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LA DÉLÉGATION DE TOURS ET LES OPÉRATIONS MILITAIRES

L ARMÉE DE LA LOIRE || COULMIERS |1 BEAUNE-LA-ROLANDE LOIGNY il ÉVACUATION d'ORLÉANS (20 NOVEMBRE-4 DÉCEMBRE) LES RESPONSABILITÉS.

DE toutes les masses organisées par le gouvernement de la Défense nationale, l'armée de la Loire est celle qui a joué le rôle le plus important. Elle fut, comme l'a dit Colmar von der Goltz, « la grande armée de la République ». Le 15® corps, constitué d'abord, avait été repoussé au Sud de la Loire les 10 et 11 octobre, et les Allemands avaient occupé Orléans. Gambetta, arrivé à Tours à peu près en même temps que la nouvelle de cet échec, destitua le général de la Motterouge, qui commandait en chef (Etienne Lamy a expliqué les motifs de cette destitution dans le Correspondant du 25 juin 1903), et lui donna pour successeur le général d'Aurelle de Paladines, Le général d'Aurelle, au cadre de réserve depuis 1869 — il avait soixante-six ans — était un ancien colonel de zouaves, combattant d'Afrique et de Crimée. C'était un bon et brave soldat, apte à instruire et à dresser les troupes, mais il n'avait jamais commandé plus de 10 000 hommes. Prudemment, il refusa les pleins pouvoirs que Gambetta lui offrait; il accepta seulement le commandement des 15" et 16'' corps, et se retira jusqu'à Salbris, d'où il couvrait Vierzon et Bourges, afin d'y organiser ses forces. Quelques jours s'écoulèrent, pendant lesquels — sauf l'héroïque défense de Châteaudun, où une poignée de braves donna aux villes ouvertes un noble exemple — les

20 000 Bavarois de von der Tann restèrent face à face avec 100 000 Français.

Alors parvinrent à Tours des dépêches pressantes du gouvernement de Paris, pour un plan de sortie par la basse Seine, qu'avaient préparé les généraux Trochu et Ducrot. Gambetta estima, avec Bourbaki, qu'aucune force organisée n'existant alors en Normandie, il eût fallu, pour seconder les vues de ces généraux, diriger de Bourges sur Rouen les corps qui se réunissaient derrière la Loire et qu'un pareil mouvement de flanc, exécuté par de jeunes troupes non encore aguerries, sur un si long parcours et sous l'œil des contingents ennemis qui commençaient à se masser dans les environs de Chartres, serait une manœuvre grosse de périls. Il voulait, pendant que les forces allemandes étaient concentrées à Paris et à Metz, prendre l'offensive contre von der Tann, perdu à vingt lieues de son centre d'opérations, et le refouler, afin de débloquer Paris. Pour cela, il fallait d'abord reprendre Orléans. Le 24 octobre, avait lieu à Salbris une conférence à laquelle assistaient M. de Freycinet et les généraux d'Aurelle, Martin des Pallières, Pourcet et Borel. Le lendemain, ou se réunit de nouveau à Tours, sous la présidence de Gambetta, et l'on arrêta les dispositions de détail. Au dernier moment, le 28 au soir, la délégation apprit que l'expédition n'aurait pas lieu. Une dépêche du général d'Aurelle faisait connaître que le temps était mauvais, les chemins difficiles, l'équipement d'une partie de la garde mobile défectueux, et qu'il n'était pas prudent, dans ces conditions, de tenter une action vigoureuse. En présence des termes de cette dépêche, il ne parut pas possible au ministre de la Guerre d'envoyer au général en chef un ordre qui aurait pu amener une défaite. Le ministre se borna à répondre : « Vos hésitations et les craintes exprimées dans votre dépêche m'obligent à renoncer à un plan sur la valeur duquel mon opinion n'a pas varié. En conséquence, arrêtez le mouvement. » Le lendemain, arrivait la terrible nouvelle : Bazaine a capitulé !

Le cri de colère et de désespoir que la chute de Metz arracha à Gambetta retentira à travers les siècles :

« Français! Élevez vos âmes et vos résolutions à la hauteur des effroyables périls qui fondent sur la patrie : il dépend encore de nous de lasser la mauvaise fortune et de montrer à l'univers ce qu'est un grand peuple qui ne veut pas périr....

LA DELEGATION DE TOURS

« Metz a capitulé.

« Un général sur qui la France comptait, même après le Mexique, vient d'enlever à la Patrie en danger plus de cent mille de ses défenseurs — »

Et il continuait ainsi : « L'armée de la France... est engloutie, malgré l'héroïsme des soldats, par la trahison des chefs, dans les désastres de la Patrie!... » (30 octobre.)

Il est clair que ces mots : « la trahison des chefs » ne visaient que Bazaine; cependant certains officiers, même parmi ceux que Gambetta avait choisis, y sentirent une injure; aussi, dès le lendemain, pour les rassurer, disait-il dans une proclamation à l'armée : « Vous avez été trahis, mais non déshonorés — Débarrassés de chefs indignes de vous et de la France, êtes-vous prêts, sous la conduite de chefs qui méritent votre confiance^ à laver dans le sang des envahisseurs l'outrage infligé au vieux nom français? » Cette fois, l'erreur n'était plus possible; certains généraux, pourtant, continuèrent de s'y méprendre et il fallut une nouvelle proclamation, le 12 novembre, après la bataille de Coulmiers, pour dissiper ce funeste malentendu.

La conséquence immédiate de la capitulation de Metz était de rendre disponibles les 180000 hommes du prince Frédéric- Charles. Ils pouvaient arriver vers le 16 ou le 18 novembre; il fallait donc, à tout prix, prendre les devants.

