‹ Gambetta et l'Alsace-LorraineChapitre 7 sur 27 · PREMIER PROJET D'EM'REVUE · texte numérisé non relu

PREMIER PROJET D'EM'REVUE

La République annonça donc sans aménité l'arrivée de l'homme politique italien. Elle le si<]nalait comme « professant une haine profonde pour la France, une admiration servile pour l'Allemagne » . Sans se laisser rebuter par cet accueil, M. Crispi demanda et obtint un rendez-vous de Gambetta, près duquel il protesta de ses sentiments de vive amitié pour la France qu'il avait longtemps habitée; il insista beaucoup sur les dangers que ferait courir aux bonnes relations entre les deux peuples le triomphe d'un gouvernement clérical en France, fatalement suspect de favoriser les intrigues ultramontaines contre l'Italie moderne et les entreprises ayant pour objet le rétablissement à Rome du pouvoir temporel du pape.

En revanche, cette même Italie ne demandait qu'à s'entendre avec une France républicaine affranchie du joug théocratique.

u Je Cs remarquer à Gambetta, dit M. Crispi, que l'armée et le clergé étaient un danger pour le régime populaire. Il en convint et objecta que le seul remède à cette condition des choses serait le désarmement universel. Et, puisque j'étais en train de partir, et que j'allais dans quelques jours rencontrer le prince de Bismarck, il me chargea de faire en Allemagne les premières démarches en faveur de celte question très délicate. »

M. Crispi affecte de ne pas avoir compris l'à-propos et Tironie de la réponse si bien inspirée, si politique, au meilleur sens du mot, de Gambetta. A cet ancien conspirateur républicain qui venait lui vanter, sans conviction, la paix et le désarmement, que pouvail-il répondre de mieux :

— Adressez-vous à celui que vous allez rencontrer dans quelques jours, à votre ami le chancelier de fer, à M. de Bismarck.

Cette réponse rappelle le mot fameux d'Alphonse Karr à propos de la suppression de la peine de mort :

— Que messieurs les assassins commencent!

« Le désarmement général est impossible, disait peu après Gambetta à Mme Juliette Adam, qui le questionnait sur cette entrevue avec M. Crispi, et il serait agréable, puisque Crispi est féru de cette idée, de voir comment lui et le chancelier de fer s'embarrasseraient dans les Gis de cette quenouille (I). »

En attendant, Gambetta se proposait si peu de désarmer qu'une de ses préoccupations constantes fut de donner à notre armée plus de force, plus de valeur.

Et du reste, qui donc, en 1877, eût parlé sérieusement de désarmer, alors que la crise des affaires d'Orient menaçait l'Europe d'une conflagration générale et que le canon tonnait sur les Balkans?

M. Crispi assure cependant qu'il accomplit sa mission et que Bismarck lui opposa :

« Le désarmement n'est pas pratiquement possible. Laissons cela à la société des amis de la paix. «

Le chancelier a si peu pris au sérieux cette intervention de Crispi qu'il n'y fit jamais la moindre allusion dans ses correspondances, ni dans ses conversations ou souvenirs recueillis par le fidèle secrétaire, M. Maurice Busch.

M. Crispi se rendit chez M. Thiers, qui ne le chargea d'aucune mission. On le traita à Paris, dans le milieu d'opposition républicaine qu'il traversa en pleine bataille, en visiteur à bon droit suspect, avec courtoisie, mais sans intimité.

L'autre intermédiaire, plus insinuant, plus dangereux, qui tenta de mettre en contact Gambetta et Bismarck, fut le comte allemand Henckel de Donnensmark. Celui-ci avait mené joyeuse vie à Paris avant la guerre. Sportsman, habitué des coulisses et de la Bourse, boulevardier remarqué,

(1) Après l'abandon de la Revanche, par Mme Juliette Aoam, p. 29.

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il s'était fait des compagnons de plaisir plutôt que des amis dans le monde de la presse, du théâtre, de la finance et de la politique. Kpoux de la Païva, cette aventurière dont le salon, fréquenté par les artistes, les hommes de lettres, disait Théophile Gauthier, rivalisait d'éclat sous l'Empire avec celui de la princesse Mathilde, il recevait royalement en son château de Pontchartrain, académiciens, diplomates et nombre de familiers de la cour impériale.

Rentré en Allemagne en juillet 1870, il avait été appelé par Bismarck à la préfecture de Metz pendant la guerre. Sa manière n'était pas la manière rude. H essaya d'attirer à lui les dirigeants par de bonnes paroles et des promesses. Quelque peu hâbleur, il se faisait fort, en cas de plébiscite, d'obtenir une majorité en faveur de l'annexion.

Il se vantait, du reste, d'être informé mieux que personne et avant tous autres. Rappelons un souvenir curieux rapporté par un Messin anonyme qui l'a relaté dans le Correspondant en 1872 (1) :

u Aux premiers jours de janvier 1871, le préfet Henckel, recevant un Messin, lui affirmait avec un sourire méprisant :

u — Dans quinze jours, rappelez-vous bien ceci, Bourbaki sera interne en Suisse avec ses cent mille hommes. Nous l'y laisserons entrer, car nous avons assez de prisonniers et nous ne savons plus qu'en faire. La marche de Manteuffel est calculée jour par jour, étape par étape, et il arrivera à temps pour y arrêter Bourbaki et l'enfermer dans une impasse.

u Les plans du gouvernement de la Défense nationale étaient donc percés à jour et l'ennemi au courant de ses projets, dès avant leur exécution. »

(l) Numéro du 10 août 1872. Metz et la Lorraine, par *♦*.

