‹ GambettaChapitre 16 sur 28 · SUPRÊME TENTATIVE DE RESTAURATION MONARCHIQ.UE · texte numérisé non relu

SUPRÊME TENTATIVE DE RESTAURATION MONARCHIQ.UE

AUX 3'eux de Thiers, le régime sous lequel la France vivait alors, c'est-à-dire une Assemblée unique et souveraine avec un pouvoir exécutif issu d'elle et responsable devant elle, ne pouvait pas durer; la prolongation de ce système ne pouvait être souhaitée que par les partis extrêmes : l'extrême gauche, parce qu'une Chambre unique et souveraine était conforme à sa doctrine; l'extrême droite, parce qu'elle espérait trouver dans la faiblesse d'un régime provisoire des facilités pour restaurer la monarchie. Thiers considérait comme son devoir de signaler à l'Assemblée le danger auquel elle exposerait le pa3'-s en laissant après elle des pouvoirs publics insuffisamment organisés et il croyait, en cela, faire œuvre conservatrice. Ce n'était pas, il faut l'avouer, une conception révolutionnaire ; mais ce n'était pas la monarchie, et, pour les monarchistes, c'était la trahison.

Le 13 novembre 1872, il donna lecture de son message, le plus important, le plus décisif de sa présidence : « La République existe, elle est le gouvernement légal du pays : vouloir autre chose serait une nouvelle révolution et la plus redoutable de toutes. Le pays vous a donné la mission de le sauver en lui procurant la paix d'abord; après la paix, l'ordre; avec

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l'ordre, le rétablissement de sa puissance, et enfin un gouvernement régulier. A la date que vous aurez déterminée, lorsque vous aurez choisi quelques-uns d'entre vous pour méditer sur cette œuvre capitale, si vous désirez notre avis, nous vous le donnerons loyalement et résolument. » Enthousiasme des gauches. Colère des droites, qui proposent de nommer une commission pour examiner le message. Le lendemain, on lit dans la République française : « La journée d'hier est décisive dans l'histoire de la France. M. Thiers vient de couper le câble. Il a rompu avec la monarchie. Il a proclamé la République comme le seul gouvernement qui puisse désormais convenir à notre pays. Heureux les hommes qui, à certains jours de leur vie, peuvent être ainsi les interprètes de tout un peuple! M. Thiers a présenté hier notre jeune République à la vieille Europe. »

Le i8, le général Changarnier interpelle sur les voyages de Gambetta; il supplie le Président de la République de se séparer d'un factieux prêt à tout bouleverser. Le duc deBroglie demande au Président de renouveler les déclarations qu'il a faites à la commission de permanence. Thiers répond : « C'est me faire une offense, que de m'appeler ici à venir professer ma foi, lorsque quarante ans de vie l'ont fait connaître. Quand on paraît douter de moi, on me donne le droit de provoquer un témoignage de confiance. Je le demande immédiatement. »

Changarnier l'accuse d' 'K ambition sénile ». Thiers : « Jesuis blessé, oui et j'ai le droit de l'être. Après ce que j'ai fait depuis deux ans, le doute même, je l'ose dire, est un acte d'ingratitude. M, Gambetta a pu être l'objet de cette interpellation, mais la véritiible interpellation s'adressait à moi. » Puis, au lieu d'accepter l'ordre du jour de confiance, il se rallie à un autre texte : « L'Assemblée, confiante dans l'énerme du couvernement et réprouvant les doctrines professées au banquet de Grenoble... ». L'extrême gauche vote contre; une grande partie de la gauche s'abstient; il n'y a que 379 votants, parmi lesquels 263 pour, 116 contre. Thiers est coupé à la fois de la droite et de la gauche : c'est ce que voulait le duc de Broglie.

Thiers fait décider la nomination d'une commission de trente membres pour organiser les pouvoirs publics. Un vaste pétitionnement commence dans le pa3^s pour la dissolution de l'Assemblée. Un débat s'ouvre sur ces pétitions le 14 décembre.

Gambetta soutient que l'Assemblée n'a reçu qu'un mandat limité, qu'elle est en désaccord avec le pays et qu'il est urgent de le consulter. Dufaure, garde des Sceaux, prend position contre lui et déclare qu'il appartient à l'Assemblée seule de fixer le terme de son mandat. La droite, voyant dans ce discours une revanche du message, en vote l'affichafre. La situation de Thiers entre la droite et la gauche devient de plus en plus difficile.