Gambetta résolut d'employer les 15^ et 16" corps à la reprise d'Orléans. Le général Chanzy, qui s'était distingué à la tête d'une division, fut promu commandant du 16" corps. Le général d'Aurelle dirigeait l'opération. Le 9 novembre, dans la plaine de Coulmiers, l'armée de la Loire s'ébranla dans un ordre parfait. Von der Tann, qui n'avait que 20000 hommes avec iio canons, contre 60000 hommes avec 150 pièces, fut débordé. Les généraux français, Peytavin, Barry, se mirent à la tête des troupes, comme leurs devanciers de la Révolution, et les entraînèrent. L'amiral Jauréguiberry, monté sur un petit cheval, naviguait sur sa bête, selon le mot des soldats, comme dans la tempête. A quatre heures, von der Tann abandonnait Orléans et reculait sur Artenay.

L'armée française avait vaillamment combattu, nos soldats avaient rivalisé de courage et d'entrain, l'artillerie avait tiré avec une remarquable justesse. Malheureusement, le général

Rc3'au, qui devait tourner la droite de l'ennemi avec sa cavalerie, se replia, lorsqu'il vit au loin les francs-tireurs de Lipowski, qu'il prenait pour des Allemands, et Martin des Pallières, venant par la rive droite de la Loire avec 30000 fantassins, 44 pièces de canon et 800 chevaux, suivant d'ailleurs les ordres du commandement, qui ne s'attendait pas à une avance si rapide, n'arriva pas à temps.

Ces circonstances diminuèrent sensiblement les effets de la victoire de Coulmiers. C'était pourtant une victoire incontestable qui, suivant le mot du général en chef, « décuplait le moral des troupes » et produisit une impression profonde en France et à l'étranger. Elle fut notre plus grand succès pendant toute cette guerre. Elle parut nous ramener la fortune. L'armée de ia Loire avait glorieusement reçu le baptême du feu et apparaissait comme l'instrument des revanches prochaines.

La surprise des Allemands fut extrême. Un officier bavarois écrivait à sa famille : « Il n'y a plus d'armée de la Loire, disait-on, les forces de l'ennemi sont épuisées, et maintenant se trouve tout un corps bien organisé avec une artillerie formidable, une cavalerie admirablement montée et une infanterie qui nous a prouvé ce dont elle était capable. La situation a changé pour nous d'une façon des plus inquiétantes. »

Gambetta adressa à l'armée cette proclamation : « Votre courage et vos efforts nous ont enfin ramené la victoire, depuis trois mois déshabituée de nos drapeaux. La France en deuil vous doit sa première consolation, son premier rayon d'espérance.... Sous la main de chefs vigilants, fidèles, dignes de vous, vous avez retrouvé la discipline et la force. Vous nous a\'cz rendu Orléans, enlevé avec l'entrain de vieilles troupes depuis longtemps accoutumées à vaincre.... Avantgarde du pays tout entier, vous êtes aujourd'hui sur le chemin de Paris.,.. Paris nous attend, il y va de notre honneur de l'arracher aux étreintes des barbares.... Avec des soldats tels que vous, la République sortira triomphante des épreuves qu'elle traverse; après avoir organisé la défense, elle est en mesure d'assurer la revanche nationale.... /^

Au lendemain de la victoire de Coulmiers, les Allemands s'attendaient à ce que l'armée française poursuivît ses avantages et marchât vers Paris. Cette crainte perce dans les dépêches que le roi Guillaume envoya le 9, le 10 et même le

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II novembre à la reine Augusta pour lui expliquer cet insuccès et la rassurer sur ses conséquences; il insistait sur le fait que les Français, au lieu d'avancer du côté de la capitale, se maintenaient dans les positions conquises. Moltke écrivait le 14 au général von Stiehle, chef d'état-major de Frédéric- Charles : « L'armée de la Loire ne s'est pas reconnu la force de pousser sur Paris en livrant de nouveaux combats; c'est là cependant pour elle, le seul mo3^en de réussir. Il semble qu'elle n'ose pas attaquer. Une offensive de fortes colonnes ennemies ne serait pas moins dangereuse pour nous venant de l'Ouest que venant du Sud. Il est possible que l'armée de la Loire se borne à une défense passive d'Orléans, mais c'est bien invraisemblable, car Gambetta sait à coup sûr que Paris ne peut tenir sans être débloqué. Nous sommes très reconnaissants à son Altesse Royale (le prince Frédéric-Charles) d'avoir hâté sa marche, cela nous a aidés à sortir d'une sorte de crise. » Et, faisant allusion aux '■< mouvements, malheureusement encore si peu connus, de l'armée de la Loire », Moltke ajoute qu'il faut s'attendre pour le 15 à une sortie de la garnison de Paris « d'un plus grand style que les précédentes ».

Ainsi, du 12 au 14 novembre, la situation inspirait de réelles inquiétudes au grand quartier général allemand; Moltke envisageait l'éventualité de la levée du blocus de Paris, et, le 14, il reconnaissait qu'une sorte de crise stratégique venait de se produire.

En effet, d'après les états qui existent aux Archives du ministère de la Guerre, les troupes françaises situées à moins de 60 kilomètres de Toury s'élevaient à 150000 fantassins et 8000 cavaliers, tandis que les Allemands ne pouvaient opposer immédiatement à cet ensemble que 35 000 fusils et II 000 sabres. L'armée de Frédéric-Charles, par^-enue le 10 sur le front Troyes-Vandeuvre-Chaumont, était encore trop éloignée pour pouvoir soutenir le grand-duc de Mecklembourg avant le 16 novembre avec un corps d'armée et avant le 21 toutes forces réunies. Le 13, nous disposions de trois jours au moins pour en finir avec le grand-duc avant l'arrivée de Frédéric-Charles. Enfin, le grand quartier général allemand ne pouvait prélever des troupes sur le corps d'investissement de Paris, puisqu'il s'attendait à une grande sortie de la garnison de la capitale.

in)

Telle était lu situation, lorsque Gambetta et M. de Freycinet vinrent à Villeneuve-d'Ingré, le 12, féliciter les généraux, remercier les troupes et apporter des récompenses. Ils y trouvèrent les généraux d'Aurelle, Borel et des Pallières, les commandants de l'artillerie et du génie, le préfet du Loiret et son secrétaire.

