‹ GambettaChapitre 3 sur 15 · JOURNAL POLITIQUE ET LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

JOURNAL POLITIQUE ET LITTÉRAIRE

10, faubourg Montmartre.

Mon cher père, je t'écris deux mots à la hâte pour te dire, avant de me rendre à Lyon où je vais plaider une affaire pour le journal dont tu vois l'en-tôte en haut de ma lettre, que j'envoie ma chère et bonne tante devant moi. La chère femme a bien besoin de repos et d'air natal ; le médecin insiste pour qu'elle se rende au plus tôt à Cahors. Je n'ai besoin que de savoir combien vous l'aimez pour être sûr qu'elle sera remise avant peu.

J'ai une belle affaire sur le chantier qui pourra retarder quelque peu mon arrivée ; mais tu sais ce que je t'ai promis : je le tiendrai, pour moi d'abord qui ai grand besoin et furieuse envie de vous embrasser. Donc je viendrai, contre vent et marée, passer un mois à Cahors. Mais cet événement aura lieu tôt ou tard et je crains qu'il ne se produise plus tard que tôt. Mais il faut savoir prendre patience, il faut penser aux charges et aux obligations que j'ai à remplir. J'ai bien et beaucoup travaillé, cette

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année-ci ; cependant, l'heure de mes vacances n'a pas sonné. J'ai bien des choses à terminer avant de venir au milieu de vous. Tu peux interroger ma tante sur le travail de géant auquel je me suis livré ; si j'ai réussi, c'est grâce à la fortune qui me sourit tous les jours davantage.

D'ailleurs, tout dans l'avenir se dessine à merveille ; affaires de profession, espérances politiques se colorent d'une teinte rose et dorée qui double mes forces et me fait chaque matin répéter gaiement le cri de guerre des Américains :

— Go ahead ! En avant !

Octobre 1866.

Mon cher père, je ne sais, en vérité, ce que tu dois penser de moi ; mais je suis bien négligent à ton égard. Si tu savais, si tu te doutais de la vie de chien que je mène, de la lièvre qui me dévore, tu aurais plutôt pitié qu'envie de me blâmer. Je n'ai littéralement pas le temps de souffler : je respire en courant. Je me mords les doigts de penser que je t'ai laissé sans réponse si longtemps. Knfm, je trouve une éclaircie et j'en profite pour te donner de mes nouvelles; elles sont très satisfaisantes au point de vue physique et moral, Les affaires vont bien, très bien même ; mais l'année est dure pour tout le monde et l'argent rentre péniblement. J'ai bien des clients de bonne volonté qui ne peuvent me satisfaire el que, loin de Içs tracasser, je suis obligé de consoler.

Ajoute que l'Exposition fait déjà tout renchérir el qu'on

dt où touteeci s'arrêtera. La politique va grand train ;

la Chambre va rentrer; la session s'annonce bien sombre,

bien menaçante. L'Europe couve un redoutable orage.

L Empire el l'Empereur n'ont plus de point fixe, Les partis,

se recueillent et tout ceci peut éclater avant quelques mois. Où irons-nous ?

Tant pis ! je suis prêta partir et j'aime encore mieux les tempêtes de la liberté que cet affreux marasme de la servitude des quinze dernières années...

Ce 4 décembre 1866.

Mou cher père, je n'essayerai pas de me disculper auprès de toi du silence que j'ai gardé depuis mon retour à Paris ; tu me connais trop, tu sais maintenant quelle est ma vie, le tourbillon qui m'enveloppe et m'entraîne, pour que j'aie désormais besoin de réclamer ton indulgence pour mes lacunes de correspondance. Je suis réellement enlevé depuis quinze jours; la politique chauffe à grand feu, les événements se pressent et je crois bien que les grands jours sont proches.

Ce qu'il a fallu revoir de monde, entendre d'histoires, lire de livres, de brochures et de journaux pour reprendre la note parisienne! Et, broché sur le tout, mon travail, celui qui donne à vivre. J'ai eu un assez fructueux début. J'ai déjà reçu une bonne somme ; mais l'arriéré des vacances était accumulé ; il a fallu beaucoup payer et, de tout ce que j'ai reçu, il ne me reste que la satisfaction d'avoir arrosé quelques créanciers ; mais le vent est bon et je suis sûr que la traversée annuelle sera favorable à nos intérêts ; car tu peux en prendre acte ; ce sont nos intérêts communs. Nous n'aurons jamais d'autre but, d'autre visée et d'autre fortune que le but, la visée et la fortune commune. Ce ne sont pas des rêves que nous avons formés, ce sont des projets sérieux, fondés, que la volonté et le travail doivent nécessairement réaliser. Je ne serai

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heureux qu'au moment où ce plan sera une réalité; je désire que cet avenir entrevu t'aide ainsi que ma mère à supporterpatiemment les trois ans que nous nous sommes accordés.

Paris, le 26 mai 1867.

Mon cher père, depuis deux mois, voici le premier jour où je reçois la permission d'écrire quelques lignes ; je n'ai pas voulu te mettre au courant de ma situation avant d'avoir des résultats certains à t'annoncer. Je vais tâcher d'être court. J'ai été très malade des deux yeux ; mon œil malade s'était décomposé et exerçait uneinfluence très nuisible sur le bon ; après mètre très sérieusement consulté, grâce à mon excellent ami, le docteur Fieuzal, fai été mis en rapport avec un éminent oculiste, le docteur Vecker, qui m'a extirpé l'œil droit et me remettra un œil artificiel, que j'ai déjà essayé et qui me va au point de faire illusion. Je serai donc, à l'avenir, à l'abri de toute maladie et mon œil gauche conservera toute sa force. Mais je suis condamné au repos le plus absolu encore pour un grand mois ; tu dois comprendre qu'en cet état, privé de travail à l'époque la plus laborieuse de l'année, mes ressources s'épuisent rapidement. J'ai à l'aire face à toutes mes dépenses ordinaires et, à cause de 1 Imposition, la vie est hors de prix ; en outre, mon o 'il ai iificiel, dont il faut faire un modèle, rae coûtera à peu près neuf cents francs ; sans compter un cadeau considérable que je serai dans l'obligation de faire à mon docteur, qui ne veut pas d'argent. Tout cela me fait une position assez critique • i j'ai bien besoin qu'on me vicniu' en aide En outre, le régime que je suis et qui exclui les pâtes, les Légumes el ordonne la viande noire et le vin seulement, me

causeun surcroît de dépenses. Tu apprécieras ma situation à merveille et tu verras ce que tu peux faire pour moi.

L'important, c'est que tout a très bien réussi ; ma blessure est en état de parfaite cicatrisation ; dans huit à dix jours, je pourrai mettre mon œil artificiel quelques heures par jour et, dans un mois, je serai guéri complètement et méconnaissable.

Quand ma mère et ma sœur pourront m'embrasser, je serai absolument changé, môme pour leurs excellents yeux.

J'ai reçu, pendant ma maladie, la visite sympathique de tous mes amis et j'ai eu un grand soulagement de compter dans Paris, parmi les plus grands personnages, les plus solides amitiés.

Je vous embrasse tous du fond du cœur.

Léon Gambetta.

Lettre de Fieuzal à Joseph Gambetta.

Paris, il juin 1867.

Cher monsieur Gambetta, il y a quelque temps déjà que j'avais l'intention de vous écrire pour vous donner des détails précis sur l'opération qu'a dû subir mon excellent ami, votre fils ; mais je n'ai pas voulu le faire avant de pouvoir vous donner les nouvelles les plus rassurantes sur son état.

Léon souffrait depuis longtemps de l'œil qu'il a si malheureusement perdu, il y a une quinzaine d'années et plus ; mais les douleurs n'avaient pas encore le caractère qu'elles avaient pris il y a un mois et demi ; de sorte

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que, bien que je fusse persuadé depuis longtemps déjà qu'il faudrait en venir à l'extirpation de l'œil perdu pour conserver à l'autre son intégrité, j'attendais toujours que l'opération, qui n'est pas sans danger par elle-même, fût devenue tout à fait urgente. C'est ce qui est arrivé il y a un mois et demi. Les douleurs de l'œil perdu se transmettaient à l'œil gauche et empêchaient Léon de se livrer sans grands dangers à la lecture, même pour très peu de .temps. Gomme il est d'une activité dévorante et que je savais bien que je n'obtiendrais pas de lui le repos qui lui était absolument nécessaire pour ne pas devenir aveugle, je n'ai pas hésité à lui faire part de ce que je croyais qu'il y avait à faire et je l'ai conduit immédiatement chez un des meilleurs oculistes de Paris, le docteur Vecker, qui, ayant examiné l'œil, a déclaré qu'il n'y avait pas de temps à perdre et qu'il fallait pratiquer l'extirpation de l'œil.

Léon voulait attendre les vacances de la Pentecôte pour que son travail n'eut pas à en souffrir ; mais M. Vecker ne l'a pas permis et il a bien fait : il est venu, le lendemain, chez Léon, faire l'opération. 11 était assisté de trois aides qu'il avait amenés, Péphau, notre ami, qui avait voulu rester là, et moi qui surveillais le pouls pendant que 1<- pauvre Léon était sous l'influence du chloroforme. L'opération a été faite avec une habileté vraiment extraordinaire et M. Vecker lui a donné les soins les plus assidu* •! aussi les plus affectueux. Votre fils est resté' condamné au lit et à la chambre obscure pendant une dizaine de jours-, après quoi, il a été autorisé à pa dans son cabinet, t « m t en conservant un régime trei sévère el grâce auquel l'opération a réussi, il y a quinze jours qu'il a commencé à sortir avec péphau qui l'accom

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pagnait chez M. Vecker et, depuis quelque temps déjà, la cicatrice est assez insensible pour qu'on ait pu lui appliquer un œil de verre quil remplacera dans une dizaine de jours, je crois, par l'œil définitif. En somme, tout a marché à merveille et nous sommes tous enchantés, Léon le premier, du résultat obtenu. Il a besoin encore au moins d'un mois de repos; car l'œil sain se fatigue très rapidement et il ne lui est pas encore permis de lire, ni, à plus forte raison, d'écrire, ce qu'il a fait néanmoins quelquefois, mais avec une fatigue extrême. C'est une question de temps et, désormais, il est à l'abri de la crainte de devenir aveugle.

Voilà, cher monsieur, les détails que vous me pardonnerez de ne pas vous avoir donnés avant que tout fût en bon état; car, il y a quelque temps, il n'eût pas été possible de vous rassurer assez pour vous faire part de cette opération à laquelle vous ne pouviez rien, et j'ai pensé qu'il valait mieux la tenir secrète.

Veuillez agréer, cher monsieur, pour vous et les vôtres, l'assurance des sentiments sincèrement dévoués de votre compatriote.

Dr Fieuzal.

Mon cher père, je ne pense pas qu'il puisse être convenable, ni agréable pour tous les deux, de garder un pénible silence ; aussi je me décide à te prier de m'écrire pour me donner de tes nouvelles. Je ne crois pas que tu puisses plus longtemps me reprocher de ne tavoir pas mis au courant de ma maladie ; le motif de cette discrétion ne t'a pas échappé, surtout depuis la lettre du docteur Fieuzal : c'était pour éviter de douloureuses anxiétés

et pour vous annoncer en même temps la maladie et la cure. Je vais, en ce moment-ci, fort bien ; j'ai repris mes affaires ; j'ai bien du mal et des charges; j'espère m'en tirer avec de l'énergie et de la patience. Mais j'ai besoin, au milieu de mes luttes, de savoir que toute ma famille est avec moi ; cela donne toujours du courage et doit porter bonheur.

Nous avons eu, ces jours derniers, une admirable réunion avec Favre et Berryer ; j'ai été embrassé publiquement par mon chef, J. Favre, devant tous, comme le représentant de la jeunesse ; je t'assure que j'ai versé les meilleures et les plus douces larmes de ma vie. Favre m'a écrit une lettre adorable que je te communiquerai quand nous aurons tout à fait conclu la paix.

Jeudi, 30 mai 18(17.

Ma chère mère, je suis fort étonné de ne pas recevoir de lettres et de nouvelles de vous : je ne peux me l'expliquer ; car je ne peux pas supposer que vous m'en vouliez de vous avoir annoncé en même temps ma maladie ci ma guérison. J'ai voulu vous éviter les anxiétés de six semaines de souffrances; si loin, vous eussiez été inulilement tourmentés et j'ai préféré ne vous instruire de la détermination nécessaire à laquelle je mêlais résolu qu'une fois tout achevé.

J'ai besoin de me refaire et je vais aller passer quelque tempe à une heure de Paris, chez mon ami le docteur Peyron ; je pense que je recevrai là de tes nouvelles et que tu ne m'en voudras pas plus du silence que j'ai gardé

pour ne pas vous inquiéter que de celte fameuse promenade du soir, a Cahors, où tu t'étais si follement fâchée

contre moi qui ne t'avais pas vue. Si je ne savais combien vous êtes prompts à vous emporter, je pourrais mal apprécier ; mais je vous sais bons et je ne me souviens que de vos bontés...

Adrien Hébrard nous racontait, ces jours-ci, comment Gambetta, à cette époque, se rencontra avec Bismarck. C'était, aux environs de l'Opéra, dans une brasserie étroite où l'on buvait d'excellente bière allemande. Il faisait très chaud ; l'Exposition battait son plein : Hébrard et Gambetta,. attablés devant deux chopes mousseuses, causaient joyeusement lorsque Bismarck entra, en uniforme; accompagné d'un aide-de-camp, il revenait, sans doute, de quelque cérémonie officielle : elle l'avait fort altéré, car il demanda et avala, coup sur coup, quatre ou cinq chopes de bière.

Les deux amis le regardaient avec une curiosité qui semblait amuser le colosse : il venait d'écraser l'Autriche à Sadowa et d'annexer le Hanovre, malgré les protestations allemandes elles-mêmes. Distrait, Gambetta avait saisi le verre de son compagnon et il allait le boire par mégarde lorsque Hébrard lui saisit le bras et lui dit en riant :

— « Dis donc !... C'est ma chope que tu vas avaler : est-ce que tu la prends pour le Hanovre ?... »

Et Bismarck, très égayé, rit aux éclats, avec nos deux compères, de cette réflexion qui ne lui avait pas autrement déplu.

Les labeurs forcenés de Gambetta au Palais le détournaient de moins en moins de la politique; il sentait, aux frémissements de l'opposition dont il était l'un des jeunes chefs et au désarroi grandissant des impérialistes, qu'une révolution politique allait jeter bas l'Empire et l'Empereur. Plus assidu que jamais aux séances du Parlement, il semblait y avoir marqué déjà sa place ; parmi les députés, il était célèbre. Beaucoup le traitaient, par avance, en collègue très écouté et suivaient ses avis.

Il ne fallait qu'une circonstance pour faire surgir le jeune tribun en pleine lumière. Elle allait s'offrir à lui, le 14 novembre 1868, dans. son plaidoyer pour Delescluze, inculpé d'avoir fomenté l'émeute sur la tombe du député Baudin, tué aux barricades par l'armée du coup d'État, le 2 décembre 1851, — et d'avoir ouvert une souscription pour lui élever un monument.

