'étonnais de ce scepticisme :
— Vous verrez, reprit-il. Lorsqu'il faudra agir, il y aura des lâcheurs !
Une vingtaine de militants furent mis sans retard par moi dans la confidence de cette entrevue; je compte aujourd'hui, parmi les survivants, des magistrats, un conseiller d'Etat, un ministre, un sénateur, deux députés et deux médecins des hôpitaux. Tous nos « conspirateurs » étaient des étudiants.
Jusqu'au 13 décembre inclusivement, chaque soir vers dix heures, je me rendis, accompagné de l'un deux, à la République française. On nous introduisait dans un petit bureau au rez-de-chaussée, et Gambetta venait nous y rejoindre. Il offrait des cigares et la conversation s'engageait.
Il ne doutait pas du succès ; il nous encourageait, il s'informait de notre action et il renvoyait au lendemain la suite de l'entretien.
Le 13 décembre, à 11 heures du soir, il nous retint assez longtemps ; des rumeurs graves circulaient dans Paris et nous en avions recueilli l'écho. Gambetta nous annonça que l'heure allait peut-être sonner de mettre notre dévouement à l'épreuve, que le maréchal paraissait décidé à gouverner contre le suffrage universel, à dissoudre la Chambre, à former avec M. de Lareinty un ministère d'action et de coup d'Etat, qu'il fallait donc s'attendre à tout. Il nous invita à ne pas nous éloigner et à demeurer au besoin jusqu'au matin près de lui. A minuit, des renseignements plus rassurants lui parvinrent et il nous congédia.
Le lendemain, ce fut lui-même qui nous apprit la sou-
mission du maréchal de Mac-Mahon et la formation d'un ministère d'apaisement présidé par M. Dufaure.
Le Gambettaque nous étions prêts à suivre, le Gambetta qui nous inspirait la conûance la plus absolue, que nous écoutions, que nous admirions, c'était autant l'inébranlable patriote de la Défense nationale et de la protestation alsacienne-lorraine que le démocrate et que le républicain. De bonne foi, comme lui, nous restions convaincus que la politique du maréchal n'était pas moins néfaste à la France qu'au gouvernement de nos rêves, et que le « cléricalisme " , auquel on devait l'intervention française dans les Etats pontificaux, en 1849 et en 1867, précipiterait l'entente contre nous de l'Allemagne et de l'Italie. La journée de Mentana n'était pas oubliée : on répétait que le maintien des troupes françaises à Rome en 1870 avait empêché Victor-Emmanuel de s'allier à Napoléon III (1).
Gambetta traduisait l'opinion de la majorité du parti républicain, en disant à Mme Juliette Adam :
" Il faut dénouer nos attaches papistes et renouer nos liens avec la royauté italienne.
" Nous avons eu notre grandeur comme soutien de la papauté, nous serons plus grands encore en devenant les champions de la liberté des cultes (2). »
Nous pensions avec Louis Blanc :
« C'est au parti clérical autant qu'à l'Empire que nous devons la perte de l' Alsace-Lorraine (3). »
Il faut se replacer dans l'état d'esprit d'alors pour bien comprendre les événements, les manifestations de l'opinion et les négociations qui vont suivre.
(1) V'm IX recevant des pèlerins fran('ai8, en août 1877, les avait engagés à voter pour les candidats du maréchal de Mac-Mahon.
(2) Après l'abandon de la Pevanrhe, p. 124 et suiv.
(.3) Déclaration du prince Napoléon à la tribune de la Chambre de« députés en novembre 1876,^citée plus haut.