Ni les témoins, ni les historiens ne sont d'accord sur ce qui se passa à Villeneuve-d'Ingré. J'ai interrogé sur ce point M. de Freycinet, voici ce qu'il m'a répondu : « Ce ne fut pas un conseil de guerre, dans l'acception propre du terme. Nous étions venus, Gambetta et moi, pour féliciter les généraux et pour leur demander des informations. Au cours de l'entretien, je posai à d'Aurelle cette question : « Que comptez-vous faire? « Croyez-vous pouvoir marcher sur Paris ? » D'Aurelle se récria. Borel dit : « Il faudrait d'abord se renseigner sur les forces et «; les emplacements de l'ennemi ». D'Aurelle allégua que ses troupes étaient fatiguées, et il n'en fut plus question dans cette séance. Il n'y eut pas de proposition ferme, pas de délibération. Il fut entendu qu'on allait rester provisoirement à Orléans et qu'on attendrait les nouvelles de Paris. »

Ces déclarations de M. de Freycinet concordent avec le récit qu'il a fait dans ses Souvenirs, publiés en 1912, et où il dit : « Le général d'Aurelle combattit l'idée d'une marche sur Paris, visée par hypothèse dans les explications du général Borel ».

DAurelle, dans son livre, la Première armée de la Loire, dit que la marche sur Paris eût été « une tentative insensée ». Il estimait que l'on compromettrait le résultat de la bataille de Coulmiers, si on lançait sur Paris des troupes de formation récente, peu entraînées et peu manœuvrières. Il ne savait pas, d'ailleurs, exactement, le nombre et les positions des Allemands et il s'en exagérait considérablement la force. Il avait dès lors, sans le dire, car il craignait les indiscrétions {la Première armée de la Loire, page 130), l'idée bien arrêtée de se retrancher devant Orléans et d'y attendre, en des positions étudiées et préparées à l'avance, le choc de toutes les forces allemandes, du prince Frédéric-Charles venant de Metz, du grand-duc de Mecklembourg venant d'Angerville et de von der Tann, qui rejoignit le grand-duc vers Loury à 7 ou 8 lieues de Coulmiers et fut placé, le 10, sous ses ordres^

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Devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale, un membre ayant demandé au général Borel si, dans sa pensée, le commandant en chef avait eu de sérieuses raisons pour ne pas poursuivre l'ennemi après sa victoire, le témoin répondit sans hésiter : « Oui, certainement », et il exposa que, les Bavarois ayant pu se retirer sans avoir été mis en déroute, on aurait eu, en les poursuivant, à livrer une seconde bataille dans laquelle on les eût trouvés notablement renforcés; que, sans doute, on eût augmenté par cette poursuite le désordre de leur retraite, mais qu'on n'eût pas été en mesure d'arriver jusqu'à Paris avec les éléments dont on disposait.

De son côté, le général Chanzy dit, dans son livre la Deuxième armée de la Loire (p. 35) : « Si le gouvernement de Tours eût été moins préoccupé de la position d'Orléans dont il voulait faire la base de ses opérations ultérieures, et si le général en chef avait cru l'armée de la Loire assez complète et assez outillée pour continuer à se porter en avant, il eût peut-être été possible, en mettant à profit l'enthousiasme de la victoire du 9, d'atteindre et d'achever de battre l'armée du général de Tann avant qu'elle eût pu être secourue par celle du grand-duc, sur laquelle on se serait porté ensuite, et de prendre ainsi les Allemands en détail, avant l'arrivée du prince Frédéric-Charles ».

Enfin, pour achever d'éclaircir la situation, il ne faut pas oublier que, au moment où se livrait la bataille de Coulmiers, Trochu et Ducrot mettaient la dernière main à leurs préparatifs de sortie par la basse Seine; ils ne reçurent la nouvelle du succès de Coulmiers que le 14 novembre et durent changer complètement leurs dispositions : par conséquent, leur mouvement vers Orléans eût difficilement coïncidé avec une avance de l'armée de la Loire.

Ce qui demeure certain, c'est qu'à Villeneuve-d'Ingré le commandant en chef ne reçut pas l'ordre de marcher sur Paris et il est évident que, si Gambetta et M. de Fre3^cinet avaient cru alors fermement à la possibilité d'une poursuite immédiate, ils auraient pris au moins la précaution de laisser une trace de cette opinion, alors qu'une décision dans un sens ou dans l'autre pouvait entraîner de si graves conséquences. Gambetta en eut l'idée : la question posée par Freycinet à d'Aurelle le prouve; mais, le commandant en chef ayant

repoussé cette idée, on fut d'accord, ce jour-là, pour rester à Orléans.

Seulement, il y avait entre la conception du ministre de la Guerre et celle du commandant en chef cette différence, que, pour le premier, Orléans devait être la base de prochaines offensives, tandis que, pour le second, il convenait d'y attendre l'attaque de l'ennemi. Les projets de Gambetta étaient subordonnés aux sorties de Paris, dont le délai était fort limité, tandis que le dessein de d'Aurclle tendait seulement à aider Paris par une puissante diversion. Sa conception eût peut-être été la vraie, si Paris n'avait pas appelé au secours. C'était le plan d'une guerre longue, où, en attendant l'ennemi sur la défensive, en prenant le temps de former des troupes avec la triple supériorité du nombre, de la richesse et de l'armement, on aurait pu, avec le temps, espérer le dernier mot. Mais il y avait Paris, Paris qui commandait. Entre les deux projets, il fallait choisir : demander à d Aurelle d'exécuter un plan qu'il jugeait impraticable était s'exposer à de redoutables complications.