Déjà, au cours de Tannée 1868, Gambetta avait grandi, non seulement à Paris, mais même à Cahors, où les circonstances l'avaient amené à plaider avec Jules Favre. Un de ses familiers d'alors note ici un trait de mœurs provinciales assez caractérisé :

— « Gambetta, nous dit-il, avait prononcé, comme lieutenant de Jules Favre, devant le tribunal de Cahors, une plaidoirie magnifique, qui lui avait valu les ovations enthousiastes de ses concitoyens. Huit jours après, Jules Favre arrivait en personne, au palais, ayant à son bras la sœur de Gambetta qu'il menait l'entendre. Ce fut, aux yeux de tout Cahors, qui, la veille, connaissait peu Léon et était mal disposé à admirer ce fils d'un modeste épicier, la consécration de son talent et de sa situation, le point de départ aussi de celle de sa famille. Avec les préjugés des petites villes, on considérait médiocrement ces petits négociants. La mère d<- Gambetta n'aurait pas osé « porter chapeau », comme on disait alors. De ce jour, on eût trouvé mauvais qu'elle ne IVi'il pas mis etque la mère do Gambetta ne fût pas traitée désormais comme une dame d'un rang élevé. »

A Clément Laurier.

Paris, Il juin 1868.

le t'écris •' la bâte du Palais Bourbon, entre deux dis

«I abord pour calmer tes inquiétudes au sujet

de ce pauvre Challemel. Notre ami va mieux ; il n'a pas de

on de poitrine, mais une pleurésie sans caractère

aigu, lia besoin de soins attentifs! de repose! de régime;

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Il est, à tous ces divers points de vue, en très bonnes mains, et je crois qu'avant peu il nous sera rendu. Et nous en avons un bien pressant besoin : c'est l'aîné même de notre entreprise qui nous fait défaut ; car plus je vais, plus je constate avec dépit que notre excellent Henri est impropre à la direction et à la composition matérielle ou morale de notre œuvre. Il s'irrite, il s'agace, il prend peur; il prend dix fois plus de peine qu'il n'en dépenserait avec quelque sang-froid. Enfin, ce n'est pas un chef.

Malgré tout, notre second numéro, que je t'enverrai demain soir par la poste, sera très varié, très attrayant. Il y a douze articles fort bien tournés, sauf peut-être deux ou trois ; mais le public n'y regarde pas avec les yeux du censeur d'Horace. L'opinion s'est décidée en notre faveur et j'affirme que le succès est certain.

J'ai eu aujourd'hui des détails intéressants sur la Serbie et l'assassinat du prince Michel, fait imprévu, de nature à troubler la paix de l'Europe et à rouvir cette éternelle question d'Orient. Heureusement, je soupçonne qu'il n'y a là aucun élément de politique, ni intrigue russe, ni même autrichienne. Le prince Michel était galant. Il a fait la cour à une belle héritière du pays, l'a compromise, a refusé le mariage. Le père et les frères l'ont assassiné. Et voilà comment cette menace politique et diplomatique n'est qu'un vulgaire drame de la Gaîté.

On a fait courir, hier, dans Paris, probablement pour tirer à 100.000 la Lanterne de Rochefort, la mort de ce brave garçon. Informations prises, Rochefort prend des bains froids et cette sinistre nouvelle n'est qu'un bluff.

Un incident des plus graves vient de survenir à la Chambre : le sieur Buisson, rapporteur du budget, a mal interprété les résolutions de ses collègues et, notamment

sur le chapitre des dépenses de guerre, il a essayé dans son travail une conciliation entre le gouvernement et la commission, en opposition formelle avec les volontés exprimées par la majorité de la commission budgétaire; de là, protestations et plaintes. Louvet est à la tète des mécontents. La commission s'est réunie ; on a vivement blâmé le Buisson et on lui a ordonné de recommencer son travail. Au lieu d'un conflit, nous en voilà deux : Targé va passer prophète impeccable et le budget viendra aux calendes grecques.

La loi sur les chemins vicinaux va être votée aujourd'hui même, ainsi que celle sur les chemins de fer des Charentes ; mais les députés ont beau enlever les projets de lois au pas de course, la route est longue et le 15 août les trouvera réunis pour le Te Deum impérial. Ils enragent, mais ils votent. Ils jouent sur le velours ; depuis le 15 mai, plus d'argent! Les Suisses, au moins, se révoltaient...

Le 17 novembre 1868, au lendemain du « Procès Baudin » — c'est ainsi que le peuple, un peu inexactement, appela désormais le procès célèbre qui devait donner a L'Empire un coup de massue mortel. — J.-J.Weiss écrivait dansjson enthousiasme :

— « L'émotion produite par L'éloquence de M. Gambetta a été telle qu'on a pu de nouveau Bonger — il n'y a pas d'exagération à le dire — à Gicéron ei au ProRosàol »

Le soir du procès, aux Tuileries, où h» plaidoyer de Léon Gambetta jetail la consternation, comme il faisait, à travers Paris et la France entière, passer un frisson de fièvre el de combat, L'Impératrice, très émue, demandait anxieusement à M. Bédarrides, avocat général A la Cour de cassation :

— « Mais qu avons-nous donc fait A ce jeune homme ■?... »

— « La veille du procès, disait la Bévue poHtiquet oo par-

lait de Saclowa, du Mexique, du Pape. Le lendemain, on ne parla plus que du Deux-Décembre, et dévoilé, flétri dans son origine criminelle, l'Empire était condamné. »

M. Jules Claretie a fixé en ces termes ses souvenirs d'audience :

— « On sentit, lorsque M. Léon Gambetta prit la parole dans ce procès Baudin, que d'une heure à l'autre ce jeune homme, naguère encore employé dans le cabinet de M. Crémieux, allait être célèbre. Le président du tribunal, M. Vivien, regardait, en même temps que le substitut Aulois assis au siège du ministère public, ce robuste avocat, redressant son large torse, rejetant en arrière de son front ses longs cheveux noirs, drus et bien plantés, et fixant sur la Cour son regard étrange...

« Alors, d'une voix fière, vibrante, pleine de douceur et de vigueur, charmante et tonnante tour à tour, M. Léon Gambetta commença la défense de Charles Delescluze, rédacteur en chef du Réveil, ce même Delescluze qui devait, plus tard, durant le siège, appeler son défenseur du 14 novembre : le fin Génois. La défense, ai-je dit? Singulière défense! Ou plutôt, il ne s'agissait point de défense : Gambetta attaquait. C'était à coups de tonnerre contre l'Empire qu'il plaidait la cause de son client, le déporté de Cayenne. C'était en prenant à la gorge les hommes de Décembre qu'il réclamait l'acquittement du proscrit... Et tandis que l'avocat impérial essaie d'arrêter ce flot de lave vengeresse, ces paroles stigmatisantes, ce discours terrible que la France lira demain, Gambetta poursuit sa catilinaire, s'anime,. s'exalte, couvre de sa voix sonore la voix de son adversaire, l'anéantit, le submerge — le mot est de lui — et, les cheveux épars, la robe en désordre, ses vêtements ouverts, sa cravate enlevée, son col nu, semblable à un autre O'Connell rugissant à la tribune, l'avocat menace, tempête, accuse, écrase et retombe épuisé sur son banc, tandis que des applaudissements éclatent, saluant à la fois la réparation qui commence et le tribun qui s'est révélé. Le lendemain, Léon Gambetta était illustre. »

31 décembre 1868.

Mon cher père, je ne veux pas laisser ouvrir l'année 1869 sans décrire ette souhaiter longue vie, heureuse vieillesse; si la fortune nous a quelque temps tenu rigueur, elle paraît nous sourire aujourd'hui, et vous devez tous savoir que je ne regarderai ses faveurs comme précieuses que si je peux vous les faire partager.

Donc, sans plus de préoccupations et de discussions, embrassons-nous tous, sans arrière-pensée, et ne songeons qu'à nous soutenir mutuellement.

C'est là un souhait nécessaire, et en môme temps un souhait facile à réaliser : car il ne dépend que de nous; et quelle que soit notre prétention particulière d'avoir tort ou raison, nous n'avons qu'à écouter le fond de notre âme pour nous trouver indissolublement unis dans l'amour de la famille.

Donc, je t'embrasse sur les deux joues et t'ordonne de payer ce gage de paix à ma sœur et à ma petite mère.

Vous pensez bien qu'il n'est que juste d'associer ma bonne tante à tout ceci ; car elle a toujours représenté auprès de moi le sacrifice et l'esprit de concorde.

i donc bien entendu : nous sommes dans une année nouvelle Mlle se lève souriante, et même glorieuse pour moi; mais elle m'apporte aussi de terribles épreuves et je très clairement que je n'aurai jamais de plusredou labN-s combats à livrer «pie ceux qu'elle me prépare.

Mai à Dieu, je suis pré! & tout, et, confiant

dans fe génie de la liberté qui m'anime, je vaincrai encore"

Seulement, c'est bien le moins, qu'an milieu de la mêlée,

je puisse penser et sentir que les miens sont avec moi.

Donc union, amour et prospérité; voilà les mots et lei sentiments que je t'envoie avec mes embrassades. Ton fils,

Alphonse Daudet raconte ainsi ses souvenirs personnels de J869 :

— « Gambetta, à la suite de sa plaidoirie au procès Baudin, était en train de passer grand homme. Les anciens du parti républicain, les combattants de 51, les exilés, les vieille* barbes, avaient pour le jeune tribun des tendresses paternelles; les faubourgs attendaient tout de Yavocat borgne; la jeunesse ne jurait que par lui. Je le rencontrais quelquefois : « Il allait être nommé député... 11 revenait de faire un grand « discours à Lyon ou à Marseille ! » Toujours agité, sentant la poudre, toujours dans l'excitation d'un lendemain de bataille, parlant haut, serrant fort la main et rejetant en arrière ses cheveux dans un geste plein de décision et d'énergie. Charmant, d'ailleurs, plus que jamais familier et se laissant volontiers arrêter dans son chemin pour causer ou rire : « Déjeuner à Meudon ? répondait-il à un de ses amis qui « l'invitait. Volontiers ! mais un de ces jours, — quand nous « en aurons fini avec l'Empire ! »

Albert Glatigny lui écrivait ce billet :

— « Mon cher maître, vous avez, sans doute, entendu parler de l'affaire de Montparnasse. Un malheureux jeune homme, Edouard Dumont, égaré par de funestes idées, s'est porté à des violences déplorables sur un .de ses camarades. Tout le monde l'abandonne maintenant et il a besoin d'une voix énergique pour le défendre. J'ai eu des rapports d'amitié avec lui et je ne saurais voir qu'on l'abandonnât ainsi. Le bruit qui s'est fait autour de vous dernièrement, votre talent, que je connais, et votre bon cœur, égal à votre talent, me font penser à vous. Pourriez-vous lui demander une entrevue et vous charger de sa défense, quand il sera appelé à paraître devant les tribunaux? Nul mieux que vous ne peut soutenir ce malheureux, dont le plus grand crime

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est d'avoir la tête faible. Faites cela, je vous en prie. Agréez, mon cher maître, l'assurance de ma vive admiration. »

« Albert Glàtigny. »

Paris, le 28 février 1869.

Mon cher Clément, je t'adresse mon amiLavigne, notre ex-collaborateur à la Revue Politique, dont nous avions parlé à M. de Camondo pour l'éducation de son fils*. Selon tes recommandations, il viendra te trouver pour le mettre en relations avec ton client, et il s'en remet totalement à toi pour les faire aboutir aux conditions que je lui avais transmises.

A Clément Laurier, 17 , rue Joubert, Paris.

Gahors, 10 mars 1869.

Tu demandes pourquoi je ne t'écris pas!... C'est que je suis le plus négligent des hommes. Voilà huit jours

I. M. [saac île Camondo, qui reçut, en effet, les leçons de droit de Lavigne.

Le comte de Camondo nous racontait Lui-même, ces jours-ci, sa première rencontre avec Gambette, en 1869 : c'était à Constantinople,

ou GembeU£ avail accompagné Clément Laurier. La famille de

Camondo avait reçu les deux Prançaia avec cette courtoiale l'as

tueuse, qui fut toujours de tradition chez elle ; Gamhetta, choyé «l.-

t'était fait, eu quelque jours, tant d'amis ont le Bosphore, il y

avait eu de tels SUCCèS de Sympathie que le bruit en viut jusqu'aux

Tuileries, où les familiers de l'Empereur eu prirent ombrage; et quand nds financiers, qui menaient d'être, eu Orient, les

du jeune adversaire de l'Empire, revinrent a Paris, ou leur lit. eu tiaul li^u, discrètement sentir un peu de mauvaise humeur : -i elle n'alla pas jusqu'à ls Froideur, elle n'es marqua pas moins une sorte de bouderie très perceptible, qui «•>! restée présente ;i la mémoire de l'adolescent d'alors, le futur élève de Lavigne, nu de nos pins notoires Parisiens d'aujourd'hui,

pleins que j'ai quitté Paris ; j'ai fait en moyenne deux eC trois réunions dans la même journée. Mais tout va bien : si le Nord et le Centre se mettaient au diapason du Midi, nous irions grand train et le but serait touché.

Je suis tout à fait fier des sympathies dont on entoure ton nom, ici, à Bordeaux, à Toulouse. On m'a offert une candidature pour toi à Villefranche-d'Aveyron. Tu penses bien que je présente notre fraternité politique comme un dogme. Me voici à Cahors pour quelques jours. Je suis exténué ; le temps est affreux et tu devines que le régime auquel j'ai soumis mon estomac n'est pas fait pour l'améliorer. Aussitôt réparé, je filerai sur Nîmes et Marseille; mais je t'écrirai auparavant. Et puis, il faudra attendre que ma sœur soit mariée, ce qui est fixé, je crois, au 17 ou au 18. J'irai faire d'ici là une tournée à Montauban, Agen et dans mon propre département, et je reviendrai pour la célébration du mariage.

A propos de Montauban, je te dirai que j'ai rencontré ici Adrien Hébrard, du Temps, tout à fait triste et déconfit. Sa candidature est à vau-l'eau et l'accueil du suffrage universel a été si rude qu'il va, je crois, se désister.

Et maintenant, parlons de nos affaires : il me semble qu'il se passe du nouveau à Paris. J'ai lu dans les feuilles la candidature Hérold. Nous verrons bien. On m'écrit que Garnot pourrait bien se retirer ; c'est encore trop tôt pour qu'il y ait rien de précis dans cette nouvelle. Quant à toi, vas-y carrément. Organise des réunions, si ce n'est déjà fait. La veille de mon départ, j'ai dîné avec Ténot et j'ai beaucoup causé avec lui; mais, las! le vent a sauté, de ce côté-là. La candidature deDurier contre Ollivier, candidature du Siècle, m'a semblé devoir faire renoncer Ténot à toute tentative sur celle de Darimon et, par conséquent,

renverser tous mes projets et combinaisons; car le Siècle ne peut pas avoir deux candidats de sa maison et Duricr empêche évidemment Ténot de se porter. Donc, je reprends complètement ma liberté de ce côté. Je l'ai consulté sur ta candidature contre Pages et sur l'attitude probable du Siècle; il m'a répondu qu'il trouvait ta candidature très utile, que celle de Pages serait très mollement appuyée et que môme, peut-ôtre, si on trouvait un moyen d'entente avec le Siècle, elle serait complètement passée sous silence.

