III
France a pu mettre en campagne, dans ce temps bien court, une nouvelle armée, qui mérite toute notre attention. » Et au mois de décembre : « Par des opérations couronnées d'un succès sans exemple, l'armée allemande a pu faire prisonnières toutes les forces que l'ennemi a mises en campagne au début de la guerre. La France n'en a pas moins trouvé le moyen de créer, dans un délai de trois mois à peine, une nouvelle armée encore plus nombreuse que celle qui a été détruite. Les ressources en apparence presque inépuisables du pays ennemi pourraient mettre en question le résultat rapide et décisif de nos armes, si, de notre côté, le pays ne faisait pas un effort égal. » A chaque page de l'historique du grand état-major prussien, il laisse voir sa surprise : « Cette lutte nous a tellement étonnés au point de vue militaire, qu'il faudra étudier cette question durant de longues années de paix ».
En 1874, Colmar von der Goltz, alors capitaine d'état-major, publia, dans les Annales prussie7ines, ses études sur Gambetta et ses armées : « Gambetta, disait-il, avait fait preuve de qualités éclatantes d'organisateur; il avait, en peu de temps, uni les partis, mis les masses en mouvement et, avec sa volonté puissante, il avait dirigé toutes les forces vives vers un seul but, la guerre à outrance. On ne peut nier qu'il ait montré en ces circonstances un grand courage, une force d'âme peu commune. L'armée immense qu'il leva, qu'il arma, vêtit et organisa est une preuve éloquente de son génie. Il accomplit ce travail de géant en moins de temps qu'il n'en avait jamais
fallu à aucun organisateur avant lui Il est injuste de lui
reprocher de n'avoir obtenu ces résultats qu'au moyen de sacrifices d'argent tout à fait disproportionnés : l'administration financière de Tours et de Bordeaux fut très habile et, si l'on tient compte des circonstances, elle ne fut nullement dépensière Les attaques ou les soupçons dont l'honneur personnel
de Gambetta a pu être parfois l'objet ne méritent pas qu'on s'y arrête. En cela il a partagé le sort de toutes les grandeurs déchues. Les pygmées piétinent bravement sur le géant renversé. Celui qui a seulement aperçu dans ses traits généraux la nature de cet homme se dira qu'il n'était pas fait pour sauver un sac d'or du naufrage de sa patrie
« L'histoire fera ressortir sa grandeur et disparaître les ombres et les taches. Elle lui reconnaîtra deux mérites immortels. Le
LA LUTTE A OUTRANCE
premier, ce sera d'avoir rendu à la France le sentiment de sa force immédiatement après une chute aussi profonde. Le deuxième, d'avoir fra3'é le chemin à une restauration morale, restauration qu'on ne peut refuser de constater en France à l'heure actuelle, en ramenant violemment ses compatriotes vers un but idéal. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise! notre patrie devait subir une défaite pareille à celle que la France a essuyée à Sedan, je désirerais qu'un homme sût, comme Gambetta, l'embraser de l'esprit de résistance poussée jusqu'à ses dernières limites. »
Louis Schneider, le biographe de Guillaume P"", dans ses Soîtvenii's intimes, revus et annotés par le sou\-erain, fait ce récit : « L'empereur écoutait toujours avec un intérêt particulier ce qui peignait la merveilleuse activité déployée par Gambetta et il parla de lui en plusieurs circonstances avec beaucoup d'estime, ainsi que des généraux Chanzy et Faidherbe. Plus tard même, un jour que je lui montrais à Berlin un recueil d'illustrations où l'on appliquait d'une façon frappante les passages les plus connus de la Piicelle d'Orléans, de Schiller, à la guerre de France, quand j'en vins à ces vers : « Puis-je faire sortir des armées de terre en frappant du pied le sol ? » l'empereur dit : « Je connais pourtant quelqu'un qui a su faire cela, c'est Gambetta ». Et un jour, à celui qui allait être son successeur : « Souviens-toi, mon fils, qu'au cours de la grande guerre, si nos succès ont étonné le monde par la grâce de Dieu, pourtant il fut des heures où, malgré tant de chances favorables, je pus douter de la finale issue ».
