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CHAPITRE VII

LA FIN DE LA DÉLÉGATION

LA DÉLÉGATION A BORDEAUX || LA CAMPAGNE DE l'EST || DENFERT-ROCHEREAU A BELFORT ]1 FAIDHERBE DANS LE NORD || (8 DÉCEMBRE 187O- FÉVRIER 1871) || L'aRMISTICE |i DÉMIS- SION DE GAMBETTA Ij (29 JANVIER-6 FÉVRIER 1871).

MAINTENANT, l'armée de la Loire était coupée en deux : les 15% 18^ et 20" corps en retraite au sud du fleuve; les 16^ et 17^ sur la rive droite. De ces forces éparses, la délégation forma deux armées et donna l'une à Bourbaki, l'autre à Chanz}-. Le 8 décembre, menacée à Tours, elle-même se retira à Bordeaux. Cependant Gambetta se rendait au milieu des troupes. Sa volonté intrépide ne faiblit pas. Il écrit à Jules Favrc : « Je ferai tête à l'orage. Jamais le désespoir ne s'est approché de mon âme. »

Deux jours après la défaite d'Orléans, Chanzy est debout dans les plaines de Josnes et résiste à Frédéric-Charles. Gambetta l'y rejoint : « J'ai trouvé tout ici parfaitement maintenu, dit-il, grâce à la fermeté et à l'énergie indomptables du général Chanzy ». Chanzy avait alors quarante-sept ans. « Officier, dit Gambetta, dont l'ascendant sur les troupes, l'expérience militaire, l'esprit de décision sont les plus saillantes qualités. » Chanzy venait de montrer à Coulmiers et dans les batailles suivantes son coup d'œil et sa résolution. Il était calme, énergique, et il croyait, lui, à la victoire. Victorieux ou non, c'est à ceux qui ont cru en son destin que la France est restée fidèle.

C'est alors que Chanzy commença cette série de batailles

qui retardèrent le succès définitif de ses adversaires. Il demanda à Bourbaki de venir à son aide. Moltke craignait la jonction des deux armées et le ministère de la Guerre y poussait. Mais il y avait maintenant entre elles une distance de cent kilomètres. Bourbaki avait dû reculer jusqu'à Bourges dans la neige et le verglas, son armée était exténuée et Gambetta, venu de Josnes pour se rendre compte de la situation, télégraphia de Bourges à Bordeaux: «Les 15% 18® et 20" corps sont en véritable dissolution; c'est encore ce que j'ai vu de plus triste ». (12 décembre.)

A ce moment, depuis la prise d'Orléans jusqu'au 16 décembre, la ligne de Gien à Orléans était tenue par un mince cordon de troupes allemandes qui eût été incapable de s'opposer à un mouvement vigoureux de l'armée de Bourbaki. Celui-ci ne commença l'opération que le 19. Frédéric-Charles, avisé du mouvement, quitte le Loir, arrive à Orléans à marches forcées le 17. Dès lors, tout change de face.

Déjà Bourbaki avait porté son quartier général à Baugy, lorsque AL de Freycinet envoya à Bourges un personnage de confiance, l'ingénieur de Serres, chargé d'obtenir de Gambetta l'adoption d'un plan nouveau : transporter dans l'Est, par les voies ferrées, l'armée de Bourbaki, débloquer Belfort et couper les communications de l'ennemi.

Serres expose à Gambetta le projet. Le ministre hésite, il consent néanmoins à ce que Serres voie Bourbaki, ajoutant que, si le général accepte, lui-même ne fera pas d'objection. Serres rejoint le général en chef, lui montre le danger résultant, pour sa marche, de l'approche des Allemands, et n'éprouve aucune difficulté à le convaincre. Le soir même, Bourbaki écrit au ministre qu'il est prêt à exécuter l'opération, qui est décidée.

L'idée d'une expédition dans l'Est, mise en avant dès septembre par le général Le Flô, s'était présentée plusieurs fois à l'esprit de Gambetta. Le 14 novembre, il avait télégraphié à Freycinet de faire étudier pratiquement la question d'une offensive dans l'Est.