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Mais les pronostics du comte Henckel sur la prompte germanisation de la Lorraine ne se réalisèrent pas de la même façon. La protestation unanime de 1871 lui prouva qu'il s'était trompé grossièrement, en annonçant Téchec des candidats de la France et de la liste en tête de laquelle figurait Gambetta. Il avait perdu son temps et ses avances, et il se dégoûta vite d'une situation qui ne lui réservait que de nouvelles déceptions.

Entre temp.s, il acquérait une part prépondérante dans la commandite de forges importantes à Ars-sur-Mosclle; mais il n'aspirait qu'à reprendre ses chères habitudes d'avant la guerre, ses relations d'autrefois.

Beaucoup de ses anciens amis, en effet, lui tournaient le dos. Il essaya de se glisser comme intermédiaire dans les négociations relatives à la liquidation de l'indemnité de guerre et à l'évacuation du territoire par les troupes allemandes. M. d'Arnim se constitua le répondant du comte Henckel près de M. Thiers, auquel celui-ci exposa ses combinaisons financières, en vue de faire aboutir promptement une entente.

Mais M. Thiers, en politique expérimenté, ne se décidait qu'à bon escient. Il sut bientôt que le courtier inattendu présenté par M. d'Arnim était le rival financier de M. Bleichrœder, qui, personne ne l'ignorait, était l'homme de M. de Bismarck. Le comte, suivant une tactique à laquelle il reste fidèle, — n'oublions pas l'alerte de 1905 — pour amener M. Thiers à composition, et faire définitivement agréer ses bons offices, exagéra non seulement son importance, mais le pessimisme ; il semblait, à l'entendre, que le gouvernement allemand irrité, fût disposé à rompre les pourparlers et à régler les difficultés par la force. Le vainqueur, assurait-il, menaçait de garder Belfort, contrairement au traité de 1871. En réalité, le comte tendait à favoriser l'entremise d'un syndicat de banquiers. M. Thiers fit très habilement écarter cette combinaison.

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Le mari de la Païva n'en joua pas moins de ses relations avec le président de la République pour reprendre à Paris la place qu'il y occupait avant la guerre. Bientôt se reforma dans le salon de celle qui était devenue grande dame un groupe d'habitués, d'artistes, d'hommes de finance, d'hommes de plaisir.

Le comte se plaisait à faire lui-même étalage de ses puissantes relations en Allemagne et de ses influences. Des représentants de tous les partis étaient les hôtes de ce salon cosmopolite et hospitalier où il y avait beaucoup à écouter. Le duc Decazes, bien que ne l'ayant jamais fréquenté lui-même, ne le tenait pas pour négligeable.

Comment Gambetta fut-il présenté?

Par M. de Reims, assure Mme Juliette Adam.

u Duclerc, note-t-elle dans ses Souvenirs de 1877, en veut mortellement à de Reims d'avoir conduit Gambetta à Henckel, et il accuse de Reims, instrument actif des princes d'Orléans, de commettre, pour les servir, le crime de dépouiller Gambetta de sa puissance comme défenseur national, de son prestige comme héros de la revanche (1). "

Par M. Thiers, a dit M. Joseph Reinach.

Peut-être par Emile de Girardin?

u Henckel, disait celui-ci, est un cynique, un cruel, un inconscient, lorsqu'il s'agit de moralité, un criminel possible au cas où quelqu'un essaierait de lui barrer le chemin (2). »

Ce qui n'est pas douteux, en tout cas, c'est que M. Thiers, qui, utilisant ou croyant utiliser à l'occasion le comte alle-

(1) Knetir de M. Duclerc, puisque le» princes d'Orléans, en 1877, étaient eux-mêmes en instance d'entrevue avec leurs « cousins ■> d'Allemagne.

(2) Parole citée par Mme Adam, Apris l'abandon de la Revanche, p. 140.

mand, se tenait sur ses gardes vis-à-vis de lui, le considérait comme très peu sûr et, d'ailleurs, ne s'exagérait pas Timportance du personnage.

Lorsqu'en 1874, l' Alsace-Lorraine fut appelée à envoyer des représentants au Reichstag, le comité de la colonie allemande à Metz avait opposé au candidat français, le vénéré Mgr Dupont des Loges, évêque de la ville, le comte Henckel, en sa qualité de commanditaire principal des forges d'Ars-sur-Moselle. Il parcourut la circonscription, se montra généreux, bon enfant, cordial, « tout miel et tout sucre » , çlit un témoin de cette campagne électorale.

« Je suis, déclarait-il, catholique comme vous, vos intérêts sont les miens, etc., etc.. "

Malgré la propagande du comte allemand, malgré la pression officielle, malgré les flatteries et les menaces aux ouvriers de ses usines d'Ars qu'il fit conduire au scrutin militairement, enseignes déployées, le candidat fut battu honteusement par son concurrent protestataire. Il n'obtint que 2 346 voix — celles des immigrés — contre plus de 12 000 à l'évéque. A Ars même, son échec fut piteux, les ouvriers votèrent presque tous contre lui.