J'ignore ce que valent ces déclarations; mais elles prouvent, tout au moins, que personne n'est bien fixé et que l'action des électeurs, manifestée par des comités, peut s'imposer aux journaux. C'est dans ce sens qu'il faut agir. Tu vois que mon entretien avec Ténot était plutôt négatif qu'encourageant, et c'est pour cela que j'ai pu remettre de te le communiquer plus vite.

Gustave Masure, directeur du Progrès du Nord, écrivait, le 26 mars 1869 :

— « Mon cher Gambetta, c'est encore; moi qui viens vous demander assistance. J'ai comparu hier devant le juge d'instruction; il s'agit d'une plainte de d'Havrincourt pour outrage à un député dans l'exercice de ses fonctions. Je vais être assigné ces jours-ci et j'ai Lieu de croire a une seconde assignation pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement. Ce sera le prélude des élections.

les-vous suffisamment rétabli pour venir à Lille? Si OUI, je compte sur vous, d'autant plus que, sans parler du procès, nous avons besoin de vous ici. Si non, dites-le moi franchemenl : car je ne veux pas vous exposer a une rechute.

« Je vous enverrai, s'il y a lieu, la pièce du procès. C'est une grOSSC affaire, a laquelle se rattachent de curieux incidents qui vous fourniraient une admirable attitude vit du ministère public. Voua me feriei plaisir <'n me répon

f.AMBETTA PAR f.AMBETTA

daût un mot. Quelle que soit votre réponse, je l'attends avec impatience.

« Je vous embrasse fraternellement.

A Clément Laurier

(i. Masure. »

Avril 1869.

Je ne reçois pas de lettre de toi, et cependant je t'ai bien extraordinairement répondu, pour un" paresseux comme moi. Bref, voici ma requête : je désire que tu ailles à Lille, à ma place, plaider une affaire dont je sais que tu tireras un gros parti. Et tu seras reçu avec tous les honneurs suprêmes. J'espère t'y avoir fait des préfaces complètes pour que tu y sois tout à fait fêté et acclamé.

Jette donc le petit mot ci-inclus à la poste et écris toimême à Masure, si tu le juges convenable, pour pouvoir prendre un jour qui ne dérange pas outre mesure tes autres affaires.

Ah ! mon pauvre, que je suis souffrant î Voilà seize jours que je n'ai mis le nez dehors et que je tousse à me rompre la cuirasse ; si je n'avais pas les parois solides, j'aurais démoli l'édifice. Etpuis, je m'ennuieàpérir : mesélecteurs de la première m'agacent, Je leur ai répondu que j'acceptais à condition. J'use de tous les moyens dilatoires ; mais je vois bien que je vais passer le Rubicon et combattre contre Garnot. Par exemple, je me propose d'organiser une belle campagne; j'ai ruminé ici un plan d'opérations que je te soumetterai et qui fera quelque bruit à son heure. Ecris-moi et aime-moi...

A Clément Laurier, hôtel des Princes, Madrid.

Cahors, 2 avril 1869.

C'est toujours de ce maudit Cahors, où je menace de rester à perpétuité, attendant un printemps qui se refuse à venir, que je t'écris ma lettre. J'ai reçu un mot de toi, de Marseille, sous le couvert de G. Naquet. Comment se fait-il que tu eusses une lettre au bureau du Peuple ? Je vais aller prochainement, coûte que coûte, à Marseille. J'y ai une réunion le 11 avril : je me fais un plaisir de t'en prévenir; car je passerai, de là, dans le Var où si, comme on l'annonce, Lescuyer d'Attaimille disparait pour entrer au Sénat, tes chances deviennent tout à fait sérieuses. Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, c'est une excellente détermination que tu as prise d'accepter, parce que c'est un acte de dévouement politique dont on te saura le plus grand gré. Si nous nous trouvions, dans le Var, en face d'un nouveau candidat officiel et d'Ollivier, tu passerais très probablement en faisant une énergique campagne, cens de Marseille s'obstinent à affirmer que je peux, que je dois passer, à Marseille, contre tout le monde. Je voir de mes yeux cette terre promise et je t'enverrai impressions de voya -

Du cnir de Paris, j'ai brûlé mes vaisseaux. Je t'annonce ailleurs, ma résolution dans la dernière lettre que

jr t expédiais à Paris < I que tu Q'afl point du recevoir, car,

le même jour, tu m'annonçais ton dépari pour Madrid. Oui. mon cher Clément, aleajacln cn/.Mc suis candidat

exclusivement dans la première circonscription et, malgré lérils de cette candidature en dehors des journaux ei

e Compte triompherbien plus facilement que

dans celle de Darimon. Et puis, j'y suis contraint par le respect de ma parole engagée. Les braves gens de la première circonscription ont réalisé toutes les conditions préalables que j'avais exigées. Il ne me reste qu'à m'exécuter et je le fais bien joyeusement.

Mais ceci ouvre une bien autre perspective : à la manière dont tu me parles du Siècle, il me paraît possible que tu deviennes son candidat contre Darimon. Duricr doit te prêter aide et assistance dans cette combinaison; et, quant à moi, je ne te dis rien à ce sujet, malgré les douloureuses insinuations de ta part relatives à l'affaire Guéroult. Je crois bien que, dans la vie, nous aurons souvent ensemble des controverses d'idées etde nuances; mais, pour moi comme pour toi, j'affirme qu'il n'y aura jamais de dissidence de cœur. Tu dois être assez sûr que tu es le seul homme sur terre pour qui je sacrifierais tout, pour ne laisser jamais le moindre soupçon entrer dans ton âme.

Et c'est parce que je te sais un cœur égal au mien, et réciproquemment éprouvés, que je ne trouve rien que de tout à fait naturel et spontané dans la fraternelle amitié que je t'ai vouée et que rien ne peut rompre. Gomment supposer que je peux te mettre en balance avec Ferry ou avec qui que ce soit ?

Je n'ai pas été de l'opinion que tu portes contre Guéroult. Je n'ai pas été d'avis d'accepter cette circonscription ni pour moi, ni pour Brisson, à qui je tiens beaucoup cependant, mais qui m'est presque indifférent, comparé à toi. Le motif de cette opinion, je te l'ai donné souvent. Je le crois de tous les temps, valable aujourd'hui comme hier : la circonscription est très mauvaise; des hommes comme nous n'y trouveront que les quinze cents voix de

Jouvencel, le ridicule, — et je ne le veux ni pour toi, ni pour moi. Le calcul des probabilités est pour Ferry, comme l'événement le démontrera, encore même que je ne croie pas beaucoup à son succès ; mais c'est certainement le tempérament le plus adéquat à celui de la circonscription.

Songe à ce que je te dis sur la succession Darimon, et sitôt rentré à Paris, ce qui doit être prochain, occupe-toi et surtout, comme mon acceptation de la première n'a rien d'officiel, dis-moi si tu veux que j'en prévienne confidentiellement Louis Gourdon, Peyrat et Delesculze. Toi, tu sauras, bien mieux que personne, conclure avec Durier.

Les derniers mots de ta lettre sont insensés. Gomment peux-tu croire que j'accepterais un pareil sacrifice ? J'ai la conviction que nous ne serons une force politique que réunis et associés ; mais le premier entré fera pénétrer l'autre. De ceci, moi, je suis sur et je te le prouverais peut-être, si tu n'étais pas heureux dans le Var et que je le fusse ailleurs.

Paris, iM avril 1809.

Mou cher père, me voici à Paris depuis deux jours ; j'ai eommencé à reprendre langue. J'avais bien jugé la situation, du fond de la province; tout ira bien cl je pense pouvoir obtenir, contre Carnot, un mandat absolument libre, en dehors de toute pression de journaux ou députés. ] lis que la lutte sera difficile; mais je vais un peu mieux, el le mois t\<<> élections sera bientôt passé; je

suis disposé à supporter ces nouvelles fatigue 8. Le soleil de Marseille m'a donné de véritables forces et je suis bien sûr de ne pas me rendre plus malade d'ici à la fin

de mai.

A propos de Marseille, je dois te dire que mes impressions sont tout à fait favorables. Je crois à la possibilité d'un triomphe, si M. Thiers ne vient passe porter contre moi ; on m'assure ici que les gens de Lille lui ont fait une condition expresse de renoncer à toute candidature à Marseille, s'il voulait être leur candidat, et qu'il a accepté. Alors, j'ai les plus grandes chances, ce qui exigera de moi un nouveau voyage à Marseille, après que j'aurai tout disposé, tout organisé ici, à Paris.

Mais tu penses bien que tous ces déplacements et les frais qui s'accumulent me mettent à sec. Je te serai donc obligé de m'expédier au plus tôt la somme de mille francs sur le prêt dont nous sommes convenus, grâce à ton excellente situation ; je te préviens que je suis pressé et je compte sur ta diligence habituelle.

Je n'ai pu repasser par le Midi et Cahors ; la nécessité de mes affaires au Palais m'a forcé de rentrer directement à toute vapeur à Paris. J'ai dû me priver du plaisir de venir vous embrasser de nouveau à Cahors ; mais le temps approche où nous serons plus libres les uns et les autres et où nous pourrons à notre aise nous réunir en famille...

Paris, le 24 avril 1869.

. . . Aujourd'hui, la Chambre actuelle termine ses travaux et on pourrait bien procéder aux élections le 16 mai. Dans tous les cas, elles auront lieu, au plus tard, le 23 et le 24, et il me tarde : j'ai hâte d'en finir. Je suis beaucoup mieux en règle avec ma bronchite et mon estomac ; mais je prends une telle fatigue que je n'irai pas longtemps à c ette allure.

Si tu veux une fiche de consolation à mes ennuis, je te dirai que tout va bien. Les électeurs de la première circonscription me paraissent de plus en plus résolus à me préférer à Garnot, et j'ai certainement aujourd'hui plus de chances que lui-même. A Marseille, malgré les sympathies que j'ai excitées un peu dans tous les partis, le succès est plus douteux; mais, quoi qu'il arrive, j'aurai une belle minorité. Je n'ose compter sur davantage ; car je viens d'apprendre que ce que je redoutais depuis trois mois va se réaliser : M. Thiers se porte dans la même circonscription que moi, contre M. de Lesseps. Nous sommes d'accord et nous pourrons nous entendre ; mais je crains bien qu'il me dépasse de bien des voi x; néanmoins, quoique je sois contrarié de son intervention, je me console en pensant qu'il ravira bien plus facilement que moi les négociants conservateurs à M. de Lesseps. Je te tiendrai au courant de la résolution définitive.

Pour le moment, je suis assez satisfait de ma santé et de la tournure de mes affaires. J'apprends avec joie que les préparatifs de ta retraite sont en chantier ; il est temps de mettre un terme à cette vie de travail et de privations; dans un mois nous jouirons ensemble du repos et du soleil, au bord de la mer. Aussitôt que tu me feras , je t'expédierai le bail. Comment trouves-tu tes acquéreurs ? En es-tu toujours satisfait :

Paris, le I mai IS6'J.

... Ali ! j'ai liai»' d'en finir! Je suis bien fatigué; je compte

les jours sur les «loi^ts ; il me semble que ce scrutin n'.ir rivera pas. <v>u.m<l donc nous reposerons-nous au soleil, sur I.' sable «le l,i mer .' Quand } — Bn juin, pour sûr.

Je suis enchanté de voir que tes affaires sont en assez bonne tournure pour te permettre de m'aider seul, sans assistance étrangère. Je t'enverrai ton bail à première demande; mais je suis toutà fait rassuré de ^entendre si bien augurer de ton successeur.

Tu as peut-être vu dans les journaux que j'abandonnais la première circonscription pour la septième, celle de Darimon. C'est une erreur et aussi une calomnie. Je n'ai qu'une parole; j'ai promis aux gens de Belleville; je resterai avec eux contrevents et marées; d'ailleurs, le temps me sourit et j'ai bon espoir.

A Marseille, tout va bien, si bien que M. Thiers est venu se mettre en travers et tacher de m'avaler ; je résiste, je résisterai. J'irai prochainement à Marseille. Je suis désespéré de ne pouvoir t'en dire plus long ; mais le diable électoral me talonne, et il faut m'en aller.

J'ai reçu jeudi nos jeunes mariés *. Ils sont très bien. Ils s'adorent. Bénédetta est parfaite.

1 Sa sœur, Bénédetta, mariée à l'ingénieur Jouinot.

A GEORGKS PALLAIN

Je ne comprends, je ne sollicite, je n'accepte d'autre mandat que le mandat d'une opposition irréconciliable.

{l'rofession de foi de Gambktta).

A Clément Laurier.

Marseille, 19 maH 809.

Je te recommande notre ami de fond, Yves Guyot, rédacteur en chef de Y Indépendant de Nîmes. C'est moi qui l'avais envoyé à Nîmes. Les modérés du cru l'ont délogé de la position et l'ont assez habilement, mais fort odieusement, pris au piège.

Tu trouveras certainement le temps de causer avec lui cl. si tu peux, de lui rendre prochainement service. C'est un homme absolument sûr, qu'il faut rappeler à Paris, où nous pourrons compter sur son dévouement et son intel ice, supérieurs 1 un et l'autre à toute difficulté.

Ici. tout va bien, et si la tort une électorale me sourit, tu

peux la regarder comme à nous deux-, toujours '.

1 Sambetta fut élu ù Paris, le 24 mai I86î», par 21.731 voix : Carnot

* vaii que 9 142. — A Marseille, le premiertour donna X <',r..; voix

I OtabetU, s.533 a M. de Lesseps, i ■ -' rhirrs h :;

thri.-mv Le second Uwr Ie4 7 juin donne Lf.NI \<»i\ I flinfliotts

et 5.066 ô M 'II. I i. ! Hurlhéléray s'étaient désistés:

Ce 19 juin 1869.

Mon cher père, je ne t'ai pas encore donné des nouvelles de ma santé: elle est couci-couça; le temps ici est très variable et je suis toutes ses variations comme un baromètre. Je ne guérirai bien qu'au soleil et en plein repos ; mais je ne pourrai guère y aller avant un mois. Mais ce qui me rassure, c'est que je mange de la viande! Je me trouve presque sauvé...

Paris, 1« juillet 1869.

Mon cher père, je t'écris à la hâte, au milieu de mes. préparatifs de voyage pour les eaux de Cauterets ; je partirai mardi au plus tard ; j'emmène ma tante pour me soigner, comme elle sait le faire, à ravir.

Je ne peux t'en dire bien long; seulement envoiemoi, selon ton offre, les derniers mille francs. Je suis bien aise de te voir enfin libre de tout tracas; il n'est que juste que tu goûtes enfin ton repos mérité1. J'irai te visiter bien souvent, et tu me le rendras le plus que tu pourras.

Gambelta, élu, opta, comme il l'avait promis, pour Marseille. Mais il était si malade qu'on le crut atteint « delà poitrine» et condamné par les médecins. Il succédait, comme député des Bouches-du-Rhône, à Berryer, mort l'année précédente, après avoir publiquement donné son approbation à la souscription Baudin.

1 Joseph Gambetta, cette année-là, se retirait avec sa femme à Nice, dans une modeste maison, sur la route de Villefranche. Leur fils ne manqua jamais, tous les ans, de les y visiter et de se reposer auprès d'eux, selon le rêve qu'ils avaient tant caressé, en famille, depuis l'enfance de Léon Gambetta, alors que Nice n'était encore française que de prédilection.