Dès que Clianzy, au Mans, le 2 janvier, est informé de ce nouveau plan, il écrit à Gambetta pour l'en dissuader et pour proposer une action convergente des trois armées, de la Loire, de l'Est, et du Nord sur la capitale. Mais déjà le gouver-

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nement de Paris avait donné son approbation à la marche vers l'Est; Bourbaki était en route.

Le général était plus convaincu que jamais de l'inutilité de la résistance. M. de Freycinet, qui redoutait les effets de son découragement, lui avait donné comme commissaire extraordinaire de Serres, qui avait en poche la révocation du général.

La campagne fut compromise par la lenteur des transports ; au lieu de six ou sept jours, ils en prirent quinze.

Bourbaki put se plaindre qu'on n'eût point tenu deux promesses qui lui avaient été faites : le concours de looooo mobilisés du Midi (il n'en vint que 18000) et l'approvisionnement de Besançon. Contrairement à ce qu'il devait attendre, il ne fut couvert, ni sur son flanc, ni sur ses derrières, et il ne put s'organiser dans cette place.

Les opérations commencent. Bourbaki marche sur Vesoul et, le 9 janvier, s'empare de Villersexel. Le 13 seulement, il se remet en marche. Le 15, vingt-cinq jours après le premier départ de Bourges, s'engage, sous le nom de bataille d'Héricourt, entre 45000 Allemands et 120000 Français, la lutte où se joue le destin de Belfort. Le 16, nous ne sommes plus qu'à deux lieues de cette ville.

Mais le reste de l'armée n'avance pas. Le 17, une attaque générale est repoussée. Un froid de 18 degrés accable les troupes. Les vivres manquent. Un grand nombre d'hommes, exténués, malades ne se battent plus. Les attelages tombent. Bourbaki se décourage et recule sur Besançon le 22 janvier.

Cependant Manteufïel, envoyé par Moltke, arrive à Gray le 19 et veut barrer la route à Bourbaki en l'acculant au Jura. II se dirige vers le Doubs. Aucune précaution n'avait été prise pour l'arrêter. L'administration de la Guerre recevait de Dijon, où Garibaldi était malade et se tenait dans l'expectative, des informations inexactes sur la marche de Manteuffel. Et, d'autre part, Bourbaki croyait toujours avoir devant lui des forces très supérieures.

Quel parti, maintenant, va-t-il prendre? Le 24, il convoque un conseil de guerre. Tous ses lieutenants proposent de reculer sur Pontarlier. On marche donc vers Pontarlier, afin de se glisser le long de la frontière suisse, vers la vallée du Rhône. Mais déjà Manteuffel est à Salins. Le filet se res-

serre. Affolé, Bourbaki braque un revolver sur son front et lâche la détente. La balle s'aplatit sur son crâne; il survit à sa blessure.

A l'instant où il essayait de mourir, il était relevé de son commandement. Clinchant, nommé à sa place, continue la retraite. Pris entre Werder et Manteuffel, il se croit sauvé par l'armistice que Jules Favre venait désignera Versailles; mais la ligne de démarcation ne devait être tracée dans l'Est que lorsque la situation militaire serait exactement connue. Moltke télégraphie à Manteuffel que la trêve ne s'étendait pas encore aux départements de la Côte-d'Or, du Doubs et du Jura. Clinchant, qui, ignorant cette clause, s'était arrêté, est alors cerné de toutes parts et obligé de se jeter en Suisse. Le 2 février, ses 80000 hommes passent la frontière.