Réinstallé donc à Paris peu après, avec un tranquille cynisme, le mari de la Paiva, on le sait déjà, se posait en ami de la France, donneur de conseils utiles, toujours soucieux de nous avertir en cas d'alarme, en conciliateur infatigable.

Un fidèle ami des princes, M. de Reims, un ami du duc Decazes, M. Gaiffe, un grand journaliste, Emile de Girardin, fréquentaient assidûment le salon Henckel-Païva. A ceux qui s'en étonnaient, le premier répondait :

— Je sers mon pays, en voyant ces gens-là. Je sais par eux des choses que la politique française ne découvrirait pas.

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Emile de Girardio se vantait, od le sait, de lancer une idée par jour.

11 en cueillait un peu partout, dans les milieux les plus divers ; il en récolta chez la Païva. Toute une série d'articles retentissants datent de Tépoque de ses relations avec le comte Henckel, de lendemains de visites à Thôtel fameux des Champs-Elysées : V Equilibre européen (22 décembre 1874), la Politique extérieure de la France (25 décembre), etc.

Girardin se laissait entraîner sur la voie des dangereuses chimères, toutes aboutissant à une entente franco-allemande, h l'oubli des anciennes querelles, au remaniement de la carte d'Europe et à l'établissement d'un nouvel équilibre mondial. Il égarait ainsi inconsciemment ses lecteurs et lui-même loin, bien loin des réalités, loin, bien loin de l'idée de revendication, de protestation contre le traité de Francfort que Bismarck voulait éteindre.

Emile de Girardin, que l'on pourrait appeler l'un des auteurs de la guerre de 1870 qu'il avait contribué à rendre inévitable par ses folles excitations, croyait sincèrement, sur la foi des allégations du comte Henckel, que M. de Bismarck consentirait à panser les blessures de l'année sanglante, à nous aider à réparer nos désastres et à nous offrir de larges compensations.

En réalité, l'Allemand se renseignait plus qu'il ne renseignait et, surtout, il savait maintenir, en quelque sorte, ses convives français sous l'impression de la défaite, c'està-dire de la supériorité inébranlable du vainqueur, du génie de M. de Bismarck, disons le mot, sous l'impression de peur. En cela, il se faisait l'agent précieux de la politique du chancelier.

Gambetta fut donc attiré dans le salon fameux. Comme M. Thiers et la plupart de nos hommes politiques, il subissait, lui aussi, l'influence du « monstre » , ainsi qu'il l'ap-

pelait. Mme Adam a publié de lui une lettre du 20 septembre 1876, fort curieuse, écrite au lendemain d'un voyage en Allemagne :

« Je suis très frappé, disait-il, très émerveillé de l'œuvre de M. de Bismarck. Il a fallu une grande àme pour entreprendre une reconstitution de l'Empire d'Allemagne au dix-neuvième siècle, une grande énergie pour briser toutes les résistances, les mauvaises volontés, secouer la torpeur et l'énergie des petits souverains et du peuple, une grande habileté pour séduire, leurrer, asservir les esprits libéraux et éclairés qui ont trahi la liberté moderne pour gagner une patrie. »

Gambetta revenait d'Allemagne, persuadé que l'armée allemande demeurait plus redoutable que jamais, « l'armée allemande, cheville ouvrière de tout le mécanisme v . u Conclusion, ajoutait-il : il faut se tenir tranquille et s'occuper avec plus d'ardeur et de soins du budget de la guerre. »

Il était non moins convaincu — c'est une opinion qu'il a maintes fois exprimée — que l'unité allemande, œuvre de Bismarck, ne pourrait se maintenir sans cette « exagération militaire » et que — nous citons ses propres paroles — les nations ne la supporteraient pas longtemps, si la paix européenne n'était pas troublée soit du côté de la Russie, soit du côté de la France.

On comprend dès lors facilement qu'en 1876 et 1877, en pleine crise intérieure et extérieure, à la veille peutêtre de prendre le pouvoir, Gambetta n'ait négligé aucune source d'information. Dans l'état d'esprit où il se trouvait, il devait nécessairement essayer de réagir contre le sentiment qui le représentait en Allemagne comme un ennemi à abattre immédiatement ; il devait, pour les raisons indiquées par lui-même et que nous venons d'évoquer, travailler à ajourner la guerre.

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Or un intermédiaire s'offrait à lui, et bien qu'il le tînt en suspicion, il s'en servit comme s'en était servi M. Thiers.

Des conversations engagées, nous ne savons rien de précis que par un seul de ceux qui y prirent part, le plus suspect, le plus intéressé h grossir son rôle; les deux autres, (iambetta et son ami, M. Spuller, sont morts sans en avoir rien dit.

Ce qui n'est pas douteux, c'est que le comte Henckel de Donnensmark, flatteur, insinuant, adroit, prompt à s'attribuer un caractère et une mission qu'il n'avait pas, laissa entrevoir des ententes possibles et exploita beaucoup le péril clérical. 11 excellait aussi à démontrer pour la France les dangers de l'alliance russe. Et surtout, il savait écouter. Par intérêt et par amour-propre, il se piquait de renseigner Bismarck mieux que le plus avisé des ambassadeurs allemands.