A Clément Laurier.

Juillet 1869.

Je ne t'ai pas encore écrit parce que le diable parlementaire est à mes trousses depuis ton départ, sans compter le démon de la maladie, qui me poursuit plus aigrement que jamais.

Je ne me repens pas, d'ailleurs, de cette négligence; car Paris est si mobile, si changeant depuis quelque temps, qu'il est difficile de fixer une opinion sur ce qui s'y passe. Je vais donc te donner le dernier état de l'opinion.

La Chambre va très bien ; gauche ardente et compacte, sauf Raspail. Majorité inquiète, diffuse, menaçante ; interpellations très graves contre Rouher. Si le courage des centriers persiste, nous pouvons nous attendre à de beaux jours; mais qui répondra delà bravoure des centriers ? Ce n'est ni Duvernoy, ni Ollivier. — Passons et attendons !

Priions de ton affaire : la première circonscription est on feu. Tu dois avoir appris que Rochefort vient de subir une condamnation à trois ans de prison, dix mille francs d'amende et la privation de ses droits civils et politiques pendanl trois ans. Ceci arrangeait singulièrement tes affaires ; mais les avocats viennent <l<- découvrir que la privation des droits civils et politiques prononcée pour le délit d offense envers le souverain ne court qu'à partir de la peine subie (art. 86 du Code pénal). Dès lors, Rochefort reste éligibleei l'attentatjudiciairedontil vient d'être 1 objet ne fait que redoubler les sympathies populaûi sa faveur. Cette situation, si elle se prolonge sans le défis-

tement formel de Rochefort, ne fera que rendre impossible toute candidature rivale. Je ne peux te dissimuler la vérité ; mais, depuis cette dernière phase de l'affaire, il est visible qu'il y aurait imprudence à insister sur ta candidature. Aussi, je suis en train de négocier (sans, d'ailleurs, vouloir rien promettre) l'élection à grande majorité et au premier scrutin, sous condition de démission après le succès. Si cela réussissait, il faudrait t'y donner à corps perdu; ce serait assurer l'avenir. Je serai bientôt fixé à ce sujet etje t'écrirai ma dernière détermination.

Autre nouvelle : Marc Dufraisse refuse la candidature dans la quatrième circonscription. Picard opte pour Montpellier. Il n'y a pas de candidat sérieux dans cette circonscription ; il y aurait peut-être intérêt à s'en occuper, outre que ta tournure d'esprit, ton caractère, ta compétence en affaires, le tempérament, l'esprit de ces électeurs sont choses adéquates et semblables. Qu'en penses-tu ?

Réfléchis et réponds. Pour moi, je ne peux que te donner des impressions exactes, sous peine de trahir mes devoirs d'ami. La première me paraît, actuellement, entraînée, et la quatrième me paraît libre. Juge. Dans tous les cas, je veillerai au grain.

... Je suis ravi de la tournure que prennent les affaires d'Orient et je suis suffisamment édifié sur ta finesse pour être rempli d'espoir. A titre de renseignement, je t'annoncerai que le jeune Hervé, du Journal de Paris, est parti, il y a quelques jours, pour Belgrade. Quid?

Je suis toujours très souffrant. Je vais partir pour les eaux d'Ems, après longue délibération de la Faculté *.

1 Elle confirmait l'avis du D* Lacassagne, alors aide-major à l'hôpital militaire de Marseille.

Ems, le 10 juillet 1869.

Mon cher père, enfin remis de mes fatigues et de mes ennuis de toute sorte, je peux t'écrire quelques lignes de ma nouvelle résidence. Je suis à Ems, en Prusse, où m'ont envoyé les médecins de Paris, après un long et mûr examen : on ne m'a pas envoyé à Gauterets, parce qu'il y fait un air trop vif et que les eaux sont trop actives, outre qu'elles sont sulfureuses, et qu'il ne me faut que des eaux très douces et très alcalines. Tu te rappelles, en effet, que mon estomac était pour le moins aussi malade que ma poitrine. Il paraît quici je dois guérir tous mes maux. Je l'espère; les commencements sont assez bons: je dors, je mange assez bien, je digère les eaux avec assez d'aisance.

J'ai reçu, avant mon départ de Paris, le billet de mille francs qui complète la somme que je te dois et que je te rembourserai selon le mode convenu...

Je suis fort bien soigné, mais à des prix qui effrayeraient un banquier. Enfin, je me résigne. Sans compter qu'il m'est arrivé la plus grosse mésaventure qui put me frapper : j'ai perdu, ou on m'a volé, j'ignore lequel des deux, ma bourse où gîtaient huit cents francs. J'ensuis consolé, parce qu'il faut se consoler de tout, surtout de l'irréparable ; mais j'aurai un fort coup de collier à donner en plus pour réparer cette injure de la fortune.

Je n'ai pas emmené ma bonne tantej pour plusieurs raisons; la première, c'est que j'étais et pays étranger ;

l,i deuxième, parce qu'il m'aurait fallu trop d'argent . près

de quarante francs par jour, e1 que je n'y aurais pas suffi; la troisième, parce qu'il es! l">n que quelqu'un garde ma

maison. Enfin, je suis accompagné ici par un (le mes amis

médecin des hôpitaux, qui me soigne comme un frère. Je suis bien triste de ne pouvoir être à mon poste ; mais je me console en pensant que j'amasse des forces pour l'hiver. Les médecins m'ont juré de me guérir et je suis parti. Ah ! s'ils allaient se tromper!... Mais je ne veux pas insister sur ces noires pensées. Elles ne seraient pas justes, d'ailleurs ; car, depuis que je suis ici, je vais beaucoup mieux et je commence à espérer.

Maintenant que me voilà libre de tout souci, je t'écrirai plus souvent sur ma santé.

En attendant, ménagez la vôtre à tous deux. Je vous embrasse en même temps.

Léon Gambetta.

Voici mon adresse : L. Gambetta, député, maison Mayence, chez le docteur Busch, à Ems (Prusse).

A Clément Laurier, Constantinople .

Ems, 15 juillet 1869.

C'est du fond de ce petit village nassauvien que je réponds à ta dernière lettre. Comme je te l'annonçais par le dernier courrier, j'ai été obligé de venir faire ici une cure d'eaux minérales. Je désire vivement guérir; car, si l'état de santé dans lequel je me trouve devait durer, j'aimerais mieux renoncer à la vie, puisqu'il me faudrait, de toute nécessité, renoncer à la politique et traîner dans un coin l'existence d'un infirme. C'est te dire d'un mot de quelle tristesse je suis accablé. N'être pas à son poste et se trouver hors de service avant d'avoir fait campagne, voilà mon cas ! Je ne peux m'y résigner.

GAMBETTA DEPUTE 2fc7

Heureusement, j'ai reçu hier une nouvelle consolante : l'Empereur, après l'envoi du message réformiste qu'il a lait lire à la Chambre, a jugé à propos d'accepter la démission de ses ministres, de proroger indéfiniment la Chambre des députés et de convoquer le Sénat pour le 2 août. Avant que le Sénat se soit mis d'accord, ait nommé des commissions, des rapporteurs, publiquement discuté les nouveaux projets , le temps s'écoulera ; les fêtes du 15 août interrompront les travaux. La session des conseils généraux pour toute la France s'ouvre obligatoirement août. Les députés et les sénateurs s'y rendront nécessairement et on atteindra ainsi le mois de septembre, c'est-à-dire le temps ordinaire des vacances et des vendanges. Je ne vois pas de réunion efficace de la Chambre avant la lin d octobre et je suis ravi de penser que mon oisiveté, même forcée, ne ressemble plus à une désertion.

Ce point de vue purement égoïste ne contrarie d'ailleurs en rien l'intérêt général de notre parti. Rien de plus favorable à nos affaires ne pourrait être rêvé ; le désarroi, l'inquiétude de nos gouvernements s'étalent en pleine lumière. C<- n'es! pas un gouvernement qui cède ; e'csl un gouvernement qui fuit. Cette prorogation, qui n'est qu'un maladroit coup de tête, irrite l'opinion comme un insolent coup d'Etat. Les réformes qui l'ont précédé sont comme frappées d'impuissance et de nullité. Elles ne satisfont même pas les timides; elles agacent les parlementaires purs ; elles n on! aucun sens pour Le peuple.

il est, d'ailleurs, notoire que le pouvoir a perdu Le sens du suffrage universel qu'il excellait à caresser et à corrompre! il \ a quelque . à l'aide de fchéoriea el de pratiques démocratiques équivoques, mais habiles. Au-

jourd'hui, il tourne le dos à la démocratie môme. Autoritaire, il se meta parlementariser. Il est tout à fait décontenancé et marqué pour périr. La Chambre reprendra, d'ici à peu de temps, toute sa prépondérance et nous assisterons, en y aidant, à l'exacte contre-partie du 2 décembre, une Chambre dépossédant le monarque.

Tu penses bien qu'à travers tous ces événements qui se pressent, les réélections partielles, à Paris, sont ajournées à l'extrême limite. Ainsi, tu as tout le temps devant toi. Tu as dû, d'ailleurs, réfléchir à ma dernière lettre. En état, et après la condamnation correctionnelle, Rochefort est un candidat qu'on ne peut combattre parce qu'il devient une grosse protestation, j'en ai l'intime conviction. Je n'ai pas reçu de réponse au sujet de sa démission, qui assurerait nos projets. Les autres circonscriptions sont déjà envahies, mais pas occupées. Je n'aperçois pas encore les candidats décisifs. Picard a enfin opté pour Montpellier et, du coup, Dufaure, Crémieux, Didier ont fait annoncer leur candidature. En voilà trois qui me semblent un peu mûrs.

Enfin, pour te donner comme à moi-même le fin fond de mes opinions, je crois que tout ce qui se passe pourrait bien aboutir à une véritable dissolution de la Chambre et à une réélection générale. Si le mouvement pseudo-libéral, mais très certainement parlementaire, qui emporte l'Empire est conduit par des hommes nouveaux, il faudra changer la majorité actuelle. MM. Buffet et Ollivier, qui seront ministres tôt ou tard, ne peuvent garder, pour les appuyer, une majorité hostile. Ils seront plus sûrs avec une Chambre composée par eux : s'ils sont sages, ils demanderont de nouvelles élections. Je crois cette hypothèse réalisable d'ici à six mois.

GAMBETTA en 1869

Bref, tout est possible ; les conjectures sont infinies. Tu peux ratiociner sur ces données ; mais le plus prudent est d'observer et d'attendre.

J'ai rencontré ici Challemel. Nous avons beaucoup causé ; il évite de parler candidature. J'ai ouvert deux ou trois fois la question : il la ferme ou change de direction. Sa santé me paraît très rétablie et me fait presque envie ; car je tousse et je sue à froid plus que jamais. J'ignore quand ces horribles crises seront terminées ; mais je t'assure que je souffre bien et que n'était l'espoir grandissant d'en finir promptement avec l'Empire, je n'y tiendrais guère...

Je t'embrasse et je vais boire.

Léon Gambetta.

Ems, ce 15 juillet 1809.

Mon «lier père, je reçois à l'instant ta bonne et paternelle lettre : j'en suis encore tout ému et je te remercie du fond du cœur de toutes les douces consolations que tu m'envoies. Certainement, tuas bien raison de le dire, la tristesse est le plus lourd de la maladie. Je le sens bien ; je fais tous mes efforts pour la secouer et la chasser. J'y réussis ;i peine pour quelques minutes ; elle ne tard»' pas à me reprendre tout le terrain que je lui dérobe si péniblement. La promenade, le sommeil, la conversation «les elle même ne peuvent m'arrachn- longtemps a celte irritante contradiction qui s'impose a mon esprit : « que j ai manqué a mon poste à la première journée de la bataille. > Les raisonnements les plus sages ne peuvent rien contre cette amère fatalité. J'ai beau me chapitrer, me démontrer qu il faut obéir a la force des choses, céder a la nature, rien d'y fait, « t !«• dépit me gagne de plus en

290 GAMBETTA l'Ait GAMBETTA

plus comme un flot un instant refoulé qui rompt toute barrière.

Mais, hier, j'ai reçu une bienfaisante nouvelle qui m'a détendu : Bonaparte vient de faire un coup de tête qui ressemble à un coup d'État. Il a prorogé la Chambre; cela peut durer plus longtemps qu'on ne pense. Je crois que les conséquences de ce qui se passe à Paris depuis huit jours sont incalculables ; aussi je me réserve d'y réfléchir avant de prédire, ce qui ne m'empêche pas d'envoyer tous les jours mes petites observations à mes amis de la gauche et de recevoir ponctuellement leurs réponses. Mais, entre nous, ce rôle d'ermite à la campagne ne me sourit guère et, au point de vue simplement égoïste, je suis ravi de la dissolution momentanée ; j'y trouve une excuse pour mon absence et une réponse à tous mes scrupules.

Mais tout ce bavardage politique te tient moins à cœur que les nouvelles de ma santé. Voici mes impressions personnelles ; je te donnerai plus loin celles des médecins. Gomme état général, je me sens un peu mieux; je mange très bien, et je garde tout. J'ai encore beaucoup de gaz, mais sans efforts; je dors à merveille de huit heures du soir à six heures du matin, d'un trait ; je bois les eaux avec aisance ; je n'ai encore éprouvé aucun des effets fébriles, habituels dès le début. Je marche un peu 'plus commodément, mais avec beaucoup de transpiration. Cette dernière infirmité me fatigue beaucoup ; au moindre geste, me voilà tout en sueur, une sueur visqueuse et énervante. Les bains, dit-on, doivent me débarrasser de cette atroce faiblesse ; jusqu'ici rien de favorable de ce côté-là. Enfin, je tousse moins fréquemment peut-être ; mais les quintes, quand elles arrivent, sont plus dures : effet premier des

GÂMBETTA DÉPUTÉ 291

eaux, Pour achever ces tristes détails, il m'est devenu impossible de monter un escalier ou de gravir une pente, si légère quelle soit, sans être essoufflé. Ah ! je crois bien que j'ai de l'emphysème, quelque chose comme un commencement d'asthme. Tu vois, je suis en assez mauvais état, mais un peu moins dégoûté de mon être qu'en arrivant. Le climat est, d'ailleurs, fort doux ici, le pays coquet, la société très aimable ; je m'y plairais sans les irruptions du démon politique.

Et (pie pensent les médecins ?

Réponse : ils jurent de me guérir.

Attendons et espérons. Je t'embrasse ainsi que maman.

LÉox Gambetta.

A Clément Laurier.

Ems, 22 juillet 180J.

.!<• reçois à 1 instant deux lettres de toi, l'une venant par Paris, l'antre <i<' Constantiaople, directement. J'avais, il y a quelques jours, reçu celle qui contenait la longue théorie <!<■ Challemel sur ses intentions de candidat. Tu penses bien que, dans l'état où je suis, je ne vais atreprendre de répondre ;'i tontes les questions contenues dans ces divers documents. Je vais, comme toute dire le fonds et le tréfonds de mes convictions et te donner !<• conseil que j'estime le plus profitable en

.le Décrois pas la concurrence de Challemel très redoutable «outre loi; mais >'il tant eu jugef d'après sa lettre

explicative et nificati/ a ce sujet

a Ems, il ira jusqu'au bout, excepté contre Rochefort, dont

202 GAMDETTA PAR GÀMBETTA

il déplore comme moi l'infériorité politique, mais qui, dans les circonstances pendantes, et non plus tard, lui semble non seulement invincible, mais indiscutable. C'est aussi, et depuis quelque temps, mon opinion, mais non ma résolution. Je n'appuierai jamais, quoi qu'il advienne, une pareille candidature ; et les motifs abondent qui ordonnent de s'abstenir d'une pareille alliance. Réservons-nous.

