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CHAPITRE IX

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE

GAMBETTA ÉLU PAR DIX DÉPARTEMENTS || SAGES CONSEILS DE SPULLER [| DISCOURS DE GAMBETTA A BORDEAUX : PRINCIPES DE CONDUITE |1 LES MONARCHISTES, POUR PROUVER Q.UE l'assemblée a le pouvoir CONSTITUANT, VOTENT LA RÉPUBLIQUE.

LES élections à l'Assemblée nationale eurent lieu le 8 février 1871 et les jours suivants, au scrutin de liste par département. 600000 ennemis occupaient l'Est, le Nord et le centre de la France, administrés par des préfets allemands. 420000 Français étaient prisonniers en Allemagne. Le nombre des députés était fixé à 768. Certains candidats furent nommés plusieurs fois : Thiers par vingt-six départements; Gambetta par dix : Bas-Rhin, Bouches-du-Rhône, Haut-Rhin, Meurthe, Moselle, Seine, Seine-et-Oise, Var, Alger, Oran. Il opta pour le Bas-Rhin.

La convention d'armistice avait dit : L'Assemblée « se prononcera sur la question de savoir si la guerre doit être

continuée ou à quelles conditions la paix doit être faite ». C'est là-dessus que la France vota. Paris et la plupart des villes se prononcèrent, avec Gambetta et les chefs du parti démocratique, pour la continuation de la guerre; les campagnes, pour la paix. Les partis d'opposition à l'Empire — légitimiste, orléaniste, républicain — comprimés et écartés des affaires pendant vingt ans, reparaissaient en leurs personnages les plus représentatifs. Les députés républicains étaient environ deux cents. Les légitimistes et les orléanistes, ceux-ci plus nombreux, formaient les deux autres tiers de l'Assemblée; mais ils n'avaient pas eu à faire de profession de foi politique : les électeurs les avaient choisis surtout pour leur situation sociale, pour leur honorabilité, et parce qu'ils étaient partisans de la paix. Au fond, la majorité avait deux passions maîtresses : la haine de l'Empire, qui avait fait la guerre, et la haine de la « dictature gambettiste », qui voulait la poursuivre. Entre ces travées distantes de quelques mètres, il y avait des lieues, des mondes, des siècles de distance.

L'Assemblée se réunit le 13 février, à Bordeaux. Le 16, elle élut président Jules Grévy, suivant le conseil de Thiers.

L'ancien ministre de Louis-Philippe, tout en écrivant l'histoire du premier Empire, avait signalé les fautes du second et les périls qui nous menaçaient; ses discours de 1866, de 1867, avaient été prophétiques; il avait fait tous ses efforts pour éviter la guerre; il venait de plaider la cause de la France auprès des gouvernements européens : ce passé récent couvrait un passé politique plus lointain et plus discuté. Il avait soixante-treize ans, mais son activité et son ardeur égalaient sa lucidité et sa jeunesse d'esprit. Il était apparu à la première place avant même qu'elle lui fût donnée.

Le 17, Keller, député du Haut-Rhin, donna lecture de la déclaration des députés d'Alsace-Lorrainc : « L'Alsace et la Lorraine protestent hautement contre toute cession ; la France ne peut la consentir, l'Europe ne peut la sanctionner. Nous tenons d'avance pour nuls et non avenus tous actes et traités, vote ou plébiscite, qui consentiraient abandon, en faveur de l'étranger, de tout ou partie de nos provinces. Nous proclamons à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française. Et nous jurons, tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs

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descendants, de le revendiquer éternellement et par toutes les voies, envers et contre tous les usurpateurs. >>

Protestation poignante, effusion de douloureux et pur patriotisme. Il eût été sage de s'en tenir là. En demandant à l'Assemblée un vote, on commettait un acte imprudent, puisqu'elle ne pouvait s'y associer sans rendre impossible la paix qu'elle avait mandat de conclure, et puisque, en marquant qu'elle ne pouvait l'adopter, elle donnait barre sur nous à l'ennemi.

