L. G MB] i i
340 OAMBETTA PAR GAMBETTA
Paris, 22 septembre 1874.
Ma chère mère, je t'engage à te maintenir en bonne santé et à bien soigner la névralgie de mon cher papa. J'aime à croire qu'il est déjà en voie de guérison.
Pour ma part, je n'ai rien à désirer sous le rapport de la santé; j'en ai à revendre et on dirait que plus je travaille, plus j'engraisse. Cet embonpoint même me contrarie, et je crois que j'aurai grand besoin d'aller courir les montagnes pour le faire diminuer. Mais je suis encore ici en faction pour bien longtemps; je ne vois pas d'échappée à l'horizon.
Je patiente encore, comme en bien des choses ; car j'ai reconnu depuis longtemps que la patience est le souverain remède à tous les maux de la pauvre humanité.
Tenez-vous en joie; je vous embrasse tous deux du meilleur cœur. Ton fils,
Léon Gambeïta.
A Gustave Masure.
Paris, le 3 novembre 1874.
Mon cher ami, je vous fais adresser par l'auteur, M. Marchand, deux volumes nouveaux consacrés. à l'histoire des Jésuites ; — M. Marchand, que ses études philosophiques préparèrent mieux que personne à la traduction et à la coordination de ces solides travaux sur la redoutable compagnie, dus à la plume d'un savant professeur de théologie de Munich, M. Huber.
Je suis très désireux de répandre la connaissance de cette importante publication dans toute la France. Vous
pouvez contribuer largement à cette utile propagande :
vous lirez ces volumes, vous en rendrez compte, vous
aurez souvent occasion d'en publier des extraits choisis
avec discernement. En un mot., je m'en remets à votre
bonne volonté éprouvée et vous serre cordialement les
mains.
Paris, le 16 novembre 1874.
Mon cher ami, j'avais trop présumé de ma liberté ; les élections municipales de Paris, qui sont bien l'œuvre la plus compliquée à laquelle on ait jamais condamné un homme politique, m'interdisent de m'éloigner, ne fût-ce que pour vingt-quatre heures, de Paris. Je vous serai donc obligé d'ajourner ma visite et de dire à nos amis quels sont mes regrets et en même temps mes fermes promesses de venir parmi eux à la première minute de liberté.
Tout à vous de cœur.
A sa sœur Bénedetta.
Paris, le H novembre 1874.
Ma chère enfant, je suis 1m«*h contrarié que tu ne m'aies pas prévenu plus tôt. Enfin, mieux vaut tard que jamais! ge que tu prenne* les premières, à cause du froid. \ y manque pas : je !«• saurais !
Embrasse mon cher petit Léon pour moi ci soigne l<bien. Écris moi quand Ui seras arrivée à Nice. Ta tante va rentrer; Péphau doil là ramener. Tâche de prendre le
train de manière à la croiser en gare d'Agen. Je veux qu'il vous ait vu toutes les deux et m'en donne des nouvelles. Je t'embrasse sur les deux joues.
Léon Gambetta.
A Gustave Masure.
Mercredi, 3 février 1875.
Mon cher ami, permettez-moi de vous exprimer toute ma surprise de vous voir méconnaître la conduite si politique et si efficace de toutes les gauches, notoirement de l'extrême gauche, dans le débat constitutionnel.
Persuadez-vous bien que nous ne faisons pas des constitutions ; nous sommes en bataille contre les monarchistes de toute nuance ; il s'agit avant tout, par-dessus tout, de créer un état légal, exclusif, pour le principe républicain. Il faut aborder les élections futures dans des conditions de moralité, de liberté, qui assureront le triomphe de la démocratie. Enfin, il s'agit de vaincre d'abord ; nous philosopherons ensuite.
Vous devinez le reste ; ce n'est pas avec vous que j'ai besoin de faire des développements. Je vous prie de nous suivre et j'y compte. Mettez un frein* aux correspondances erronées et injustes que vous recevez de Paris. Bien cordialement à vous.
Léon Gambetta.
Paris, 1er janvier 1876.
Mon cher père, ma chère maman, enfin, voici le gros de la besogne achevé; l'Assemblée vient de déposer son
mandat et de nous rendre la liberté. Je vais pouvoir goûter quelques minutes de repos, dont je n'ai jamais été aussi privé et dont je n'ai jamais eu plus grand besoin. Ma vie a été terrible depuis six mois. Et c'est sur cette implacable nécessité qu'il faut faire porter tous les reproches que me peuvent attirer mes nombreuses négligences. Je vous connais trop bien pour craindre que vous puissiez songer à me les reprocher. Vous ne devez jamais douter de moi.
