CHAPITRE X
LA RÉPUBLIQUE NOUVELLE
FONDATION DU JOURNAL la RépublUpie française \\ campagne
ORATOIRE II GAMBETTA ET LA LOI MILITAIRE || DISCOURS A VERSAILLES (24 JUIN) || VOYAGE EN SAVOIE ET EN DAUPHINÉ : « UNE COUCHE SOCIALE NOUVELLE » || LE DUC DE BROGLTE.
VERS la fin de 1871, Gambctla réalisa un rêve qu'il caressait depuis longtemps. Dès 1868, il avait projeté, avec Lavertujon et Spuller, de fonder un journal. Le propriétaire du château des Crêtes, Dubochet, devait fournir les premiers fonds. La feuille s'appellerait le Suffrage universel. Pendant son séjour à Saint-Sebastien, il s'entretenait de son projet dans sa correspondance avec Barthélémy. Enfin, en novembre 1871, il met au point la République française avec le concours de ses amis Arnaud de l'Ariège, Dorian et cette noble conscience, Scheurer-Kestner. Challemel-Licour, dont le talent n'allait cesser de grandir, Spuller, Ranc, Dion^^s Ordinaire, Charles Floquet, Gaston Thomson devaient traiter la politique intérieure; Antonin Proust, Gabriel Hanotaux, Camille Barrère, Marcellin Pellet les affaires étrangères; AUain-Targé les finances, Freycinet la guerre et les travaux publics, Paul Bert l'instruction publique, Berthelot les sciences, Lannelongue, Broca l'hygiène et la médecine. Gustave Isambert était chargé des soins de la rédaction. Joseph Reinach y fit ses débuts. Albert Grodet y entra un peu plus tard. Dans la pensée de son fondateur, la Eépublique française devait être un organe et une pépinière de gouvernement. C'était un journal de doctrine, d'allures modérées et graves.
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Ses Premiers Paris donnèrent au parti républicain le mot d'ordre. Presque tous les soirs, Gambetta venait au journal, et, tout en conversant, livrait à ses amis le canevas, les traits principaux des articles. Un de ses collaborateurs évoque un Gambetta à peu près inconnu, revoyant la première page, accueillant avec une grâce fraternelle la collaboration, les conseils même des plus modestes, des plus jeunes, revivant, devant ses rédacteurs, les séances de l'Assemblée, puis écrivant, sur un coin de table, une lettre — « C'était une force inexprimable, un foyer; rien de comparable à cela! >/
Il demande le concours de ses amis d'Alsace. Il écrit aux anciens représentants de l'Alsace-Lorraine à l'Assemblée nationale : ^i Tant que nous n'aurons pas rendu à la France son intégrité, nous n'aurons pas le droit de nous considérer comme satisfaits. Je suis tout entier à cette pensée. » Une circulaire annonce en Alsace-Lorraine l'apparition du journal : « Je désire en faire une tribune pour la revendication quotidienne devant l'Europe de nos droits et de nos provinces ravies. La France est à la merci de l'Allemagne. Nous sommes en guerre latente', il n'y a plus ni paix, ni liberté, ni progrès possible en Europe. 7/
En même temps, il commence à travers tout le pays un apostolat républicain et patriotique. Il se fait grand éducateur populaire. En d'heureuses rencontres, il marche, au milieu des foules enthousiastes. Il annonce le prochain triomphe de la République, laisse deviner la revanche, répand sur ses pas l'espérance, fait naître, sous son ardente parole, une démocratie nouvelle, comme il avait fait naître les armées.