D'ailleurs, toutes ces questions sont singulièrement ajournées ; ce que je t'écrivais dans une de mes dernières lettres se réalise déjà. La prorogation provisoire s'est transformée en prorogation définitive. On va pérorer au Sénat : nous atteindrons ainsi la fin d'août. Conseils généraux, vendanges, etc. Gagner du temps!... On s'apercevra, au bout de tout cela, qu'on n'a fait qu'en perdre, et dans l'impossibilité où se trouvera un ministère quelconque de compter sur une majorité sérieuse et stable, on prendra la décision que j'ai vu prendre dès le début de la crise, la dissolution et des élections générales. Rien même n'empêche une tentative de coup d'État et des élections à la terreur. Mais nous marchons à la dissolution ; tout ce qui se passe l'établit outre mesure. Ce n'est pas seulement la dissolution, c'est la décomposition de l'Empire tout entier; et qu'il y ait ou non un essai de fructidorisation, le prochain appel au suffrage universel nous donnera une énorme et décisive minorité, dont nous serons.

En voyant ainsi s'accumuler et se presser les événements, tu dois bien penser que je n'ambitionne rien tant au monde que d'être avec toi dans le leu, que je ne négligerai rien pour obtenir ce résultat; mais tu manques de confiance en mon amitié et tu ressasses des récriminations absurdes, dont je t'ai dix fois prouvé l'inanité. Tu n'aurais jamais de ta vie été nommé dans la sixième et je t'ai évité

une humiliante défaite ; mais je n'insiste pas et jamais je ne reviendrai sur ce sujet.

Quant à te faire une place, non par cette amitié fraternelle dont je suis fier, mais par conviction profonde de tes facultés aussi utiles que brillantes, je n'admets pas de doute à ce sujet ; mais je réclame un peu de patience et de crédit. Je ne suis pas encore assez âgé et assez accepté pour prendre des airs de protecteur : le suffrage universel demande et a droit à plus de ménagements et de respect.

Et c'est probablement aussi le plus sûr moyen de réussir que de ne pas le froisser dans ses susceptibilités d'indépendance. Mais je tiens assez à coeur de te voir dans la lutte politique pour que, si mon mal dure encore à la prochaine session, je me fasse un devoir de rendre mon mandat aux électeurs de Marseille, qui ne me l'ont pas confié pour le promener de villes d'eau en stations médicales, et je les prierai de porter sur toi leurs suffrages.

Dans l'affaire d'Esquiros, en effet, quoique le fait qui lui est reproché soif matériellement vrai, il a, depuis 1842, époque de la condamnation dont il s'agit, fait partie de nos Assemblées; il est donc couvert. D'ailleurs, je ne crois pas que la Chambre actuelle oserait s'appuyer sur un pareil motif. Et puis, enfin, je reviens à mon opinion première : les députés actuels se réuniront-ils jamais? — Nom

Ainsi, fu peux être bien assuré qu'à Marseille je m.' ferai un devoir et un honneur de t'appuyer énergiquemeni et ce serait pour t«>i un excellenl collège. .!<■ vais écrire à

EsquirOS, pour savoir au juste de lui où en est BOIl affaire,

avec détails, h je te tiendrai au courant.

f.AMHETTA PAU OAMHETTA

Eras, le 25 juillet 4869.

Mon cher père, je suis aujourd'hui dans une véritable journée de santé et j'en profite pour te mander quelques nouvelles. Je n'ai pas eu en effet une belle suite dans ma cure : tantôt bien, tantôt médiocrement, quelquefois plus mal ; très variable, voilà le mot de cette situation.

Toutefois", j'ai très bon espoir, ce qui est une amélioration sur mes dernières dispositions. Il y a encore quelques jours jetais assez maussade et sans confiance dans l'avenir. Les soins du médecin, les assurances de Fieuzal, la douceur du climat et aussi l'influence des bains m'ont calmé. J'ai moins d'humeurs noires ; je finis par m'accoutumer à mon exil de la politique; et je me soigne avec un scrupule exemplaire d'omettre quelques minutieuses prescriptions du docteur. Je ne suis pas sans quelque orgueil de ma nouvelle conduite : car il m'est si difficile habituellement de me soigner avec de l'esprit de suite, que le seul moyen d'y persévérer, c'est d'en être fier. Je suis d'ailleurs très dorloté dans ce pays-ci : tout le monde me comble d'attentions et de prévenances. J'en suis vraiment confus ; j'ai peine à supporter tout cet empressement, car je redoute toujours de passer pour un vaniteux. Je me dérobe le plus que je peux; mais je ne suis pas toujours heureux dans mes combinaisons de retraite. Tout ceci a un beau côté, c'est de me rendre le séjour tout à fait agréable et plaisant : je ne m'ennuie plus et je prends au sérieux mon métier de malade intéressant. Il n'y a pas jusqu'au roi de Prusse', actuellement à Ems,

1 Guillaume, qui sera, l'année suivante, sacré empereur d'Allemagne à Versailles.

f.AMBETTA DEPUTE 20'û

qui ne s'informe de ma santé; et cependant il n'ignore point la haine que j'ai vouée aux vainqueurs de Sadowa. — Il ne l'ignore pas ? — Je n'en sais trop rien, et je crois bien que je viens d'avoir un véritable accès d'orgueil ; dans tous les cas, si je guéris bientôt, et qu'il me soit donné de parler politique étrangère à notre tribune, je ferai de mon mieux pour qu'il l'apprenne d'une façon durable.

Mais quittons ces sujets interdits par la faculté et parlons affaires. Je trouve que tu tardes bien à quitter Cahors. Où en es-tu de tes règlements de compte? Espères-tu en avoir bientôt fini et pouvoir goûter au bord de ta vieille nourrice, la mer, le repos dû à ta vie de travail? Tu ne me dis rien de tes projets et de tes dispositions.

Réponds-moi et fixe-moi à cet égard; je ne peux te charger spécialement de mes amitiés pour personne; mais je sais bien que tu sais choisir et que tu donneras de mes nouvelles à ceux qui m'aiment.

Une exception toutefois pour mon cher Edouard1, qui dc\ rait bien m'écrire sans trop y regarder avec moi. Embrasse maman et reçois mes baisers.

Tout à toi,

l.i >\ Gambitta.

l'.-s. — si (u savais l'allemand, je t'enverrais un bon Journal de Coblentz dans lequel on a découvert que, par mon arrière-grand mère, j'étais l<* plus proche parent de Napoléon lll : c'est sans doute le motif pour lequel je suis le premier des irréconciliables.

1 B it.iiii'-. ancien maire de Cabot», conseiller général.

A Clément Laurier, Comtantùiople.

Ems, 28 juillet 1860.

... Je serai tout à fait au comble de mes vœux quand je te verrai appliquer toutes tes belles facultés à la poli7 tique. Cette dernière prend, d'ailleurs, assez piteuse tournure ; la gauche a commis une grosse faute qui ne m'a pas permis de garder le silence ; je viens d'adresser aux électeurs de la première une lettre-programme pour dégager ma responsabilité d'une conduite qu'il n'a pas tenu à mes efforts de voir abandonnée.

Le factum est assez long. Je n'en ai pas de copie ; mais je te l'enverrai aussitôt paru dans un journal . Je l'ai adressé au Siècle. Je m'attends, d'ailleurs, à du grabuge ; mais j'en ai vu d'autres !

Ma santé est toujours la même. Je vais bien sous tous les rapports ; mais la toux persiste, aussi âpre que jamais. Je crains bien d'arriver au terme de la cure sans résultat et j'ignore ce qu'on fera de moi après. Je m'ennuie, je me résigne, — et j'attends.

Ce 26 juillet 1869.

Mon cher père, j'ai reçu ton excellente lettre, et je suis charmé de voir tes affaires tout à fait en bonne voie de terminaison, tant en ce qui touche ton magasin que ta maison. Le prix définitif ne me paraît pas plus qu'à toi capable de nous donner des craintes ; et je crois les garanties hypothécaires prises suffisantes pour nous préserver de tout funeste accident.

J'estime assez élevé le prix de quatorze mille francs pour

la maison : je crois que tu ferais bien d'accepter, surtout si on te donne un assez bon acompte, ou si on t'offre de véritables garanties. Tu me fixeras sur ce sujet dans ta réponse. Tu m'indiqueras également le jour de ton départ, afin que je puisse directement t'adresser de mes nouvelles.

J'ignore quand je pourrai venir te voir, malgré l'envie qui me possède ; mais je ne sais quand mon traitement sera terminé : puis j'ignore sur quelle destination mes médecins me dirigeront. Fieuzal m'écrivait dans une de ses dernières lettres que le Midi ne me valait encore rien. Mais j'aime à croire qu'il n'y a rien là de définitif : leur secrète pensée, c'est de m'envoyer, en Suisse, respirer l'air des Alpes. J'y suis d'ailleurs plus disposé qu'à rester dans mon étroit vallon allemand.

Je ne sais si c'est l'effet des eaux, du repos ou des conseils fortifiants que je reçois de tous côtés : je vais mieux sous tous les rapports. Je tousse encore beaucoup, le matin, en me levant; mais un mal enraciné depuis si longtemps ne peut céder devant trois semaines de traitement ; je me résigne gaiement à attendre la fin de ma cure. D'ailleurs, j'ai eu occasion, ces jours-ci, à propos de l.i conduite si regrettable de la gauche, d'adresser une lettre à mes électeurs, et depuis, ayant le sentiment d'avoir fait mon devoir, je suis tout ragaillardi. Je ne sais pas encore si les journaux l'ont imprimée; par conséquent J'ignore l'impression produite et j'attends sans trop d'impatience. Tu voudras bien m'écrira ton avis et celui des autres à ce! égard.

nouvelles que je reçois de Marseille sonl excel lentes; on m'attendait le 9 août. Je ne vais pas pouvoir

m y rendre; c'est un désespoir. Ah ! quand serai-je guéri :

Mais voilà que je recommence mes doléances, au lieu de clore ma lettre !...

A Clément Laurier.

Francfort-sur-Mein, 17 août 1869.

Maintenant que je suis sûr que ma lettre te trouvera à Paris, je t'écris pour te remercier de tes dernières lettres et surtout de la proposition tout à fait séduisante que tu me fais de venir passer les vacances avec moi au lac de Genève. J'accepte avec ravissement et j'espère que l'ennui de la compagnie de ton ami malade ne te fera pas regretter cette aimable proposition. D'ailleurs, tu sais supporter l'ennui et, moi, je ne peux supporter la solitude. Aussi, je pense bien que nous passerons de charmantes vacances, une fois réunis.

Je suis parti depuis dimanche d'Ems. Je voyagea toutes petites journées; car je suis tellement faible que deux ou trois heures de chemin de fer me mettent sur le flanc. Je compte cependant arriver à Vevey samedi soir. Aussitôt, je chercherai une petite et commode installation. Je t'écrirai : je te donnerai tous les renseignements voulus et j'attendrai ta réponse. En outre, le docteur me quittera lundi ou mardi et viendra aussitôt te communiquer le résultat de nos recherches. Je m'efforcerai de te trouver une confortable station; car, toi aussi, tu dois avoir besoin d'un bon repos et d'une salutaire retraite. J'ignore encore si toutes tes fatigues ont amené un favorable résultat. Tes dernières lettres m'ont donné une grande incertitude à cet égard et aussi une violente colère contre les Turcs ; mais je renvoie à nos entretiens le plaisir de t'interroger

sur toutes ces choses. Tu entends bien! je ne fais plus qu'interroger; c'est tout ce qu'on me permet. On me traite par le mutisme et je n'y tiens plus. Je t'attends comme une véritable consolation et je serai content de recevoir un mot de toi, qui me dirait au juste quel jour tu auras terminé tes affaires à Paris.

Je pars ce soir pour Darmstadt. Tu pourrais donc m'écrire à Vevey, poste restante.

A Clément Laurier.

Montreux, C septembre 1869.

... Je suis enchanté de voir que tu as repris courage et que tu reviens de tes projets de retraite. Et tu agis sagement; car, évidemment, l'amnistie complète dont Hochel'orl a été l'objet et le refus par lui de rentrer à Paris ne peuvent qu'avoir heureusement modifié la situation électorale de I.» première circonscription de Paris. Seulement, tu dois regretter à présent d'avoir imprudemment notifié ton désistement a ton concurrent. Je pense bien que tu 1 auras rédigé en termes conventionnels: mais c'est égal, là une mauvaise querelle sous roche à laquelle il te faut parer.

Je s- satisfait d apprendre par toi que I u as déjà

des réunions privées avec les amis de Braleret* Il es( indispensable de voir <t de toucher le candidat dans de petits conciliabules préparatoires. Je crois qu'en multipliant ces fréquentations tu prépareras heureusement le

terrain pour les grandes réunions qui ne sont que les

solennités de la période électorale, mais Don le moyen réellement efficace, qui esl ta réunion privée c'est, d'ail

leurs, là que tu feras le mieux apparaître tes précieuses facultés. Malgré le ton légèrement aigre de tes lettres, je n'en persiste pas moins, comme au premier jour de l'option, à croire que tu es intrinsèquement le meilleur et le plus nécessaire des candidats. Je me suis toujours exprimé de la sorte, notamment à un dîner chez Flament, le neveu de Garpentier, auquel assistait notre ami Brisson.

Je crois même que les derniers événements accomplis sont de nature à mettre en relief et en action tous tes moyens. Tu as des concurrents ; mais je ne te vois pas de rivaux. Rochefort a une grande popularité ; mais il ne peut se mesurer avec toi et tu acquerras, en vingt jours de période électorale, la notoriété indispensable et rapide de l'élu. Les autres, y compris notre ami Challemel ont moins de talent et encore plus d'obscurité. Il ne s'agit donc pour toi que d'agir prudemment; mais c'est capital : il ne faut rien violenter. Je suis prêt à écrire à Braleret et à Carpentier toutes les lettres que tu voudras ; mais, en vérité, ce n'est pas de leur concours que tu peux être en peine ; c'est ailleurs que gît la difficulté. Il faudrait réunir, si c'est possible (et il faudrait demander cela à Braleret et à Cartigny), l'ancien comité, te présenter en personne devant lui et dire carrément que tu sollicites les suffrages de la démocratie radicale, que tu demandes donc à être interrogé et examiné parles électeurs de ton opinion.

La question, toute la question est de savoir quel sera le moment opportun pour passer à cet acte décisif. Je suis trop loin pour résoudre un point aussi délicat. Je te prie de communiquer ma lettre à Braleret et de le prier de ma part de prendre des renseignements et de m'écrire ; je lui répondrai aussitôt.

Il va sans dire que la composition du comité est une opération de premier ordre et qu'il faut être bien fixé sur la personnalité de chaque membre. Pour le moment, je ne peux qu'indiquer ceci : après Braleret, l'homme qui peut donner le meilleur avis est Cartigny, qui est son ami.