Cependant Frédéric-Charles arrivait de Metz à marches forcées. Le 20 novembre , il atteignait Pithiviers avec 14000 hommes d'infanterie, i 200 chevaux et 84 canons. Le 9' corps l'avait déjà précédé, se dirigeant sur Fontainebleau, pour couvrir Paris au Sud. Le 17 novembre, le prince envisageait ainsi la situation : « Il ne me semble pas impossible que l'ennemi réunisse en ce moment toutes les troupes disponibles de la France vers Orléans. Les quinze jours ou quatre semaines qui viennent seront intéressants ; ils décideront pour longtemps de la destinée de l'Europe. »

Trois jours plus tard, il évalue les forces françaises à 120000 ou 1 50 000 hommes. « Je crois que la destruction de l'armée de la Loire, ou même son simple refoulement, contribuera puissamment à amener la fin de la guerre. D'ailleurs, les immenses efforts de la France ne peuvent qu'inspirer le respect et il serait singulièrement dangereux de ne pas les prendre au sérieux.... Je vais marcher sus à l'ennemi dans la direction d'Artenay, dès que le 10" corps, une fois reposé, m'aura rejoint. » Et il remet son offensive, fixée d'abord au 21 novembre, à une date ultérieure, pour attaquer avec toutes ses forces réunies et reposées.

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Cependant l'administration de la Guerre travaillait activement à renforcer les deux corps qui avaient combattu à Coulmiers, et, vers le 19 novembre, trois corps d'armée nouveaux, bien qu'imparfaitement organisés encore, étaient entrés en ligne : les i8'- et 20" corps à droite, vers Nevers et Gien, sous les ordres de Billot et de Crouzat, et le 17^ à gauche, sous les ordres de Durrieu, bientôt remplacé par de Sonis. Le 16'' corps, qui ne comptait que deux divisions, en reçut une troisième, qui vint prendre sa place de bataille sur la route de Châteaudun.

D'Aurelle, fidèle à son plan, continuait de voir dans l'achèvement du camp retranché la tâche qu'il devait poursuivre d'abord : « Ce ne sera, écrit-il au ministre le 18 novembre, que quand tous ces travaux seront terminés et que ces batteries seront armées, que l'armée de la Loire aura sa liberté d'action. »

Gambetta pressait le gouvernement de Paris de tenter une sortie, et, en même temps, il recommandait à d'Aurelle de <c faire de sa position un Sébastopol ». (19 novembre.)

Donc, jusqu'à cette date, il pensait que c'était à la garnison de Paris de prendre l'offensive. Mais, dans l'après-midi de ce même jour, son opinion se modifia, sous l'impression de nouvelles venues de la capitale et qui fixaient le 1 5 décembre comme le terme extrême des approvisionnements. Dans la nuit du 19 au 20, M. de Freycinet invita le général en chef à étudier un plan d'opérations qui aurait pour objet de rapprocher son armée de la capitale : « Nous ne pouvons demeurer éternellement à Orléans ; Paris a faim et nous réclame. Étudiez donc la marche à suivre pour arriver à nous donner la main avec Trochu, qui marcherait à votre rencontre avec 150000 hommes, en même temps qu'une diversion serait tentée dans le Nord. De notre côté, nous étudions un plan ici. Dès que vos idées seront arrêtées sur cette grave affaire, prévenez-moi; nous nous réunirons à Tours ou à votre quartier général, pour en discuter. »

Le général répond le 20 : « Pour étudier un plan à suivre, pour arriver à donner la main au général Trochu, il serait nécessaire que je fusse au courant de ce qui se passe à Paris et des intentions de cet officier général. Quant au projet que vous élaborez de votre côté, je l'examinerai dès que vous voudrez bien me le soumettre. »

p. Deschanel. — Gambetta- 6

Gambetta réplique : « Je vous prie de méditer un projet d'opérations ayant pour suprême objectif Paris; je ne peux accepter que cette préparation implique pour vous la connaissance préalable des projets du général Trochu. Nous sommes sans nouvelles : le hasard seul nous permet, d'une façon tout à fait intermittente, d'en obtenir; c'est comme une inconnue de plus dans notre problème.... Pour cela, il suffit de supposer que Paris connaît notre présence à Orléans et que, dès lors, c'est dans l'arc de cercle dont Orléans est le point médian que les Parisiens seront fatalement amenés à agir. Je compte que vous voudrez prendre en considération les vues générales, mais sûres, d'après lesquelles nous devons opérer. »

Le lendemain 21, un secrétaire de M. de Freycinet arrive à Villeneuve-d'Ingré et remet au général d'Aurelle l'avis ci-dessous, écrit à la hâte sur une feuille de papier à lettre {Archives historiques du ministère de la Guerre, carton D. 6) :

« \° Départ de des Pallières, avec une trentaine de mille hommes, dans la direction de Pithiviers 23 courant; 2° Occupation de Pithiviers le 24, par le même. Un ordre formel sera envoyé dans la journée du 22 au général d'Aurelle, pour lui enjoindre d'opérer le mouvement sus-indiqué. Consacrer la journée de demain à explorer parfaitement la région. » En outre M. de Freycinet prescrivait directement au général Crouzat de se porter le 22 aux Bordes avec tout son corps d'armée (le 20"). Le 22, il télégraphiait à d'Aurelle de faire venir, le 24, la i'"'' division du 15" corps entre Juranville et Beaune-la-Rolande.

A quelles raisons le gouvernement obéissait-il en prenant ces décisions précipitées, alors que, la veille, il avait chargé le général en chef de « méditer un plan d'opérations »? La marche victorieuse du grand-duc de Mecklembourg de Dreux sur Nogent-le-Rotrou avait fait croire que le Mans et Tours même pouvaient être menacés : « Nous entreprîmes de faire face au danger, écrit M. de Freycinet, en opérant sur la gauche de l'ennemi, du côté de Pithiviers, une diversion qui l'obligeât à ramener ses troupes vers le Nord-Est ». Mais, à ce moment, le grand-duc se dirigeait précisément vers l'Est, pour rejoindre Frédéric-Charles, qui l'avait appelé le 21. On s'exagérait d'ailleurs beaucoup, à Tours, les effectifs allemands.