Ce revirement du gouvernement a^'ait pour cause principale la situation extérieure, l'état d'esprit qui régnait à Berlin. La fortune de Gambetta donnait de l'ombrage au gouvernement allemand. Le comte de Saint- Vallier, commissaire du gouvernement près du commandant en chef des armées allemandes à Nancy, écrivait : « Le point noir est toujours M. Gambetta; son nom inspire une répulsion croissante ». A quoi Thiers, pour rassurer Berlin, répondait : «: Gambetta ne me succédera pas. Le mouvement est démocratique en France comme dans toute l'Europe et spécialement en Allemagne, mais nullement démagogique. ;>

A Versailles, la droite attaquait violemment Gambetta et ses amis. Challemel-Lacour, mis en cause à propos des marchés passés à Lyon pendant la guerre, se défendit avec une mordante éloquence, accusant la commission des marchés de prendre à tâche « de fournir à la France des prétextes de se mépriser ». L'Assemblée vota un blâme pour les procédés révolutionnaires de la municipalité lyonnaise, qui avait substitué le drapeau rouge au drapeau national : or, Challemel-Lacour avait combattu la municipalité au péril de sa vie; cette attaque contre le gouvernement de la Défense nationale à propos des marchés aboutissait à une condamnation unanime du drapeau rouge.

Thiers, infatigable, voulait achever la libération du territoire ; il était en avance de deux ans sur les délais prévus. « Je n'ai pas, disait-il, à m'occuper du reste, car, aussitôt la convention signée, la majorité déclarera, par un beau décret, que j'ai bien mérité de la patrie et elle me mettra par terre. »

Le 19 février, la commission proposa que l'Assemblée ne se séparât pas sans avoir statué sur l'organisation des pouvoirs législatif et exécutif, la création et les attributions d'une seconde Chambre et la loi électorale. En présence de l'attitude

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intransigeante du comte de Chambord, les orléanistes avaient faussé compagnie aux légitimistes : ils allaient travailler à faire la République. Le duc de Broglie, nommé rapporteur, lut son rapport le 21. Les questions de principe étaient réservées. On se bornait à entraver l'action de Thiers : quand il voudrait parler à l'Assemblée, il devrait en faire la demande par un message ; la discussion serait suspendue et le Président serait entendu le lendemain; la séance serait levée après le discours présidentiel et la discussion reprendrait à une séance ultérieure, hors la présence du Président de la République; les interpellations seraient adressées, non au Président, mais aux ministres.

Gambetta combattit ce « cérémonial compliqué et impuissant ». Il s'éleva, conformément à la doctrine radicale de cette époque, contre l'institution d'une seconde Chambre, « Chambre de résistance », « produit d'une combinaison artificielle », « cause perpétuelle de conflit », « précaution contre le suffrage universel». Et, constatant les résultats des élections partielles, il réclama une fois de plus la consultation du pays.

Le duc de Broglie répondit que le projet des Trente n'impliquait en rien la solution de la question république ou monarchie. Thiers essaya de remettre le gouvernement en équilibre entre la droite et la gauche. Le 13 mars, l'ensemble du projet fut adopté par 411 voix contre 234. On s'efforçait de ligoter le principal orateur de la République; mais en même temps, sans le vouloir, et avec l'espoir de réserver l'avenir, on déposait le germe de la République dans la loi.

Trois jours après, une note officielle annonçait qu'un nouveau traité pour l'évacuation du territoire venait d'être signé avec l'Allemagne. Le dernier milliard de l'indemnité devait être versé en quatre paiements égaux, les 5 juin, 5 juillet, 5 août et 5 septembre 1873. En retour, les départements des Vosges, des Ardennes, de la Meuse, de Meurthe-et-Moselle et Belfort devaient être évacués à partir du i" juillet et l'évacuation ne devait pas durer plus de quatre semaines. Pour gage des deux paiements restant à accomplir, la place de Verdun devait seule continuer à être occupée jusqu'au 5 septembre. Il }'■ eut dans tout le pays une explosion de joie.

