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CHAPITRE Vin

LA LUTTE A OUTRANCE

LA GUERRE || l'hOMMAGE DE l'ENNEMI || LA PROLONGATION

DE LA RÉSISTANCE n'a PAS AGGRAVÉ LES CONDITIONS DE LA

PAIX 11 ELLE A PRÉPARÉ l'aVENIR.

GAMBETTA, à Tours, disait : « Je croirais voler la patrie, si je dérobais une heure, une minute au soin de la défense nationale, pour la consacrer à la politique intérieure ». Mais c'était encore défendre la patrie que d'en maintenir l'unité. En arrivant à Tours, il avait trouvé l'autorité du gouvernement compromise sur plusieurs points, notamment à Lyon et à Marseille. A Lyon, le conseil municipal ayant voté un impôt sur le capital, le ministre menaça cette assemblée de dissolution, et elle se soumit. A Marseille, le conseil municipal républicain était tenu en échec par une commission départementale anarchique. Esquiros faiblissait. Gambetta qui, le 4 septembre, avait donné l'ordre d'enlever le drapeau rouge arboré à la préfecture, lui télégraphie : « Je vous en conjure, réfléchissez que la politique du gouvernement, c'est la défense nationale et uniquement la défense ». Esquiros ayant fait incarcérer douze prêtres, prononcé l'expulsion des jésuites et mis leurs biens sous séquestre avec le dessein d'étendre la mesure à d'autres congrégations, Gambetta lui écrit : « Je regrette profondément de voir les esprits se détourner de la défense pour se jeter dans d'autres questions. En ce qui touche les congrégations religieuses, n'oubliez pas que si, à la très grande rigueur, il est possible de trouver des

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textes de loi contraires à l'esprit d'association , — qu'il appartient à la République d'encouragée, — et permettant l'expulsion des jésuites, il y a nécessité absolue de respecter la liberté individuelle des personnes. Quant aux étrangers faisant partie de l'ordre des jésuites, on peut les éloigner; mais pour les Français, l'institut étant dissous, tous vos droits cessent à l'instant sur eux et ils peuvent même compter sur votre protection. »

Esquiros ayant supprimé la Gazette du Midi qui avait publié un manifeste du comte de Chambord et une lettre du prince de Joinville : « J'apprends, lui dit Gambetta, que les bureaux de la Gazette du Midi ont été envahis et qu'on s'oppose à la réapparition de ce journal. Il est impossible de laisser se commettre aucune violence contre la liberté et la propriété. Je compte que vous prendrez des mesures immédiates pour assurer la liberté de la presse. Si, d'ailleurs, il existait un acte commis par les directeurs ou propriétaires du journal contraire aux lois de la République, vous agiriez avec énergie et vous m'en référeriez. » Esquiros insiste. Gambetta réplique : « La République se doit à elle-même de vivre et de durer à travers les agitations des partis en imposant le respect des lois, mais rien que le respect des lois. La fermeté

n'a rien de commun avec l'arbitraire Il est impossible de

suspendre la publication d'un journal. Sévissez rigoureusement contre les personnes, si elles conspirent, mais laissez l'instrument libre. C'est une question sur laquelle je ne puis capituler. » (14 octobre.)

Esquiros donne sa démission. Gambetta publie les décrets suivants :

« En ce qui touche le décret de suspension de la Gazette du Midi : Considérant que le Gouvernement de la République ne saurait admettre qu'en dehors de la violation formelle des lois, les journaux et les écrivains puissent être l'objet de mesures pénales; Considérant, au contraire, qu'il importe de prouver que la République est le seul gouvernement qui puisse supporter dans sa plénitude la liberté de la presse et qu'il n'appartient pas à ceux qui ont toujours réclamé dans l'opposition en faveur de cette liberté de la restreindre ou de la mutiler; Décrète : L'arrêté de l'Administration des Bouchesdu-Rhône qui frappe de suspension la Gazette dit Midi est annulé, et le journal est autorisé à reparaître.

« En ce qui touche l'arrêté préfectoral qui frappe d'expulsion les membres des congrégations religieuses non reconnues et met leurs biens sous séquestre : Considérant que, si l'on peut dissoudre légalement la corporation, on ne peut porter atteinte à la liberté individuelle des Français qui en font partie et à leur droit de résidence en France ; Décrète : Tout arrêté d'expulsion s'appliquant à un Français membre d'une congrégation religieuse non reconnue par la loi est nul, de nul effet et sans force exécutoire. »

Grande effervescence à Marseille. La Ligue du Midi étend son arrêté de dissolution de l'ordre des jésuites de Marseille à toutes les congrégations du département; des manifestations retentissantes se produisent. Gambetta est entouré, pressé de toutes parts. Il écrit à Jules Favre : « Je reçois délégation sur délégation; mais je ne cède pas sur les principes ». Et il nomme Gent à la place d'Esquiros.