Le i6 novembre, à Saint-Quentin, célébrant l'anniversaire de la défense de la ville et la mémoire des citoyens tombés dans la lutte : « Ce qui a manqué, c'est ce qui manque à tous les peuples qui se sont laissés asservir trop longtemps, c'est la foi en eux-mêmes et une haine suffisante de l'étranger. La France doit reprendre son véritable rôle dans le monde. Ne parlons jamais de l'étranger, mais que l'on comprenne que nous y pensons toujours. Alors vous serez sur le chemin de la revanche. »
Il explique ce qu'il entend par laïcité : le respect de la liberté des consciences. A l'Église, l'enseignement de la foi; à l'école, l'enseignement de la science. Il essaye de gagner le
clergé des campagnes; il en parle avec émotion et avec respect (cette distinction entre le clergé populaire et le clergé aristocratique, comme la distinction entre le clergé séculier et le clergé régulier, idées chères à Mirabeau, reviendront souvent sur ses lèN-res). Enfin, il demande qu'on rende à la France la libre disposition d'elle-même et il appelle tous les Français, après les échecs successifs de la monarchie, à la République. « Il nous sera peut-être donné, et je tiens à exprimer cette espérance dans le deuil même qui nous a réunis, d'assister, avec le concours de tous les citoyens, à la fondation du grand parti républicain national, qui n'a d'autre ambition que de sceller l'union de tous les Français par la reconnaissance, et l'harmonie de tous les droits. Alors la nation, ramassant toutes ses forces, unie et libre, pourra se tourner vers l'Europe, se faire rendre ce qui lui appartient et la place qui lui est due. />
L'Assemblée, déçue par l'échec de la fusion, inquiète des progrès du parti républicain, plus divisée que jamais, hésitait à rompre avec Thiers, qui inclinait de plus en plus vers la République. « Croyez-moi, disait-il, vous qui voulez faire un essai de la République, et vous avez raison, il faut le faire loyal. Je m'adresse tout spécialement à ceux qui se font de la République un souci continuel, et je suis du nombre. » (26 décembre.) Quelques jours après, le 7 janvier 1872, sur dix-sept élections partielles, douze étaient républicaines.
Le 20 janvier, Thiers, mis en échec sur un projet grevant les matières premières, donna sa démission ; mais l'Assemblée lit remarquer que ce vote sur une question économique ne pouvait être considéré comme un acte de défiance et refusa cette démission : le Président la retira. La droite se préparait pour le cas où une autre crise présidentielle viendrait à se produire. On négocia, et le comte de Paris se déclara prêt à rendre visite au comte de Chambord, à Anvers : il s'agissait de nommer le duc d'Aumale à la place de Thiers. Le comte de Chambord prit fort mal la chose; le 25 janvier, il lança un nouveau manifeste contre ce qu'il appelait « les combinaisons stériles » et, affirmant de nouveau son attachement au drapeau blanc : « Rien n'ébranlera mes résolutions, rien ne lassera ma patience, et personne, sous aucun prétexte, n'obtiendra de moi que je consente à devenir le roi légitime
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de la Révolution ». Ainsi, chaque fois que les monarchistes tentaient de s'unir et de se relever, le représentant de laro3'auté légitime replaçait sur leurs têtes la pierre du sépulcre. Le parti bonapartiste essaya d'en profiter; le II février, Rouher fut élu en Corse, commença une propagande active à travers la France et créa à l'Assemblée « un groupe de l'appel au peuple ».
Le 29 mars, l'Assemblée se prorogea pour trois semaines. Gambetta, pendant ses vacances, répondit aux invitations qui lui avaient été adressées par les républicains d'Angers et du Havre.
Le 7 avril, à Angers, au centre d'une contrée qui avait nommé des députés royalistes, il cherche à rassurer le pays, à lui inspirer confiance dans la sagesse du parti républicain. Contre ceux qui opposent Paris à la province, il défend l'unité morale de la patrie. Il fait voir les divisions de la droite; au contraire, le parti républicain, en prêtant son concours au gouvernement établi, se montre dévoué aux intérêts suprêmes de la nation et à la paix sociale ; minorité dans l'Assemblée, il est la majorité dans le pays. Puis, l'orateur proclame le respect de la propriété, de la liberté de conscience, de la liberté des cultes. Et il termine par cet appel et cet hommage au Président de la République : « II sait qu'il y a quelque chose de plus beau que d'avoir écrit les annales de la Révolution française, c'est de l'achever... ».