Le ministre des Affaires étrangères, Rémusat, donna lecture du traité à l'Assemblée. Dès qu'il eut terminé son exposé, la

gauche tout entière se leva et, après trois salves d'applaudissements, fit entendre le cri vingt fois répété de : « Vive la République! » A droite, on cria : « Vive la France ! » Le président du centre gauche, Albert Christophle, proposa une résolution ainsi conçue : « L'Assemblée nationale déclare que M. Thiers, Président de la République, a bien mérité de la patrie ». Aussitôt la droite y opposa l'ordre du jour suivant : « Accueillant avec une patriotique satisfaction la communication qui \'icnt de lui être faite et heureuse d'avoir accompli ainsi une partie essentielle de sa tâche, l'Assemblée vote des remerciements solennels à M. Thiers, Président de la République, et au gouvernement. » Enfin, après un débat assez pénible, une motion qui réunit les deux ordres du jour fut votée à l'unanimité moins quelques voix. Le président Grévy se leva : « Je suis heureux d'avoir, par ma fonction, à proclamer cette résolution de l'Assemblée. Les nations s'honorent par leur grandeur morale, lorsque, élevant leur reconnaissance à la hauteur des services rendus, elles savent décerner aux hommes qui les servent une récompense digne d'elles et digne d'eux. » Ces paroles furent accueillies par les acclamations des gauches. Quelques jours après, le i" avril, la droite prit sa revanche. La présence de Grévy au fauteuil de la présidence gênait les chefs de la droite pour l'accomplissement de leurs desseins contre Thiers. Un coup fut préparé. Au cours d'une discussion sur une proposition tendant à reconstituer la municipalité lyonnaise. Le Royer, après avoir énuméré les principaux arguments du rapport du vicomte de Meaux, prononça cette phrase : « Voilà le bagage de la commission! » Aussitôt la droite poussa de longues clameurs. « C'est une impertinence ! » s'écrie le marquis de Grammont. Le président le rappelle à l'ordre. Le tumulte redouble. Grévy offre sa démission et lève la séance. Le lendemain, Grévy obtient 344 voixetBuftct 251. Grévy, réélu, déclare persister dans sa résolution, malgré Thiers, qui en voit le péril. Un nouveau scrutin a lieu, et Buffet est nommé président par 304 voix contre 285, accordées par les gauches à Martel. « C'était la première fois, dit le vicomte de Meaux, que la majorité de l'Assemblée s'accordait sur un choix destiné à contrecarrer M. Thiers; cet accord lui présageait une chute dont M. Buffet devint l'instrument. Sans Buffet, l'attaque qui devait renverser M. Thiers

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n'aurait pas eu de chance d'aboutir; et c'était là, sans doute, ce que le duc de Broglie avait calculé en poussant à cette élection. »

Le lendemain, au Conseil des ministres, on s'entretenait de ces incidents. Jules Simon dit, en riant, au Président de la République : « Voilà votre œuvre accomplie : il faut dire votre nnnc dimittis. — Mais ils n'ont personne, répondit Thiers. — Ils ont le maréchal de Mac-Mahon. — Oh! pour celui-là, je réponds de lui, il n'acceptera jamais! »

L'Assemblée s'ajourna du 7 avril au 19 mai. Des élections partielles devaient avoir lieu le 27 avril, notamment à Paris. Thiers mit en avant la candidature de Rémusat; il croyait qu'au lendemain de l'acte consacrant la libération du territoire, la capitale lui témoignerait sa gratitude. Mais de nombreux républicains étaient de mauvaise humeur : L3'on se trouvait dépouillé de ses libertés municipales par un récent vote de l'Assemblée; pour lui donner une leçon, ils recommandèrent la candidature d'un ancien maire de Lyon, ancien instituteur, Barodet.

Le parti était di\'isé. La gauche et le centre gauche soutenaient le ministre des Affaires étrangères. Grévy se déclara dans le même sens. Gambetta, préoccupé de ne pas rompre son aile gauche, se décida pour la candidature Barodet. Son intervention fit pencher la balance. Ses amis adressèrent aux électeurs de Paris, avec Louis Blanc, une proclamation où ils marquaient le caractère « officiel » de la candidature Rémusat et appuyaient son concurrent. La droite présenta le colonel Stoffel. Thiers fut pris entre deux feux. Barodet fut élu par 180045 voix, contre 135028 à Rémusat, 26644 à Stoffel et II 290 abstentions.