Je n'ai pas voulu manquer à mes meilleures habitudes. Je vous souhaite, comme par le passé, une bonne année. J'espère qu'elle nous sera, aux uns et aux autres, plus facile et plus douce. Je vous embrasse, tous les deux, comme je vous aime, c'est-à-dire passionnément . Embrassez aussi ma Bénedetta et mon Léon pour moi.
I) ailleurs, dans quelques jours, je compte venir moimême vous serrer tous dans mes bras et porter mes étrennes à la mère et à l'enfant...
Paris, 2o avril 1876.
Mou cher père, tu dois trouver, et ajuste titre, que je donne bien rarement de mes nouvelles. Héla»! je suis débordé ; la tâche m'accable. Je ne sais plus trouver une minute dé liberté : les deux journaux. lo> visites, le budget, la politique extérieure, les élections, le diable s'en mêlenl el je succombe sous le faix. Il fau( me plaindre e( non m'en vouloir.
Ma pensée est, cependant, toujours avec vous tous, avec ma pauvre tante, don! l'absence me déchire tous les jours le cœur. •!<• sens l»i<-n que je ne la retrouverai plus ce que je I ai connue; si vivo, si intelligente et si
344 GAMBETTA PAR GAMUETTA
bonne. J'ai déjà passé avec elle le meilleur de ma vie de jeune homme ; c'est un fossé au milieu de mon existence que rien ne pourra combler.
Je n'ai pas besoin de la recommander à tes bons soins ; tes charmantes lettres me disent assez ce que tu lui prodigues d'attentions, de dévouement, et si quelque chose pouvait augmenter la reconnaissance que je t'ai vouée, c'est bien l'admirable sollicitude dont tu l'entoures. Embrasse-la bien pour moi, ainsi que ma mère et mes trois enfants ; car je suis déjà si vieux que je ne peux appeler autrement Léon, Bénedetta et Alexandre1.
Je n'ai rien retrouvé du vol, pas même une trace. Je travaille ferme pour réparer vite cette perte; mais c'est là le cadet de mes soucis ! Je vous aime et vous embrasse tous.
Léon Gambetta.
Paris, le 16 octobre 1876.
Mon cher père, je ne t'ai pas écrit depuis bien longtemps : cela tient aux écrasantes occupations qui absorbent tous mes loisirs et aussi aux désagréables aventures qui sont survenues dans mon entourage. A la suite d'une mauvaise gestion de ce pauvre ***, dont je n'attaque pas les intentions, mais qui a accumulé fautes sur fautes, je me suis vu obligé de le remercier. J'ai eu le plus grand mal à réparer mes affaires, aussi bien celles du journal que les miennes propres. J'ai été, je suis encore très gêné ; je ne serai en règle que dans quelques mois. Tu sais si je peux supporter les discussions d'intérêts entre
1 Alexandre Léris, le nouveau mari de sa sœur.
amis ; j'ai donc coupé court avec énergie, mais non sans grand dommage. Aujourd'hui, cela va mieux ; mais tout n'est pas fini. C'est pour ces motifs que je n'ai pu satisfaire à grand'chose, ces derniers temps...
Je te prie de ne pas t'irriter de mon silence et de me tenir au courant de la santé de ma tante. Il est inutile de lui faire voir les meubles venus de Paris : cela l'affecterait trop.
Je suis en attente du nouvel héritier que va nous donner ma sœur...
21 novembre 1876.
... Je ne sais littéralement où donner de la tête. J'embrasse ma sœur et son cher mari, ainsi que le nouveau venu. Qu'il soit le bienvenu1!
J'expédie par les messageries une série de lettres de bois, en façon de jeu de damier, dont ma tante pourra se servir pour écrire de la main gauche et vous éviter de ne pas la comprendre. Je vous remercie tous des soins que vous lui prodiguez et qu'elle mérite bien...
Villa Bruyères chez MM Juliette Adam;, Golfe-Juan,
le 2 janvier 1877.
.Mon cher |>;,re, je me suis mis hors Paris, cherchant un peu de repos '■' aussi de liberté. Tu nos pas sans deviner que les derniers mois m'ont été très rudes. Je un' donne une semaine de calme : je pourrai la mettre à profit pour finir un travail que les importuns m'onl toujours empêché de terminer .1 Paris.
1 L'aJné des deux im> <i«- Lérie-Gumbetta, mort récemnicnl
Je viendrai vous voir et vous embrasser tous jeudi, et je repartirai le soir; puis, je retournerai à Xice avant mon départ. Il faut préparer ma tante à me revoir; je suis très inquiet sur les conséquences de cette douloureuse entrevue...
Paris, 3 mars 1877.
Mon cher père, je suis assez souffrant d'un retour de mon vieux catharre ; j'en profite pour garder ma chambre, recevoir moins de monde et travailler un peu pour mes propres affaires, qui sont encore fort empêtrées. Je crains bien de n'avoir tout terminé que dans deux ou trois mois...