Au Havre, le 18 avril : « Si le gouvernement républicain a paru, au milieu des désastres, comme le seul possible, c'est que seul, il s'est trouvé debout en face du danger. Au moment de la catastrophe, nul n'a pensé à un autre gouvernement. Où étaient les prétendants? » Il revient sur le problème de l'éducation. L'État ne peut avoir aucune compétence ni aucune action sur les dogmes ni sur les doctrines philosophiques. Il faut qu'il ignore ces choses, ou bien il devient arbitraire. On l'a raillé en l'appelant commis voyageur; il se pare de ce titre : « Eh bien oui ! je suis un voyageur et le commis de la démocratie. C'est ma commission, je la tiens du peuple. Si je crois mon pay^ perdu en dehors de la République, il faut bien que je le dise! C'est ma mission 1 Je la remplis; advienne que pourra! »
Il jette, en passant, un moi qui va soulever de longues
polémiques : « Ne nions pas les misères, les souffrances d'une partie de la démocratie. Mais tenons-nous en garde contre les utopies de ceux qui croient à une panacée, à une formule pour faire le bonheur du monde. Il n'y a pas de remède social, parce qu'il n'y a pas une question sociale. Il y a une série de problèmes à résoudre, de difficultés à vaincre. Ces problèmes doivent être résolus un à un et non par une formule unique. Il n'y a pas de panacée. » Il ne disait pas : « Il n'y a pas de question sociale ». Il disait : « Il n'y a pas une question sociale », une question sociale unique, ni une solution unique. Il faut regarder de près ses formules : elles sont calculées avec un soin non exempt d'artifice. On pouvait s'y tromper d'abord. Challemel-Lacour lui-même s'y méprit, s'étonnant que son ami qui, à Bordeaux, avait défini la question sociale en termes si pathétiques, parût maintenant en nier l'existence. Louis Blanc s'y trompa aussi et protesta avec vivacité. C'est sans doute ce que voulait Gambctta : s'opposer aux socialistes, sans couper les ponts. Il saisit l'occasion; la République française riposta à Louis Blanc (que Gambetta, au fond, n'aimait guère; on le vit encore mieux dans la suite). Louis Blanc avait raison, en disant qu'il y a un problème social, celui des relations du capital et du travail. Ce problème en contient une multitude d'autres, et Gambetta énonçait une vérité non moins évidente, en disant qu'il n'y a point de remède unique, point de panacée.
Enfin, il réclame la réunion d'une nouvelle Assemblée à Paris, « Paris, berceau de notre civilisation, bouclier de nos libertés publiques, initiateur et guide de l'esprit national, Paris qu'on peut dénoncer à la haine imbécile de quelques ruraux, mais qu'on ne peut parvenir ni à abattre ni à déshonorer ». Il appelle à lui les nouveaux venus : « On a dit que nous sommes un parti fermé : ce r'est pas vrai!... » Ainsi, en même temps qu'il se sépare des socialistes, il devient l'homme de la réconciliation avec Paris. Et il proclame la République ouverte.
Le 9 mai, un grand nombre d'Alsaciens viennent lui offrir un bronze. Il répond : « La ténacité est une des qualités de votre race. C'est par là que notre chère Alsace était particulièrement nécessaire à l'unité française; elle représentait parmi nous, à côté de cette mobilité et de cette légèreté qui, malheu-
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reusement, à certains moments, déparent notre caractère national, l'énergie invulnérable. Tant qu'elle ne sera pas rentrée dans la famille, il n'y aura ni France ni Europe. Ne parlons pas de revanche, ne prononçons pas de paroles téméraires, recueillons-nous. Quant à moi, je n'ai d'autre ambition que de rester fidèle au mandat que vous m'avez donné et que je considère comme la loi et l'honneur de ma vie. » Il continue d'être le représentant et le porte-parole des provinces en exil.