^7X110 {De Bordeaux à Versailles) dit que la chute de Thiers était décidée avant l'élection. Cela est vrai; mais elle fournit un nouveau prétexte à ses adversaires et contribua à précipiter la crise. Comme il fallait s'y attendre, la droite dénonça la faiblesse du gouvernement et la victoire de la démagogie. Elle se décida à en finir. Le 17 mai, les ducs de Broglie, d'Audiffret- Pasquier et Decazes se rendirent chez le duc d'Aumale pour lui offrir la candidature à la Présidence de la République. Mais, le lendemain, dans une réunion chez le duc de Broglie

à laquelle assistait un certain nombre de membres de la droite, Lucien Brun ayant fait des objections au nom des légitimistes, le duc de Broglie leur donna raison et, par cette intervention imprévue, la candidature du maréchal de Mac-Mahon fut adoptée. (Cet incident a fait l'objet d'une correspondance échangée en 1903 entre l'un des exécuteurs testamentaires du duc d'Aumale et M. Hanotaux.)

L'Assemblée rentra sous le coup de l'émotion causée par l'élection de Paris. Thiers prononça le discours célèbre dans lequel, au duc de Broglie qui lui reprochait d'être le protégé des radicaux, il répondit : « Et vous, vous serez le protégé d'un protecteur que l'ancien duc de Broglie aurait repoussé avec horreur : vous serez le protégé de l'Empire! » L'ordre du jour de blâme ayant été adopté par 36o voix contre 344, Thiers et les ministres donnèrent leur démission. L'Assemblée, immédiatement, nomma à sa place le maréchal de Mac-Mahon.

Thiers était tombé ; mais, par lui, la France déjà était relevée. Les monarchistes le renversaient avec l'espoir d'éviter la République; or, eux-mêmes allaient donner à la France une Constitution républicaine.

Le maréchal de Mac-Mahon, dans son message, promit, sur son honneur de soldat, de respecter les institutions. Il chargea le duc de Broglie de constituer le ministère. (25 mai.)

L'Assemblée était à peine rentrée, que Gambetta brandit à la tribune une dépêche confidentielle du ministère de l'Intérieur aux préfets, leur demandant un rapport sur les journaux conservateurs ou susceptibles de le devenir, leur situation financière et le prix qu'ils pourraient attacher au concours bienveillant de l'administration, etc. Comme la droite l'interrompait bruyamment, Gambetta s'écria : « On vous a accusés de devenir les protégés de l'Empire, vous en devenez maintenant les plagiaires!... ,/

Le 24 juin, l'anniversaire de Hoche lui fournit l'occasion d'exposer sa ligne de conduite à l'égard du nouveau gouvernement. Adroitement, par-dessus la tête des ministres, il s'adresse à l'illustre soldat, au grand honnête homme que l'Assemblée a porté à la première magistrature de la République. Il ne doute pas de sa parole, il se fie à sa droiture. Il fait l'éloge de l'armée, de son loyalisme. Puis, il constiite que le mécanisme

(lôo)

LE MARÉCHAL DE MAC-MAHON

constitutionnel a permis l'avènement d'une nouvelle Présidence sans commotion, sans secousse; que, si les personnes sont autres, les choses restent les mêmes; que la France n'a pas changé de volonté, que les pouvoirs n'ont pas changé de nom, que la légalité subsiste; le pouvoir a passé en d'autres mains, mais l'ordre n'a pas été troublé, parce que le pouvoir est impersonnel.

Le maréchal de Mac-Mahon avait toujours rendu justice à l'effort de Gambetta pendant la guerre. Le vicomte Emmanuel d'Harcourt, qui n'avait pas quitté le maréchal à Sedan, ni alors qu'ils étaient prisonniers à Wiesbaden, a dit : « Toutes les fois que l'occasion s'en présentait, le maréchal prenait la défense de Gambetta. Une fois, il lui écrivit sa vive approbation pour les efforts tentés et ses vœux ardents pour le succès. »

Sous la présidence d'un soldat, la France allait faire pour la première fois l'essai delà République parlementaire. Thiers, en vertu des pouvoirs qui lui étaient confiés, avait gouverné luimême, de la tribune; le maréchal de Mac-Mahon, hors de l'Assemblée, allait appliquer la maxime : « Le Président préside et ne gouverne pas ». La République allait changer de caractère et montrer ainsi cette élasticité, cette souplesse, que Gambetta venait de constater au banquet de Versailles.