En ce qui touche les pétitionnaires pour l'abolition des jeux de Monaco, je les engage à faire déposer leur pétition par les députés et les sénateurs des Alpes-Maritimes ; puis je m'en occuperai devant la commission des pétitions. Il serait irrégulier de procéder autrement...
Le 20 avril 1877, Gambetta répondait, par un billet écrit en grosses lettres moulées, à la première lettre de son neveu, Léon Jouinot, âgé de sept ans :
Mon cher et charmant neveu, j'ai reçu ta jolie lettre. Elle m'a causé une véritable joie, puisqu'elle m'a donné la preuve que tu étais aussi laborieux qu'intelligent. Je te prie de continuer à travailler beaucoup ; c'est le vrai moyen de me montrer que tu m'aimes et que tu tiens à devenir un homme. Je t'embrasse sur les deux joues. Ton oncle,
Léon Gambetta.
Paris, le 20 avril 1877.
Mon cher père, je suis réellement excédé de travail et assailli des plus lourdes préoccupations. C'est la vraie raison de mes longs silences. Je me demande quand j'en aurai fini avec mes tracas intérieurs; plus je vais et plus je trouve de sottes affaires léguées par mon administrateur. J'en ai certainement encore pour un grand mois avant d'être lout à fait fixé sur l'étendue de mes ennuis. Il faut m'excuser et bien croire que mon cœur n'y est pour rien. Tu me connais assez pour savoir, d'ailleurs, que rien n'est capable d'entamer mon courage et je sortirai de tout ceci à ma manière, avant peu...
Nous arrivons ainsi «à l'une des grandes dates de la vie de Gambelia : l'affaire du 16 mai 1877, et le coup d'Etat du Maréchal de Mac-Manon, président de la République. Dans circonstances, le tribun redevint vraiment le « dictateur », le chef redouté des grandes luttes républicaines. Washhurne disait, à ce propos :
— «... Gomme orateur, à la tribune, je ne lui ai pas connu !: mais jamais je ne l'ai vu aussi grand que le jour où il fui appelé a défendre la République, quand le maréchal de Mac-Manon eût congédié son ministère républicain pour le remplacer par un ministère ostensiblement monarchique. L'émotion, ce jour-là, étail grande dans Paris. Le soir même, je rencontrai chez M. Thiera la pluparl dos notabilités du
parti républicain : LOUS olnienl indignés. V-ÊÀ l'iicmv dans
l'oreille l'accenl avec lequel M. Thiers s'écria : i C'esl un véritable coup d'Etal '■
« on savail que Gambetta devait parler le lendemain et une foule considérable se portail à Versailles, où si<
le m'y rendis de bonne home afin d'avoir une bonne place. Jamais orato ur n'eut un auditoire plus brillanl et plus sympaiiiiqur «pu-, ce jour la, le Grand Patriote, il
répondit dignement à l'attente de tous. Ce fut un grand effort de sa vie à la tribune. J'ai entendu tous les grands orateurs de mon pays depuis 1840, ainsi que quelques-uns des plus renommés en Angleterre et en France, et je n'ai jamais été aussi profondément impressionné que par le discours que Gambetta prononça à cette occasion. Je ne crois pas que Mirabeau, dans les premiers jours de la Constituante, que Danton, quand il tonnait aux Jacobins, que Vergniaud, quand il charmait la Convention, aient parlé avec autant d'éloquence. »
A Marcellin Pellet1 .
Paris, ce 30 mai 1877.
Mon cher Marcellin, je vous remercie de l'empressement que vous avez mis à me donner la note de vos contrées. Bien que je reçoive de tous côtés le même accord, j'ai l'oreille insatiable de ces douces uniformités. C'est le présage assuré d'une formidable victoire qui sera la finale de ce concert.
Ici, depuis votre départ, les choses ont pris une assez singulière tournure. La division s'est accentuée jusque dans le sein du cabinet et certains nouvellistes vont jusqu'à répandre le bruit que d'ici au 15 (juin) nous pourrions bien assister à un nouveau coup de théâtre qui ramènerait le Président en arrière et le Centre-Gauche sur le devant de la scène. Je ne veux pas croire à de pareilles énormités ; je m'en tiens au certain. Or, ce qui est certain, c'est l'étonnement, l'impuissance de nos faiseurs de coups d'Etat dans le vide. Ils ont déjà positivement renoncé à une deuxième prorogation. La dissolution elle-même recule au second plan; on cherche moins fortement un
1 Le plus jeune député des 36 }, au 16 mai.
M" J..NNY MASSA UII-:
Tante de Gambett»
replâtrage. Le refus de dissolution par le Sénat, dans l'intérêt du Sénat et du Maréchal, commence à réunir la majorité des esprits. On voudrait, dans un certain monde, sauver le Maréchal et esquiver la démission aussi bien que l'appel au pays. Pour ma part, à mesure que nos adversaires dessinent leur retraite, je me sens disposé à accentuer notre offensive. Il faut profiter des fautes qu'ils ont commises, pousser à la dissolution, et obliger tous et chacun à s'incliner devant le suprême verdict que rendra la nation. C'est le seul moyen de faire maison nette et de mettre enfin une chemise blanche à la France qu'on s'obstine à laisser, depuis le 4 septembre, dans son vieux linge tout maculé des souillures de tous les partis.
