‹ GambettaChapitre 14 sur 28 · LE I'-'' MARS I07I · texte numérisé non relu

LE I'-'' MARS I07I

D'après l'original qui nous a été remis par Madame Marti, sa

fille, et que fai déposa aux Archives de la Chambre, après la

signature du traite de paiy, le jo juin i^i'j.

P. DEsr:HVNF.L. — Gambetta.

ont fait dignement leur devoir, et, eux du moins, ils l'ont fait jusqu'au bout. Qu'ils se consolent en pensant que la France désormais ne saurait avoir d'autre politique que leur délivrance ! Pour atteindre ce résultat, il faut que les républicains s'unissent étroitement dans la pensée d'une revanche qui sera la protestation du droit et de la justice contre la force et l'infamie! » Les cris de «Vive l'Alsace! > répondirent à cet appel.

Le lendemain, mahide, à bout de forces, il partait pour Saint-Sébastien. « Je suis brisé par toutes les infortunes qui nous accablent, écrit-il à un de ses amis; devant l'odieuse cession que l'Assemblée vient de consentir à l'ennemi, je me retire; j'attends que la France républicaine se retrouve. »

L'Allemagne, poursuivant la mutilation de 1S15, qui avait éventré notre frontière en nous enlevant Sarrebruck, Saintjean, Sarrelouis et les houillères de la Sarre, nous arrachait, cette fois, l'Alsace, Metz et les mines de fer de la Moselle, — 1597228 âmes, — nous interdisant ainsi toute offensive de départ, s'assurant à elle-même cet avantage, et conquérant l'élément essentiel de sa métallurgie, le minerai de fer (29 millions de tonnes sur 36 millions en 1913), avec l'espoir de nous prendre un jour le bassin minier de Briey et Verdun : car, pour elle, chaque traité n'est qu'une trêve, une étiipe, chaque démarcation n'est qu'une frontière d'attente, chaque annexion en prépare d'autres. Thiers avait réussi à sauver Belfort. L'indemnité de guerre étiit fixée à cinq milliards.

L'Assemblée de 187 1 vota les préliminaires de paix le couteau sur la gorge, pour abréger le supplice de la patrie et pour empêcher l'occupation de Paris par les troupes allemandes. Le traité de Francfort, issu de la falsification criminelle de la dépêche d'Ems, allait empoisonner l'Europe pendant quarante-quatre ans et devenir le tourment de la conscience humaine.

Où l'Assemblée siégerait-elle? Paris faisait peur à la majorité. Thiers se prononça pour Versailles, qui fut choisi.

En même temps, il affirma sa loyauté envers tous les partis : « Lorsque le pays sera réorganisé, je vous en donne la parole d'un honnête homme, aucune des questions qui auront été réservées n'aura été altérée par une infidélité de notre part ». C'est ce qu'on appela « le pacte de Bordeaux ».

A L'ASSEMBLEE NATIONALE

L'Assemblée devait se réunir à Versailles le 20 mars. La Commune éclata le 18. Les adversaires de Gambetta lui ont souvent reproché son abstention pendant la guerre civile; ils ont raillé « les orangers de Saint-Sébastien ». Il n'était plus député. Il était malade. Mais qu'aurait-il pu faire? Tout fut tenté pour essayer de rapprocher les deux camps; tout fut inutile, à partir du moment où le sang coula, où les généraux Lecomte et Clément Thomas furent tués. Au début, les maires, les députés de Paris, le colonel Langlois, commandant de la Garde nationale, et après lui l'amiral Saisset s'efforcèrent d'empêcher la rupture; plus tard, à diverses reprises, la Ligue des droits de Paris, avec Schœlcher, Edmond Adam, Ranc, Lockroy, Floquet, Clemenceau, essaya en vain de s'interposer. Si Gambetta avait été encore député pendant la Commune, il serait resté dans l'Assemblée avec Louis Blanc, Edgar Quinet, Henri Martin. Le 20 mars, les députés et les maires de Paris firent un suprême effort auprès du Comité central. Louis Blanc lui dit : « Vous êtes des insurgés contre l'Assemblée la plus librement élue. Nous, mandataires réguliers, nous ne pouvons accepter une transaction avec des insurgés. Nous voulons bien prévenir la guerre ci\'ile, mais non paraître vos auxiliaires aux yeux de la France. » En ces jours terribles, une pensée supérieure inspirait ces grands républicains : ils ne voulaient pas d'une révolution devint rcnnemi, ils redoutaient de compromettre l'unité nationale.