Pendant que ces événements se déroulaient dans l'Est, le général Faidherbe, dans le Nord, tenait vaillamment le drapeau de la France, ^c C'est un homme qui pense et qui prévoit, disait Gambetta, rare trouvaille dans le temps où nous vivons. » Le 3 janvier, il chasse l'ennemi de Bapaumc; mais, le 19, la bataille de Saint-Quentin, âprement disputée, laisse l'avantage à l'ennemi. Gambetta se rend à Lille, y trouve la population découragée. « La guerre est horrible, s'écrie-t-il, et tous doivent la maudire, mais elle est dans la nécessité de la situation. La paix, ne l'oubliez pas, c'est la mutilation de la patrie. Avons-nous le droit de sacrifier trois millions de Français à cette avide Allemagne? N'aurions-nous pas honte d'abandonner des milliers d'Alsaciens? Celui-là violerait le droit de tous qui croirait pouvoir céder une partie de notre pays, comme le maître cède une partie de son troupeau. La France est le bien commun de tous les Français, et chaque motte de terre que la France couvre de son drapeau appartient à tous. Ce sentiment de solidarité nous impose notre politique : c'est celle de la résistance à outrance.... Pas de faiblesse! Si nous ne désespérons pas, nous sauverons la France. Quand cet heureux jour viendra, on verra que, si je suis possédé de la passion patriotique qui ne souffre pas l'invasion étrangère, je suis profondément animé de la foi républicaine, qui a horreur de la dictature! >y (22 janvier.)

LA FIN DE LA DÉLÉGATION

Le 2g janvier au matin, il reçoit à Bordeaux la dépêche suivante de Jules Favre : « Versailles^ 28 janvier iSyi II heures 75 du soir. — Nous signons aujourd'hui un traité avec M. le comte de Bismarck. — Un armistice de 21 jours est convenu. — Une Assemblée convoquée à Bordeaux pour le 15 février. — Faites connaître cette nouvelle à toute la France ; faites exécuter armistice et convoquez les électeurs pour le 8 février. — Un membre du gouvernement va partir pour Bordeaux. ^^ Ordre est aussitôt transmis à tous les chefs de corps de cesser les hostilités.

La journée du 29 s'écoule à Bordeaux dans l'attente d'autres nouvelles. Le 30, Gambetta télégraphie à Jules Favre pour se plaindre de ce silence : « Le pays est dans la fièvre, il ne peut pas se contenter de ces trois lignes. Le membre du gouvernement dont vous nous annonciez l'arrivée et dont vous ne nous avez pas dit le nom n'est pas encore signalé. Cependant il nous est impossible, en dehors de l'exécution pure et simple de l'armistice par les troupes et dont nous avons assuré le respect, de prendre les mesures administratives que comporte la convocation des électeurs en l'absence de toute explication de votre part et sans connaître le sort de Paris. »

Ce fut Bismarck qui reçut le télégramme. Il ne le communiqua au gouvernement de Paris que le lendemain 31 ; mais il répondit lui-même à Gambetta : « Versailles, ^i janvier, 12 h. 1$ du matin. — Votre télégramme à M. Jules Favre, qui vient de quitter Versailles, lui sera remis demain matin à Paris. Sous titre de renseignements, j'ai l'honneur de vous communiquer ce qui suit : L'armistice conclu le 28 durera jusqu'au 19 février. La ligne de démarcation séparant les deux armées part de Pont-l'Évêque en Calvados, traverse le département de l'Orne, laisse à l'occupation allemande la Sarthe, l'Indre-et-Loire, Loir-et-Cher, Loiret, Yonne, entre à travers le territoire composé de la Côte-d'Or, du Doubs, du

Jura, réserve le Nord, le Pas-de-Calais et le Havre intacts

Les hostilités continuent devant Belfort et dans le Doubs, le Jura et la Côte-d'Or, jusqu'à entente. Assemblée nationale à convoquer. Reddition de toutes les fortifications de Paris. Armée de Paris prisonnière de guerre, sauf effectif nécessaire pour maintenir la sûreté intérieure. La garde nationale reste

p. Debchanel. — Gambetta. 7

armée. Les troupes allemandes n'entreront pas en ville pendant rarmisticc. Paris ravitaillé. Circulation libre pour les élections. J'ajoute que les forts ont été occupés aujourd'hui même par nos troupes, et je crois que les élections sont fixées au 8; la réunion de l'Assemblée à Bordeaux, au 12. Épuisement absolu des vivres à Paris. Population réduite aux provisions de l'armée allemande. L'Assemblée décidera question de guerre ou conditions de paix. »

Cette dépêche fut pour Gambetta et ses collaborateurs un coup de foudre. Ainsi, l'armée de l'Est était exceptée de l'armistice, les lignes de démarcation avaient été tracées à Versailles et Jules Favre n'en avait rien dit!