Il est bien entendu qu'il ne faut pas encore prendre ouvertement un parti. Laissons nos ennemis s'engager irrémédiablement, faisons sauter tous les ponts derrière eux : il sera toujours temps de démasquer notre artillerie.
D'ailleurs, confiance entière. Je réponds qu'il n'y arien à redouter au point de vue d'un coup de force. Mainle- 1 1 * -ii— nos amis et nos adversaires dans la légalité, et nous brûlerons deux étapes en trois mois. Nous dévorerons non
seul. ment, lefl trois années qui restent à courir sur le
Septennat, mais nous ferons gagner dix ans a la d< cratie républicaine au dedans et au dehors.
En résumé, toul va bien ; je demande qu'on consulte
immédiatement le pays; je ne redoute qu'une reculade
ci un replâtrage qui nous ramèneraienl dam les mare-
fondrières où nous axaient . lei
Ricard el les Simon.
El puis, je vous emb
LÉe | | \
350 GAMJIETTA PAR GAMBETTA
Paris, le 23 juillet 1877.
Ma chère maman, voilà quinze jours que j'ai ta bonne lettre et que je ne trouve pas une minute de liberté pour y répondre...
Je suis toujours un peu fatigué ; le rhume ne me quitte guère, puisque je ne peux goûter le repos, seul remède qui me débarrasserait. Mais le repos s'éloigne à vue d'œil et, je le crains bien, pour longtemps. Heureusement, il fait chaud, le soleil me soutient, j'ai une robuste constitution et j'irai, moi aussi, jusqu'au bout sans trop de difficultés...
Paris., le 27 juillet 1877.
Ma chère maman, j'ai reçu ce matin ta lettre par laquelle tu m'annonces ta visite pour dimanche prochain : je t'ai, à l'instant, fait prévenir par télégramme de ma réponse. Si tu m'avais prévenu, je t'aurais dit qu'il m'est impossible de te recevoir, et pour bien des raisons : d'abord, parce qu'en ce moment je suis trop, beaucoup trop occupé par les opérations électorales; secondement, parce que je n'ai absolument ni chambre, ni lit, si petits soient-ils, à te donner.
Depuis la reconstitution du journal, l'administration des deux journaux a occupé le local précédemment destiné à ma tante ; les bureaux y sont installés : c'est à ce moment qu'on a expédié à Nice toute la literie de ma tante. Je n'ai à ma disposition, dans tout l'immeuble, qu'wwe chambre à coucher et un cabinet de travail, plus la chambre de François, sous les combles. Tu vois qu'il ne m'est pas possible de te recevoir et il m'est très dur de
le constater. Donc, il faut prendre patience, attendre des jours meilleurs et, quand j'aurai un chez moi, je me ferai un bonheur de t'y recevoir le premier; jusque-là, il faut faire ce que je fais : se résigner...
Paris, le 19 août 1877.
Mon cher père, maman est partie hier pour Cahors en très bonne santé, après trois semaines de séjour à Paris qu'elle a passées, je crois, le plus agréablement du monde. Je n'ai pu, malheureusement, lui donner beaucoup de temps par suite de l'effroyable besogne qui m'accable de plus en plus ; mais, dans quelques mois, je compte bien en recueillir les plus beaux résultats, grâce auxquels nous sortirons de ces crises incessantes, qui paralysent tous les intérêts et menacent jusqu'à l'existence du pays.
Ma mère est chargée des deux volumes que j'envoie à Léon pour la récompense de son beau prix d'histoire, qui m'a causé la plus vive satisfaction ; il faut l'en féliciter encore et l'encourager de toute manière au travail...
Parla, le 8 novembre 1877.
Mon cher père, bien que tu doives trouver mes longs Bilencea désagréables et inexplicables, je compte toujours
sur la bonne grâce pour bien voir que je suis écrasé de
besogne. Il faut beaucoup pardonner à mon terrible sort.;. ici, tout est grave; mais tout finira bien, grâce à, In fermeté «'i ;'» lu résolution du pays si de se- représentants, Nous avons encore trois semaines de crise, el puis tout sera p< gl< Confiance el prudence !...