L'Assemblée rentre le 22 avril. La droite cherche à compromettre Gambetta par une discussion sur les marchés de la guerre. D'avance elle en avait mené grand bruit; elle annonçait que de honteuses spéculations seraient mises au jour. Rouher attaque le gouvernement de la Défense nationale et défend l'Empire. Le duc d'Audiffret-Pasquier lui crie : « Vare, redde legiones! Rendez-nous nos légions! Rendez-nous la gloire de nos pères! Rendez-nous nos provinces! » Et Gambetta : « Le Mexique vous tient, le Mexique vous poursuit, le Mexique a déjà fait justice, par l'éternel châtiment qui sort des choses, de tous ceux qui ont compromis l'honneur et la grandeur de leur pays dans cette détestable équipée. Oui, la justice a commencé, elle a saisi tour à tour et Morny, et Jecker, et Maximilien, et Napoléon III! Elle tient Bazaine. Elle vous attend! » De tous les marchés du 4 septembre, un seul motiva des observations sérieuses, un achat de canons fait en Amérique par la « commission d'études ». Gambetta la couvrit; des lettres incriminant le lieutenant-colonel président furent lues à la tribune et l'Assemblée renvoya le rapport aux ministres compétents. L'attaque avait échoué.
A travers ces vifs débats, Thiers poursuivait les négociations pour la libération du territoire et le vote de la nouvelle loi militaire. Le relèvement rapide de la France inquiétait l'empereur Guillaume et Bismarck. Notre ambassadeur à Berlin, le comte de Gontaut-Biron, écrivait : ^^ L'esprit de l'empereur est sérieusement ému par la préparation de notre loi militaire, par les menaces de revanche augurées des mouvements de Gambetta et d'une prétendue entente qui serait faite entre Thiers et lui pour la réorganisation de l'armée ». Thiers répondait à l'ambassadeur : « Nous voulons la paix. Quant à
t*. Peschavel. — Gambetta. lO
nos prétendus armements, ce n'est pas parler la langue française que de les qualifier de ce nom. » Et il exposait ses vues sur la reconstitution de l'armée : pas de service obligatoire; une armée de métier; la loi de 1832, qui en limitait l'effectif total à 400000 hommes. Mais il dut céder à la volonté de l'Assemblée, qui, suivant elle-même la volonté du pays, entendait appeler désormais tous les citoyens valides sous les drapeaux. Thiers, redoutant une agression de l'Allemagne,
les militaires s'agitaient autour du roi et Bismarck devenait
menaçant — exigea, sous peine de se retirer, le service de cinq ans, afin de pouvoir mettre deux ou trois classes immédiatement en ligne (nous n'avions pas encore de réserves). Le 10 juin, la droite essa3^a de le renverser en votant un amendement qui réduisait à quatre ans la durée du service; ce fut Gambetta, qui apporta au vieil homme d'État le concours décisif. L'Assemblée vota les cinq ans, au grand déplaisir du gouvernement et de l'état-major allemands. Gambetta fut, avec Thiers, le principal artisan de notre réorganisation militaire après 1870.
Les débats sur la loi militaire étaient achevés ; les négociations relatives à l'évacuation du territoire étaient sur le point d'aboutir : la droite trouva l'heure propice pour poser au Président ses conditions. Une délégation de neuf membres, dont faisaient partie le duc Albert de Broglie fraîchement débarqué de l'ambassade de Londres, le duc d'Audiffret-Pasquier et le général Changarnier se rendit chez lui le 20 juin et le supplia de « s'appuyer sur la droite pour combattre le radicalisme ». Thiers répondit qu'il n'avait pas manqué à sa mission , que son gouvernement, formé de républicains et de monarchistes, avait triomphé de la Commune, qu'ayant accepté le dépôt de la République, il n'avait pas le droit de s'opposer à des élections républicaines. Il ajouta que la division des monarchistes rendait impossible la restauration de la monarchie et qu'il fallait bien accepter comme légale la République, qui existait déjà en fait. Par quelques lois sages, dit-il, confions le pouvoir législatif à deux Chambres; donnons à la Chambre haute et au pouvoir exécutif le droit de dissoudre, d'un commun accord, la Chambre des députés : dans ces conditions, le gouvernement sera suffisamment armé pour résister aux pires entreprises de 1p démagogie. Quant aux
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radicaux, il réprouvait leurs principes et leur campagne; il blâmait les attaques de Gambetta contre l'Assemblée. Si le pays votait pour ce parti, c'est qu'il voulait marquer sa volonté de fonder la République en portant ses suffrages sur les seuls candidats qui affirmaient leur dévouement aux institutions existantes. D'ailleurs, l'Assemblée était souveraine; elle pouvait, si elle le jugeait bon, proclamer la monarchie. « Puisque vous êtes la majorité, pourquoi ne proposez-vous pas vousmême qu'on la rétablisse? » Le « Conseil des neuf » publia un compte rendu qui se terminait par ces mots : « Regrettant de ne pouvoir s'entendre avec M, le Président de la République sur les véritables conditions de la République conservatrice, les délégués ont dû se retirer en maintenant leur opinion et en se réservant toute liberté pour la défendre ». C'était la rupture. On sentait le vent des tempêtes. L'Assemblée se prorogea du 3 août au II novembre. Gambetta allait mettre ces vacances à profit en portant à travers le pays l'évangile de la République nouvelle.