Quelques heures plus tard, Gambetta recevait de Chanzy, qui le tenait du prince Frédéric-Charles, le texte même de la convention. Gambetta télégraphia aussitôt au général Clinchant et à Garibaldi de continuer les hostilités. Mais Manteuffel, lui, avait poursuivi ses mouvements; il avait refusé à Clinchant une suspension d'armes de trente-six heures. Le 29 janvier, Clinchant avait encore trente heures pour passer le Jura et se diriger vers la Bresse, Ces trente heures furent perdues pour l'armée de l'Est; elle dut suspendre son mouvement, tandis que Manteuffel, dès le 29, avait reçu l'ordre d'activer ses opérations « jusqu'à ce qu'elles aient donné un résultat décisif ». Avant l'armistice, la campagne de l'Est avait échoué, mais l'armée n'était pas anéantie ; l'armistice fut le coup de grâce.

Bismarck, déloyal une fois de plus et qui s'en vantait, avait tendu à Jules Favre un piège. A Paris, on espérait encore le succès de Bourbaki. C'est afin de ne pas arrêter sa marche, que le plénipotentiaire français accepta de laisser provisoirement l'armée de l'Est hors de la convention; la précaution se retourna contre lui.

Quant aux lignes de démarcation dans les autres départements envahis, Bismarck insista pour qu'elles fussent fixées à Versailles même. Or, il est d'usage, en matière d'armistice, de réserver ces opérations aux commandants des corps belligérants qui sont sur les lieux. L'observation de cette règle, ici surtout, eût été nécessaire, puisque le négociateur sortait d'une ville investie depuis quatre mois et ignorait la position des armées hors Paris. Les lignes de démarcation tracées à Versailles dans ces conditions coûtèrent à nos armées deux arron-

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dissements dans le Calvados, la moitié d'Indre-et-Loire et du Loiret avec les lignes du Cher et de la Vienne, la moitié de l'Yonne et une partie du Morvan, et toute la rive gauche de la Seine, avec Saint- Valér3'-en-Caux, Bolbec, Lanquetot et Lillebonne.

L'indignation et la douleur de Gambetta en apprenant enfin ces stipulations furent d'autant plus vives, que toujours il avait été convenu que le gouvernement de Paris traiterait pour Paris seul et non pour la France. Une dépêche qu'il avait adressée le 27 janvier à Paris, disait : « Capituler comme gouvernement, vous ne le pouvez ni en fait, ni en droit. En fait, cernés dans Paris depuis quatre mois, réduits par la disette à en ouvrir les portes à l'ennemi, vous ne pouvez stipuler que pour la ville et exclusivement comme représentants de la ville. C'est Paris qui est réduit, en effet, ce n'est pas la France, et toute immixtion sur un autre terrain vous amènerait à consentir à l'ennemi des avantages qu'il est loin d'avoir conquis. Tout ce que vous accompliriez en dehors des intérêts propres de Paris, sans notre consentement ou notre ratification, serait nul et de nul effet.... Quant à nous, gouvernement central, devenu le gouvernement lui-même à partir de la capitulation, notre route est clairement tracée. Poursuivre la guerre jusqu'à l'affranchissement,... telle doit être notre tâche. />

A ce moment-là, le gouvernement de Paris était d'accord avec Gambetta. Le 15 décembre 1870, Jules Ferry lui avait écrit : « Si l'ennemi dompte Paris par la famine, il sera bien avéré que Paris n'est pas la France, et il ne trouvera, j'en fais serment, personne avec qui traiter de la France. Quelqu'un vous portera notre testament; mais nous vous léguerons la France à défendre, derrière la Loire, derrière la Garonne, dans Toulon ou dans Cherbourg, comme si Paris n'existait pas. » Le 9 janvier 1871, Jules Favre avait dit : « Il serait horrible de voir tomber Paris à la veille de sa délivrance. Quoi qu'il en soit, la France ne se rendra pas, et quel que soit notre sort, nous nous associerons à sa résistance.... La France ne déposera son épée que lorsque sa cause aura triomphé. » Le 14, le général Trochu écrivait à Gambetta : « Je pense avec vous que, Paris succombant sous l'étreinte de la faim, la France et la République n'en doivent continuer que plus énergiquement