Il lui écrit de Pontcliartrain le 17 octobre 1877, après le premier tour de scrutin des élections françaises, cette lettre qui prouve que Gambetta n'avait engagé jusqu'alors aucune relation, directe ou indirecte, avec Bismarck :

" Je suis dans des relations telles avec Gambetta, que celui-ci vient me faire visite ici à la campagne. Etant donnée sa faconde de Méridional, on a bien plus avec lui l'occasion d'écouter que de parler soi-même.

« Du reste, Gambetta est le seul Français qui soit sûrement et exactement renseigné de ce qui se passe en Allemagne. Il a acquis ces connaissances durant des séjours répétés dans notre pays, au cours de ces dernières années, séjours pendant lesquels il a observé attentivement toutes cboses.

" Si un liomme, qui sait se tenir dans la coulisse et qui vous est dévoué de toute son àme, peut, dans celte circonstance, être de quelque utilité à Votre Excellence, croyez que je suis entièrement à votre service. «

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Gambetta, de son côté, savait parfaitement ce qu'il faisait en fréquentant chez la Païva.

11 n'ignorait nullement que ses paroles à Pontehartain seraient promptement connues du chancelier. Sa « loquacité méridionale " , tempérée par une extrême finesse et une sagacité en éveil, était souvent voulue. Lui, qui revenait d'Allemagne — nous venons de le voir — littéralement effrayé des progrès de la force militaire allemande et des menaces de guerre qu'il redoutait, il affecta de croire aux sentiments pacifiques du gouvernement de Berlin, en même temps qu'il rendait hommage à la sagesse politique de son chancelier.

AI. de Bismarck fit répondre par son fils au comte Henckel qu'il attachait un grand intérêt aux relations à entretenir avec un homme de l'importance de Gambetta ; il exprima dans une lettre, destinée évidemment à être lue par celui-ci, des compliments personnels et des intentions très pacifiques, en même temps qu'il se déclarait hostile à l'entreprise du 16 Mai.

Une phrase s'adressait, d'autre part, aux amis du duc Decazes qu'il importait de terrifier, afin de les empêcher de risquer le moindre geste, de prendre la moindre initiative en Orient :

« Nous croyons que la guerre n'éclatera pas nécessairement tant que le pape ne régnera pas absolument dans ce pays. Mais, si cette éventualité survenait, il ne faudrait plus avoir confiance dans une paix bien prolongée, n

La menace porta.

Nous verrons plus loin comment les ministres du 16 Mai rivalisèrent avec les plus timorés de protestations pacifiques et multiplièrent les formules de soumission.

Par cet intermédiaire du comte Henckel, dont le salon s'ouvrait aux conservateurs et aux monarchistes, aussi largement qu'aux républicains, M. de Bismarck obtenait

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donc le meilleur résultat : il se glissait dans nos querelles ; il les envenimait, il aggravait nos divisions intestines et il paralysait notre politique extérieure. Mais le principal service, tout personnel, que lui rendit le propriétaire de Pontchartrain, fut de contribuer à le débarrasser de l'homme, dont la présence à la cour impériale le contrariait le plus, lui paraissait tout à fait insupportable. Il négocia, il prépara la retraite, au lendemain de la victoire des républicains, de M. de Gontaut-Biron, trop compromis avec le parti vaincu pour continuer à représenter la France à Berlin. Le chancelier, qui avait triomphé de M. d'Arnim, son rival, ne considérait pas sa victoire comme complète, tant que l'ambassadeur français, écouté même en dehors de lui avec tant de faveur par Guillaume I" et par l'impératrice Augusta, resterait à son poste.

L'ambassadeur allemand à Paris le tenait au courant des vives attaques dont M. de Gontaut était l'objet eu France mémo.

Dans le département des Pyrénées que le comte représentait au Sénat, ses adversaires l'accusaient de compromettre par ses opinions et sa qualification de clérical les bonnes relations avec l'.Allemagne, et ils appuyaient cette imputation (sans y être, j'en suis convaincu, reconnaît luimême le duc de Broglie, le moins du monde autorisés), sur le témoignage de .M. Thiers et de M. de Rémusat. Le Jourftaldes Débats, le plus modéré des organes de la presse républicaine française et du centre gauche, avait insinué à plusieurs reprises, sans contester les mérites éminents de M. de Gontaut, qu'il serait mieux en place dans une autre destination. II y avait là des insinuations et des sous-entendus dont il importait à sa dignité de faire justice, et il s'en e\pli(jua d'autant plus franchement avec M. Decazes, que ces traits, par leur nature aussi bien que par leur origine, visaient le ministre tout aussi bien que son ambassadeur.