Le 24 juin, à Versailles, il commémore la naissance de Hoche. Ce sera désormais, chaque année, comme un pèlerinage du parti républicain, où Gambetta, tuteur fidèle de l'armée, initiateur de sa grandeur nouvelle, devenu en quelque sorte le représentant de la nation armée et tribun des soldats, prêchera à la France l'amour du drapeau, le culte de la discipline et des lois. « Le devoir militaire est le premier », disait-il. Écoutez comme il parle, lui, le « démagogue », en ces sortes de sermons militaires et patriotiques; il propose en exemple le jeune héros écrivant : « Dans ce pays, vous n'aurez la paix, le calme à l'avenir qu'avec la tolérance religieuse ». « Il fit mieux que de le dire et de l'écrire : il mit ce principe en pratique. C'était là, à ses yeux, le secret de la pacification. A de tels hommes il faut rendre cet hommage suprême que Tacite réclamait pour les grands citoyens, non des louanges, mais une fidèle imitation de leur conduite. » Puis, après la guerre civile, le pardon : Hoche, le lendemain du jour où il a vaincu, proclame l'amnistie. Les règles de la politique sont éternelles, parce qu'elles reposent sur la morale ; il n'y a pas de politique vraie, efficace, fructueuse, quand la force viole, même momentanément, les principes de la justice et de l'humanité.
Le 14 juillet, à la Ferté-sous-Jouarre : « Il faut refaire le fais-
ccau du 14 juillet 1789, rapprocher ceux qu'on s'est ingénié à diviser, le paysan et l'ouvrier, l'ouvrier et le bourgeois. Il exhorte les républicains à faire la démonstration de leurs principes en plein soleil : que vos champs, vos veillées, vos réunions, vos marchés, vos foires deviennent pour vous des occasions d'entretien et d'instruction. »
Aux ouvriers de la Loire : « Il faut que partout où il y a une mère française, elle élève ses enfants dans l'amour religieux de la France. S'il y a quelque chose de consolant au milieu des tristesses et des deuils de la patrie mutilée, c'est de penser que ce sont les mères françaises et patriotes qui assureront des défenseurs et des vengeurs à la France. Mais, avant de songer à l'avenir, il faut assurer le présent, en fondant définitivement un gouvernement de justice et d'égalité, non d'une égalité envieuse et jalouse, mais de cette égalité de droits et de devoirs qui ne reconnaît d'autres distinctions parmi les hommes, que celles qui tiennent au caractère, à l'intelligence et à l'activité dans les luttes de la vie. »
A Chambéry, le préfet interdit le banquet préparé pour célébrer l'anniversaire de la première République; Gambetta accueille les invités à son hôtel, par fournées successives. A ces auditoires qui se renouvellent sans cesse il verse un flot d'éloquence sans cesse renouvelé. Ces journées de Savoie font penser à celle du 24 février 1848, où Lamartine, sur les marches de l'Hôtel de Ville, avait répandu pendant de longues heures sur les vagues successives de l'ouragan populaire la lumière de sa raison et de son courage. Mais, ici, les foules s'offraient. « La République ne doit pas être le règne exclusif de quelquesuns, mais l'instrument de tous. » Il prêche la prudence, la patience. <{: Ajournons la discussion des doctrines pour nous en tenir momentanément aux questions de conduite, cultivons avec toutes les précautions imaginables ce germe de République, surveillons le jeune arbre avec tendresse. »
Toujours la mesure : «. Préparons un programme précis, posant les questions les plus urgentes en première ligne, non pas toutes à la fois, mais successivement. Sachons ne rien mêler, ce serait tout compromettre. » — C'est la règle de Descartes : « Diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. »
Et toujours la frontière : « La France s'est vu enlever une
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partie de son bien, qu'il lui faudra reprendre. Pensons sans cesse à ce que nous avons à faire, mais n'en parlons jamais! » Il en parlait, cependant.