Lyon, Saint-Éticnne, Toulouse, Narbonne, Marseille, Limoges s'agitaient; un grand nombre de villes adressaient à Versailles des protestations émues contre toute entreprise de restauration monarchique. Pour sauver le pays, il fallait maintenir l'unité nationale et le seul moyen de maintenir l'unité nationale était de conserver la République. Thiers allait répétant : « C'est le gouvernement qui nous divise le moins ». Le 27 mars, il disait à l'Assemblée : « Il y a des ennemis de l'ordre qui prétendent que nous nous préparons à renverser la République. Je leur donne un démenti formel. Je ne détruirai pas la forme de gouvernement dont je me sers maintenant pour rétablir l'ordre. » Et il déclarait aux représentants des municipalités venus pour lui exprimer leurs inquiétudes que, si un complot se formait pour rétablir la monarchie, il ne s'y prêterait pas.

Cependant une tentative de fusion entre la branche aînée et la branche cadette de la maison de Bourbon se poursuivait sous les auspices de Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans. En mars, à Dreux, le duc d'Aumale déclarait aux mandataires du parti légitimiste que, si la France voulait la monarchie, les princes d'Orléans n'élèveraient aucune compétition, qu'ils étaient prêts à se réconcilier avec le comte de Chambord.

Une série de lettres inédites adressées par Gambetta, de Saint-Sébastien, à Barthélémy, consul de France à Southampton, montre ses perplexités et ses angoisses :

26 mars. — « Ou'allons-nous devenir? Tout ceci ne peut finir que par une catastrophe : des journées de septembre ou une Terreur blanche à courte échéance, et peut-être les deux. Il n'y aurait qu'un moyen de sauver la situation : déclarer la République institution définitive, prendre les trois ou quatre mesures radicales qui en assurent le véritable jeu, faire une loi électorale, dissoudre l'Assemblée et convoquer dans Paris la nouvelle Chambre en indiquant d'avance le programme législatif qu'elle devra suivre ; puis rentrer hardiment dans la capitale en lui tenant le langage qui convient à la fois à la France et à la population de la grande cité. »

Il touche une des plaies les plus cuisantes de la défaite : « Ce n'est pas le moindre sujet d'opprobre de la situation présente, que de voir le profit que tous les partis cherchent à tirer des menaces et des prétentions de l'étranger.... Ah! que nous sommes malheureux! »

5" juin. — « Sur les élections prochaines, je suis très perplexe; mon sentiment actuel est toujours de ne pas accepter de faire partie d'une Assemblée que je considère comme finie et aj'^ant épuisé son mandat. Dans tous les cas, je serai amené à m'expliquer. >

14 juin. — « Je partage pleinement votre avis : il est temps de parler. Quant à la question du mandat législatif, je penche à croire que le refus vaut mieux. J'attends Spuller demain avec qui j'ai besoin de conférer, et je vous écrirai ma résolution définitive »

Spuller vient à Saint-Sébastien et le décide : il se présentera.

Spuller, de sa retraite de Sombernon, en Côte-d'Or, avait écrit à Gambetta, à Saint-Sébastien, des lettres pleines de

A L'ASSEMBLEE NATIONALE

sagesse et de clairvoyance. La Commune ne peut réussir. La monarchie « s'effondrera au dernier moment ». Un grand rôle est à prendre, « un rôle si grand qu'il va presque jusqu'à m'effrayer ». « Tu es considéré comme l'homme d'une situation qui ne tardera pas à se dégager de cette terrible crise — On te garde pour l'avenir. » Il l'incite à parler souvent au pays, à faire des tournées de ville en ville, comme les hommes d'Etat anglais. « Jusqu'à ce que la République soit enfin proclamée et assise, ton rôle m'apparaît comme celui d'un O'Conneli républicain. » Il s'agit de tracer, non un plan de réformes, mais un plan de conduite, une « déclaration des devoirs » du parti républicain. « C'est sur toi principalement que retombe la lourde mission de réunir ses forces éparses, de relever les espérances, d'apaiser les ressentiments, de consoler les douleurs, de réconcilier ces deux Frances qui luttent l'une contre l'autre. » Si l'Assemblée n'est pas constituante, elle est souveraine. Elle durera : il faut agir en conséquence. Thiers, en affirmant sa volonté de maintenir « le fait républicain », avait lancé à Gambetta et à ceux qui avaient continué la guerre une sanglante invective : <{ politique de fous furieux » (8 juin). — « Fou furieux! » Hélas! Fou d'amour pour la France, pour son honneur, pour sa gloire, fou de désespoir de la voir souillée par l'ennemi et démembrée! Heures de douleur suprême, où les plus grands serviteurs de la patrie se déchirent sur son cœur saignant! Spuller s'eftbrce de panser la blessure; il montre à son ami l'intérêt que l'orateur avait à accabler devant la Chambre une fraction du parti républicain afin d'en louer une autre, et à atténuer ses déclarations aux yeux de la majorité. En expliquant l'injuste attaque, il l'excuse à demi. A l'injure il faut répondre par une parole de sagesse, de confiance : « Plus on aura été violent envers toi, plus il te sera facile d'être modéré ; et, plus tu seras modéré, plus le succès de tes plans sera assuré ».