« Dites-moi, en toute franchise, mon cher ami, lui écrivaitil, si j'ai la confiance de vos nouveaux collègues. Si on se défie de moi, je ne veux pas rester ici : je ne tiens pas à être ambassadeur à tout prix; attaqué déjà comme je le suis, par le chancelier et par la presse allemande, si, en outre, le gouvernement de mon pays n'a pas confiance en moi, vous comprendrez qu'en homme d'honneur et de conscience, je ne doive pas accepter une situation intolérable. «

Et quelques jours après, admettant très bien Thypothèse que M. de Bismarck mît en quelque sorte le marché à la main et ne promît qu'au prix du renvoi qu'il avait demandé le retour de ses bonnes grâces. « Cet homme, dit-il, ne me pardonne pas le service que j'ai rendu, avec honneur, grâce à Dieu, à mon pays, et assurément il n'y a pas là de quoi m'étonner ni m'arrêter. Mais que ne réussissant pas à m'atteindre, il s'en prenne à la France et cherche à aigrir les relations des deux pays, voilà ce qui serait presque monstrueux. Quant à ma personne, mon cher ami, à aucun prix je n'admettrai qu'elle puisse devenir une occasion de mauvais rapports entre l'Allemagne et la France, et le jour où vous acquerrez la certitude de ce qui n'est encore à mes yeux qu'une possibilité, je vous prie, et, si vous me permettez cette expression, je vous enjoins de me le mander sans détour, et ma démission ne se fera pas attendre (1). »

La solution était donc mûre.

Elle devait s'imposer au ministère qui succéderait à celui du 16 Mai.

Gambetta promit que M. de Gontaut serait remplacé par M. de Saint-Vallier. Qu'espérait-il en échange de

(1) La Mission Gontaut à Berlin. Duc db Broglie. Correspondant, ÏO octobre 1895.

cette concession plus apparente que réelle, car le remplacement de M. (le Gontaut ne pouvait pas ne pas être la conséquence de la prochaine retraite du duc Decazes?

La lettre du comte Henckcl à Bismarck, en date du 23 décembre, répond assez clairement à cette question.

Le Gambetta dont Mme Adam nous a révélé les confidences à cette époque, inquiet de la supériorité écrasante, à son avis, de la force allemande, le Gambetta qui écrivait alors : « il faut se tenir tranquille », et qui prenait conscience des responsabilités prochaines, n'avait qu'un but : gagner du temps. L'Exposition universelle, qui devait s'ouvrir Tannée suivante, était de la part de la République une garantie de paix; il fallait en assurer le succès puisqu'elle affirmerait le relèvement matériel, le prestige et la vitalité de la France. Gambetta, très habilement amené à formuler une proposition, renouvela non moins habilement au comte Henckel celle qu'il avait déjà exprimée, à un autre courtier de M. de Bismarck, à M. Crispi.

Il n'y avait, disait-il, l'accord étant fait contre l'ultramontanisme, qu'un terrain d'entente possible entre Paris et Berlin, celui du désarmement. Gambetta se gardait du reste d'indiquer les conditions de cette enfente qu'il savait difficilement acceptable et embarrassante pour M. de Bismarck seul, car l'œuvre de 1871 qui repose sur la force militaire ne survivrait pas au désarmement.

Le comte traduisait ainsi à sa manière ce qu'il appelait les propositions de Gambetta :

u Xeudeck, 23 décembre 1877.

"... Avant-hier Gambetta m'a fait faire une communication par une occasion siire. 11 m'a rappelé qu'au milieu de novembre je lui avais exprimé mon opinion personnelle sur ce point : que le chancelier ne croirait jamais à

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la sincérité du gouvernement français à l'égard de TAlIemagne, aussi longtemps que sa politique extérieure serait dans des mains cléricales et Gontaut ambassadeur à Berlin. Gambetta m'avait alors répondu que, à la fin de l'année, ces difficultés n'existeraient plus. Or le choix d'un protestant (M. VVaddington) pour le ministère des affaires étrangères et le remplacement de Gontaut par Saint-Vallier (1), qui a été désigné par le prince de Hohenlohe comme une personnalité agréable et sympathique à l'Allemagne, ces deux nominations survenues dans l'intervalle avaient manifesté du désir de la France d'entrer en bonnes relations avec l'Allemagne. Gambetta demandait donc si, en échange, on ne pouvait espérer un témoignage de sympathie officiel à l'égard de la France, par exemple à propos de l'Exposition projetée (2), tout en maintenant la non -participation de l'Allemagne à cette exposition. Gambetta ajoutait qu'une communication de cette nature serait présentement la très bien venue pour le ministère.

" Je lui ai répondu aujourd'hui qu'il ne m'appartient pas de décider sur des questions pareilles et qu'en tout cas une attitude résolue contre Rome serait le plus sûr moyen d'arriver à un rapprochement ultérieur.

« A la fin du mois d'octobre. Votre Excellence a bien voulu me faire écrire par son fils (3) que le fait d'entre-

(1) M. de Saint-Vallicr venait de remplacer M. de Gontaut-Birou à l'ambassade de France à Berlin.

(2) L'Exposition qui devait s'ouvrir à Paris le \" mai 1878.

(3) Le comte Herbert de Bismarck écrivait au comte Henckel le 30 octobre 1877 :

• Les relations que vous entretenez avec Gambetta sont du plus baut intérêt pour mon père. Mon père n'estime pourtant pas qu'il soit profitable ni prudent pour Gambetta lui-même de faire parvenir à celui-ci, même par votre intermédiaire, des communications ou des Auftrâge (avis, mission en vue d'une entente). Si l'on venait à savoir en France,.