En effet, l'Assemblée ayant déclaré l'urgence sur la proposition de Kcllcr, Thiers intervint aussitôt : € Je partage, dit-il, tous les sentiments de M. Keller; maisil faut que nous sachions ce que nous voulons mettre derrière nos paroles. Ayez le courage de votre opinion : ou la guerre ou la paix. Allons donc dans nos bureaux et disons tout de suite ce que nous pensons. »

La commission chargée d'examiner la proposition présenta la résolution suivante : « L'Assemblée nationale, accueillant avec la plus vive sympathie la déclaration de M. Keller et de ses collègues, s'en remet à la sagesse et au patriotisme des négociateurs. » Dès lors, Bismarck savait à quoi s'en tenir sur la volonté de l'Assemblée et sur le degré de résistance que pourraient lui opposer nos plénipotentiaires.

Quelques instants après, l'Assemblée nommait, à la presque unanimité, Thiers chef du pouvoir exécutif. Il demanda qu'on ajoutât ces mots : « de la République française ».

Le lendemain, l'extrême gauche adopta une Adresse déclarant que « l'Assemblée nationale et le peuple français tout entier étaient sans aucun droit pour faire d'un seul des Alsaciens et des Lorrains un sujet de la Prusse ». Cette Adresse était signée par Victor Hugo, Louis Blanc, Edgar Ouinet, Victor Schœlcher, Charles Floquet, Edouard Lockroy, Alphonse Peyrat, Sadi Carnot, Edmond Adam, Henri Brisson, Arthur Ranc — et Georges Clemenceau, qui devait présider aux revanches de 1918 et jouer dans notre histoire un si grand rôle.

Le 19, Thiers annonça à l'Assemblée la constitution du Cabinet, composé de Dufaure, Jules Favre, Ernest Picard, Jules Simon, Pouyer-Quertier, de Larcy, Lambrecht, général Le Flô et amiral Pothuau : c'était, en attendant que la France

pût décider de ses destinées, la trêve des partis. Le chef du pouvoir exécutif faisait appel à tous pour le relèvement de la patrie : « Pacifier, réorganiser, relever le crédit, ranimer le travail, voilà la seule politique possible et même concevable en ce moment. A celle-là tout homme sensé, honnête, éclairé, quoi qu'il pense sur la monarchie ou sur la république, peut travailler dignement. Quand nous aurons relevé du sol où il gît ce noble blessé qu'on appelle la France, quand nous aurons fermé ses plaies, nous le rendrons à lui-même; alors, ayant recouvré la liberté de ses esprits, il dira comment il veut vivre. » Puis il partit pour Versailles, afin de négocier avec Bismarck.

Le 28, il rapporta les préliminaires de paix. Le i" mars, Bamberger, Edgar Ouinet, Victor Hugo, Louis Blanc, George, Brunet, Millière, Emmanuel Arago, Keller et Langlois parlèrent contre le traité. Victor Hugo s'écria : « Si l'œuvre à laquelle on donne en ce moment le nom de traité s'accomplit, c'en est fait du repos de l'Europe ». Edgar Quinet : « La cession de l'Alsace-Lorraine, c'est la guerre à perpétuité sous le masque de la paix ». Thiers, Vacherot et le général Changarnier soutinrent que la France se trouvait placée en présence d'une inéluctable nécessité. Buffet déclara que quatre députés des Vosges, se séparant avec douleur de leurs collègues d'Alsace-Lorraine, s'abstiendraient, Conti ayant tenté de défendre l'Empire, l'Assemblée, frémissante, vota, à la presque unanimité, la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie, en le déclarant « responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France ». Le traité fut adopté par 546 voix contre 107 et 23 abstentions.

Alors Jules Grosjean, député du Haut-Rhin, lut la protestation immortelle dont tous les mots, pendant quarantequatre ans, n'ont cessé de tomber sur notre cœur comme des pelletées de terre sur une tombe. Les représentants de l'Alsace-Lorraine quittèrent l'Assemblée au milieu des sanglots. Gambetta donna sa démission de député du Bas-Rhin. Le soir même,Kiiss, maire de Strasbourg, député du Bas-Rhin, mourait à Bordeaux, désespéré. A ses obsèques, Gambetta prit la parole en ces termes : « La force nous sépare, mais pour un temps seulement, de l'Alsace, berceau traditionnel du patriotisme français. Nos frères de ces contrées malheureuses

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FAC-SIMILÉ DE L'ORIGINAL DE LA PROTESTATION DES DÉPUTÉS ALSACIENS-LORRAINS

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