Le 5 août 1873, Nancy qui, pendant deux ans, avait été la capitale de l'occupation allemande, était délivrée. Le général de Manteuffel donnait à ses troupes l'ordre du départ. Au milieu d'une émotion indescriptible, le drapeau français réapparaissait à toutes les fenêtres. Le 5 septembre, un an avant la date fixée, la France avait payé jusqu'au dernier centime. Verdun était évacué le 13. Le 16, les derniers soldats de l'armée d'invasion passaient la nouvelle frontière. Après trois ans d'occupation, le territoire était entièrement libéré.

Alors, les monarchistes tentèrent un dernier effort pour unir les deux branches de la maison de Bourbon. M. Gabriel Hanotaux, dans son beau livre, Histoire de la Frmice contemporaine^ en a conté, d'après les témoins et les acteurs du drame, les curieuses péripéties : le voyage de Chesnelong à Frohsdorf, ses illusions et son échec.

La gauche, inquiète, s'organise. Thiers fait alliance avec Gambetta. Celui-ci, le 28 septembre, à Périgueux, et le 3 octobre à la Borde, près de Châtellerault, fait appel à l'union

p. DESCHAN-Ef,. — Gambetta. Il

de tous les républicains et annonce que la réaction serait le prélude et la préface de la plus terrible révolution.

Le i8 octobre, le duc d'Audiffret-Pasquier, avec l'assentiment du duc de Broglie, fait connaître aux droites un projet de résolution pour le rétablissement de la monarchie, avec le comte de Chambord et le drapeau tricolore. Tout est prêt pour l'arrivée du roi : costumes, décorations, carrosses, harnais, itinéraire. Partout, la protestation républicaine s'accentue. Les députés de la Seine, Gambetta et ses amis adressent un manifeste aux électeurs : « Il ne s'agit plus seulement de défendre une forme de gouvernement, mais de conserver les libertés civiles, politiques et religieuses conquises par nos pères et qui sont inséparables du maintien de la République. Vos députés s'opposeront énergiquement à toutes mesures tendant à rétablir par un coup de surprise un règne que la France repousse. »

Mais, le 27 octobre, le comte de Chambord écrit à Chesnelong la lettre fameuse : « On me demande le sacrifice de mon honneur. Je ne rétracte rien de mes précédentes déclarations. II est de mode d'opposer à la fermeté d'Henri V l'habileté d'Henri IV. Je prétends, sur ce point, ne lui céder en rien; mais je voudrais bien savoir quelle leçon se fût attirée l'imprudent assez osé pour lui persuader de renier l'étendard d'Arqués et d'Ivry! Je veux rester tout entier ce que je suis.... »

Noble langage; mais Henri IV eût parlé d'autre sorte. Cette lettre jette les droites dans le désespoir, les républicains et les bonapartistes dans la joie. Tout est perdu pour la monarchie. Cependant le prince espère encore; il arrive en secret à Versailles, fait demander une entrevue au maréchal, qui lui oppose un courtois et honorable refus; le fils des rois attend vainement un retour de la fortune dans l'entresol obscur du comte de Vanssay, tandis que, à quelques pas, dans le palais de la royauté, va naître la République. (10-22 novembre 1873.)

Le duc de Broglie en vint alors à ce qu'il appelait sa ligne de retraite, la prorogation des pouvoirs du maréchal. Il voulait leur assigner une durée fixe, les rendre indépendants de l'Assemblée et surtout des Parlements futurs, constituer ainsi l'autorité en la personnifiant dans un homme à défaut d'une d3mastie, puis, autour de cette autorité temporaire, construire des institutions parlementaires. Il ne restait plus, à ses yeux, d'autre refuge contre la démagogie et le césarisme.

LE MARÉCHAL DE MAC-MAHON

C'était aussi ropinion du comte de Paris, qui, le ii novembre, écrivait à un de ses amis : « Il faut donner à la France une garantie de stabilité. On ne peut pas la trouver aujourd'hui dans la monarchie constitutionnelle. Ne pouvant faire la monarchie, il faut organiser un gouvernement constitutionnel avec un pouvoir exécutif placé au-dessus des luttes des partis, des hasards d'une discussion parlementaire. Je ne comprends pas qu'on s'alarme de donner à ce gouvernement le nom de République, tant que l'on conserve ce mot sur les monnaies et ailleurs. Et je ne vois pas d'autre moyen de l'en enlever qu'en y mettant un roi... ou un empereur. Or, c'est cette dernière solution que je veux écarter à tout prix. » — Cette lettre explique tout ce qui va suivre.