352 GÀMBETTA PAR GAMBETTA
Paris, le 18 mars 187s.
Mon cher et bon père, je joins ici en un seul groupe les nombreusesexcuseset les non moins nombreuses raisons des retards involontaires que je mets à t'écrire. Aujourd'hui, toutefois, jour de ta fête, je ne peux manquer à ma tradition de quarante ans et ne pas t'envoyer toutes mes tendresses filiales. Je t'embrasse donc sur les deux joues et te prie de croire à la joie intime qu'éprouve ton fils, au milieu de ses tracas de tout ordre, d'arracher une minute de liberté au tourbillon pour penser à son vieux père et lui renouveler les marques de sa reconnaissance et de son amour pour toutes les bonnes choses du passé, et pour le prier aussi de supporter courageusement les difficultés du présent
Embrasse bien tout le monde pour moi, soigne toujours bien cette pauvre tante, qui recevra par les soins du Dr Fieuzal les instruments dont elle a besoin. Je te remercie bien du fond du cœur des soins que tu lui prodigues et je t'envoie ci-inclus un billet de mille francs pour que tu en disposes à ta volonté. . .
A Alexandre Léris, Nice.
Cher ami, voici une lettre qu'il faut mettre à la poste de Nice, après l'avoir affranchie.
Puis, je te prie d'expédier le télégramme suivant avec ma signature :
M. Henri Fouquier, an journal « le Siècle »,
Paris.
« Merci ; vous avez tout compris. Ayant tout deviné, vous avez tout exprimé. Votre
Je t'embrasse, mon cher Alexandre, et tous les miens avec toi.
Bordhigera, ce 1er avril 1878.
Le Dr Cayla a écrit, dans ses Souvenirs, une page qu'actualise l'opinion de celui qui l'a inspirée : il occupe, dans la plus haute magistrature de notre pays, avec une dignité à laquelle rendent hommage tous les partis, la place où l'eût, sans doute, précédé Gambetta, s'il avait vécu plus longtemps, à la tète de sa République victorieuse et de son gouvernement de disciples déférents et fidèles :
— « En 1878, étant un jour en visite chez M. Fallières, à Nérac, La conversation tomba sur l'étonnant tribun. M. Fallières paru! enchanté des renseignements personnels que je lui donnais et nous étions arrivés sur le pas de sa porte, en cette rue que vous connaissez bien : (il me semble voir encore les deux beaux mais qui y étaient plantés, — deux pins superbes à la maîtresse facture.) J'allais partir, lorsque, tout ;i coup, M Fallières, me retenant :
— i Un souvenir ! me dit-il. Tenez ! Un jour, au palais de Versailles, il y avait ou séance très mouvementée; la nuit était venue, chacun était las. Gambetta monte à la tribune et non- étions tous deux, Sénard el moi, au sommet des gradin-. En pleine verve et splendide d'allure, comme il eut vite réveillé cette salle endormie ! Nous écoutions, non pas charmés, mais comme pétrifies parce tl<>t dominateur ES! Sénard, me prenant par l<- bras, me «lit a voix lu
ardez donc I... C es! Mirabeau ' i Pas un mut de plus ! r;t peut-être l'illustre avocal n'aurai! il pas eu la force de le dire ! »
hl fui le récit de \\ Fallières. J'ai pensé qu'il valait la peine d'èt re reproduit „
A Alexandre Léris.
Hôtel de la Ligurie, Turin, o avril 1878.
Mon cher Alexandre, je pars tout à l'heure pour le nord de l'Italie et, de là, je ne sais où ; mais je me propose de toucher barre à Venise. Je te prie donc de former plusieurs paquets des lettres et dépêches que je peux avoir reçues et de les expédier à Venise, poste restante, à l'adresse de M. François Roblin1...
Je t'aviserai du lieu où il faudra, ensuite, m'expédier les autres lettres.
Vienne, 19 avril 1878.
Mon cher Alexandre, j'ai exactement reçu tous mes papiers et j'en suis fort heureux. Je vais partir, dans quelques heures, pour me rapprocher de Paris. Je te prie de m'expédier le reste de mes lettres et dépêches rue de la Chaussée-d'Antin, où je serai dans quelques jours...
Aussitôt rentré, je verrai le ministre des finances et j'en finirai avec le règlement de ta nouvelle position. Je recevrai avec plaisir les renseignements relatifs au souvenir funéraire de ma chère morte 2; je répondrai sur le champ après avoir vu et examiné.
Je vais assez bien ; j'ai joui d'un temps admirable, d'un incognito absolu et je rentre frais et dispos pour la lutte.
Je vous embrasse tous.
Son valet de chambre.
Jenny Massabie, la Tata, était morte, à Nice.
Paris, le 25 avril 1878.