Avisé que la sortie de la garnison de Paris n'aurait pas lieu

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avant plusieurs jours, le ministre de la Guerre reporta l'ofifensive au 24 et au 25. Le général d'Aurelle, bien que « désespéré 2>, transmit aux intéressés les ordres nécessaires; mais il crut devoir faire connaître au ministre son opinion en ces termes :

« Saint' Jean-de-la- Ruelle^ 2^ novembre i8yo, 2 heures du matin. Après avoir pris mes dispositions pour assurer l'exécution des ordres que vous m'avez donnés, il me reste un autre devoir à remplir, c'est celui de vous faire connaître toute ma pensée au sujet de l'opération que vous avez prescrite et sur les conséquences qu'elle peut avoir. » Il expose que, Pithiviers se trouvant dans la zone de concentration d'une armée prussienne « forte de 70 à 80000 hommes », le mouvement projeté provoquera une bataille générale, livrée à une journée de marche des positions fortifiées. « Au lieu de rester dans nos lignes, nous irions chercher l'ennemi dans les siennes, en nous exposant à embourber notre artillerie dont nous ne pourrions faire usage, vu l'impossibilité de la faire marcher en dehors des chemins ferrés. Dans de pareilles conditions, l'opération que vous m'avez ordonné d'entreprendre sur Pithiviers ne me paraît pas présenter assez de chances de succès pour être poursuivie. Si elle venait à échouer, elle pourrait nous placer dans une situation très grave. »

Et le même jour, le général en chef, répondant à la lettre que Gambetta lui avait adressée le 20, lui écrivait : « Vous me recommandez de méditer un projet d'opérations ayant Paris pour suprême objectif. La solution de ce problème n'est pas la moindre de mes préoccupations. Pour le résoudre, il faut la coopération et l'entente communes du gouvernement et de l'armée, représentée par les chefs que vous avez investis de votre confiance. En ce qui me concerne, vous pouvez compter sur mon dévouement absolu. Dieu veuille mettre mes forces à la hauteur de mon dévouement! »

En l'absence de Gambetta, parti pour le Mans, M. de Freycinet répond : « A vos objections, dont je ne méconnais pas la portée, je ferai cette simple réponse : Si vous m'apportiez un plan meilleur que le mien, ou même si vous m'apportiez un plan quelconque, je pourrais abandonner le mien et révoquer mes ordres; mais, depuis douze jours que vous êtes à Orléans, vous ne nous avez, malgré nos invitations réitérées, de

M. Gambetta et de moi, proposé aucune espèce de plan. Des nécessités d'ordre supérieur nous obligent à faire quelque chose, et par conséquente sortir d'Orléans. Ainsi que M. Gambetta et moi vous l'avons expliqué, Paris a faim et veut être secoui'u. Il ne dépend donc pas de nous de vous laisser passer l'hiver à Orléans. Je dis : passer l'hiver, car il n'y a guère de chance que la saison devienne moins mauvaise pendant trois ou quatre mois qu'elle l'est en ce moment, et que l'ennemi soit moins nombreux autour de vous. Or, le nombre des Prussiens d'un côté, et l'humidité du sol de l'autre côté, sont les objections que vous mettez en avant. Elles subsisteront, je le répète, beaucoup plus longtemps que Paris n'aura de vivres pour se nourrir. Il faut donc sortir de l'immobilité dans laquelle le salut suprême de la patrie nous condamne à ne pas rester. Je ne puis donc que maintenir, sauf de légères variantes, introduites en conséquence de votre lettre de ce jour, les ordres précédemment donnés pour le mouvement de des Pallières et de Crouzat, et je vous envoie, en la confirmant, copie de ma dépêche de ce soir. Ce mouvement a, d'ailleurs, été concerté avec M. Gambetta et a eu sa pleine approbation. » (23 novembre.)

Le 25 au matin encore, d'Aurelle critique les dispositions prises par l'administration de la Guerre pour la journée du 25 et paraît décidé à accepter, pour plus tard, l'idée d'une offensive générale : « Remarquez, dit-il, quelle est la dissémination de nos forces appelées à concourir au même but, lorsque nous aurions tout avantage à nous trouver réunis 2>.

M. de Freycinet répond : « Je me suis concerté avec M. Gambetta, et voici la réponse que je suis chargé de vous transmettre... : € Quant au mauvais état des chemins et à la dissémination relative des forces qu'entraîne le mouvement simultané vers Montargis, Beaumont, Pithiviers, nous ne nous les dissimulons pas; mais tout plan a ses risques, et nous devons croire qu'ici les risques ne sont pas plus grands qu'ailleurs, puisqu'aucun autre plan ne nous a été proposé par vous, et cependant un plan quelconque est absolument indispensable par suite des circonstances supérieures que vous connaissez. Votre dessein d'attaquer « en toute direction, « avec toutes vos forces réunies à Orléans », nous est indiqué pour la première fois; et quelle qu'en puisse être la valeur

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intrinsèque, vous remarquerez qu'il est bien tard pour y revenir, notre mouvement étant fortement engagé. »

Ainsi, malgré les représentations du général en chef, le gouvernement n'abandonnait pas son projet de diversion sur Pithiviers; il consentait seulement à l'exécuter avec moins de hâte, tout en se réservant le droit de donner lui-même, de Tours, les ordres ultérieurs. M. de Freycinet a dit expressément dans son livre la Guerre en Province : « Les opérations commencèrent le 24 au matin, selon le plan indiqué. Elles offrirent ce caractère particulier, qui, pendant toute la période du 10 octobre au 10 février, ne s'est retrouvé dans aucune autre entreprise, d'être conduites directement par l'administration de la Guerre. »

Pourquoi, à ce moment, le général d'Aurelle de Paladines ne donna-t-il pas sa démission? Il a allégué, pour expliquer sa conduite, les motifs les plus honorables : la fidélité à la discipline, le noble désir de servir jusqu'au bout son pays. Que d'illustres exemples, cependant, à lui opposer : Condé, Turenne, Luxembourg résistant aux injonctions de Louvois et, dans cette guerre même, à ce même moment, Moltke, dans son Mémoire au roi du 30 novembre 1870, refusant de se soumettre aux interventions de Bismarck !