Écoutons maintenant, parmi les Français, les adversaires politiques de Gambetta. Le 3 décembre 1870, Guizot adressait aux membres du gouvernement de la Défense nationale la lettre suivante : « Bien des gens ne sont pas assez reconnaissants envers vous. Vous avez cru, quand presque tout le monde en doutait, à la résistance héroïque de Paris et à un élan patriotique dans nos provinces. Vous avez soutenu la guerre sans faire appel aux passions révolutionnaires et, en vous montrant amis de la paix pours'u qu'elle ne fût ni honteuse ni vaine, vous avez ranimé les forces vives du pa3'-s et refait des armées qui se sont montrées efficaces. Vous vous êtes conduits en hommes de cœur et en bons cit03'ens. »
Plus tard, le duc Albert de Broglie écrivait : « La France
p. Deschanel. — Gambetta. 8
de 1870 n'est pas restée, en foit d'énergie patriotique, audessous de sa devancière de 1792. La France que nous avons connue a même eu cet avantage sur celle qui lui avait légué sa gloire : elle a gardé l'unanimité de la résistance. Les haines politiques, sociales et religieuses, qui avaient si profondément troublé la première épreuve, ont fait silence devant l'ennemi. Aussi, la génération qui va bientôt disparaître tiendra sa place dans l'histoire à côté de celle qui l'a précédée. Et si l'orateur grec a pu jurer par la mémoire des combattants de Platée et de Marathon qu'Athènes n'avait pas failli à Chéronée, nous aussi nous pouvons dire que les morts de Jemmapes et de Fleurus ont reconnu leurs héritiers dans les héros tombés à Loigny et àChampigny. />
Albert de Mun a rappelé avec des accents pathétiques l'émotion enthousiaste des officiers de Metz emmenés captifs en Allemagne, lorsqu'ils apprirent à Mayence la continuation de la lutte : « Soudain la patrie nous apparaissait en armes, convulsée par un effort gigantesque : Paris inviolé, la province debout. Ce fut comme une revanche pour nos cœurs ulcérés. Quelles mains tenaient le drapeau? Nous ne voulions pas savoir, mais seulement qu'il flottait encore, quand les nôtres étaient livrés. Ceux que n'a pas secoués, après l'horrible cauchemar, le sursaut de ce réveil imprévu n'en peuvent mesurer l'intense émotion. Nos âmes s'y livraient avec une sorte d'orgueil, et, à défaut de confiance dans la victoire, l'espoir surgissait en nous des relèvements futurs. »
A cette guerre il manqua un homme de guerre. Chanz}?- ne parvint pas assez tôt au commandement d'une armée; il monta trop tard sur l'horizon de nos malheurs. Bourbaki, dans sa déposition au procès Bazaine, s'exprima en ces termes : «; Aussitôt que je fus à Tours, je dis aux membres du gouvernement combien je croyais inutiles leurs efforts; que je pouvais d'autant mieux en juger que j'étais du métier; qu'ils augmenteraient les malheurs de la France en se faisant battre presque honteusement. >>
Eh quoi! n'étaient-ils donc pas du métier, Chanzy, Faidherbe, Jauréguiberry, Jaurès, Gougeard, de Sonis, de Colomb, Cremer, Clinchant, Lecointe, Dcrroja, Rebillard, du Bessol, Borel, Billot, Seré de Rivières, du Temple, Pallu de la Bar-
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rièrc, Pcnhoat, dejévigny, Saussier, Denfert-Rochereau, tous ces généraux, ces amiraux, qui firent la guerre, non seulement avec la bravoure du soldat, mais avec la foi du chef? Peut-on dire qu'ils aient « augmenté les malheurs de la France », ceux qui, sans être du métier, lui donnèrent leur grand cœur, les Cathelineau, les Bouille, les Charette?...
Oui, à Sedan et à Metz, nous avions perdu nos cadres, et Gambetta se plaignait de l'insuffisance des nouveaux officiers qui manquaient d'ascendant sur les troupes. Dans un décret du 26 janvier encore, il leur reprochait de ne pas vivre assez de la vie du soldat.