Puis, il montre à son ami le danger de l'absence : « Si tu avais été présent, cette attaque ne se serait pas produite. Les sentiments qui existent entre M. Thiers et toi se seraient accusés en d'autres termes et cela eût mieux valu pour tout le monde. Il n'est pas bon pour un homme quia joué dans l'histoire contemporaine le plus éclatant des rôles, que ses actes et ses intentions soient trop longtemps dénaturés : une fausse opinion

publique ne tarderait pas à se former, que l'on aurait mille peines à faire revenir de ses faux jugements. Rentre donc à la Chambre. Quand tu seras là, nul n'osera plus te dire, sans crainte de se voir contredit et relevé, que la politique d'honneur et de courage que tu as soutenue n'était pas la seule digne de la République et de la France. »

Ces lettres de Sombernon font grand honneur à Spulier. Ces semences, d'ailleurs, tombaient en un terrain dès longtemps préparé à les recevoir, Gambetta — on l'a vu par son discours de 1870 à la jeunesse des écoles — était naturellement enclin à ces idées. On les retrouve dans celui qu'il va prononcer le 26 juin 1871 à Bordeaux et qui est comme le pdint de départ de sa carrière nouvelle.

Il y évoque d'abord le plébiscite et les catastrophes qui l'ont suivi. La France veut-elle abdiquer encore une fois ou se constituer en gouvernement libre? Le « fou furieux » répète avec Thiers : « Le pouvoir au plus sage, au plus digne, au plus capable ». Il veut faire du suffrage universel, qui est la force par le nombre, le pouvoir éclairé par la raison, poursuivre la Révolution sans la violence et transformer le parti républicain, coutumier de l'opposition et défiant du pouvoir, en parti de gouvernement. Il appelle à la République tous les partis et la masse des citoyens, ceux qui ne sont d'aucun parti. Il se tourne vers ceux qui ont professé des opinions contraires : «Vous voulez gouverner la République? Eh bien! nous ne vous demandons qu'une chose, c'est d'abord de la reconnaître. Une fois que vous l'aurez reconnue, nous admettrons parfaitement votre passage aux affaires. » Il pose la question sociale en ces termes : « Comment admettre que les hommes qui ne connaissent la société que par le côté qui les irrite, par la peine et le travail, un travail sans lucre suffisant,... ne s'aigrissent pas dans la misère et n'apparaissent pas un jour sur la place publique avec des passions effroyables?... Il n'y aura de paix et d'ordre qu'alors que toutes les classes sociales auront été amenées à la participation des bienfaits de la civilisation et de la science et considéreront leur gouvernement comme une émanation légitime de leur souveraineté et non plus comme un maître jaloux et avide. Jusque-là, en persévérant dans la voie funeste oîi nous sommes, vous ferez, des ignorants, tantôt les soutiens des coups d'État et tantôt les

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE

auxiliaires des violences de la rue, et nous resterons exposés aux fureurs impies de multitudes inconscientes,... qui cherchent

à se venger en accumulant les ruines » Et il rappelle le mot

de Channing : « Les sociétés sont responsables des catastrophes qui éclatent dans leur sein, comme les villes mal administrées, où on laisse pourrir les charognes au soleil, sont responsables de la peste ».

Il rend hommage au paysan. Il faut refaire le sang et les moelles de la France. La reconstitution de l'armée, voilà la première oeuvre à accomplir. Il fait commencer l'éducation militaire dès l'école. Oue doit être l'homme des nouvelles crénéralions? « Je ne veux pas seulement que cet homme pense, lise et raisonne; je veux qu'il puisse agir et combattre. Il faut mettre partout, à côté de l'instituteur, le gymnaste et le militaire. » Ces deux éducations, « il faut les pousser de front. Autrement, vous ferez une œuvre de lettrés, vous ne ferez pas une œuvre de patriotes. Que, pour tout le monde, il soit bien entendu que, lorsqu'en France un citoyen est né, il est né un soldat.... » Il reprend ainsi la tradition républicaine, celle de la loi du 27 brumaire an III, par laquelle la Convention avait réglé simultanément l'éducation civique et l'éducation militaire.