Napoléon a dit : « Tout général en chef qui se charge d'exécuter un plan qu'il trouve mauvais est coupable ; il doit représenter ses motifs, insister pour que le plan soit changé, enfin donner sa démission plutôt que d'être l'instrument de la ruine de son armée ».

Von der Goltz, d'autres encore ont dit : « Il fallait choisir : ou laisser le commandant en chef libre d'agir à sa guise, ou le remplacer ». Certes, si, à ce moment, Chanzy avait été nommé à la place de d'Aurelle, le sort de la guerre eût pu changer; mais, le 23 novembre, Chanzy n'était pas encore en passe de devenir commandant en chef. Et comment briser alors le général qui avait remporté la seule victoire de cette guerre? Le pays, l'armée n'eussent pas compris. Dilemmes plus faciles à poser après coup qu'à trancher sur l'heure !

Quoi qu'il en soit, à cette date du 23 novembre, l'ennemi ne pouvait nous opposer que deux groupes de forces, l'un de 46000 hommes, armée du grand-duc, l'autre de 55000, armée de Frédéric-Charles, séparés l'un de l'autre par une distance

d'environ 120 kilomètres, duThcil, quartier général du grandduc, à Pithiviers, quartier général du prince Frédéric-Charles. Nous, de Laigle à Gien, nous avions environ 180 000 hommes. Il est aisé d'envisager une manœuvre qui eût permis à l'armée de la Loire de battre ces deux groupes successivement avant de se diriger sur Paris. C'est le contraire qui arriva : l'armée de la Loire, au lieu d'attaquer en masse, n'engagea d'abord que sa droite, qui fut mise en échec le 28, et, quatre jours après, sa gauche, qui fut battue pour les mêmes raisons.

Le 24, la division Martin des Pallières et le 20" corps (Crouzat) se dirigent sur Pithiviers ; des Pallières par Chilleurs, Crouzat par Beaune-la-Rolande. Des Pallières refoule, près de Neuville, une reconnaissance prussienne ; mais Crouzat rencontre deux brigades ennemies qui lui barrent la route de Ladon et de Maizicres. Le mouvement est arrête. Les journées du 25, du 26, du 27 sont perdues pour les Français : Frédéric- Charles gagne un temps précieux. Le 28, l'offensive reprend. Crouzat dispose de 60000 hommes contre 10 000 Allemands, qui, de huit heures trente du matin à trois heures de l'aprèsmidi, contiennent l'effort des nôtres. Toutes les attaques du 20' corps dirigées contre Beaune-la-Rolande échouent malgré la bravoure de nos troupes qui, de l'avis de nos ennemis, « combattirent avec une sorte d'enthousiasme sauvage rappelant les beaux jours de la première Révolution». Le 18* corps, commandé par Billot, bouscule l'avant-ligne de l'ennemi dans la région Juranville-Lorcy-Corbeille, mais ne rejoint pas à temps le 20^ corps. Une division envoyée en hâte par Frédéric- Charles débouche sur le champ de bataille et oblige Crouzat à se replier sur Nesploy, Nibelle et Chambon.

Ainsi, cette première rencontre, où l'armée de la Loire n'avait engagé que sa droite et où les 18* et 20* corps avaient combattu indépendamment l'un de l'autre, n'avait pas réussi. Cependant Gambetta, inexactement renseigné d'abord, écrit à Jules Favre : «Nos conscrits du 18" corps ont battu, à Beaunela-Rolande, le 10- corps prussien, commandé par Frédéric- Charles en personne ». II le croyait alors, et il espérait, par ces nouvelles optimistes, hâter la sortie de l'armée de Paris.

La nouvelle de la victoire de Coulmiers était arrivée à Paris le 18 novembre. Le aouvernement avait décidé aussitôt

LA DELEGATION DE TOURS

qu'une grande sortie aurait lieu par le Sud. Un plan avait été élaboré dès le 20 et Trochu avait télégraphié le 24 à la délégation de Tours : « Mardi 29, l'armée extérieure, commandée par le général Ducrot, le plus énergique de tous, abordera les positions fortifiées de l'ennemi et, s'il les enlève, poussera vers la Loire, probablement dans la direction de Gien ». Mais, par une de ces fatalités si fréquentes au cours de cette guerre, le gouvernement de Paris n'avait confié cette dépêche qu'à un seul ballon; ce ballon alla tomber le 25 en Norvège à cent lieues au nord de Christiania; le consul de France recueillit les aéronautes quatre jours plus tard et télégraphia à Tours le 29. Lorsque la dépêche parvint à la délégation, on était déjà au 30 novembre et la sortie qu'elle annonçait était commencée depuis la veille. L'émotion de Gambetta fut extrême. Il envoya immédiatement cinq messagers au-devant du général Ducrot, pour lui annoncer que l'armée de la Loire allait marcher à sa rencontre. 120000 hommes, suivis d'un corps de réserve, s'achemineraient en deux colonnes, l'une par Pithiviers, l'autre par Beaumont, vers Fontainebleau. En même temps, d'Aurelle était invité à « préparer une vigoureuse offensive ». Le général proposa aussitôt de marcher, soit sur Etampes, soit sur Rambouillet, et demanda à être renseigné d'urgence sur l'objectif à atteindre et sur les forces dont il disposerait. M. de Fre3''cinet lui répondit : « Je vous expliquerai de vive voix ce que nous attendons de vous et nous l'étudierons ensemble » (30 novembre, 3 heures 35 du soir). A n-euf heures, le délégué à la Guerre arrive au quartier général, à Saint-Jean-de-la-Ruelle, où se réunit aussitôt un conseil de guerre, auquel assistent les généraux d'Aurelle, Chanzy et Borel.