Mon cher père, à la hâte je t'envoie quinze cents francs pour les débours relatifs à l'exhumation et à l'acquisition du terrain et des divers frais. Je suis très satisfait du projet du petit monument et je m'en remets à Fauteur de son exécution dans les évaluations que tu prévois devoir atteindre de quinze à seize cents francs. Je désire recevoir le plus tôt possible le portrait de ma pauvre tante, pour pouvoir faire exécuter le médaillon qui doit être placé sur le cippe funéraire...
22 juillet 1878.
Cher père, je suis vivement contrarié de te savoir aussi souffrant : il faut décidément que tu te résignes à changer d'air, comme je le fais moi-môme quand je De peux plus résister à la bronchite. Je t'envoie mille francs, sur lesquels tu prendras cinq cents francs pour les frais de ton voyag<; ; lu appliqueras les autres cinq cents francs à la note du marbrier.
l'espère ne m'absenter que pour très peu de temps.
Dans Ions les Cas, je viendrai toujours à Paris quand je
lirai que lu va- \ venir...
Il BOÛl 1878.
... le cherche de mon mieux à réparer mes forces, ébranlées par tant de luttes. •!<• me suis réfugié à la cam pagn pour venu*, de temps à
autre, donner un coup d'c&il et nu lourde main à mes affaires, le commencée me sentir un peu mieux,; mais
j'ai encore grand besoin de repos, — de silence surtout..»
A Clément Laurier, député, Le Blanc (Indre).
Paris, 16 septembre 1878.
Mon cher ami, je n'ai pas expédié ta lettre parce que, bien que fort joliment tournée, elle ne contient pas la proposition nette et catégorique d'assurer à la France les deux contrôles et que, sans ce grain de sel, tout cet encens ne vaut pas grand'chose.
Je pars à l'instant. A bientôt.
Voici la lettre en question ;
« Paris, 6 septembre 1878.
« Chère Excellence,
« Je sais le cas que vous faites de la personne de M. Gambetta et le prix que vous attachez à son opinion. Hier, j'ai eu l'occasion de parler avec lui au sujet des affaires égyptiennes, en tant que ces affaires se rattachent à la politique de la France. J'ai cru bien faire en lui renouvelant l'expression de vos sentiments personnels à son égard et en insistant sur le désir que vous m'avez exprimé de ne rien faire en Egypte qui pût léser les intérêts ou les sentiments de la France. M. Gambetta a été très touché de tout cela et il me semble que, puisque ses intentions concordent justement avec les vôtres, vous ne pouvez pas manquer de vous entendre.
« Sur le fond de la question égyptienne actuelle, voici l'impression que j'ai reçue de la conversation de notre leader :
— « Il est tout à fait d'accord qu'il n'y a pas de raison d'antagonisme entre les intérêts anglais et les intérêts fran-
çais en Egypte. Son opinion est, au contraire, que le commun effort des deux gouvernements dans ce beau pays doit tendre à établir un état de choses nouveau de probité politique et d'honnêteté financière, qui écarte l'éventualité d'une crise d'Orient en Egypte et moralise votre administration, pour le plus grand profit de la civilisation en général et de vos peuples en particulier.
« Sur le terrain de doctrine, j'ai fait observer à M. Gambetta que vous étiez en parfaite concordance avec lui et que vous m'aviez tenu un langage absolument pareil au sien.
Ainsi, politique franco-anglaise ou anglo-française en Egypte, c'est-à-dire accord sincère et loyal des deux gouvernements; ce qui implique que chacun d'eux doit avoir sa part d'influence et de collaboration dans l'œuvre commune. M. Gambette est un esprit plein de netteté et de clairvoyance, qui ne se paie pas de mots et qui va droit au fond des choses. ()r. il voudrait que, dans votre nouvelle organisation constitutionnelle, on gardât quelque chose du traité Goschen-Joubert. Ce quelque chose, c'est le contrôle financier. Il est clair que dans un pays anciennement et sérieusement constitutionnel ce contrôle n'aurait pas de raison d'être; mais l;i conversion constitutionnelle de S. A. Je Khédive est bien récente et il est des esprits méfiants qui ne la croient pas absolument solide Ce que sa volonté a fait, on pourrait lui
suggérer que son caprice peut le défaire : les donneurs d'avis ne Boni pae rares en ce sens, parce qu'ils espèrent y trouver leur intérêt. Une rechute de ce côté du bon plaisir est donc toujours ;i craindre et ce serait la perte du Khédive ci de l'Egypte. Toul !<• monde a donc intérêt à l'éviter; mais cela n<' suffit pas : il faul encore qu'il y ail pour le public européen certitude apparente ci visible que l«- retour à l'ancien étal de choses ne peul plus se produire. Cette certitude tangible réside dans le contrôle européen. Voilà le point sur lequel M. Gambetta, dans -.< conversation d'hier, a insiste avec la plu- grande énergie. Je lui ai promis de vous transmettre fidèlement l'expression de sa pensée ci je tiens parole.