Cet appel rassura le pays et prépara la manifestation du 2 juillet 1871, qui allait rendre la République indéracinable. Il y avait cent onze députés à élire, dont vingt et un pour la Seine. Quarante-six départements étaient appelés à voter. Gambetta fut nommé dans la Seine, le Var et les Bouches-du- Rhône; il opta pour la Seine. Vingt-cinq départements avaient à remplacer Thiers (élu dans vingt-six départements et optant pour la Seine) : trois seulement élurent des conservateurs.

A ce moment même, le comte de Chambord vint en France et déclara ses intentions au sujet du drapeau. Le 5 juillet, il lançait son manifeste : « Je ne laisserai pas arracher de mes mains l'étendard d'Henri IV, de François I" et de Jeanne d'Arc. Il a flotté sur mon berceau, je veux qu'il ombrage ma tombe. Henri V ne peut abandonner le drapeau d'Henri IV. »

Gambetta, à peine revenu dans l'Assemblée, saisit la première occasion pour offrir son concours à Thiers. Lors de l'entrée des Italiens à Rome, un certain nombre d'évêques avaient adressé à l'Assemblée des pétitions pour le rétablissement du pouvoir temporel du pape. L'Assemblée nomma une

commission favorable. « Il y a un fait accompli, dit Thiers ; l'Italie est une; je ne suis pas l'auteur de cette unité, et moins que personne je puis être mis en cause. Il ne faut pas nous imposer une diplomatie qui aboutirait à ce que vous désavouez, la guerre. Quand toute l'Europe compte avec l'Italie, voulez-vous que je prépare avec elle des rapports compromettants pour l'avenir? » Il ajoute qu'il défendra les intérêts de la religion et qu'il assurera le plus possible l'indépendance du Saint-Siège. Il déclare accepter un ordre du jour où. il est dit : « L'Assemblée, confiante dans le patriotisme et la prudence du chef du pouvoir exécutif... ». Gambetta, aussitôt, s'y rallie : « Après les déclarations si nettes, si fermes sur nos relations avec l'Italie et le Saint-Siège, qui ménagent à la fois leurs libertés, les droits de la conscience et la paix européenne, nous nous rallions à l'ordre du jour qu'a accepté le chef du pouvoir exécutif ».

Alors, Keller, au nom de la droite : « Du moment que cet ordre du jour est également accepté par M. Gambetta, il change de signification », et il déclare que ses amis ne peuvent plus le voter. Thiers sursaute : <?; Je ne recherche l'accord avec personne, mais je ne le fuis pas quand il vient à moi. Vous donneriez un exemple désastreux et qui serait le signal de la désunion éternelle du pays, si vous pouviez venir faire une déclaration pareille à celle-ci : « Puisque tel ou tel collègue, « dont les sentiments ne sont pas les nôtres aujourd'hui, accepte « la même rédaction que nous, nous n'en voulons plus. » Il déplore que M. Keller ait laissé échapper une parole malheureuse, car, « si la discorde avait une voix, elle n'en prononcerait pas d'autre ». •

L'Assemblée adopte l'ordre du jour de confiance, mais renvoie les pétitions au ministre des Affaires étrangères : Jules Favre donne sa démission et est remplacé par Charles de Rémusat.

Le vicomte de Meaux, député légitimiste à l'Assemblée nationale, gendre de Montalembert, qui a laissé de précieux Souvenirs sur la période 1871-1877, juge ainsi cette première rencontre entre la droite de l'Assemblée et Thiers : « Les évêques réclamaient de l'Assemblée un vote qui nous eût brouillés avec l'Italie, une démarche — je ne sais laquelle, et ils ne le savaient pas davantage — en faveur du pouvoir tem-

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE

porel du pape. Que pouvait M. Thiers, et que pouvions-nous alors? Les cvêques voulaient-ils provoquer avec l'Italie une querelle que l'Allemagne eût évidemment soutenue? Assurément non; et quand ils protestaient de leurs intentions pacifiques , ils étaient aussi sincères qu'inconséquents. Mais ils ne se sentaient pas responsables du pays; et, sans se demander s'ils ne nous acculaient point soit à un précipice, soit à une reculade, ils se satisfaisaient eux-mêmes, eux et leur entourage. »

Le 12 août, Rivet, ami de Thiers, dépose la proposition suivante : «M. Thiers exercera, sous le titre de Président de la République, les fonctions qui lui ont été dévolues par le décret du 17 février dernier. Ses pouvoirs sont prorogés de trois ans.... /> Gambetta, dans les bureaux, combat la proposition; il soutient que la vraie cause du malaise dont souffre le pays est la division de l'Assemblée : le remède, à ses yeux, est la nomination d'une Constituante.