Comme Danton, devenu, dans l'invasion et au contact des réalités, homme d'État et patriote, il cherche ce qui unit, écarte ce qui divise, désavoue la guerre religieuse et la guerre sociale.

Sa politique à l'égard des conseils municipaux fut dictée uniquement par les nécessités de la défense. Dès le 7 septembre, il adressait aux préfets une circulaire ainsi conçue : « Vous devez, en premier lieu et en règle générale, vous efforcer de vivre avec les municipalités existantes et tirer d'elles tout le parti possible au point de vue de la défense ». Les révocations furent très rares.

Il en fut de même pour les conseils généraux et d'arrondissement, jusqu'au décret de dissolution du 25 décembre. A cette date, les difficultés de la guerre s'aggravant, les anciens partis devenaient agressifs, l'esprit de résistance faiblissait. Gambetta concentra son effort, demanda à ses collègues de « tailler dans le vif», de « balayer les créatures de la monarchie déchue qui conspirent ouvertement contre la République et le salut de la France».

On lui a reproché d'avoir interdit au prince de Joinville de se joindre à l'armée de la Loire. La question s'était posée dès le lendemain de la chute de l'Empire et le gouvernement de Paris avait été unanime pour refuser : Gambetta ne pouvait revenir en décembre sur une décision prise quatre mois plus tôt par le gouvernement dont il était le délégué.

Au lendemain du 4 septembre, en pleine invasion, il avait

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dû improviser, sur tous les points du territoire, une administration préfectorale et essayer tout à coup des hommes en des emplois où l'on n'arrive d'ordinaire qu'après s'être formé en des grades inférieurs. Tous ses choix ne furent pas au-dessus de la critique ; il y eut des excès de zèle, des manques de tact et d'expérience; quelques sectaires obéiren,t plus à leurs passions qu'à l'intérêt public. Mais on peut noter, parmi les préfets qu'il nomma, des hommes qui devaient occuper un jour les plus hauts postes de l'État, Sadi Carnot, Challemel-Lacour, Antonin Dubost, de Fre3'cinet, Paul Bert, Ricard, Allain- Targé; Tirman, qui devint gouverneur général de l'Algérie; Massicault, qui devint résident général en Tunisie ; Camescasse, qui fut préfet de police; Edmond Valentin, l'intrépide préfet de Strasbourg; Anatole de la Forge, le vaillant défenseur de Saint-Quentin; Alphonse Gent, qui rétablit les affaires dans le Midi, et un grand nombre d'hommes qui, depuis, ont représenté dans nos Assemblées les départements qu'ils administrèrent alors. Ranc fut directeur de la Sûreté. Sauf quelques exceptions, chacun se montra digne du mandat qu'il avait reçu et contribua à maintenir la paix sociale.

Le 30 décembre, en arrivant à Bordeaux, Gambetta pouvait dire : « Ce ne sera pas un des moindres honneurs du gouvernement de la Défense nationale d'avoir voulu et d'avoir su donner la plus extrême liberté, au milieu de la crise la plus épouvantable qu'un peuple ait jamais traversée ». Le lendemain, il proclamait de nouveau « le respect de la liberté jusqu'à la calomnie, jusqu'à l'injure ». Et, quelques années après, lorsqu'il reviendra, le 13 janvier 1876, dans cette même ville, il s'écriera : « C'est ici, repoussé et acculé par l'ennemi, quarante- trois départements ravagés par ses armes, avec la capitale assiégée et fermée, avec une Europe hostile ou dédaigneuse, avec des partis hostiles ou déchaînés contre lui, que le gouvernement de la Défense nationale s'est maintenu, et avec quelles armes ? Au nom des libertés publiques : car pas une seule des libertés, celle de la presse, le droit de réunion, le droit d'association, pas une seule n'a souffert ni une atteinte ni un outrage : voilà la dictature ! »

Le témoignage qu'il se rendait ainsi à lui-même sur son administration intérieure pendant la guerre, les hommes de

tous les partis et les juges les plus éminents et les plus désintéressés le lui ont dès longtemps rendu sur son action diplomatique pendant la même période.

En septembre et en octobre, Thiers, à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg et à Florence, avait demandé aux gouvernements étrangers d'intervenir; il avait trouvé partout, avec les égards les plus courtois, une abstention obstinée, pour les raisons que nous avons dites.