La passion maîtresse du comte de Chambord était la crainte des princes d'Orléans; la passion maîtresse des princes d'Orléans était la crainte de l'Empire. C'est la crainte de l'Empire qui va rapprocher orléanistes et républicains. Rouher défend l'appel au peuple; il voit clairement les conséquences de la prorogation ; il les montre aux monarchistes : « Il y aura le lendemain un Président de la République, deux Chambres républicaines. La République sera. Et les monarchistes auront été les fondateurs de la République ! »

L'Assemblée proroge les pouvoirs du maréchal pour sept ans et nomme une commission de trente membres charofée d'élaborer des lois constitutionnelles. Le 15 mai, le duc de Broglie expose ses vues : un Président irresponsable; des ministres responsables; deux Chambres; le droit de dissolution au Président, avec l'assentiment du Sénat ou « Grand Conseil » ; le « Grand Conseil » composé de membres élus par les départements, de membres de droit et de membres nommés à vie par le Président de la République. Après avoir entendu cet exposé, Gambetta dit : « Si la droite a le bon sens d'accepter ce projet, elle tient le pouvoir pour cinquante ans ». La droite ne l'accepta point. « Ce fut précisément quand il (Broglie) proposa les institutions qu'il avait conçues, que ceux à qui elles auraient profité davantage le renversèrent. » (Vicomte de Meaux, Souvenirs, p. 407.) Le ministère Broglie succomba sous une coalition des légitimistes, des bonapartistes et des républicains. (16 mai 1874.)

Ainsi, le comte de Chambord, par haine de l'orléanisme,

avait rendu impossible le rétablissement de la monarchie; et maintenant ses partisans jetaient bas le duc de Broglie et ses projets de Constitution. La droite mourait de ses divisions. L'Assemblée avait renversé Thiers, voyant en lui l'obstacle au rétablissement de la monarchie, et, au bout d'un an, elle se retrouvait au même point. Désormais, le sort en était jeté : après la royauté légitime, voici que la monarchie constitutionnelle, elle aussi, était impossible, et même une Constitution non héréditaire, mais agencée contre la démocratie et qui faisait le lit de la ro3'^auté. Il fallait donc, de gré ou de force, se résigner enfin à faire la République.

. Au commencement de l'année, avaient eu lieu les élections allemandes. Les provinces annexées avaient été appelées pour la première fois à élire leurs représentants au Reichstag. Elles inclinaient à l'abstention. Gambetta conseilla le vote et la candidature des prêtres catholiques, qui, ayant l'habitude de prêcher en allemand, pourraient plus facilement prendre la parole au Reichstag. (Auguste Lalance, Mes souvenirs.) Le scrutin de 1874, aussi résolu que celui de 1871, n'envoya à l'Assemblée de Berlin, comme il n'avait envoyé à l'Assemblée de Bordeaux, que des protestataires. D'accord avec Gambetta, Teutsch développa une motion demandant que les populations des provinces annexées fussent consultées sur l'incorporation à l'empire. Les cris, les rires couvrirent sa voix. (18 février.)

Bismarck avait trois objectifs : empêcher la France de sortir du provisoire et de se donner un gouvernement définitif, la diviser et l'empêcher de trouver des alliés. Il était à la fois contre la monarchie et contre Gambetta. Ce qu'il voulait, c'était une République « dissolvante », « une République avec des troubles intérieurs ». Dès 1871, il déclarait au comte d'Arnim, son ambassadeur à Paris, que Gambetta était le seul gouvernant éventuel dangereux pour l'Allemagne et que celle-ci ne tolérerait pas son avènement au pouvoir. Il avait autorisé le comte à n'en pas faire mystère au besoin. Et d'Arnim traduisit ainsi le mot d'ordre : « Ni république assise, car elle deviendrait radicale, gambettiste, et le chancelier ne voulait pas d'une république à la Danton; ni monarchie, parce que celle-ci deviendrait vite capable de conquérir

Cl . Piroii , Saint-Germain.

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