Les troupes se battaient avec vaillance, mais elles n'avaient ni l'endurance, ni la trempe que le temps seul peut donner. Gambetta jugeait qu'elles n'avaient pas assez de solidité et d'haleine ; il les comparait à un mécanisme hâtivement dressé qui ne fonctionne qu'un temps et qu'il faut remonter et reviser d'une façon chronique. Les vieux régiments étaient très rares. Le courage individuel ne remplace pas la force collective, qui ne s'acquiert qu'à la longue. Les victoires se gagnent autant pendant la paix que pendant la guerre. Nous eûmes pourtant, après Sedan, la supériorité du nombre, parfois écrasante, comme à Beaune-la-Rolande, où nous étions six contre un; mais nous n'avions pas la préparation, l'organisation, qui étaient, avec le commandement, la force de nos ennemis. « S'il suffisait, disait Bismarck à Jules Favre, d'armer un citoyen pour le transformer en soldat, ce serait une duperie de consacrer le plus clair de la richesse publique à l'entretien des armées permanentes; là est la véritable supériorité, et vous êtes vaincus parce que vous l'avez méconnue. »
Et pourtant, en dépit de tant de causes d'infériorité, que de belles journées encore et que de gloire pour nos armes, à Coulmiers, à Châteaudun, à Saint-Quentin, à Josnes, à Vendôme, à Pont-No3^elles, à Bapaume, à Villersexell Quelle fière résistance à Belfort et dans nos autres places !
Cela, malgré la fatalité qui luttait contre nous avec acharnement et tant de circonstances contraires : la capitulation de Bazaine, lequel, en tenant seulement quelques jours de plus, aurait permis à l'armée de la Loire de débloquer Paris avant l'arrivée du prince Frédéric-Charles ; les fautes d'exécution qui compromirent les résultats de la victoire de Coulmiers; l'arrêt
après cette bataille; la défaite d'Orléans, qui eût pu être évitée, si le gouvernement de Paris n'avait pas confié à un unique ballon son projet de sortie, si l'arrivée de la nouvelle en temps utile avait permis à l'armée de la Loire de se préparer et de se resserrer et si tous les corps d'armée avaient été lancés résolument à la fois en avant; la campagne de l'Est entravée par de longs retards, dans une région difficile, rendue plus dure encore par un hiver particulièrement cruel; les clauses déplorables de l'armistice; la délégation de Tours, émanation du gouvernement de Paris, obligée de tout subordonner au salut de la capitale ; le conflit entre ses desseins et celui du commandement; les chefs civils, aux moments critiqiies, se substituant à lui, mais ne pouvant, eux non plus, suppléer tout à coup à ce qui leur manquait, la science stratégique de Moltke; l'abstention de l'Europe, qui ne vit alors que ses intérêts immédiats et ne comprit pas qu'en laissant grandir une puissance ambitieuse, avide, enivrée de ses triomphes, elle se préparait de terribles réveils!
Il serait aisé, en recueillant avidement les erreurs des chefs civils, de faire un pamphlet. On l'a fait. Il est impossible de soutenir, comme Gambetta devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale, qu'ils n'intervinrent pas dans la conduite des opérations militaires : cela est contredit par ses propres dépêches et par le récit de M. de Freycinet. Ces immixtions ne furent pas toujours heureuses. Il serait aisé de critiquer une excessive confiance, et, pourquoi ne pas le dire? quelque présomption. Richelieu, à Arras, refusait de répondre aux maréchaux, lorsque ceux-ci lui posaient des questions qui n'étaient pas de sa compétence. Mais quoi! si ces hommes avaient été plus défiants d'eux-mêmes, auraient-ils pu, en peu de temps, accomplir de si grandes choses? Oui, il est facile de s'armer contre eux de leurs fautes, et les passions des partis ne s'en sont point privées, mais ces fautes ne doivent pas cacher aux regards impartiaux la beauté de leur œuvre. La postérité oublie les unes pour ne voir que l'autre. Les contemporains sont trop près pour bien juger. Les faits seuls ne sont pas l'histoire. La distance qui, dans le monde physique, fait paraître les objets et les hommes plus petits, dans l'ordre moral les fait paraître plus grands. L'histoire n'aperçoit que les grandes perspectives, les larges .avenues.