la lutte à mort où elles sont glorieusement engagées ». Et le 21, quarante-huit heures après la bataille de Buzenval, Jules Favre, donnant à entendre que le moment était venu de néo-ocier la capitulation, ajoutait : «Je ne sais quelles conditions on nous fera. Si la Prusse veut consentir à ne pas entrer dans Paris, je céderai un fort, et je demanderai que Paris soit seulement soumis à une contribution de guerre. Si ces propositions sont rejetées, nous serons forcés de nous rendre à merci. Il est probable, alors, si nous ne sommes pas tués dans les séditions qui se préparent, que nous irons dans une forteresse de Poméranie encourager par notre captivité la résistance du pays. »

Ainsi, vingt-quatre heures avant de solliciter de Bismarck l'autorisation de se rendre à Versailles pour y négocier la reddition de Paris, Jules Favre, prévenu la veille de la défaite de Chanzy au Mans, se voyait dirigé sur la Poméranie, encourageant ainsi, suivant ses propres expressions, la résistance du pays par sa captivité. Gambetta venait de recevoir cette dépêche, lorsque lui parvint l'annonce de la convention d'armistice.

Jules Simon, dans son livre le Gouvernement de la Défense nationale, a expliqué comment le gouvernement de Paris fut amené, après un long débat, à modifier son attitude. Toutes les voix s'étaient réunies d'abord pour déclarer qu'on ne traiterait que pour Paris, sans engager ni le pays, ni la délégation. Mais ensuite, on se demanda ce qu'on ferait si l'ennemi refusait cette condition. Plutôt que d'y renoncer, fallait-il livrer Paris purement et simplement? Il fut reconnu que cela était impossible, qu'on demanderait d'abord à localiser l'armistice et que, si l'ennemi s'y opposait, on céderait. De là, on vint à chercher s'il y avait intérêt à localiser l'armistice. La convention ainsi restreinte donnerait à la puissante armée qui entourait Paris la liberté de se porter contre les armées françaises encore debout dans les départements et qui, déjà accablées, seraient hors d'état de lutter contre de nouveaux ennemis. En outre, il fallait une Assemblée. Cette considération détermina les généraux et le Conseil tout entier à désirer un armistice général.

Cependant Gambetta ne recevait toujours aucune nouvelle du membre du gouvernement de Paris, dont l'arrivée lui avait

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été signalée par la dépêche du 28 janvier, et il restait sans instructions pour faire procéder à la convocation des électeurs. Le 31 janvier, il crut le moment venu de sortir de sa réserve et il adressa au pays une proclamation : « On a signé à notre insu, sans nous avertir, sans nous consulter, un armistice dont nous n'avons connu que tardivement la coupable légèreté, qui livre aux troupes prussiennes des départements occupés par nos soldats et qui nous impose l'obligation de rester trois semaines au repos. Délégation du gouvernement, nous avons voulu obéir pour donner un gage de modération et de bonne foi, pour remplir ce devoir qui commande de ne quitter le poste qu'après en avoir été relevé. Cependant personne ne vient de Paris et il faut agir. »