Le 29 octobre, le prince Gortschakoff, profitant de la situation de l'Europe, avait prescrit à tous les agents diplomatiques de la Russie de dénoncer le traité de 1856, qui avait été imposé à cette puissance par ses défaites en Crimée, notamment la clause relative à la neutralisation de la mer Noire. Un échange de vues eut lieu entre les chancelleries, et il fut décidé qu'une conférence se réunirait à Londres pour régler la question. Bismarck, redoutant qu'à cette conférence les plénipotentiaires français n'amenassent sur le tapis le conflit franco-allemand, stipula qu'elle aurait pour unique objet la navigation de la mer Noire.

Jules Favre avait envoyé à Tours, pour diriger les services extérieurs, le comte de Chaudordy, ancien chef de cabinet de Drouyn de Lhuys, esprit vif, pénétrant, habile négociateur, élevé à la bonne école diplomatique. Chaudordy avait auprès de lui des collaborateurs de mérite, parmi lesquels un jeune secrétaire qui allait devenir un historien célèbre, Albert Sorel. Gambetta goûtait l'intelligence politique de Chaudordy, qui obtint toute sa confiance. Le ministre et le délégué virent au premier coup d'oeil le rôle que la France pourrait jouer à la conférence. Ce serait pour elle l'occasion de sortir de son redoutable tête-à-tête avec la Prusse. Chaudordy, au nom de la délégation, écrivit à Jules Favre plusieurs lettres pour le presser de se rendre à Londres.

Jules Favre n'aperçut pas d'abord l'intérêt de sa présence au congrès. Quitter Paris en plein bombardement, abandonner ses amis au moment où ils étaient le plus menacés! N'était-ce pas une désertion? Il garda pour lui les premières lettres de Chaudordy et ne consulta pas ses collègues.

Gambetta, à son tour, dans une dépêche du 31 décembre, parvenue à Jules Favre le 9 janvier : « C'est à vous, lui dit-il, qu'il appartient d'échapper au programme mesquin de la con-

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férence, et nul n'osera vous arrêter quand vous parlerez de Paris, de la guerre, de la France. Les protestations de la

Prusse seront impuissantes à vous arrêter » Le i6 encore :

« Vous le pou\ez, vous le devez. J'attache la même importance, dans des ordres divers, à votre présence à Londres qu'à la sortie immédiate du général Trochu des murs de la capitale. Et au fond, c'est du même intérêt qu'il s'agit, du salut de la patrie. »

De nouvelles lettres de Chaudordy étant arrivées à Paris le 17, Jules Favre les apporta au conseil, et l'on décida qu'il assisterait à la conférence. Mais, après divers incidents provoqués par Bismarck, le gouvernement dut changer d'avis : Paris était au bout de ses subsistances ; son sort serait donc fixé avant que le plénipotentiaire français parlant en Angleterre.

La France aurait-elle trouvé à Londres un appui? La réponse à cette question est contenue dans une dépêche adressée, le 4 février, par lord Gran\ille à lord Lyons : « Si le plénipotentiaire français portait la question de la paix devant la conférence, je me trouverais obligé de lui retirer la parole; mais si, à la fin de la conférence, ou après une des séances, il désirait profiter de la présence des plénipotentiaires pour leur soumettre quelques questions, dans ce cas je n'aurais pas à intervenir : chaque plénipotentiaire aurait à agir d'après ce qu'il croirait son devoir ou selon ses instructions; pour moi, je ne manquerais pas de prêter attention à ce qui pourrait m'être dit par le plénipotentiaire français ». On aperçoit le parti qu'un négociateur habile ou un orateur avisé aurait pu tirer de cette suggestion. Quoi qu'il en soit, il fallait tenter : tout valait mieux que l'absence ou l'isolement. A défaut de Jules Favre, Gambetta et Chaudordy avaient pensé à Thiers, voire à Guizot. Gambetta aurait pu penser à Chaudordy lui-même.

Le 16 décembre, Chaudord}' demanda à l'Angleterre et aux puissances d'appuyer l'une ou l'autre des trois propositions suivantes : ou un armistice avec ravitaillement, pour procéder à des élections générales; ou la conclusion de la paix sans cession de territoire; ou la réunion d'un Congrès devant lequel la France pourrait consentir à des sacrifices plus étendus pour mettre fin à une lutte inégale. Lord Granville fit communiquer immédiatement ces propositions à Bismarck; mais, le 19, le chancelier répondit que le sentiment public en

Allemagne lui interdisait de souscrire à aucune de ces conditions. (Correspondence respecting war between France and Germany. 1 870-1 871. N" 317. N° 320.)