La proposition Rivet offre à lAssemblée l'occasion de se déclarer constituante. Le 28 août, la commission dépose un projet ainsi conçu : « L'Assemblée nationale, considérant qu'elle a le droit d'user du pouvoir constituant, attribut essentiel de la souveraineté dont elle est investie, décrète : « Le « chef du pouvoir exécutif prendra le titre de Président de la « République française et continuera d'exercer, sous l'auto- « rite de lAssemblée nationale, tant qu'elle n'aura pas ter- « miné ses travaux, les fonctions qui lui ont été déléguées par « décret du 17 février 1871... ».

Ainsi, la proposition Rivet était amendée sur un point essentiel : les pouvoirs de Thiers, au lieu d.'être limités à trois ans, devaient durer autant que l'Assemblée. La situation, pour Gambetta et ses amis, ne laissait pas d'être embarrassante : adopter la proposition, c'était reconnaître à la majorité monarchiste le droit de fixer les destinées du pays; la rejeter, c'était rendre la situation de Thiers plus difficile. Gambetta, qui redoutiiit avant tout une restauration de la royauté, se déclara contre le pouvoir constituant de l'Assemblée : « Elle n'a été élue, dit-il, que pour en finir avec l'étranger. Lorsqu'on veut fonder un gouvernement, que ce soit une monarchie ou une république, ce qui doit préoccuper ceux qui fondent cette œuvre, c'est de créer une forteresse qu'on puisse défendre

contre les factieux qui l'attaquent, non une tente ou un hangar ouvert à tous les vents et que tout le monde peut renverser en passant. C'est là ce que vous feriez si vous délibériez une Constitution dans l'état d'incompétence où vous vous trouvez. Je le dis au point de vue monarchique comme au point de vue républicain. » Et il allait jusqu'à prononcer ces paroles quelque peu téméraires : « S'il sortait d'ici une Constitution républicaine, je ne me trouverais pas assez puissamment armé, je le déclare en conscience, pour frapper ceux qui oseraient y porter la main ».

Cette déclaration, à laquelle la suite des événements allait donner un si éclatant démenti, eut un effet auquel l'orateur ne s'attendait pas : elle rapprocha de Thiers la droite et la jeta dans la République; les monarchistes, pour montrer qu'ils avaient le pouvoir constituant, établirent, provisoirement au moins, la forme de gouvernement qu'ils redoutaient le plus. Par 434 voix contre 225, l'Assemblée se déclara constituante; par 491 voix contre 94, elle donna au chef du pouvoir exécutit le titre de Président de la République française. Celui-ci, dans son message de remerciement, marqua le coup : « L'honneur que l'Assemblée m'a fait en me décernant la première magistrature de la République... ».

Ainsi, par un singulier paradoxe, la gauche, qui ne voulait pas être constituante, entendait que la loi Rivet, dès qu'elle serait votée, aurait la force d'une loi constitutionnelle; et la droite, qui revendiquait si hautement le pouvoir constituant, déclarait qu'elle ne votait qu'une loi ordinaire, voire une simple résolution essentiellement révocable (peut-être, chez quelques-uns, avec la pensée de laisser à la République la responsabilité du traité de paix). Ceux qui avaient combattu le projet triomphaient de son adoption, ceux qui l'avaient voté étaient mécontents. Ceux qui voulaient rétablir la monarchie fortifiaient le pouvoir de Thiers et affermissaient la République. Gambetta et ses amis réclamaient la dissolution d'une Assemblée d'où ils allaient tirer, au bout de plusieurs années de lutte, un gouvernement définitif. Cette Chambre à laquelle ils déniaient le pouvoir constituant, devait finir, sous leurs inspirations, par donner à la France sa Constitution républicaine. Mais ce paradoxe avait une cause profonde : la division des monarchistes et les haines qui les séparaient. En brisant

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE

sa couronne, le comte de Chambord brisait du même coup la branche cadette; il se vengeait de 1830. Les monarchistes étaient obligés de choisir entre des princes, au lieu que la République, gouvernement anonyme, pouvait prendre des formes diverses et se prêter à toutes les transactions.

Page 1