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tenir des relations avec le Prussien Bismarck pourrait nuire à Gambetta dans l'opinion de ses compatriotes. A ce propos je puis vous faire connaître que le prestige de Gambetta sur son parti est indiscuté et que le dictateur de Tours est resté l'autocrate des républicains. Si vous voulez bien m'y autoriser, je prendrai sur moi de vous envoyer Gambetta à Varzin, et, naturellement, selon que vous jugerez à propos, publiquement ou secrètement. Vous n'avez besoin que de faire un signe. Le « père Josepb n du gouvernement actuel, l'homme sur qui repose la majorité parlementaire, vous apportera dans leur extension la plus large, l'empressement et le concours de la France pour réaliser ce qu'il estime nécessaire à l'éta-

ou même seulement chez les républicains, que Ganihelta a la moindre relation avec le chancelier allemand, il est plus que probable que le fait nuirait non pas seulement auprès de ses compatriotes en jjénéral, mais aussi dans son propre parti. Kt lui-même peut-être ne tarderait pas à trouver la situation incommode et pénible, si, après rétablissement de semblables rapports entre lui et le Prussien Bismarck, il venait à s'apercevoir qu'à plus d'un é«jard il ne peut plus se soustraire à l'ascendant de ce deniier.

^ Les impressions rapportées d'Allemagne par (îambetta, d'après lesquelles il est persuadé que le peuple allemand désire la paix, ont fort satisfait mon père. Il ne peut qu'être avantageux pour le développement et la prospérité des deux pays vaincus qu'un homme politique aussi influent et aussi considérable que (îambetta se soit confirmé dans cette conviction et cherche à la faire partager à ses concitoyens. Comme vous le savez certainement, monsieur le comte, dans la pensée de mon père, la forme républicaine, telle qu'elle a pu se développer paisiblement jusqu'au 16 Mai, est la seule en France qui puisse rendre possible une tournure pacifique permanente des relations de ce pays avec l'Allemagne.

- Mon père ne croit pus que la haine nationale ou le besoin de revanche (!•' nos voisins de l'Ouest doivent seuls nous exposer à faire face plus ou moins prochainement à une attaque française. Il faudrait pour cela qu'un autre élément intervînt Le danger serait qu'après un coup d'Etat heurtux, l'armée française, mise au service du Vatican, fût menée à uue (loisade contre l'Allemagne, soit par les détenteurs actuels du pouvoir, suit sous le règne de l'un des prétendants. .Aucun de ceux-ci ne se sen-

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blissement de relations régulières et confiantes en Europe et à la solution de la crise industrielle et commerciale, à savoir une politique commune de l'Allemagne et de la France contre Rome, le rétablissement d'un régime de confiance entre les deux pays, une entente réciproque sur le budget de la guerre (1). »

Bismarck fit la sourde oreille à ces propositions. Il refusa même de prendre un engagement quelconque au sujet de l'Exposition de Paris qui allait s'ouvrir cinq mois plus tard. " Tous mes remercîmenls, écrit-il lui-même le 28 décembre, pour votre lettre du 22 que j'ai lue avec grand intérêt.

u Le changement de l'ambassadeur de France à Berlin

tirait longtemps en sûreté contre les attaques des autres partis. Une fois parvenu au pouvoir, n'importe lequel des prétendants, avant de renoncer à la partie, aimerait mieux essayer, par une diversion, de diriger vers le dehors la fermentation intérieure et r.ous chercher querelle. Un gouvernement ulframontain, quelle que soit son étiquette, ne serait pas par lui-même capable de refuser de nous faire la guerre, dès que les jésuites la jugeraient utile... Sous un régime clérical, l'armée française n'est pas autre chose que l'armée des soldats du Pape, qui, sur un ordre, iront où les Jésuites les voudront mener.

• Cela nous l'avons déjà vu dans l'été de 1870... (?) Alon père n'est pas de ceux qui disent chez nous : puisqu'il faudra faire tôt ou tard la guerre à la France, faisons-la de suite, pendant qu'elle est encore faible et que nous sommes sûrs de la battre encore une fois. C'est le raisonnement d'un certain parti militaire qui, s'il réussit à se faire écouter, n'a heureusement pas d'influence... «

Cette lettre, en somme peu adroite, car les pièges y sont trop grossiers, ne pouvait tromper personne, Gambetta moins que tout autre. Elle est en contradiction avec les instructions données au prince de Hohenlohe, telles que celui-ci les a lui-même exposées dans ses Mémoires :

« Nous voulons la paix; mais si les Français poussent leurs armements de façon à être prêts dans cinq ans et qu'ils soient résolus à nous attaquer au bout de ce temps, nous leur déclarerons la guerre dans trois ans. »

(1) Traduction empruntée à la brochure de M. Jacques B.^i.wille, fa République de Bismarck,

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m'a causé une satisfaction extraordinaire. Si quelque chose était propre à encourager notre confiance dans les sentiments sympathiques de la France, c'était bien le rappel de Gontaut qui s'était étroitement associé à toutes les aspirations hostiles à l'Empire allemand. Et s'il se pouvait trouver quelque moyen de témoigner notre satisfaction de ce rappel, cela répondrait tout à fait à mes désirs. Quant à reprendre la question de l'Exposition, le temps manquerait matériellement k nos exposants : il y faut donc renoncer. Mais j'espère que Gambelta n'en est pas moins complètement tranquillisé sur nos intentions. Il me serait très agréable d'entrer en rapports personnels avec lui. Mais, pour l'instant, une pareille rencontre effrayerait trop l'empereur. Gontaut et d'autres influences ont beaucoup trop agi sur Sa Majesté que l'on a mise en défiance contre la propagande républicaine. "

Bismarck craignait, en effet, un retour offensif toujours possible de la coterie qui entourait le souverain et qui ne manquerait pas d'accuser le chancelier de pactiser avec la Révolution.