« il a ajouté c e conséquence que, de-- loi 's qu'on nom-
laire en vertu de h loi du 3TJu:!ift 187a. IJ jusliGera c!js services Antérieurs qu'il aura pu accomplir par la production tics congé* précédemment iléli.
vrés, a, l'expiration «1« ce»
de la JoT^ :ffjuiUet 1873.
niait un sujet anglais ministre des finances, ce qu'il approuve, le gouvernement français devait demander que le contrôle eût pour titulaire un sujet français. Cela lui paraît beaucoup plus important et plus effectif que de nous donner le ministre des travaux publics. Il a ajouté que l'intérêt personnel de Votre Excellence, en tant qu'intérêt politique au sens élevé du mot, trouverait un sérieux point d'appui dans cette combinaison, votre rôle de régénérateur constitutionnel de l'Egypte devant être singulièrement aidé et facilité par l'accord et l'appui des gouvernements anglais et français.
« Si. de votre côté, vous avez quelque chose à me dire que vous désiriez que je transmette à M. Gambetta, je serai très heureux de vous être agréable en me chargeant de la transmission.
« Veuillez agréer, etc. »
17 novembre 1878.
Mon cher père, je t'envoie l'admirable médaillon que ; oit a fait de ma tante. Il faut le faire placer de manière que le côté gauche soit légèrement dans l'ombre et le côté droit dans la lumière...
1er janvier 1879.
Mon cher père, je t'envoie cinq cents francs, dont lu
consacreras une partie à terminer les affaires du mau-
Tu remettras cinquante francs à Bénedetta e! vingt
francs à Léon, plus cent francs à nia maman et un louis
à Miette. Le reste i«' servira à tes menus plaisirs... i. nnée a annonce bien : il l'ai! un temps charmant, je
me porte comme il y a quinze ans : j'en aurai, «Tailleurs,
bientôt besoin; car je prévois que ma iva redou-
bler et je ne -ni- pas -.ni- appréhension sur les difficultés qui se préparent. Mais, bastfnous en avons vu d'autres,
donl i- sommes licureusemenl sortis !...
Léon m'a écrit une jolie lettre, dont je le remercie. Il a travaillé, c'est clair; mais il ne me suffit pas qu'il soit septième sur trente-sept : il faut qu'il soit des trois premiers. 11 faut l'exciter et le récompenser...
Chambre
des Députés n . T , ^ Pans, le 12 fevrer 1879.
Présidence.
Mon cher père, je te remercie de tes bonnes lettres; je ne suis pas tout à fait installé et je prévois que j'aurai, dans ce nouveau poste, bien des difficultés et bien du travail. J'espère, avec de l'énergie, me tirer d'affaire, non sans de gros sacrifices.
25 février 1879.
Mon cher père, j'ai reçu ton portrait qui est fort ressemblant et que j'ai placé dans ma chambre à coucher...
Je suis toujours très absorbé, mais bien portant. Je vous désire tous en bonne santé et vous embrasse à la file.
LÉON Gambetta.
18 mars" 1879.
Cher père, je ne veux pas manquer à ma plus douce et plus ancienne coutume, celle de te souhaiter ta fête qui vient demain. Je t'envoie donc mes meilleurs souhaits pour ta santé, ton repos, avec le vœu sincère et filial que tu puisses goûter encore longtemps le plaisir de cultiver ton jardin, comme disait si finement ce Voltaire que tu aimes tant à lire et à relire...
PI, '.!'.. CtrjM
GAMBETTA en 1882
Paris, le 4 avril 1879.
Mon cher père, jeté réponds à la hâte, pour te remercier de tes bonnes paroles et du doux souvenir que tu évoques de ma chère tante, dont la mémoire m'est toujours présente. Je vous recommande bien à tous de toujours soigner et parer sa dernière demeure...
Quant aux diverses recommandations que tu m'as adressées, cinq en huit jours, permets-moi de te dire que c'est trop et que tu te laisses aller à accueillir trop vite les demandes. Je ne peux ni ne dois envisager toutes ces sollicitations...
Ce 20 août 1879.
Mon cher père, enfin, me voici libre et en villégiature. J'en profite pour réparer mon pauvre diable de corps, fort éprouvé par les fatigues de la session. La marche, le sommeil, ^le repos, le grand air, le tout à haute dose, auront vite fait de me remettre en bon état.
Je te remercie de ton excellent envoi de citrons; j'en fais une effrayante consommation...
I'jiris. M 8 j;m\ t»r 18fc0.