« Les généraux, a dit M. de Freycinet dans la Guerre en Province, n'hésitèrent pas un instant à se porter à la rencontre du général Ducrot. Ils ne se dissimulèrent pas cependant les conditions défavorables qui résultaient d'un départ aussi précipité. Ils acceptèrent comme bonnes les données générales de l'entreprise, la mise en marche sur Fontainebleau par Pithiviers et Beaune-la-Rolande, et la copération des cinq corps d'armée, placés à partir du lendemain sous la direction supérieure du général d'Aurelle. »

Les généraux d'Aurelle et Chanzy ne sont pas d'accord

avec M. de Freycinet : tout en acceptant le principe, ils auraient fait d'expresses réserves sur les procédés d'exécution ; ils auraient exposé que l'opération serait très dangereuse si les forces ennemies étaient groupées autour de Pithiviers et qu'il fallait tout d'abord, avec les 15' et 17" corps, battre les troupes adverses réunies près de Janville.

Chanzy (la Deuxième Armée de la Loire) dit que, le plan arrêté à Tours ayant été exposé par M. de Freycinet, les généraux montrèrent les dangers d'une pareille opération, toutes les forces ennemies étant réunies autour de Pithiviers et la sortie de l'armée de Paris restant incertaine, mais que ce plan fut maintenu comme un ordre formel du gouvernement. « Il fut convenu, ajoute-t-il, que le 16* corps, qui se trouvait à l'aile gauche, se mettrait en marche dès le lendemain pour se porter vers Janville et Toury; que le 17% marchant sur ses traees, lui servirait de réserve, et que, le 2 décembre, les 15% 18^ et 20* corps se porteraient à leur tour sur Pithiviers par un mouvement concentrique. >/

D'Aurelle, de son côté, dit [la Première Armée de la Loire) : « M. de Freycinet soutint que le corps de Chanzy était plus que suffisant pour battre le duc de Mecklembourg, et il finit par déclarer que le plan qu'il indiquait était irrévocablement arrêté par le gouvernement de Tours ». Le général en chef répliqua : « Si on laisse le corps de Chanzy (le 16") faire seul ce mouvement, on l'expose à être écrasé. »

Les opérations commencèrent suivant le plan imposé. Le I" décembre fut favorable à nos armes. Chanzy s'empara de Guillonville et fut victorieux à Villepion. Le 2 au matin, la France lisait une proclamation dans laquelle Gambetta s'écriait, après avoir retracé les principales phases de la lutte sous Paris : « Le génie de la France, un moment voilé, réapparaît! Grâce aux efforts du pays tout entier, la victoire nous revient et, comme pour nous faire oublier la longue série de nos infortunes, elle nous favorise sur presque tous les points.... Nos troupes d'Orléans sont vigoureusement lancées en avant. Nos deux grandes armées marchent à la rencontre l'une de l'autre.... Qui donc douterait de l'issue finale de cette lutte gigantesque?» On sut le lendemain que, malgré des prodiges de valeur, l'armée de Paris avait dû rentrer dans l'enceinte ; le blocus demeurait aussi rigoureux que jamais. Pendant que la sortie

LA DÉLÉGATION DE TOURS

de Paris était repousséc à Champigny, le 2 décembre à Loigny, après une bataille qui dura de neuf heures du matin à six heures du soir, le i6* corps et le 17^ (de Sonis), que Chanzy avait appelé à lui, étaient accablés.

Le 2, à une heure trente du soir, Frédéric-Charles recevait mission du roi de « se porter sans délai directement sur Orléans pour une attaque décisive ». Frédéric-Charles donne aussitôt à ses troupes et à celles du grand-duc l'ordre de converger sur Orléans. Il laisse de côté notre aile droite, les 18" et 20* corps séparés du théâtre de l'action par plus de 40 kilomètres à vol d'oiseau, pour jeter toutes ses forces sur notre centre. Le 3 au matin, l'armée française était en pleine retraite.

Cette même nuit, à quatre heures du matin, le commandant en chef écrit que la défense d'Orléans devient impossible. La nouvelle cause à Tours une douloureuse stupeur. D'Aurelle reçoit l'ordre d'opérer un mouvement général de concentration. Il répond que le temps ne le permet plus. Gambetta réunit alors ses collègues de la délégation : celle-ci décide de laisser au général le soin d'exécuter sa retraite. Mais au même moment, d'Aurelle s'étant transporté à Orléans, où arrive la division des Pallières, reprend confiance et se ravise; il dirige sur Orléans les 16'' et 17^ corps, et appelle les 18" et 20^ La délégation exprime au général toute sa satisfaction et ajoute : « M. Gambetta part dans une demi-heure pour Orléans ».

Quelques heures plus tard, d'Aurelle, à la vue des soldfits débandés qui encombrent Orléans, estime que la désorganisation des troupes empêche toute tentative de résistance. A quatre heures du soir, il ordonne d'abandonner la ville et annonce à Tours que, tous ses eiïorts ayant été impuissants, elle sera évacuée dans la nuit du 4 au 5. Le train qui emporte Gambetta vers Orléans est arrêté à la Chapelle-Saint-Mesmin par les coups de feu des patrouilles allemandes; il recule jusqu'à Beaugency, où le ministre reçoit la nouvelle du désastre, et rentre à Tours.