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A mesure que le temps avance, la poussière du chemin tombe. D'ailleurs, les chefs de peuples ne sont pas seulement ce qu'ils sont, mais ce qu'ils paraissent. Le vrai n'est pas le réel, le vrai est un compromis entre le réel et l'idéal. La simple reproduction de la réalité peut être une injustice, une trahison. Un trait peut suffire à peindre l'homme, mais aussi un trait peut en donner une idée inexacte. Un détail qui, chez l'un, est caractéristique, chez l'autre est insignifiant. Le kodak saisit des mouvements que l'œil ne perçoit pas et, les décomposant, il en détruit l'harmonie. Enfin, l'âme des foules refait les hommes après coup. C'est ce que Renan appelait le miracle psychologique; et cette création synthétique de l'esprit populaire, plus encore que l'analyse, contribue à l'effet d'ensemble. Les générations ajoutent aux hommes ce que leur imagination, leurs espérances, leur foi ont mis en eux; elles veulent communier en de grands souvenirs : la gloire est une religion.
En tous cas, il est des griefs définitivement condamnés : par exemple, que Gambetta a voulu la dictature. C'est lui, au contraire, qui tenait pour l'élection d'une Assemblée contre la délégation de Tours. Il refusa jusqu'au bout de quitter Paris. Et son premier acte, en arrivant à Tours, fut d'offrir le ministère de la Guerre à un soldat.
On a prétendu que la continuation de la guerre a aggravé les conditions de la paix. Thiers et, d'après lui, plusieurs historiens (M. de Lacombe, Correspondant^ lo juin 1903) ont soutenu que, si l'on avait traité après Sedan, on aurait pu sauver la Lorraine. Cette opinion est en contradiction avec les faits.
Depuis 1814, toute l'Allemagne revendiquait l'Alsace et la Lorraine; la guerre n'avait pas d'autre but. Dès le 21 août, douze jours avant la capitulation de Sedan, un ordre de cabinet, daté de Pont-à-Mousson et publié dans les deux langues, décidait que les arrondissements de Sarrebourg, Château-Salins, Sarregucmines, Metz et Thionville seraient séparés de la circonscription administrative du gouvernement de la Lorraine pour être rattachés à celle du gouvernement d'Alsace. Et l'on prenait soin de dire que ces territoires étaient soustraits à la souveraineté de l'Empire français, à la différence des arrondissements de Nancy, Toul, Lunéville et Briey, ce qui indiquait clairement l'intention de garder les
premiers et de rendre les seconds. Le nouveau gouverneur général, Bismarck-Bohlen, confirmait cet arrangement dans une proclamation datée de Haguenau, le 30 août.
Le 2 septembre, à Sedan, dans la conférence qui précéda la capitulation, Bismarck déclara que la Prusse avait l'intention bien arrêtée d'exiger Strasbourg et Metz, l'Alsace, la Lorraine et quatre milliards. {Sedan, par le général de Wimpffen, p. 242; la Jour^iée de Sedan, par le général Ducrot, p. 62.)
Le 7 vseptembre, le Times publiait cette dépêche officieuse de Berlin : « Une partie de la Lorraine ayant été placée dans le gouvernement prussien de l'Alsace, ce gouvernement comprend maintenant tous les districts dont la cession sera probablement réclamée par le Cabinet de Berlin, lors de la conclusion de la paix Les territoires réclamés par la Prusse
comprendraient donc, outre l'Alsace tout entière, les arrondissements lorrains de Sarrebourg, Sarreguemines, Metz, Thionville et Château-Salins. »
Le 15 septembre, Bismarck dessine le tracé de la future frontière (celle du traité de Francfort) sur une carte murale trouvée dans le château du sénateur Larabit, à Buzancy. Au même moment, la même carte est publiée à Berlin par la division géographique et statistique de l'état-major général. C'est la fameuse carte « au liséré vert », qui servira, en février 1871, aux négociations pour les préliminaires de paix.
A la même heure aussi, Bismarck démasque ses batteries : le 13 septembre, de Reims, le 16 de Meaux, il lance deux circulaires à ses agents à l'étranger, indiquant l'annexion de Strasbourg et de Metz comme nécessaire à la sécurité de l'Allemagne.
Le 19, à Fcrrières, il réclame de Jules Favre, outre l'Alsace, Sarrebourg, Château-Salins, Sarreguemines, Metz, Thionville. Le 27 septembre et le i" octobre il confirme ces exigences par des circulaires aux princes confédérés, puis à ses agents. Le 17 octobre, Jules Favre en reconnaît l'exactitude.