Une fois fixé sur ce point, il faudrait entrer en relations avec les divers groupes de la circonscription et se livrer à un véritable travail préparatoire et complet de l'élection. Je crois (et j'ai de bonnes indications) aux élections partielles pour la fin de novembre, ce qui n'exclut pas, d'ailleurs, dans mon esprit, l'opinion d'une dissolution générale assez prochaine ; mais, d'ici là, on voudra vérifier le reste des députés, liquider le passé, voter le budget et le contingent de 1870, puis, faire peau neuve et chercher une Chambre parlementaire sous l'Empire libéralisé.

Les élections de Paris seront une manière de sonder l'opinion et c'est pour cela qu'il faudra, au lieu de poser un programme, se contenter de proclamer la dissidence et le conflit entre la République et l'Empire. D'ailleurs, je n'aime pas les protestations vaines ; mais, quelles que soient tes chances, je n'aurai d'autre candidat que toi ; seulement, il faut me laisser ma liberté de vues. Je suis pn I S toutes tes contradictions et tu sais bien que je ne suis tenace que dans la mesure du raisonnable.

si je ne t'envoie pas de lettres pour Braleret el Carpentter, qui te sont acquis, c'est que cela me semble superflu ; tu peux, d'ailleurs, leur communiquer celle-ci, si lu le crois profitable. Quand je me mettrai en mouvement pour adhérer publiquement à ta candidature, il faul qu'il J ail déjà eu un travail souterrain, qui ail réellement préparé

302 f.AMBETTA Ï'AR f.AMBETTA

les voies de ton succès, et que je paraisse surtout obéir aux indications de l'opinion et non pas aux suggestions de l'amitié.

Je pense, au surplus, que tu approuveras ce que je dis là et qu'il est inutile d'y insister. Et maintenant, je t'engage à venir au plus vite ; car, évidemment, il te faudra, cette année, retourner de bonne heure à Paris pour surveiller les mouvements de tes partisans et ceux de tes adversaires. Du reste, la saison est tout à fait favorable et notre installation très agréable. Beau site, exposition de serre chaude, braves gens et pas de bruit, une petite chartreuse au bord du Léman, avec les Alpes Pennines pour fond de tableau. Si, après cela, tu n'arrives point, c'est que Plutus te brûle et que la politique te corrode.

Et le discours de Jérôme ?... Je le trouve tout à fait grave !... Mais il vaut mieux causer qu'écrire. Viens ; tu parleras, j'écouterai ; car telle est la nouvelle consigne : se taire sans murmurer. Tuus tibi loto corde.

Montreux, en Suisse.

Mon cher père, j'attendais d'avoir enfin posé le pied pour la dernière fois hors d'un wagon pour t'écrire, te donner des nouvelles et mon adresse.

J'ai quitté Ems le 15 août au matin et j'ai mis à peu près douze jours pour faire deux cent cinquante lieues, obligé de m 'arrêter toutes les deux heures de chemin de fer, brisé par la fatigue et la chaleur. Enfin, je suis au terme et vais pouvoir me reposer et attendre dans le calme l'effet curatif des eaux d'Allemagne. Je dois aussi faire une cure de raisins du lac de Genève. Les médecins sont ici d'accord avec les vieilles bonnes femmes pour

prophétiser une guérison merveilleuse. Je me résigne gaiement à attendre, car je me sens beaucoup mieux : je tousse à de bien plus longs intervalles et dune façon moins aigre et moins douloureuse. Les nuits sont bonnes ; c'est mon estomac qui me tourmente, car j'ai reperdu l'appétit, .l'aurais bien besoin de me refaire : j'ai perdu tous mes muscles et ma pauvre peau semble aujourd'hui plus considérable qu'il ne faut pour envelopper ce qui me reste de chair. Mais le bon Fieuzal, qui est venu auprès de moi, qui a tout quitté pour m'accompagner durant ce pénible voyage, se montre très satisfait de mon état et tout à fait rassuré. Il va de nouveau regagner Paris dans deux ou trois jours, aussitôt que Laurier, que j'attends, sera venu me rejoindre. J'ajouterai, pour te faire de ma situation une peinture achevée, que je suis tout au fond du lac de Genève, entre Villeneuve et Montreux, au pied Alp! s. dont je salue tous les matins les neiges éternelles, ei quand le soleil les dore, le soir, de son dernier rayon, je me couche ; je n'ai plus de montre, je suis brouillé avec les pendules : les Alpes avec le soleil pour cadrai), voilà mon horloge. L'air est doux comme à Sorrento au printemps; les raisins mûrissent et je commence déjà à y mordre : je t'écrirai bientôt pour t. annoncer les premi.T

Je ne veux pas terminer ma lettre sans le remercier cordialement (\r+ bonnes paroles que lu m as envoyées

à propos de mon manifeste. Tu sais le prix que j'attache ;,is ••( comme homme et comme père. Ton approbation esl pour moi le plus fortifiant «les éloges et i'y tiens passionnémenl le compte bien, si je Bail en novembre, mériter encore de toi ces applaudissements qui me ton! t.int de bien.

304 GAMBETTA PAR GÀMBETTA

J'ignore où est actuellement maman ; je lui écrirais si je le savais. Va-t-ellete rejoindre ou va-t-elle à Paris ? Je tiendrais à être fixé et je Compte sur toi...

Mon adresse :

M. Gambetta, poste restante,

Montreux, canton de Vaud (Suisse).

Léon Gambetta.

.4 Clément Laurier.

Montreux, 29 septembre 1869.

Tu es un homme heureux, décidément, et je crois que tu peux considérer ton succès comme certain. J'en crois à peine mes yeux. J'ai relu dix fois ta lettre ; comment expliquer ce coup de théâtre ? Il faut se hâter de faire circuler et publier cette bonne lettre de Rochefort et pousser maintenant vivement tes affaires.

Je t'envoie ci-incluses les lettres pour Braleret et pour Lafont; mais je voudrais recevoir une bonne nouvelle, à savoir que l'ancien comité s'est réuni et que tu es devenu son candidat; cela ne saurait tarder si tu multiplies les réunions privées et surtout si tu fais, une conférence publique. Je tiens cette dernière expérience pour aussi utile qu'urgente ; il faut donc se hâter de l'organiser.

Ici, le temps est tout à fait au beau. Je me porte un peu mieux. Les dernières crises paraissent avoir amené un bon résultat. Aussitôt tes affaires réglées, tu devrais bien venir lamper huit jours de ce soleil. Nous rentrerions de conserve.

A propos de ton discours à Lausanne, as-tu vu la rec-

tilication de Montalembert ? As-tu répondu ? Il me semble que la version donnée par le Rappel (de beaucoup la meilleure) ne contenait pas la phrase en litige. Quid?

Ecris-moi. Que dit-on à Paris? Tout le monde coupe donc dans le piège Kératry ? Ah! le bon billet !... Il faut aller au Temps vers quatre heures, pour trouver J. Lafont. •le n'ai pas son adresse.

Ce 1er octobre 1869.

Ma chère maman, c'est à toi personnellement que je veux adresser la réponse que je dois à mon père pour la dernière lettre du 18 septembre. Je suis tout à fait en mesure de calmer tes inquiétudes sur ma santé ; je sens tous les jours revenir mes forces; j'en suis tout surpris moi-même ; la toux a presque totalement disparu ; je ne la revois guère plus de deux ou trois fois par semaine et encore, très affaiblie. La circulation générale s'est rétablie et je n'ai plus besoin de m'enfouir sous les couvertures pour retrouver un peu de chaleur. J'ai de l'appétit, peutêtre un peu trop; les médecins me recommandent de me modérer sur cet agréable chapitre. Car il faut tout te cjpre: la bronchite est à peu près disparue, mais la maladie d'estomac que j'avais antérieurement est revenue el E>e laisse pas de nie fatiguer un peu. Mais je me résigne; je prends mon mal en patience, d'abord parce qu'il n'est pas dangereux, ensuite parce que c'est la preuve que mes poumons sont débarrassés ; je me prive un peu à table, (»• qui n'empêche pas que mes digestions sont toujours

difficiles. Ce sera long à guérir, très incommode pour les autres el pour moi ; mais je connais mon sorl el le principal esl qu'un tel mal ne m'empêchera pas complète

300 f.AMHETTA PAR GAMBETTA

mont (le remplir mon devoir. Ah ! il me tarde bien de rentrer en lice et de faire quelque chose. Voilà six grands mois que je paresse et que je me drogue. Ce n'est ni vivre ni mourir et c'est à vous dégoûter de vous-même.

Je compte rentrer à Paris pour les Chambres ; mais il ne faut en rien dire; car si je ne pouvais pas, je serais bien contrarié qu'on l'eût annoncé. Là, installé dans mon nouvel appartement, je me recueillerai un peu, je ferai mes comptes, je mettrai ordre à mes affaires, et après avoir fait mon devoir à la Chambre, je tacherai de venir vous embrassera Nice et de rapporter à mon père ce qu'il m'a envoyé.

Je suis très satisfait de vous savoir au repos et contents de votre nouvelle installation...

A Clément Laurier, Paris.

Montreux, 12 octobre 1869.

Je t'écris pour la dernière fois avant notre rentrée à Paris. Je compte partir demain, mercredi, sinon jeudi au plus tard, et arriver au moins samedi soir. Je ne peux tenir ici plus longtemps ; et puis, je veux être aux réunions annoncées par Ferry dans le Siècle. Il serait bien temps de forcer cette gauche à devenir un gouvernement d'opinion publique. C'est là le grief sérieux contre nous (car je ne m'abstrais pas de ces légitimes reproches). Nous n'avons pas su prendre encore la direction, l'hégémonie de l'opinion. C'est le reproche secret, très juste quoique latent et inavoué, que chacun nous fait. En face d'un pouvoir officiel qui agonise, le pays cherche un guide et ne trouve rien. Tiers parti, centre gauche et gauche parais-

sent également impropres à commander et à obéir. Il faut, sous peine des plus graves périls, que cette anarchie ait un terme. Il faut que la gauche se décide, d'ici au 26 octobre, à prendre en mains le gouvernail. Il faut qu'elle apparaisse comme le lendemain visible, rassurant et tout préparé, de ce qui est et de ce qui finit.

Telle est, en substance, l'idée principale qui me domine depuis le mois de juillet, que j'ai établie dans mon manifeste du 27 juillet et que je vais reprendre à mon retour, fort de l'énergie et de la force nouvelle que me donnent les circonstances.

J'ai expédié hier matin à Lavertujon, 8, rue Halévy, un travail sous forme de réponse au désistement de Kératry. Je lui ai donné commission de te l'apporter afin que vous en délibériez en commun et que vous cherchiez ensemble s'il est opportun ou s'il est bon. Il va sans dire que tu peux If communiquer à nos amis habituels, Challemel, Henry et Brisson. Tu sais que je n'ai eu, en telle matière, d'autre prétention que de correspondre aux 3 du jour et au sentiment public. Le reste ne m'est rie lien ; c'est dire que vous avez la plus entière liberl

Je ne t'en dis pas plus long aujourd'hui. Je ne peux cependanl clore cette lettre sans te marquertout l'espoir que j'ai en ton succès définitif, .l'ai reçu nier une longue lettre de Braleret, pleine de détails du meilleur augure. Je peux te dire par expérience que Braleret n'est généralement pas optimiste, quelque rassurant qu'il paraisse. iiinur beaucoup, utilement, il voit juste et l'on peul apporter à ses prévis! i Enchanté également de Lafont; je n'attendais dm moins de lui Allons ! i oui va bien el Rochefort me semble

perdre du terrain. Son désistement est public et j'ai lu un article du Gaulois qui est grave pour lui ; et puis, nous ne sommes pas au bout

Je sais bien que tu ne réponds jamais directement à une lettre; mais j'insiste auprès de toi pour savoir pourquoi Quentin ne m'a pas répondu et n'a rien inséré. Un mot à cet égard, que tu pourras m'adresser poste restante, au bureau de Dijon, mais à l'adresse de Mme Laurier; car tu supposes bien que c'est incognito que je traverse la ville de Magnin, lequel m'écrit aujourd'hui pour m'inviter à m'arrèter chez lui ; mais je n'en ferai rien...

Mercredi, 13 octobre 1869.

Mon cher père, deux mots à la hâte pour t'annoncer ma rentrée à Paris. Je pars dans une heure ; mais je suis obligé, pour ne pas trop me fatiguer, de rentrer en trois fois à Paris. Je ne serai donc rendu que samedi. Il me tarde ; car la situation est grave.

Si je ne t'ai pas écrit plus tôt, c'est que je suis écrasé de lettres et de besogne.

Donne-moi, de façon que je les trouve à mon entrée à Paris, 12, rue Montaigne, de vos nouvelles à tous.

Je t'embrasse sur les deux joues.

Léon Gambetta.

Ce 12 novembre 1869.

Mon cher père, je suis rentré depuis dimanche à Paris ; j'ai trouvé déjà installées ma tante et ma sœur, qui ne m'ont attendu que douze heures. Notre entrevue a été triste et charmante à la fois. Elles étaient une vive image

OAMBETTA DEPUTE 309

des absents, ce qui causait la tristesse, et elles étaient en même temps la plus douce consolation, ce qui ramenait la joie.

Tous nos amis sont déjà venus nous voir.

Je ne saurais te décrire la manière paternelle et touchante dont j'ai été accueilli par M. et Mme Grémieux ; c'est à en pleurer de joie ; le fds de la maison ne serait pas plus fêté. Cependant, la situation est tendue dans l'intérieur du cabinet ; quand tout sera dénoué, je t'écrirai les détails les plus explicites.

En attendant, compte sur moi : sois sur que l'année qui va s'écouler va être de ma part une année de travail énergique et celle-ci sera décisive. Il faut mettre la dernière main à l'œuvre et te permettre de soigner tranquillement tes reins et tes crampes.

Embrasse ma bonne maman pour moi et pour la tille, et crois-moi ton iils dévoué.

Léon Gambetta.

Paris, 1er janvier 1870.

Mon cher père, j'ai à peine besoin de te souhaiter une bonne année ; car te voilà parvenu à la réalisation de tes vœux : une bonne retraite, dans un paya charmant, aux e Ion paya natal, avec la aanté la plus robuste ei i.i certitude de jouir pendant de longues années de tous ces biens gagnés à ï<>i-(^> de mérite el de travail. Tout est bien et tout dur* ra, et, grâce au ciel, amplifiera, frrandira.

Tour ma part, j'ai aussi bon espoir : si les forces continuent à me revenir, je réparerai prompiement toul le temps perdu. Cependant, je commence à m'impatiente*

310 GAMDETTA PAB GAMBETTA

d'une trop longue inactivité et je sens le besoin de sortir prochainement du silence. Je m'y préparc...

Paris, 17 mars 1870.

Mon bon et cher père, j'éprouve, cette année, une joie toute particulière à te souhaiter ta fête. C'est, en effet, la première fois qu'il m'est donné de te présenter mes souhaits de fils en face de la réalisation de tes projets de retraite. Te voilà entré dans le repos, si justement mérité par une vie de labeur et de dévouement. Quoique jeune et robuste encore, tu as gagné le droit de jouir en paix des jours de douce retraite que ta prévoyance a su si bien préparer. Je suis assuré que tu goûteras longtemps le bonheur de cette nouvelle existence ; car tu as pour celte nouvelle vie les qualités et les ressources de santé et de modération qu'elle comporte.