A Albertville, il revient sur la question religieuse. « Allez dans vos temples, cro3^ez, affirmez, priez. Ce que je demande, c'est la liberté, une liberté égale pour vous et pour moi, pour ma philosophie comme pour votre religion. Nous ne sommes pas les ennemis de la religion ; nous la voulons assurée, libre et inviolable. »
Le 26 septembre, à Grenoble, au cours d'une harangue qui va retentir longuement et réagir sur l'Assemblée, il salue l'avènement de la démocratie : « Que voulez-vous? On ne peut pas s'habituer, depuis quarante-cinq ans, dans certaines classes de la société, à prendre son parti, non seulement de la Révolution française, mais de ses conséquences. Et c'est dans ce défaut de résolution chez une notable partie de la bourgeoisie française, que je trouve l'explication de tout ce qu'il y a encore d'incertain, d'indécis et de malsain dans la politique du jour. On se demande, en vérité, comment ces hommes peuvent fermer les yeux à un spectacle qui devrait les frapper. N'ont-ils pas vu apparaître, depuis la chute de l'Empire, une génération neuve, intelligente, propre aux affaires, soucieuse des droits généraux? Ne l'ont-ils pas vue faire son entrée dans les conseils municipaux, s'élever, par degrés, dans les autres conseils électifs du pays, réclamer et se faire sa place, de plus en plus grande, dans les luttes électorales? N'a-t-on pas vu ce monde du travail faire son entrée dans les affaires politiques? N'est-ce pas l'avertissement caractéristique que le pays, après avoir essayé bien des formes de gouvernement, veut enfin s'adresser à une autre couche sociale pour expérimenter la forme républicaine? Oui! je pressens, j'annonce la venue et la présence, dans la politique, d'une couche sociale nouvelle qui est aux affaires depuis tantôt dix-huit mois, et qui est loin, à coup sûr, d'être inférieure à ses devancières. »
Le 29 septembre, à Thonon, une société d'Alsaciens-Lorrains arrive, de Genève, pour le saluer. A ce moment même, de l'autre côté de la nouvelle frontière, des événements douloureux ravivaient la plaie de la France. Passé le i" octobre 1872, tous les Alsaciens-Lorrains qui n'auraient pas opté pour elle seraient considérés comme Allemands, et
ceux qui avaient opté seraient mis en demeure de quitter le pays. Alors commença un lamentable exode : pendant la seconde quinzaine de septembre, près de 200000 Alsaciens- Lorrains émigrèrent en France. Gambetta, désespéré de cet exil qui livrait le pays aux Allemands, essaye de parler : «Ah! elles n'avaient jamais marchandé leur sang, ces deux provinces chéries; c'étaient leurs enfants dont les poitrines étaient trouées les premières ! Ah ! nobles provinces ! toujours dévouées à la France, toujours regardant son drapeau. — Oh! nous souffrons, disaient-elles, mais c'est pour la patrie, nous souffrons, mais nous portons en nous le cœur même de la nation!...
Messieurs, je ne peux pas continuer, c'est impossible Voilà ! . . .
ce sont ces pays-là » Et, la voix pleine de larmes, épuisé, il
s'arrête, se jette sur un siège, au milieu de l'émotion profonde des assistants. Sanglot plus émouvant que tous les discours!