La lettre, évidemment écrite pour être mise sous les yeux de Gambetta, le couvrait d'éloges les plus flatteurs.

u C'est une des rares natures autoritaires, disait-il, qui existent encore en France, etc., etc. (1). »

Or, à peu près à la même époque, s'adressant au prince de Hohcnlohc, Bismarck contestait la valeur et la force de Gambelta. Il n'accordait que très mince importance à

(1) " Dans l'inlôrèt de riainlu'Ua lui-nu'inc, ajoutait M. de Bismarck, je crois (ju'il agirait pn'iiiaturi'iiH'Mt et à la léjfère s'il se compromettait avec moi. Je tiens trop à ménafjer son autorité pour faiie rien qui puisse rél)ranler... Je crois que, pour le moment, le capital qu'il représente doit être ménajjé. n — Lourde ironie. Personne, on le verra plus loin, no s'est employé avec plus d'acharnement que llismarck à précipiter la chute de Gamhetta.

la conversation engagée par le comte Henckel. Le principal résultat était atteint : M. de Gontaut allait quitter Berlin.

Le chancelier ne devait pas tarder à exercer d'un autre côté son action et ses procédés de séduction , près d'hommes politiques français qui lui inspiraient à bon droit plus de confiance que Gambelta.

La grande conspiration — pourquoi pas la trahison? — tramée par Gambetta, en 1879, d'accord avec M. de Bismarck contre le gouvernement de son pays, se réduit à ces conversations presque banales, à ces propos échangés sans confiance entre le républicain français et l'agent allemand; cette '^ conspiration «, que M. de Meaux et les écrivains royalistes, tels que M. Bainville, ont dénoncée avec indignation est toute contenue dans les lettres que nous venons de citer, dans les vagues projets sur lesquels nous ne sommes renseigné que par celui qui était le plus intéressé à les grossir et à les dénaturer.

Mais admettons que Gambetta ait volontiers consenti à rassurer sur ses vues d'avenir, lui qui demeurait pour l'opinion européenne l'homme de la revanche et qui ne la croyait pas immédiatement possible, le gouvernement de Berlin.

Était-ce bien à M. de Meaux et aux hommes du 16 Mai de lui reprocher ces démarches, ces visites et ces entrevues, alors que plusieurs de leurs amis, et non des moindres, furent les familiers du salon du comte Henckel de Donnensmark?

En l'occurrence, un parti était-il en droit d'accuser l'autre?

Le gouvernement du maréchal, en effet, ne recula pas, en cette même période de crise, devant des démarches bien autrement humiliantes. A peine le nouveau ministère de combat était-il formé que le plus autorisé de ses membres,

PREMIER PROJET D'EXTREVLE 1V9

après M. de Broglie, M. de Fourtou, afCrmait dans un discours prononcé à Xeuvic que les vrais partisans de la paix siégeaient dans les conseils du maréchal et reprochait à Gambetta de personnifier la guerre à outrance.

M. de Broglie réitérait ses assurances de renonciation à tout esprit de revanche. Afin de mieux donner un gage de la sincérité de ses intentions antibelliqueuses, le ministère, contrairement à la loi, diminua de huit jours la durée de la période de service des réservistes de la classe 1870 appelés sous les drapeaux à la veille des élections.

Le ministre des affaires étrangères, AI. le duc Decazes, à Libourne, le 16 septembre, se proclamait lui-même a le ministre de la paix » !

« L'Europe, disait-il, sait que nous ne poursuivons contre aucune puissance une politique hostile...

a Lorsqu'elle constate le relèvement déjà accompli à cette heure de notre puissance militaire, elle reconnaît en même temps que ce/te réorganisation a conservé un caractère exclusivement défensif. . .

«... Aujourd'hui, en effet, on sait que nous sommes passionnément dévoués à la politique de paix... »

Le maréchal de Manteuffel ayant adressé un télégramme affectueux et des vœux de succès à M. Thiers, le duc s'empressa d'inviter notre ambassadeur non pas à demander des explications, mais à en donner.

u Que le maréchal de Manteuffel, écrivait-il, se méprenne à ce point sur notre situation, qu'il désire le succès de M. Thiers, à cela vraiment je ne m'attendais pas! \'y a-t-il donc rien à faire pour éclairer les esprits moins prévenus sur ce que nous faisons et voulons, pour dissiper ce malentendu qui pèse sur nous?

il Depuis déjà quatre années, j'ai mis tous mes soins, j'ai consenti à tous les sacrifices, j'ai épuisé la coupe de

toutes les amertumes pour essayer de faire pénétrer à l'étranger cette vérité bien éclatante à mes yeux et que j'ai pu prêcher, en toute sincérité, que la France conservatrice était exclusivement dévouée à la politique d'apaisement et de modération, qu'elle seule pouvait assurer la paix générale et qu'elle seule le voulait, qu'il n'existait pas une question sur laquelle elle hésitât à se prononcer, si ce grand intérêt, la paix, pouvait y être engagé et compromis... "

Dans cette même circulaire, le ministre annonçait à M. de Gontaut-Biron l'envoyé d'un messager extraordinaire du maréchal de Mac-Mahon à Berlin, en septembre 1877, à la veille des élections.