« Aussitôt levés, le 5 au matin, a dit le général Thoumas, nous nous rendîmes chez M. de Freycinet, où se trouvait Gambetta, qui avait passé de mortelles heures d'attente dans la gare de Beaugency. Il y avait appris l'évacuation d'Orléans et était rentré à Tours désespéré. Quand je le vis dans la matinée du 5, ses 3^eux étaient gonflés et rougis par les larmes;

il me serra la main avec une énergie concentrée et resta silencieux pendant quelques instants. Quoi qu'on puisse dire de cet homme, je dois certifier, pour l'avoir vu dans cette circonstance et dans plusieurs autres, qu'il aimait passionnément son pays, et son patriotisme ardent eiïace complètement à mes yeux les quelques erreurs qu'il a pu commettre. »

« Ainsi fut consommé le plus grand malheur de la seconde période de la guerre et celui qui a décidé du sort de la France », a dit M. de Freycinet. Tout au moins, l'immense effort de création accompli par Gambetta et par son éminent collaborateur était-il gravement compromis.

De longues polémiques se sont élevées sur les causes de ce désastre. L'administration civile en a rendu responsable le chef militaire; celui-ci a renvoyé les responsabilités à l'administration civile. La cause initiale apparaît clairement : tout était subordonné à la délivrance de Paris; les chefs civils, qui n'étaient à Tours que les délégués du pouvoir central, obéissaient à sa volonté en poursuivant ce même objectif. Chaque fois que Paris semblait leur offrir une chance, ils s'y précipitaient avec toute l'ardeur de leur patriotisme. Le commandant en chef, lui, avait voulu d'abord aguerrir et organiser ses troupes ; il estimait que le meilleur moyen d'aider Paris était d'attendre l'ennemi sous Orléans; il ne prenait pas Paris comme objectif immédiat, tiindis que le souci de délivrer la capitale avant qu'elle succombât primait, dans l'esprit de la délégation de Tours, toute autre considération. Le gouvernement enfermé dans Paris : voilà la grande erreur qui pesa sur toute cette partie de la guerre.

Mais, une fois l'ofifensive décidée, qui fut responsable de l'échec?

Le 30 novembre au soir, le front allemand est d'environ 65 kilomètres; il forme entre Paris et l'armée de la Loire comme une digue d'épaisseur à peu près égale sur toute son étendue. 80000 fantassins et 18000 cavaliers, avec 472 pièces, sont assez rapprochés les uns des autres pour participer à une même bataille. L'armée française s'étend sur un arc de cercle d'environ 75 kilomètres. Six de nos divisions ont leurs avant-postes au contact de ceux de l'ennemi, savoir : la i'" division du 16" corps, les trois divisions du 15", une divi-

LA DÉLÉGATION DE TOURS

sion du 2o« et une division du i8% soit, au total, environ looooo hommes. Pourquoi jamais un tiers de ces forces ne fut-il réuni pour livrer une bataille décisive?

« Parce que, dit d'Aurelle, je n'ai reçu que le 2 le commandement de l'aile droite, c'est-à-dire des i8* et 20^ corps, qui, jusque-là, étaient restés aux mains du ministre de la Guerre. Trop éloignés lorsqu'ils reçurent l'ordre d'agir, ils ne purent se mettre en mouvement que lorsque l'armée prussienne était déjà aux portes d'Orléans. »

La dépêche envoyée par le ministre de la Guerre sur laquelle d'Aurelle se fonde, est du 2 décembre, 4 heures 55 du soir : « Il demeure entendu^ dit cette dépêche, qu'à partir de ce jour, vous donnerez directement vos instructions stratégiques aux 15", i6% 17% 18" et 20^ corps. J'avais dirigé jusqu'à hier le 18* et le 20" et par moments le 17*; je vous laisse ce soin désormais. » Cette dépêche était la confirmation d'ordres envoyés depuis la veille. En fait, dès le i" et même dès le 30 au soir, le général en chef adressait des instructions aux corps d'armée.

Des critiques militaires ont exprimé l'avis que, nos avantpostes étant, sur une grande étendue, au contact de ceux de l'ennemi, nos divers corps d'armée, quoique séparés les uns des autres, auraient pu être portés simultanément à sa rencontre. Selon ce plan, un chef hardi, faisant converger toutes ses forces droit à l'ennemi le i"' décembre, eût-il vaincu? Peut-être. C'est l'opinion soutenue par le colonel V. Dupuis, chef de la section historique de l'état-major de l'armée, dans son ouvrage : la Direction de la Guerre (19 12). Mais ce plan n'était pas celui adopté à Saint-Jean-de-la-Ruelle, c'est-à-dire l'avance sucessive des cinq corps d'armée et l'action commune fixée seulement au 2.

D'ailleurs, en face des troupes allemandes accoutumées à leurs chefs, les improvisations dans le commandement français, — Sonis appelé au commandement du 17^ corps le 22 novembre, d'Aurelle ne pouvant disposer de l'ensemble de ses forces que le I" décembre, Bourbaki arrivant in extremis le 3 pour commander l'aile droite, — assuraient à l'ennemi un évident avantage. Et la défiance réciproque, les tiraillements entre le commandement militaire et l'administration civile, mal renseignés sur les mouvements de l'ennemi, les avaient mal

préparés à une lutte décisive, qui exigeait l'unité de volonté et d'action.

Telles furent, du 24 novembre au 4 décembre 1870, ces tristes journées, toutes remplies d'espoirs vite fauchés, d'héroïsme et de trépas sublimes, journées de malheur et de gloire, où Chanzy et Jauréguiberry ne cessèrent de grandir, où Sonis, Charette, Bouille se couvrirent d'honneur, où nos jeunes soldats déployèrent une admirable bravoure, mais journées maudites, où se joua encore une fois injustement, cruellement, le destin de la France.

C'est alors que Bismarck proposa à l'Autriche l'alliance prussienne. Ses premières suggestions à ce sujet sont contenues dans une dépêche du 14 décembre. Jusque-là, l'Autriche avait observé une grande réserve au sujet des exigences manifestées par la Prusse. Son attitude désormais se modifia et, quelques mois plus tard, les ouvertures de Bismarck aboutirent à la conclusion de cette alliance austro-allemande qui devait peser d'un poids si lourd sur la politique européenne et entraîner dans l'avenir, pour le monde entier, de si terribles conséquences.

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