Mon cher père, après bîên des tribulations el des tra-
ious voici sortis d'affaire. Mais j'y ai gagné une
grande lassitude dteapril <it de corps : ma bronchite est
revenue, plus dure que jamais, et me voilà condamné à
dër là chambre.
Il me Berail impossible d'aller vous voir h de vous embrassercette année; il fail trop froide! j ai des vacances trop courtes.
362 GAMBETÏA PAR GAMBETTA
J'ai pensé qu'aussitôt qu'il fera un peu plus beau, tu viendras me voir toi-même ; je t'enverrai ce qu'il faudra pour le voyage.
En attendant, soigne-toi, porte-toi bien, embrasse maman et crois-moi toujours ton fils dévoué,
Léon Gambetta.
Paris, ce 17 mars 1880.
Mon cher père, je sais bien que j'ai grand tort de ne pas t'écrire à de moins longs intervalles; mais je suis victime des nécessités terribles qui pèsent sur ma vie, toujours dominée par les événements et les affaires.
Heureusement il y a des dates, des jours, qui servent de points fixes, de haltes dans ce tourbillon et où je ressaisis ma liberté pour quelques minutes ; le 19 mars, chaque année, est un de ces moments de répit, où je me tourne vers toi pour t'envoyer toujours l'expression de ma piété filiale et démon inaltérable affection.
Je ne suis pas, d'ailleurs, très bien portant : j'ai trop travaillé cet hiver, trop peiné, et je paye le tribut annuel à ma bronchite plus durement que d'habitude. Je vais pouvoir me reposer dans quelques jours et je te manderai de mes nouvelles de ma station de repos...
Paris, ce 5 avril 1880.
Mon cher père, ta bonne lettre m'a été au cœur, et je t'en veux remercier sur l'heure. Je ne suisvpas autrement souffrant depuis que je peux goûter quelque repos ; mais je ne suis pas encore satisfait de moi. Je compte, toute-
fois, être en bon point pour la reprise des travaux de la session et je crois bien que les forces me seront plus que jamais nécessaires.
Ce que tu me dis de maman ma fait beaucoup de peine : j'aime à croire que le printemps et la distraction lui rendront sa bonne humeur et la santé dont elle a joui jusqu'à ce jour.
Je t'envoie, ci-inclus, un billet de cinq centsfrancs pour que vous puissiez vous donner quelques petits agréments...
Paris, ce 13 avril 1880.
Cher père, je vais de mieux en mieux, et je suis tout à fait sur d'être remonté et en bonnes dispositions pour la rentrée.
Je t'envoie cent francs pour la route de Varase; mais si tu juges qu'il faudrait en faire autant pour Celle, je suis tout disposé à le faire... .
18 mars 1881.
Mon cher père, tu sais qu'il me serait très cruel de manquer à la douce habitude de te souhaiter ta fêle à chaque printemps. C'esJ pour moi un moment de consolation au milieu des tourments de ma vie, quivonl grandissant avec ma situation. Je ne me plains pas, d'ailleurs; je suis de plus en plus absorbé, confisqué par (es affaires et je ne voi> pas d'éclaircie, d'ici longtemps, pour me reposer, n<- fût-ce que quelques jours.
Je pense [ue votre vie à tous s'écoule tranquillement h heureusement, loin du tumulte; ïoj iréé qu'en
dépil de mes longs et involontaires silences» je vous aime
tous bien. Je t'embrasse, cher père, et je te souhaite ta fête comme il y a trente ans.
Ton fils,
Léon Gambetta.
14 mai 1881.
Mon cher père, j'ai éprouvé une vive joie en recevant ton portrait par M. Robert : il est tout simplement admirable et je suis le plus heureux des fils d'avoir sur ma table de travail la bonne image de mon père.
Je te prie de venir à Cahors pour le 2o. Tu descendras à l'hôtel des Ambassadeurs, où je serai moi-môme le 25...
Paris, 14 août 1881.
Cher monsieur Gacault,
Je ne peux que répondre à votre démarche de la manière la plus catégorique ; je n'ai jamais conseillé à personne, et pas plus à M. de Soubeyran qu'à tout autre, de traiter et de souscrire des emprunts d'État, — ceci pour vous servir de démenti, si besoin est, comme vous me le dites. Bien cordialement,
Léon Gambetta.
17 août 1881.
Mon cher père, voilà bien long-temps que je ne t'ai rien écrit ; mais tu dois voir par les journaux à quelle terrible besogne je me suis attelé depuis le voyage de Cahors. Malgré tout, je suis très dispos, mieux portant, plus fort que je n'ai jamais été. J'ai confiance que je confondrai
tous mes ennemis avant peu et qu'enfinje pourrai prendre quelques semaines de repos...
présidence Paris, le 17 novembre 1881.