Un conseiller général ayant dit que, si la monarchie était rétablie en France, la Savoie se tournerait vers la Suisse, car « là oîi est la liberté, là est la patrie », le patriotisme jaloux de Gambetta éclate en jets de flammes : « Il faut bien réfléchir, quand on parle du patrimoine de la France! La France, vous avez eu raison de le dire, sera d'autant plus attrayante qu'elle sera aux mains de tous les citoyens et non plus soumise aux caprices d'un seul. Ah! oui, la France glorieuse et replacée, sous l'égide de la République, à la tête du monde et présentant au monde ses légions d'artistes, d'ouvriers, de bourgeois et de paysans, ah! oui, il est bon de faire partie d'une France pareille, et il n'est pas un homme qui, alors, ne se glorifiât de dire, à son tour : « Je suis citoyen français! » Mais il y a une autre France que je n'aime pas moins, une autre France qui m'est encore plus chère, c'est la France vaincue et humiliée, c'est la France accablée. Oh! cette France-là, je l'aime comme on aime une mère; c'est à celle-là qu'il faut faire le sacrifice de sa vie, de son amour-propre et de ses jouissances égoïstes ; c'est de celle-là qu'il faut dire : « Là où est la France, là est la patrie ! »
Au moment même 011 la déchirure se faisait encore plus profonde et plus cruelle, le jeune orateur, en son amour filial exalté, criait, avec une force toujours croissante, ses idées saintes : l'unité française, l'amour des provinces perdues, la religion de la patrie. Il aimait la France comme on aime une personne vivante, avec passion et avec tendresse.
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Ses succès croissants émurent profondément les monarchistes. Le mot de Grenoble : « une couche sociale nouvelle » fit scandale. Le lo octobre, la commission de permanence de l'Assemblée se rendit auprès de Thiers pour lui faire part de ses appréhensions. Le Président répondit que ce discours était « profondément regrettable, mauvais, très mauvais. Il n'y a pas de classes sociales dans la nation. Une pareille théorie, si elle avait été produite à la tribune, eût été combattue par le gouvernement. » Thiers se trompait, ou faisait semblant de se tromper : l'orateur de Grenoble n'avait pas parlé de « classes»; il avait toujours et partout répudié cette idée; il avait toujours prêché et il devait prêcher jusqu'à la fin l'union du prolétariat et de la bourgeoisie; il fut toujours préoccupé de rapprocher l'ouvrier et le bourgeois, le paysan et le citadin. Il avait parlé d' « une couche sociale nouvelle ». C'était un fait, un fait que des hommes comme Chateaubriand, Royer-Collard, de Serre, Montalembert, Tocqueville, Prevost-Paradol avaient constaté dès longtemps et en termes autrement hardis, un fait qui s'est continué à travers toute notre histoire avec le caractère d'une loi. C'est l'apparition, dès le moyen âge, entre les vilains et les nobles, des gens de métier, des bourgeois; puis, l'élévation constante de ce Tiers État, conquérant, au XVI' siècle, une influence légitime sur la royauté, régnant en maître, sous Louis XIV, dans la politique, l'armée, les lettres, les arts; enfin, sous la Révolution, s'emparant du gouvernement. Derrière le Tiers et au-dessous de lui, une autre couche sociale, celle qui, sous Louis XIV, arrachait à Fénelon, à Vauban, à Boisguillebert des cris de douleur et de révolte, ces fils de palefreniers, de tonneliers, de maçons, de domestiques et de garçons d'écurie, qui devaient illustrer la France révolutionnaire sur les champs de bataille et la sauver de la coalition européenne. Et lorsque le suffrage universel, que Guizot appelait « cet océan obscur, illimité », remplaça le régime censitaire, comment cette force nouvelle n'eût-elle pas poussé les éléments populaires dans les conseils locaux et dans les Assemblées politiques?
Le fils de l'épicier de Cahors devenu le chef de la France, voilà, n'est-il pas vrai? un grand scandale! Pour la droite de l'Assemblée, c'était quelque chose comme l'invasion des barbares. Sous Louis XIV, le duc de Saint-Simon, furieux de ne
rien être et de voir arriver des « hommes de rien», comme Colbcrt, répandait en secret sa bile contre « ce long règne de vile bourgeoisie ».