Le président donnait en effet mission à son premier aide de camp, le général marquis d'Abzac, marié à une Allemande de vieille famille silésienne, grand propriétaire en Prusse et très estimé à la cour, de se rendre eu Allemagne, où, sous prétexte de surveiller ses domaines, il exposerait à Guillaume I'' et à son ministre la politique exclusivement paciGque du gouvernement français.

Le général, écrivait le duc Decazes à notre ambassadeur, " a pour mandat de beaucoup expliquer " .

Il s'agissait surtout de convaincre l'empereur que le danger pour l'Allemagne venait des radicaux et non des conservateurs.

Le général avait présenté au vieux souverain une lettre du maréchal de Mac-Mahon au mois de mars précédent. Il lui réitéra les assurances déjà données, il s'efforça de prouver que la victoire électorale des candidats du ministère offrirait à l'Allemagne de meilleures garanties de paix que celle des républicains.

— Dites bien au maréchal, répondit l'empereur, que j'ai compris et approuvé le 16 Mai, que j'ai la certitude que j'aurai toujours avec lui les relations les meilleures...

PREMIER PROJET D EXTREVLE 151

Donnez-lui, de ma part, les assurances les plus pacifiques et dites-lui que, quel que soit le résultat des élections, il faut qu'il reste à son poste. Nous n'avons qu'un ennemi qui doit nous être commun : le radicalisme ; nous avons le même intérêt à le combattre (1).

Les conservateurs ne répugnaient donc pas à s'entendre avec le gouvernement de Berlin contre le « radicalisme » , c'est-à-dire contre le parti républicain cependant très modéré d'alors.

« C'est l'éternelle illusion, disait alors la Revue des Deux Mondes, de ceux qui s'appellent les conservateurs français de s'imaginer que leur politique peut compter sur les sympathies de toutes les puissances monarchiques de l'Europe...

u Les conservateurs français commettent un anachronisme, ils se croient encore en 1820, ils se figurent que le congrès de Laybach va se rouvrir. Le temps n'est plus où les monarchies, grandes ou petites, s'entendaient pour combattre partout la révolution et le libéralisme...

" Au surplus, le dogmatisme est mort et l'Europe est en voie de se convertir à la politique réaliste. Les hommes d'Etat du temps présent ont appris et désappris beaucoup de choses; ils ne croient plus à la vertu magique de certaines formules, ils estiment que les questions de gouvernement sont le plus souvent des questions de circonstance et d'opportunité (2). «

Le maréchal de Mac-Mahon avait fait plus que d'envoyer le général d'Abzac à Berlin. Dans l'espoir de dissiper toutes défiances, de donner un gage éclatant, il avait personnellement prié M. de Goiitaut-Biron d'aller porter à

(1) Dernières années de C ambassade en Allemagne, par M. de Gontaut- Biuov, p. 2H'2.

(2) Revue des Deux Mondes, r^juilkt 1877. Le 16 Mai et tEurope, par G. V.u.uKUT.

Metz — en terre lorraine annexée! — sous les yeux d'une population restée ardemment française, ses compliments à l'empereur Guillaume, au conquérant qui s'était rendu dans les provinces arrachées à la France pour y affirmer sa souveraineté.

M. de Gontaut a raconté lui-même combien cette mission, à laquelle il n'osa pas se dérober, lui parut cruelle, si cruelle qu'il l'abrégea le plus possible.

Le voyage de notre ambassadeur à Metz parut en Europe tellement extraordinaire qu'on se refusa à le considérer pendant quelque temps comme un simple témoignage de la résignation du gouvernement français, et que M. de Bismarck, qui n'en avait pas été avisé — M. de Gontaut était parti de Paris où il se trouvait en congé — y vit lui-même une nouvelle preuve des intrigues qu'il prêtait à notre ambassadeur pour augmenter son crédita la cour impériale.

La France, disait-on au dehors, vient de ratifier encore une fois la paix de Francfort.

Depuis cette époque, aucun président de la République, aucun ministère français, disons-le à leur éloge, n'a osé renouveler pareille humiliation! Qui donc alors semblait abandonner l'idée de revanche? Loin de nous la pensée de suspecter le patriotisme du brave maréchal de Mac- Mahon; nous ne rappelons ce fait lamentable que pour mieux démontrer l'effet désastreux de nos divisions politiques qui réduisaient un homme tel que le vainqueur de Magenta, un soldat sans peur et sans reproche, à ordonner cette démarche, croyant ainsi bien servir les intérêts d'un parti.

Quant aux princes, ils ne négligeaient pas de se rendre acceptables à Berlin. Le comte de Paris se rencontra le 17 juillet 1877 avec le prince impérial allemand et avec la princesse à Ostende. Le duc de Chartres sollicita sans

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