Le I" novembre, à Versailles, Bismarck déclare à Thiers qu'il ne veut pas d'élections en Alsace et en Lorraine allemande, que l'annexion de l'Alsace et de Metz (qui venait de capituler le 27 octobre) est, pour l'Allemagne, une question de sécurité. (Thiers, Notes et Souvenirs, p. 77, 79.) Il dit à
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Gortschakoff le 29 janvier : « Nous devons nous en tenir au programme qu'il y a cinq mois nous avons communiqué à Saint-Pétersbourg. La réalisation de ce programme est indispensable à notre sécurité, et l'Allemagne ne tolérerait pas une minute qu'on en changeât une virgule. Il nous faut Metz et la Lorraine. » Même langage encore à Thicrs, le 21 et le 22 février 1871. (Notes et Souvenirs, p. 115, 118.)
Alors, sur quoi Thiers a-t-il fondé son assertion que, après Sedan, nous aurions pu obtenir des conditions moins dures? — Sur un mot, un seul, que Bismarck lui aurait dit le 4 novembre. Le voici.
Thiers : « Si l'on vous offrait de traiter tout de suite, que demanderiez- vous? »
Bismarck : « L'Alsace. Peu de chose autour de Metz. »
— « Et Metz? » — « Si vous traitez tout de suite, je vous promets de faire un effort auprès du roi pour qiCon votts le rende. » (Notes et Souvenirs, p. 95, 96.)
C'est tout. Le rapport de Thiers, en date du 9 novembre, ne fait mention d'aucune concession de Bismarck. (Voir Journal Officiel du 2 décembre.) Or, dans cet entretien, il s'agissait d'obtenir un armistice et les deux négociateurs avaient intérêt à ne pas se heurter sur le fond des choses. Bismarck ne voulait pas, ce jour-là, parler de Metz. (Busch, le Comte de Bismarck et sa suite.) Il n'est pas vraisemblable qu'il ait songé sérieusement à abandonner Metz au lendemain même du jour où cette place venait de tomber. Il voulait gagner du temps. Comme l'a indiqué Chaudordy avec sa perspicacité ordinaire, il ne voulait préciser ses conditions de paix « que lorsque, l'armistice étant conclu, il deviendrait à peu près impossible d'engager le pays à reprendre les hostilités ». (Enquête de l' Assemblée nationale, t. II, p. 4.)
Thiers écrivit ces Notes plus tard (elles furent publiées en 1903, sans qu'il les eût relues). Après les incidents de Bordeaux, après sa sortie injurieuse contre Gambetta et la guerre à outrance, n'avait-il pas quelque raison de laisser croire — et de se laisser croire à lui-même — que, si sa démarche avait réussi, il aurait épargné à la France une partie des pertes qu'elle avait dû consentir?
Il y eut sans doute, à certains moments, dans l'entourage du roi, quelques hésitations au sujet de Metz; il 3^ eut, après
la guerre, certaines feintes de la part de Bismarck; il fit, avec la France, le bonhomme, le bon apôtre, laissant entendre que le parti militaire lui avait forcé la main. De même, Guillaume II dira : « Je n'ai pas voulu cela ». Mais jamais ni lui-même, ni le roi, ni Moltke, ni l'état-major, pas plus que les professeurs, les historiens, les poètes, les écrivains allemands,— depuis 1814, depuis Gorres, Gagern, Gentz, jusqu'à ceux de 1840, Becker, Arndt, jusqu'aux libéraux de 1848, qui réclamaient en outre, pour la Prusse le Slesvig et pour l'Autriche la Lombardie, jusqu'à Ad. Schmidt, Adolph Wagner, Mommsen et au « parti démocratique de la jeunesse des universités allemandes » en 1870, — jamais aucun Allemand n'envisagea la conclusion d'une guerre victorieuse sans l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine.