Cette proclamation était suivie d'un décret réglant les dispositions légales des futures élections et écartant des scrutins toutes les personnes qui, depuis le 2 décembre 185 1 jusqu'au 4 septembre 1870, avaient accepté les fonctions de ministre, de sénateur, de conseiller d'État, de préfet, ou le titre de candidat officiel. Cette mesure n'était pas l'effet d'une résolution momentanée; à plusieurs reprises, dès le mois de septembre 1870, chaque fois qu'il s'était agi de convoquer une Assemblée, Gambetta avait soutenu la nécessité de frapper d'une sorte d'indignité au moins temporaire, devant le suffrage universel, les notabilités de l'Empire. Ce décret, arbitraire — et inutile, car sur 768 députés à élire, le pays allait nommer un nombre infime de bonapartistes, — donna lieu aux protestations les plus vives. Bismarck s'en empara aussitôt pour intervenir dans les affaires intérieures de la France. La convention d'armistice stipulait la convocation d'une « Assemblée librement élue ». Bismarck télégraphia à Gambetta : « Au nom de la liberté des élections stipulées par la convention d'armistice, je proteste contre les dispositions (?ma;zegs en votre nom pour priver du droit d'être élues à l'Assemblée des catégories nombreuses de citoyens français. Des élections faites sous un régime d'oppression arbitraire ne pourront pas conférer les droits que la convention d'armistice reconnaît aux députés librement élus. »

Gambetta porta en ces termes à la connaissance du pays le télégramme de Bismarck : « L'insolente prétention qu'affiche le ministre prussien d'intervenir dans la constitution d'une

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Assemblée française est la justification la plus éclatante des mesures prises par le gouvernement de la République, L'enseignement ne sera pas perdu pour ceux qui ont le sentiment de l'honneur national. » (3 février.)

Sur ces entrefaites arrivait à Bordeaux, le i*"" février, l'envoyé de Paris, Jules Simon. Il apportait un décret publié le 29 par le gouvernement central et réglant les éligibilités conformément à la loi de 1849, par conséquent frappant à l'avance de nullité les exceptions prescrites par Gambetta. Jules Simon, invoquant le droit suprême du suffrage universel, demanda à la délégation la suppression de la clause d'inéligibilité; elle s'y refusa. Il annonça alors qu'en vertu des pleins pouvoirs dont il était investi, il allait annuler le décret et il rédigea une proclamation, mais la délégation en empêcha la transmission et Taffichage.

Le 4, on organisa au Grand-Théâtre une réunion, avec l'intention de décerner à Gambetta la dictature. Il refusa de s'y rendre et désavoua les promoteurs de la manifestation. Il fallait éviter, à tout prix, la guerre civile.

Jules Simon appela auprès de lui trois autres membres du gouvernement de Paris, Garnier-Pagès, Emmanuel Arago et Eugène Pelletan, qui arrivèrent à Bordeaux le 6 et assurèrent la majorité à ses décisions.

Gambetta adressa alors aux préfets une circulaire où, tout en maintenant son opinion sur la clause d'inéligibilité, il donnait le conseil de procéder aux élections : « Il y a là, disait-il (dans les mesures prises par le gouvernement de Paris), tout à la fois un désaveu et une révocation du ministre de l'Intérieur et de la Guerre. La divergence des opinions, au point de vue intérieur et extérieur, se manifeste ainsi de manière à ne laisser aucun doute. Ma conscience me fait un devoir de résigner mes pouvoirs de membre d'un gouvernement avec lequel je ne suis plus en communion d'idées ni d'espérances. J'ai l'honneur de vous informer que j'ai remis ma démission aujourd'hui même. »

Avec une émotion douloureuse, il prit congé de ses collaborateurs. Le général Thoumas a décrit la scène dans son livre Paris, Tours, Bordeaux : « Avant de me séparer de vous, permettez-moi de vous remercier du concours dévoué que vous n'avez cessé de me prêter. Pour moi, mon rôle est ter-

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miné, je n'ai plus qu'à me retirer. » « Puis il s'approcha de chacun de nous, nous serra la main et nous remercia encore avec effusion. Tels furent les adieux de Gambetta, qui avait déployé tant d'énergie et de patriotisme, sans avoir malheureusement une connaissance suffisante des rouages qu'il avait à faire mouvoir. Je l'ai revu depuis lors dans des circonstances bien différentes. Je l'ai toujours entendu parler de la revanche comme du but suprême de ses aspirations et de ses espérances. Mais je me le suis toujours représenté dans cette froide journée de janvier, lorsque calme, mais la voix altérée par des sanglots que son énergie comprimait, il nous adressait un adieu désespéré. Je l'avoue, j'ai aimé cet homme, et je ne fus pas le seul! »

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