Je voudrais bien venir près de toi partager, quelques semaines, les joies de ton foyer et de ta retraite ; mais le temps et la nécessité de rester à mon poste s'y opposent : je me résigne à attendre et, en attendant, je suis heureux de penser que tous tes vœux sont satisfaits, que dans quelques jours maman va te revenir et que, de loin comme de près, nos cœurs sont inséparables.

Les débuts de Gambetta, très attendus à la tribune de la Chambre, surpassèrent encore les espérances de ses amis. Le jeune député de Marseille, dont on redoutait la fougue et les violences, s'y révéla, au contraire, comme un orateur de gouvernement; ses adversaires eux-mêmes, dans leur enthousiasme, en arrivèrent à oublier la doctrine qu'il osait défendre et. l'acclamèrent spontanément,' avant même d'avoir senti le coup droit qu'il leur portait.

Laissons la parole aux témoins de ce début triomphal.

Gauviére a écrit, dans la France, le 6 avril 1870 :

« C'est le vrai début de M. Gambetta, et, loin de demeurer au-dessous des brillantes espérances que ses amis fondaient sur sa jeune réputation, du premier bond, il s'est élevé aux plus hauts sommets de l'éloquence parlementaire. Le discours de M. Gambetta n'a pas duré moins de deux heures ; les opinions qu'il a émises, la doctrine qu'il a défendue n'étaient certes point partagées par la majorité de 1 auditoire devant lequel il parlait; et, cependant, l'attention de la Chambre n'a pas fait défaut une seule minute au jeune orateur. Bien plus, pendant la suspension de séance qui a suivi la* première partie de son discours, membres de la Droite et membres de la Gauche confondaient auprès de M. Gambetta leurs témoignages de sympathique bienveillance...

— « Ne vous y trompez pas! disait-on autour de nous, le parti néo-républicain a trouvé en M. Gambetta mieux qu'un orateur de premier ordre. 11 peut saluer en lui son homme d'Étal, son chef !

« Il est peut-être peu charitable de le remarquer; mais à voir la froideur qui perçait à travers les applaudissements de certains membres de la Gauche, nous serions tentés <!•■ croire que l'horoscope n'a rien de mensonger. Le coté défectueux de M. Gambetta, c'est sou manque de

Santé. M a toutes les qualités de L'orateur, Sauf les poumons. Hier, après le magnifique mouvement que lui a inspiré le mot de M. Guizot sur le suffrage universel, il s'est accoudé sur le rebord do la tribune, épuisé, n'ayanl plus ni souffle, ni voix. — « Reposez-vous! reposez-vous! lui a-t-on crié do tous côtés... » M. Gambetta a fut si^-ne qu'il avait besoin, en effet, de quelques minutes de repos. H est allé s'asseoir dans le couloir de droite, ou l'ont aussitôt rejoint un grand nombre de députés

\u bout de dix minute-, il a pu reprendre son di SCOUTS,

que rien dans son altitude décelai !<• moindre malaise, qualité de méridional, .M. Gambetta accentue rolon-

3J2 GÀMBETTA PAU GAMBETTA

tiers ses arguments avec des gestes. Emporté par la chaleur de sa discussion, il ne s'est plus douté qu'il avait, à droite, sur le bord de la tribune, un verre rempli de café et, du poing, il l'a jeté sur la tète d'un sténographe qui n'a eu que le temps d'aller, dans les couloirs, cacher sa mésaventure et essuyer son visage ruisselant.

« En toute autre occasion, pareil incident eût provoqué une hilarité interminable. Sous l'influence fascinatrice, en quelque sorte, de l'élégante parole du député de Marseille, c'est à peine si quelques membres s'en sont aperçu. C'est encore un succès, cela ! »

— « L'événement du jour, notait le Figaro du 7 avril, est la séance du Corps législatif. Il y a vraiment en France un grand orateur de plus : c'est M. Gambetta. 11 a occupé la tribune pendant près de deux heures; et lorqu'il en est descendu, tout le monde reconnaissait en lui un légitime héritier des Mirabeau, des Royer-Collard et des Berryer. »

Le Journal de Paris résume ainsi son impression :

« M. Gambetta succède à M. Jérôme David. Pendant une heure et demie, il tient l'Assemblée suspendue à ses lèvres. C'est incontestablement le discours le plus beau, le plus brillant, le plus éloquent, le plus politique qui ait été prononcé depuis longtemps... Accueilli par les applaudissements de la Gauche, il a été écouté religieusement par toute l'Assemblée. Beaucoup de députés de la Droite et du Centre droit vont dans les couloirs féliciter le jeune député de Marseille de son brillant succès. Quelques-uns même expriment à haute voix le regret qu'ils ont éprouvé que des raisons politiques ne leur aient pas permis de joindre leurs applaudissements à ceux de la Gauche. »

Et Le Temps s'écrie, enthousiaste :

« Heureux ceux qui étaient à la séance d'hier! Ils ont assisté à un spectacle tout à fait extraordinaire et ils ont entendu un des plus magnifiques discours qui, depuis longtemps, aient été prononcés à la tribune française

« Ce discours magnifique, ce n'est pas celui de M. Jérôme David ; c'est celui de M. Gambette. Et le spectacle extraordinaire, c'est celui d'un jeune homme, nouveau venu dans une Assemblée de l'Empire, qui, pendant deux heures, procède à la démonstration méthodique et raisonnée de l'excellence du gouvernement républicain, de l'illégitimité de tout autre régime, de son avènement nécessaire, qui se fait religieusement écouter de ceux que le seul mot de République jette d'ordinaire dans des terreurs folles, qui n'est point interrompu au moment de ses plus grandes hardiesses et pour qui ses adversaires n'ont que des regards amis et des visages bienveillants.

« Voilà ce que nous avons vu hier, et c'est à peine si nous pouvons nous persuader aujourd'hui que nous n'avons pas rêvé... a

Nefftzer lui-même décernait, dans le même journal, l'éloge suprême à son jeune ami ;

« La journée d'hier, disait-il, n'aura pas été inutile, puisqu'elle a enfin mis dans tout leur jour les admirables dons oratoires et politiques de M. Gambetta. Le jeune député de Marseille a justifié, hier, d'une manière éclatante, la confiance de ses électeurs et les espérances de ses amis. Il s'est révélé orateur politique de premier ordre, non moins habile que puissant, puisqu'il a su se faire écouter avec sympathie d'une Assemblée peu favorable à ses doctrines... »

En même temps, de tous les points de la France, partout on le pouvoir essayait de réprimer l'essor irrésistible do l'idée républicaine, on appelait a l'aide le jeune tribun du parti grandissant, le défenseur victorieux de Delescluze.

Armai)'! Dupoital, rédacteur on chef de IKniunripaUon,

lui éci ivait, de Toulouse, le 12 mai :

« Mon chef Gambetta, Vous connaisseï ma condamnation .1 -i\ mois do prison et cinq mille franc* d'amende. 1 ai l'intention dv Caire appel.

Vos occupations de député, votre santé vous permettentelles de venir plaider pour moi devant la Cour?

« Je n'ai pas besoin de vous dire combien je le désire. Consultez, je vous en prie, vos forces, et si elles sont à l'unisson de votre amitié pour moi, répondez-moi de suite, pour que j'agisse en conséquence. Vous combleriez de joie nos amis de Toulouse, et tout le Midi, si sympathique, accourrait pour vous entendre.

« Mais s'il me faut renoncer à votre précieuse assistance, ne pourriez-vous, pour me faire gagner du temps, aller voir vous-même Clément Laurier de ma part, et le prier de venir défendre Y Émancipation devant la Cour ? 11 n'y a pas de temps à perdre ; car les délais d'appel expirent après-demain, et vous savez que l'activité dévorante de nos procureurs généraux ne nous accorde que le temps rigoureusement prescrit par la loi de 1868.

« Permettez-moi d'espérer de vous une réponse aussi prompte que favorable au désir que je vous exprime en commençant.

« Votre tout dévoué,

« Armand Duportal. »

Mais la santé de Gambetta, trop profondément ébranlée, le contraignait à décliner ces offres et même à fuir, dans une retraite inconnue, le surmenage inévitable de Paris.

A Clément Laurier.

Lille, 15 juin. 1870.

Je suis ici tout à fait bien, isolé, silencieux, et tout à la pâture. Je compte qu'un semblable régime, suivi pendant trois semaines, me mettra en excellentes dispositions pour prendre les eaux ; car je suis bien résolu à me soigner à fond avant de reprendre mes travaux.

As-tu quelque chose dans l'affaire du complot, et quand

viendra le procès ? Je t'engage vivement à y figurer, mais aussi à bien choisir ton dossier, car tu le peux : les élections législatives approchent et, comme je t'ai dit, le mois d'avril 71 ouvrira la période électorale. Il faut déjà se préparer. Où en es-tu pour le conseil général du Var ? Je n'ai pas vu encore les résultats. Il faut veiller sur la circonscription et aussi sur celle d'Aix : un rôle bien rempli dans l'affaire du complot est un nouveau titre que tu ne peux manquer de te créer.

Gomment va-t-on chez toi ? Tout le monde est-il en bonne santé ? Moi, je me sens déjà mieux et je suis plein d'espoir, ce qui est le commencement de la guérison...

P. S. — Pour ne pas dévoiler le plus strict incognito (excusez du peu !), il faut m'adresser mes lettres avec cette suscription : à M. Gustave Masure, au Progrès du Nord, pour remettre à M. Massabie, Lille. — Masure me les apporte, et tout est dit.

A Gustave Masure1.

Août 1870.

• Mon cher ami, j'ai été forcé de quitter Paris pour sauver lefi <lerniers restes de ma voix et venir me reposer dans

1 Gustave Masure, journaliste a Lille, sous l'Empire, fonda le i'ro</ri's ,/„ Nord qu'il fut tout d'abord obligé de taira paraître a Bruxel ise des opinions rèpublicainei du journal. Dans les

nombreux procès politiques qui suivirent la publication du Progrès du Nord Érnesl Picard, défenseur de (iustave M fit un

uppléer par Léon Gambette. Les deux hommes se lièrent

d'amitié et, au moment du pn.ee> Itnudiu, Hambetln présenta à Lille la défense de Masure Pendant la guerre. Masure, conseiller municipal a Lille, fut appel.' par Gambetta au ministère de l'Intérieur

le silence le plus absolu. Je n'ai donné mon adresse à personne au monde afin de pouvoir éviter tout dérangement. J'ai même pris le nom de Massabie, qui est celui de ma mère, afin de ne pas être perpétuellement ennuyé en route. Tout ceci est fort bien pour un début ; mais j'ai besoin néanmoins d'écrire des lettres pressantes et de recevoir quelques réponses, sans cependant trahir le secret de ma retraite.

Alors, j'ai songé à vous pour me couvrir doublement. Je suis censé être aux environs de Lille sous le nom de Massabie, dans une campagne, occupé à me restaurer, et c'est sous votre couvert que je reçois mes lettres ou que je les expédie. Donc, voici mon premier paquet, dont vous voudrez bien affranchir le contenu et le jeter à la boîte de Lille. De même, je vous ferai adresser mes réponses à M. Gustave Masure, pour remettre à Massabie. Mille pardons de tous ces ennuis; mais vous êtes trop gracieux pour ne pas me servir en cette occasion. J'espère bien venir à Lille vous remercier de vive voix. Jusque-là, je vous demande le silence le plus absolu et vous prie de me croire votre sincère et dévoué,

Bruxelles. — Hôtel de la Poste.

P. S. — Je vais fort probablement lever l'ancre d'ici pour m'en aller en rase campagne. Je vous préviendrai afin de vous donner ma nouvelle adresse.

(direction du personnel). Il fut, plus tard, député de Lille (1876-1885) et mourut en 1886.

ET

Si jamais notre Patrie devait subir une défaite pareille à celle que la France a essuyée à Sedan, je voudrais qu'il nous surgit un homme qui, comme Gambetta, sût nous embraser de l'esprit de résistance poussée à ses dernières limites.

(Général allemand Colmah von deh Goltz.)

Malgré la belle défense de notre Démostliènc, — qui ne jeta pas son bouclier comme l'autre, à Cliéronéc, — le vieux Philippe germain a mis dans notre flanc le fer de sa lance.

G. Clbmenceau.

« Fou furieux !» a dit M. Thicrs. Ah ! !<• in- repousse pas le mot. Oui, fou furieux — furieux de patriotisme ! fou de désespoir à l'idée de la France WTftttl

et mutilée !

EUho.

GAMBEITA

Nous entrons maintenant dans la période de la vie publique de Léon Gambeita : ses heures, ses instants de repos dans l'intimité vont devenir très rares; on peut même dire qu'ils seront interdits au « dictateur » de la Défense nationale, improvisé subitement ministre de L'Intérieur et de- la Guerre.

Au milieu des désastres de la France, la famille même

semble oubliée. Tout le cœur, toute la pensée de Gambeita

tetea publics, dans les décisiona capitales

qu'il doit prendre, en présence des foudroyants rêvera de la

patrie.

documents officiela de bob ministère mettent en lumière ur et le génie de celui qui l'ut L'àmc de la résistance nationale aux injonctions de l envahisseur.

On ne trouve, en effet, à chaque page, a chaque ligne des lettres on des dépêches privées de Léon Gambeita, qu'un

vibrant amour de la Franco, une frénésie de sacriiiee qui

subordonnait toul .1 [a Patrie eu danger, — tout, même la jeune République pour laquelle le plus ^rand, le plus pur de ses fondateurs eûl ce pend an! donné aa \ ie.

ftparablea dana son esprit et dans son oceur, la Patrie et la République lui apparaiasaienl leUemeni confondues

320 GAMBETTA PAR GAMHETTA

que tout serviteur loyal de la France méritait, à ses yeux, la confiance absolue de son gouvernement.

Les avis soupçonneux de la politique, qui tend à redouter, même chez le plus honnête adversaire, la possibilité d'une trahison, n'ont jamais ému la foi du fier patriote. Il n'admettait pas que, devant l'ennemi, un Français jusque-là digne d'estime pût être capable d'une défection : malgré les fidélités dynastiques invoquées pour la défendre, elle ne pouvait être, selon lui, que le plus odieux des crimes. L'homme qui se refusait à croire, avec tant de violence indignée, aux premières nouvelles de la capitulation de Metz, n'hésitait pas à confier le commandement de l'armée de la Loire au général d'Aurelles de Paladines, qu'il venait de destituer, à Marseille, pour avoir tout d'abord refusé de reconnaître la République et d'obéir au gouvernement provisoire.

En présence des malheurs effroyables qui fondaient sur la France, cet avocat de trente-deux ans se transforma tout à coup en organisateur de génie. Galvanisant les âmes, triomphant des pires détresses, Gambetta, par le seul ascendant de sa parole et l'audace heureuse de son initiative, devint l'incarnation même de la défense nationale. Pour elle, sa voix prestigieuse fit, en quelque sorte, jaillir du sol français douze corps d'armée, six cent mille hommes, quinze cent mille fusils et quatorze cents canons.