Tocquevillc avait été bien plus loin, non seulement sur l'avènement de la démocratie, mais sur le Concordat, sur la propriété. Mais il fallait trouver des prétextes; on se prenait à tout. Il fallait acculer Thiers à une impasse, en le rendant responsable du progrès de doctrines révolutionnaires et subversives. La droite ne voyait la République qu'à travers les crises de 1793 et de 1848. Elle avait peur du suffrage universel, et cependant elle-même en était sortie, elle l'avait in\'oqué, elle devait finir par le conserver : cette contradiction interne faisait son embarras et sa faiblesse. Gambetta, lui, fidèle à son origine, au lieu de repousser les nouveaux venus que le suffrage universel amenait aux affaires, entendait les accueillir en les éclairant.
Dès la rentrée, le 13 novembre, le général Changarnier déposa une demande d'interpellation à l'occasion du voyage de Gambetta en Savoie et en Dauphiné. L'Assemblée décida que le débat aurait lieu le 18.
Le duc Albert de Broglie arrivait de l'ambassade de Londres pour mener la bataille contre Thiers; il avait alors cinquante et un ans. Petit-fils de Mme de Staël, fils du ministre de la monarchie de Juillet, il apportait aux luttes politiques tout ce que la culture la plus étendue et la plus fine pouvait ajouter à un esprit naturellement distingué et à une âme courageuse et fière. Il avait trouvé dans son héritage les vertus de son père, « la sincérité des sentiments, la franchise du langage et l'absence de toute recherche soit de la popularité, soit de la faveur », (Avant-propos d'Albert de Broglie au livre de son père. Vues sur le gouvernement de la France.) Comme lui aussi, il avait une certaine timidité, une certaine gaucherie naturelle, qui l'entourait de réserve. Cette timidité lui donnait des airs de hauteur. On le trouvait distant, ses amis le disaient distrait, et il l'était en effet, quand il voulait. Il était très attentif aux hommes et aux choses qui lui paraissaient en valoir la peine, mais il ne prodiguait pas ses prévenances. Son spirituel maître, X. Doudan, qui ne voyait pas sans humeur le libéralisme assez peu démocratique de son entou-
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rage et qui était resté, au fond, un homme du xviii* siècle, agacé par l'évolution du monde où il vivait, avait pénétré son élève et essayé de le mettre en garde contre l'infatuation et les airs d'infaillibilité. Il écrivait au jeune Albert de Broglie, âgé de vingt-quatre ans : « Que Dieu te garde de l'orgueil, de la vanité, de l'insolence, du mépris des autres et de la disposition à abonder dans son propre sens, du ton décisif et péremptoire, enfin de tous les vices que donne la supériorité intellectuelle, et surtout du pire de tous, qui est celui de se rendre cet hommage qu'on ne fait pas trop sentir aux autres sa supériorité; enfin, je te souhaite l'impossible, mon cher enfant //. (22 juillet 1845.)
Le duc Albert de Broglie se défiait de la mobilité démocratique, incompatible à ses yeux avec une politique d'alliances. Il estimait que le gouvernement parlementaire, sans la tradition de l'hérédité, ne pourrait pas s'acclimater dans notre pays et que le principe électif était incompatible avec l'irresponsabilité présidentielle. Il ne se trompait pas en constatant que la constitution du pouvoir exécutif dans une République parlementaire et dans un État centralisé est la difficulté suprême. Mais, sur les solutions, il se montrait plus absolu que son père, qui avait prévu l'institution parlementaire, soit avec la forme monarchique, soit avec la forme républicaine. Il s'était fait une conception de la société française et de ses conditions de vie et il dédaignait d'en sortir. Prisonnier volontaire d'un monde où les conventions sociales tiennent tant de place et sont le support de l'existence, il demeurait fermé aux profonds mouvements de l'âme populaire; il n'admettait pas que des réformes qui déjà s'étaient acclimatées chez d'autres peuples, et même en des pays monarchiques, pussent réussir en France. Il eût été le grand ministre d'une monarchie absolue ou d'une monarchie censitaire, en des cadres restreints. La démocratie lui paraissait vulgaire et il le lui montrait; elle le trouva impertinent et elle le lui montra aussi. Il se vengea de sa disgrâce en honorant les lettres françaises et en devenant un bel historien. Quelles que pussent être les vues de l'esprit, il s'agissait, à ce moment, de savoir si la monarchie était possible et si, le monarque manquant à cette Assemblée monarchiste, on pouvait laisser la France dans un éternel provisoire.