DU CONSEIL
Mon cher père, enfin, après bien des peines et des déboires, je trouve une minute pour t'embrasser et te demander de vos nouvelles à tous.
J'ai été forcé, le mot n'est pas trop fort, de me mettre ce terrible fardeau sur les épaules1. Je ferai mon devoir, tout mon devoir jusqu'au bout, et, pourvu que la santé me reste, je compte bien, à force de travail, ne pas demeurer au-dessous de la tâche. Je n'énumère ni les difficultés, ni les périls : ils sont innombrables; je me fie à la destinée et à ma passion du bien public. Le reste à la garde des dieux, s'il y en a.
Je vous embrasse tous. Ton fils,
Léon Gambetta.
Paris, le 1" janvier 1882.
Mon (lier père, enfin, je peux trouver le temps de l Vur, comme chaque année, deux lignes de mon écriture. .!<> les trace |>'>ur exprimer tous les vœux que je fais pour vous conserver tous les deux le plus longtemps possible A travers la terrible \ i<' que .i«' mène, .j<- jette, de temps a autre, un regard vers le foyer paternel et je rêve qu'un jour je pourrai y jouir en paix d'un repos bien gagné, en ayant encore autour de iu«>i mes deux bons vieux qui,
i présidence du Cou
moins fatigués que moi-même, pourront encore me donner les consolations et les soins qu'ils n'ont jamais marchandés à ma jeunesse. Je vous embrasse tous deux mille et mille fois et suis pour la vie le fils de vous qui vous aime,
Léon Gambetta.
Dimanche, 19 février 1882.
Mon cher père, me voici de retour, hélas ! bien plus tôt que je n'aurais voulu, de cette belle terre d'Italie et installé à moitié rue Saint-Didier1. Je te remercie, ainsi que toute la maisonnée, de votre aimable accueil et j'ai emporté une franche joie de vous avoir tous trouvés joyeux et en santé. N'était la foule ennuyeuse des visiteurs, je serais encore au milieu de vous ; mais le diable qui dirige ma vie malgré moi s'y oppose et on n'imagine pas à quel point il m'est difficile de me faire un jour de vrai repos et de silence.
Je suis allé ainsi jusqu'à Gênes, chassé des divers points de la Corniche. Toutefois, le voyage a été délicieux. Je ne veux pas oublier de te dire qu'à la gare de Celle-Ligure le sénateur général «Pescetto est venu me serrer la main, causer cordialement quelques minutes et s'informer de ta santé.
1 Alfred Barbon a écrit, après avoir rappelé la chute grandiose de Gambetta, descendu volontairement du pouvoir au bout de trois mois à peine de ministère : — « Il se retira avec dignité, quittant le pouvoir avec autant de simplicité qu'il l'avait accepté et s'en fut demeurer rue Saint-Didier, 57, à côté de la maison de Victor Hugo. Les bonapartistes l'avaient accusé de se baigner, au Palais- Bourbon, dans la baignoire d'argent du duc de Morny; les mêmes bonapartistes lui reprochaient d'avoir acheté avec le produit de ses vols un magnifique hôtel. Cet hôtel était une maisonnette de deux étages, qu'il louait environ trois mille francs. »
A Gênes, j'ai aussi vu un jeune homme de Sestri, nommé David Gambetta, professeur très aimable, très intelligent, et qui m'a fait le plus grand plaisir. Il doit aller te dire bonjour à Nice.
Ici, rien à dire de la politique : c'est une crise de fièvre putride. Je laisse passer.
A bientôt ! Je vous embrasse tous.
Léon Gambetta.
LA RÉPUBLIQUE Pari?, le 17 mars 1882.