On a retrouvé, dans les papiers d'Esquiros, un croquis de ce que fut la prise de possession du ministre de l'Intérieur improvisé par la chute du régime impérial ; rien de plus poignant, rien de plus grand dans sa simplicité n'a caractérisé les événements de la Révolution :

— « Le soir même du 4 septembre, a écrit Esquiros, je reçus de Léon Gambetta ces quelques mots : « Mon cher Esquiros, venez; nous avons besoin de vous. »

« L'hôtel du ministère de l'Intérieur était gardé par quelques volontaires en blouse. Au bout d'une longue avenue, dans une cour sombre et déserte, s'élevaient des bâtiments dont toutes les fenêtres étaient éteintes. Une seule lumière brillait devant une grande porte vitrée. Cette porte con-

duisait par un escalier de pierre au cabinet du ministre. « Gambetta était assis devant une table chargée de papiers et, à la lueur d'une lampe, rédigeait quelques dépèches. Malgré la joie du triomphe, il semblait grave et soucieux. L'entrevue fut très courte : il m'assura que ma présence serait nécessaire à Marseille et proposa de m'y envoyer immédiatement en qualité d'administrateur supérieur. Je demandai un jour pour réfléchir et sortis; en traversant la cour de l'hôtel, je rencontrai une charrette à bras, dans laquelle étaient une valise et un sac de nuit. C'était le bagage du nouveau minisire* venant s'installer dans ces murs silencieux et comme stupéfaits des événements de la journée. »

Dès le premier jour, Gambetta eut tout à organiser, tout à prévoir; il n'y avait plus rien. Tout avait sombré dans le désastre :

— « Matériel, munitions, cadres, instruction, tout nous manque, écrivait Bourhaki ; nous n'avons que du patriotisme. »

L'armée de Sfac-Mahon «Hait prisonnière; celle de Bazaine. investie dans Metz, allait y capituler; le siège de Paris devait commencer le 19 septembre pour n'aboutir qu'à la reddition de la capitale.

La République disposai! a peine de quelques bataillons ramaatéf dam N-M . en toute bâte, par le général Cambriola,

de quelque- mobiles brel.ins et d'une division incomplète, venue d'Algérie a Bourges, ou le général de La IfotterOUge

en prenait le commandement .

L'organisation civile n'existait pas plus que l'organisation

militaire. L'amiral L' uricbon allait, le ;;n ■eptenbte, es

compliquer encore l'élaboration en démissionnant pour ne "Imeltre la nomination révolut ionnaire defl cominis-

au.\ armées el la suprématie du pouvoir civil. Ministre

de ri n té- rieur. Gambetta devenait ainsi ministre de La Guerre

et centralisait i tins le pou voir absolu, avec la haute

''•Lisante mission de pacifiai Les partis, de refouler

l 'envahi^- eur ou. tout au moins, de lui disputer glorieuse

ment les rietoires, de mater la réaction contre le régime

nouveau, d'utiliser toutes les bonnes volontés, de ranimer les courages défaillants, de faire enfin passer dans les cœurs des fonctionnaires et des soldats le souffle d'ardent patriotisme qui n'a jamais cessé d'animer le grand orateur et lui permettait de jurer avec orgueil :

— Jamais le désespoir ne s'est approché de mon âme !

Ce que furent les luttes et la surhumaine énergie de Gambetta, ses circulaires confidentielles, ses dépêches personnelles le disent avec éloquence. Tour à tour chef d'État, soldat, intendant et fournisseur universel des équipements et des armes, il dictait ou rédigeait lui-même ses ordres multipliés; on connaît les informations qu'il envoyait, tous les jours, à ses préfets, pour tenir la France au courant de la marche des ennemis. Elles ont été publiées. Ses amis et les annalistes de bonne foi en ont admiré et loué la confiance superbe qui savait, aux pires revers, opposer l'espérance refleurie sans cesse d'un pays qui se refusait à mourir pour avoir un instant douté de son génie. Ses adversaires y ont vu les exagérations aggravées jusqu'au mensonge de celui qu'ils ne pouvaient s'empêcher d'admirer, même quand ils l'appelaient le « fou furieux ».

— « Maître absolu de la France pendant les trois mois qu'a duré sa dictature, — écrivait l'un de ses détracteurs, M. Georges d'Heylli, en février 1871, — M. Gambetta a pu, sans contrôle aucun, abuser de son pouvoir pour bouleverser le pays au profit de ses ambitions ; mais, il faut le dire bien vite pour son excuse, avec la patriotique intention de délivrer le sol de la patrie de l'invasion* des barbares.

« Aucun moyen n'a semblé mauvais à M. Gambetta pour arriver au but qu'il s'était proposé. Foulant aux pieds les lois de son pays, méconnaissant les usages les plus élémentaires des sociétés civilisées, chassant de leurs sièges les magistrats inamovibles et des salles des conseils généraux les élus du suffrage universel, dirigeant lui-même les opérations de la guerre, faisant et défaisant des généraux, changeant en un moment, au gré de ses caprices ou de ceux de ses conseillers, ses idées, ses plans de conduite et ses projets en apparence les plus fermement arrêtés, discourant

à tout propos sur les sujets les plus divers et les plus opposés, M. Gambetta a dépensé au service de son infatigable activité toutes les ressources de l'esprit le plus vivace, mais en même temps le plus déréglé qui fût jamais. Cet avocat parvenu., possédant au suprême degré une éloquence imagée et persuasive, a parcouru la France entière à la suite des armées que sa verve avait improvisées, voulant tout faire par lui-même, ayant la présomption de croire aux facultés multiples d'un génie qui lui eût permis d'être à la fois orateur, organisateur, chef d'État et général!...

« Eh bien, en dépit de tout cela et, pour ainsi dire, malgré nous, ce caractère incorrect, désordonné, violent, ce personnage, doué des plus grandes qualités qui fon^l'homme d'État, comme aussi possédant les vices les plus considérables qui le rendent incomplet, cet homme nous attire; il n'est pas antipathique à la foule; elle subit l'ascendant de sa chaude éloquence, vraiment irrésistible; elle lui a reproché ses erreurs, mais elle a acclamé son patriotisme. Cette foule qui est, en somme, la grande majorité et la grande maîtresse, a admiré cet homme qui, à lui seul, avait soulevé et armé le pays tout entier et rendu possible, pendant trois mois, la résistance de nos provinces contre l'envahisseur. Aussi, tout en biàmant les moyens excessifs qu'il avait mis en œuvre, cette foule a compris, dans son bon sens, que le but poursuivi était le plus grand et le plus noble qu'un citoyen pût se proposer, et, malgré ses fautes, malgré sa chute, elle a confié, dans plusieurs collèges, le soin de défendre ses destin» < - à celui qui, au milieu de nos malheurs et de ses propres Mies, s'avait jamais désespéré des ressources ni dû salut de là patrie. »

Quand on constate que ces lignes d'un historien hostile à Dambetta ont été écrites au lendemain de sa dictature, il est facile de comprendre quel ascendant impérieux il a exercé sur la France et quels miracles il eût réalisés par la seuls puissance de sa foi, sans les jalousies sournoises de ceux qui eussent dû. au contraire, grandir leur courage, comme le sien, ;i la hauteur des revers de la patrie.

Michel Chevalier — autre adversaire du tribun, qu'il corn-

parait à Danton en l'élevant même au-dessus de lui, — a écrit, le 15 février 1871, dans un article où il se défendait mal d'une admiration irrésistible pour le tribun qu'il voulait détester :

— « Le parti exalté a désormais un chef éloquent, énergique, audacieux, entouré de séides nombreux et ardents : c'est M. Gambetta. 11 n'était pas difficile de prévoir, dès le 4 septembre, qu'il serait conduit à prendre ce rôle. On assure qu'il a reçu l'approbation compromettante de Mazzini, et il est incontestable qu'il s'est fait le patron du drapeau rouge. 11 est l'enfant chéri des réunions démagogiques. Actuellement, sa rupture avec les girondins du Gouvernement provisoire est un fait consommé dont les conséquences se déroulent. L'Assemblée nationale qui va se réunir sera le théâtre de la lutte dès le premier jour.

« Ce serait s'abuser -étrangement que de ne pas considérer la situation comme périlleuse. M. Gambetta est un athlète formidable de bien des manières. Il l'est par une éloquence qui va au cœur des masses et qui certainement grandit par l'exercice et le combat. Il l'est par sa présomption, qu'il prend naïvement et que d'autres prennent complaisamment pour du génie et dans laquelle il puise une assurance sans bornes. 11 l'est par un tempérament impérieux qui plaît à ce que Paul-Louis Courrier appelait l'esprit courtisanesque des Français. Il l'est par les forces dont il dispose dans les clubs, dans les conseils municipaux que le gouvernement provisoire a laissé falsifier, dans la garde nationale des grandes villes, dans une partie de la presse qui n'est pas la moins lue... »

11 est intéressant de rapprocher, après trente-huit ans d'apaisement et de mises au point successives, cette animosité — trop passionnée pour ne pas être factice — de la sérénité hautaine du grand patriote aux premiers soirs où il connut la défaite, et, surtout, la perfide, l'envieuse aversion de quelques-uns de ses amis politiques que dénoncent, avec un dédain attristé, les admirables pages de Gambetta demeurées encore dans les reliquaires de sa famille.

Dans les lettres intimes qu'il écrivit à son père, confident de toute sa vie publique et privée, palpite son âme intrépide et survit à toutes les épreuves sa ferveur pour la République. Six mois de luttes forcenées avaient épuisé sa vigueur sans abattre sa confiance en l'avenir de la France qu'il ne devait plus cesser de servir, jusqu'à sa mort, de tout son inlassable cœur.

Pourtant, que d'angoisses au cours de ces six mois- formidables, les plus lourds de responsabilités et de fatigues qui aient jamais pesé sur les épaules d'un chef national!...

L'un de ses interlocuteurs d'alors nous le disait naguère : à la veille de la capitulation de Metz, qu'il redoutait de toute sa teneur. Gambetta lui avait crié :

— « Metz! Metz! Voilà tout mon souci!... Pourtant, ce peut être le salut ; mais que fera Bazaine? Le Gouvernement de la Défense nationale a commis une faute à son sujet. J'avais proposé de le nommer membre du Gouvernement; cela ne pouvait avoir aucun inconvénient, bien au contraire; car. en nous rattachant, nous le rendions solidaire. J'ai trouvé dans Jules Favre et surtout dans Trochu une opposition infranchissable. J'ai dû céder; mais, je le répète, c'est une faute. Que va faire Bazainel »

Kl c'était, à chaque heure nouvelle, un nouveau tourment, une anxiété torturante qu'il fallait ainsi dissimuler à tous el faire cesser au plus rite. Ah! certes, Gambetta fui grand, dans ces moments tragiques; l'un do ses plus clairvoyant.- ennemis, le général Colmar von der Goltz, le reconnaît lui-même avec solennité :

Gambetta, a-t-il écrit, fui grand comme ministre de l,i guerre. En France, on l'a surnommé, par dérision, le I ■ < '/< la défaite... il n'en a pas moins été un Carnol s' armées auraient vaincu, incontestablement, si elles avaient trouvé leur Bonaparte el si elles avaient eu a combattre les généraux des coalitions. Les attaques ou les soupçons dont l'honneur personnel de Gambetta a pu être parfois l'objet ne mérite ni pas qu'on s'y arrête En cela, il a partagé le sori de toutes les grandeurs déchue > Li pygmé< piétinent

l>ravement sur le géant renversé, se vengeant ainsi de n'avoir pas dépassé, pendant si longtemps, la hauteur de ses semelles. Celui qui a seulement aperçu, dans ses traits généreux, la nature de cet homme, se dira qu'il n'était pas fait pour sauver un sac d'or du naufrage de sa patrie.

« Gambetta aurait dû se borner aux fonctions de ministre de la Guerre ; mais ses actes comme général présentent aussi, dans leurs traits généraux, beaucoup de choses dignes d'éloges. L'idée fondamentale de l'opération, les premières dispositions, les préparatifs dénotent non seulement une grande audace, mais aussi de la pénétration stratégique. Cette pénétration se manifeste dans les tentatives faites pour diriger la première armée de la Loire par Montargis sur Fontainebleau; elle n'est pas moindre dans l'étonnante conversion qui fut opérée après la deuxième défaite d'Orléans, alors qu'avec la première armée de la Loire on en constitue deux nouvelles...

« Peu d'hommes apprécient Gambetta comme il l'a toujours mérité. Jl a de tout temps été jugé avec plus d'équité du côté des Allemands, et il ne nous convient vraiment pas, à nous qui sommes du parti vainqueur, de déclamer contre sa personne. Nous rendons justice à ses grandes qualités; elles sont indéniables, bien que l'ensemble de sa personnalité ne fût pas parfait.

« Ce qu'il a fait, peu d'hommes encore l'avaient fait avant lui, et peu d'hommes après lui atteindront à cette hauteur. Là où il a fallu ici lui donner l'épithète de petit, ce mot n'a été employé que d'une manière relative, en mesurant le dictateur avec la mesure même qu'il s'était- donnée en entreprenant une tâche aussi colossale. Celui qui veut porter le monde sur ses épaules doit faire en sorte d'avoir aussi la force d'Atlas; car, autrement, la foule le traite de pygmée.

« Gambetta dépasse le commun des hommes de plus de la tète. »

Ainsi ont parlé de lui les ennemis qu'il a exaspérés, pourtant, par sa résistance et qui ont, à cause de lui, redouté un instant d'être exterminés si loin de leur pays. D'autres, des Français, ont eu la triste pensée, au nom d'on ne sait quelles

basses rancunes politiques, de lui dénier jusqu'au courage. L'épisode du ballon dans lequel il franchit les lignes prussiennes d'investissement suffirait à attester le contraire. Et voici le témoignage d'un homme qui n'avait pourtant pas ses idées : le marquis de Castellane a écrit :

— ... « Est-il vrai que Gambetta, tandis que le pays tout entier se battait, se tint prudemment au fond de la préfecture de Tours, à l'abri des balles? Le plus ou le moins de bravoure de l'homme importe peu à sa conception politique. Je tiens pourtant à dire, parce que cela révèle le patriotisme qui en marqua le principal caractère, qu'à l'occasion il sut être brave. Le hasard m'avait placé de garde à la gare de Beaugency, le 4 décembre 1870. A nuit close, je vis arriver la locomotive qui amenait le jeune dictateur. Elle me parut semblable à ces gros gibiers éventrés par les chiens qui fuient épouvantés. Elle était littéralement à jour, trouée par lee balles que les Allemands avaient dirigées contre elle. Gambetta était demeuré à son poste jusqu'à la dernière minule pour organiser le sauvetage des débris de l'armée d'Orléans. »

D'ailleurs, la guerre, avec ses tueries sanglantes et ses épidémies plus meurtrières encore, n'épargna même pas sa propre famille. Jouinot, le jeune mari de sa sœur Bénedetta, lieutenant de mobiles, mourul pendant le siège de Paris; son fils, Léon, neveu el filleul du tribun, venait de naître; voici

!;i lettre que le iiiinisl re, débordé de deuils cl de dote

écrivait à sa sœur pour tenter, au moins, de la consoler:

minim un. Bordeaux, le BJam 1er LB7I

ni: i/iMLMLi i:

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