Et il est un fait que les historiens favorables à Gambetta et à son gouvernement n'ont pas assez mis en lumière. En septembre 1870, dans la pensée de Bismarck, c'était toute l'Alsace que l'Allemagne devait annexer, c'est-à-dire le département du Bas-Rhin et celui du Haut-Rhin entiers. La trouée de Belfort a toujours été considérée comme très importante au point de vue stratégique, et le parti militaire allemand, dont Bismarck se servait comme d'une sorte de paravent pour établir plus solidement ses exigences, ne manquait pas d'en faire état. Il est donc pour ainsi dire prouvé que les Allemands n'auraient pas cédé ce territoire, si la prolongation de la guerre, due à l'énergie de Gambetta, n'avait permis au colonel Denfert de faire durer sa défense à tel point que la ville n'a jamais été prise. Les compensations que les négociateurs prussiens semblent avoir demandées et obtenues en Lorraine du côté de Briey auraient sans aucun doute été exigées par eux en septembre, puisque le tracé de la frontière marqué sur la carte ayant servi à Versailles lors de la signature des préliminaires de paix était le même que celui fixé par le traité de Francfort, et l'on a vu que cette carte avait été imprimée à Berlin en septembre 1870. Ces faits réfutent la déclaration de Thiers à l'Assemblée nationale (29 juin 1871) : Si l'on n'avait pas prolongé la guerre, « nous aurions perdu moins en territoire ».
La résistance n'a donc pas aggravé les conditions de la paix, au contraire. Surtout, elle a rendu possibles les répa-
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rations de l'avenir. Une nation encore si riche et si puissante n'a pas le droit de livrer une partie de ses enfants sans avoir épuisé ses dernières chances; elle est tenue envers eux, envers les ancêtres, envers la postérité, de défendre jusqu'au bout ceux qu'on veut lui ravir. Pour la France, au-dessus du succès, il y a le devoir et il y a l'honneur. Gambetta, en assumant ce rôle magnifique et terrible, en tenant jusqu'au bout le drapeau, réserva les chances de la patrie. Son nom resta synonyme de foi républicaine et patriotique. Un peuple qui, après des désastres foudroyants, avait héroïquement résisté à l'envahisseur pouvait encore tout espérer et le chef de la Défense nationale personnifia désormais cette grande espérance.
Après la capitulation de Paris, il voulait continuer la guerre. Ce que les Allemands redoutaient le plus, c'était la persistance de notre effort. Gambettii était d'accord en cela avec Chanz}^ et avec Faidherbe. « Pour moi, disait Chanzy, la résistance est non seulement possible, elle ne peut manquer d'être efficace, si le pays la veut sérieusement, en acceptant toutes ses obligations et toutes ses conséquences. On pourrait obtenir des conditions meilleures, si l'on se montrait bien décidé à reprendre la lutte plutôt que de subir une paix humiliante. » Et il énumérait les ressources de la France : 222 000 hommes d'infanterie, 20000 de cavalerie, 33 900 d'artillerie ; I 232 bouches à feu pourvues de 242 coups par pièce, 4000 voitures de parc; et comme ressources à organiser et dont les éléments existaient, 354 000 hommes dans les divisions territoriales, dans les dépôts et en Algérie; les 132000 recrues de la classe 1871; 12000 chevaux que la remonte promettait de livrer en six semaines; 443 canons non attelés, mais montés, avec 398 000 projectiles et i 200 voitures dans les arsenaux; 98 batteries de 4, 7 et 12 fournies par les départements; nos usines fabriquant 25000 chassepots par mois, nos ateliers donnant 2 millions de cartouches par jour, sans compter les armes et les munitions commandées à l'étranger et dont les livraisons se continuaient sans interruption; enfin un pays riche, de 25 millions d'habitants, dans lequel l'ennemi n'avait pas encore mis le pied.
Les chiffres donnés par Chanzy concordent à peu près avec
les évaluations de la commission chargée par l'Assemblée nationale d'inventorier les ressources militaires de la France, et qui comptait, avec l'amiral Jauréguiberry, huit généraux, trois colonels et plusieurs anciens officiers.
Chanzy concluait qu'il fallait se préparer à la lutte dans tous les cas, qu'on fût partisan de la guerre à outrance ou de la paix à tout prix : car, pour ceux qui voulaient la paix, c'était le moyen le plus sûr de la conclure à de moins mauvaises conditions.
La France était riche, beaucoup plus riche que l'Allemagne; elle pouvait payer. Mais la déception avait été trop forte. Accoutumée à vaincre en Crimée, en Italie, elle ne revenait pas de sa surprise. La chute avait été trop rapide, trop profonde. Elle était lasse. La capitulation de Paris lui ôtait son dernier espoir : elle voulait en finir.