Parmi les principaux actes diplomatiques de Chaudordy, on ne saurait omettre sa protestation du 29 novembre contre les atrocités allemandes. Les crimes commis par les Allemands furent moins nombreux en 1870 qu'en 1914, parce que la guerre fut plus courte et plus restreinte, mais ils furent les mêmes. En 1870, il y eut quelque chose de plus grave. Les chefs de l'armée allemande, feignant d'oublier qu'en 1813, ^(. le landstiirm n'avait ni uniformes, ni signes particuliers, car ces uniformes et ces signes serviraient à les faire reconnaître par l'ennemi » (ordonnance prussienne du 23 avril 1813), annoncèrent, dès le début des hostilités, que « nos francstireurs seraient fusillés sans jugement ». Il en fut ainsi pendant toute la durée de la guerre. Une proclamation officielle affichée dans le département des Ardennes, le 10 décembre 1870, par le général-major Senden, disait : « Tout individu qui ne fait partie ni de l'armée régulière ni de la garde mobile et qui sera trouvé muni d'une arme, portât-il le nom de franc-tireur ou autre, au moment où il sera saisi en flagrant délit d'hostilité vis-à-vis de nos troupes, sera considéré comme traître et pendu ou fusillé sans autre forme de procès. Les maires des en\'irons doivent prévenir le commandant du détachement prussien le plus proche, dès que les francs-tireurs se montrent dans leurs communes.... Les maisons et les villages qui donneront abri aux francs-tireurs et où les troupes seront attaquées seront brûlés ou bombardés. »

Chaudordy flétrit à la face du monde les réquisitions inouïes des Allemands en nature et en argent, leurs exécutions sommaires de citoyens inoffensifs, leurs procédés barbares, leur facilité à recourir aux m03'ens de guerre les plus sauvages pour terroriser les populations. Il articule une longue série de faits, contrôlés par des enquêtes, montrant que l'ennemi avait employé la spoliation et la destruction dans ce qu'elles avaient de plus odieux : vols, pillages, viols, assassinats, massacres et mutilations d'otages, de blessés, de médecins, de vieillards, de femmes, d'enfants. A Châteaudun, par exemple, des malades furent tués à coups de fusil et de revolver,

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quelques-uns brûlés vifs dans leur lit et retirés des flammes carbonisés ; des centaines de personnes de tout âge et de toute condition, prises au liasard dans la ville, des infirmes, des vieillards, de tout jeunes gens, furent enlevés et conduits comme prisonniers en Allemagne; 235 maisons furent incendiées au pétrole.

A ces faits il faut ajouter les bombardements de cathédrales (Strasbourg), de musées, de bibliothèques, d'écoles, d'ambulances, d'hôpitaux (le Val-de-Grâce, la Salpêtrière, la Charité, etc.), les incendies de villes ouvertes.... C'était toujours le même « système de terreur »; c'était toujours le mot de Gœthe : « L'Allemand est né cruel, mais la civilisation le rendra féroce ». Et Chaudordy terminait sa circulaire en disant : « Ces horreurs font de cette guerre la honte de notre siècle ».

Les Allemands n'ont jamais fait la guerre autrement. Leur férocité avait été la même en 18 14 et en 181 5. Leurs procédés militaires, comme leurs procédés diplomatiques, d'âge en âge, n'ont jamais varié. Mais, chaque fois, la France, généreuse, oublie.

Concluons sur le rôle de Gambetta dans la guerre de 1870-

Ministre de la Guerre, il accomplit, avec Freycinet, en quatre mois, une œuvre colossale, qui est une des grandes créations de l'histoire. Ils donnèrent à la France, qui avait la supériorité financière, la supériorité du nombre et de l'armement. Ils eussent vaincu, si les Allemands n'avaient eu des troupes plus aguerries et des chefs plus expérimentés. Et aussi, jamais l'orateur ne fut plus inspiré; intrépide, émouvant, pathétique, il tenta l'impossible, souleva l'âme de tout un peuple. C'est la France qui parla par ses lèvres. Rien ne lui ôtera cette double gloire.

L'étranger qui, suivant un mot célèbre, est « une sorte de postérité contemporaine », n'a pas attendu le recul des années pour la consacrer.

Quinze jours après la reddition de Metz, Moltke écrivait au général von Stiehle : « Il faut rendre justice aux puissantes ressources de ce pays et au patriotisme des Français. Après avoir vu emmener en captivité toute l'armée française, la

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