‹ GambettaChapitre 18 sur 28 · BLÉE LE POUVOIR CONSTITUANT || LA CONSTITUTION || « LE · texte numérisé non relu

BLÉE LE POUVOIR CONSTITUANT || LA CONSTITUTION || « LE

GRAND CONSEIL DES COMMUNES FRANÇAISES >/ H FIN DE l'ASSEM-

BLÉE NATIONALE.

LE comte de Paris, à qui le comte de Chambord a barré la route, pousse ses amis, par crainte de l'Empire, à voter une Constitution républicaine. De son côté, Gambetta, qui a dénié à l'Assemblée le pouvoir constituant, va se retourner et inviter ses amis à le reconnaître. De cette double volte-face naîtra la Constitution.

Le duc de Broglie étant tombé et les légitimistes étant brouillés avec les orléanistes, Gambetta saisit la minute propice. Il se dit que peut-être, après tout, il y aura quelque chose à faire avec cette Chambre. Et nous allons assister au triomphe de cette politique de transactions, de compromis, de moyennes, à laquelle ses ennemis donneront le nom d' « opportunisme ».

Il est curieux de suivre, dans les correspondances et dans les Mémoires des hommes de la droite, leurs impressions successives sur Gambetta. Au commencement, il est quelque peu isolé; on n'ose guère se commettre avec ce « bohème », ce ''^ démagogue », cet « orateur de brasserie et de balcon ». On le trouve vulgaire. Quoi! c'est là le grand tribun! Voix éraillée (il était souffrant déjà par intermittences et sa voix était parfois assourdie); mise négligée, geste théâtral, vues superficielles. Mais voici que, sous la fougue méridionale, on

sent la finesse, l'habileté; on se rapproche; il conquiert; bientôt il domptera. Il a ce don de séduction irrésistible, ce don inné de plaire, de dominer, qu'avait Mirabeau. Le vicomte de Meaux, dans ses Souvenù'S, parle d'abord de la « déception pénible » qu'il éprouve en écoutant pour la première fois l'ancien « dictateur »; puis, peu à peu, il est pris, comme les autres. Ils subissent, malgré eux, l'ascendant, le magnétisme; la grâce agit sur les plus rebelles. Et, tout à la fin, dans un article du Correspondant^ le même M. de Meaux parlera de cette « fascination », qui continuera de s'exercer, même après la mort, sur les générations nouvelles.

Gambetta profite du moment où les légitimistes viennent de rompre avec le centre droit et de renverser le duc de Broglie pour entrer en coquetterie avec eux et les appeler à la République. Aux obsèques du comte d'Alton-Shée, ancien pair de France devenu républicain, il dit : « Prouvons à ceux qui nous calomnient que nous ne sommes pas intolérants ; démontrons que cette République, que nous finirons bien par fonder, sait accueillir ceux qui viennent loyalement à elle, et surtout ces fils éclairés de l'aristocratie qui embrassent sincèrement notre cause. L'ancienne aristocratie appartient à la France; elle peut encore la servir. Si elle a l'intelligence de se rallier à la France nouvelle, à la France du travail et de la science, elle contribuera, par son patriotisme fier et sa noble délicatesse, à lui donner cette fleur d'élégance et de distinction qui fera de la République française, dans le monde moderne, ce qu'était la République athénienne dans l'antiquité. »

D'autre part, à Auxerre, le i" juin 1874, il salue le centre gauche, « tête de colonne, presque avant-garde »; il rappelle la conduite énergique de ce groupe, quand on conspirait pour le rétablissement de la royauté de droit divin; le centre gauche sera aussi ferme contre le bonapartisme. Il revient sur le fameux discours de Grenoble, qu'on lui reproche sans cesse : « J'ai dit les nouvelles couches, non pas les classes : c'est un mauvais mot, que je n'emploie jamais. Ce n'est pas une République de partis que demande notre démocratie républicaine, ce n'est pas une République fermée, exclusive, c'est une République nationale, c'est la République de tous, c'est la RépubHque de dix millions d'électeurs, sans en excepter un seul, dont l'ensemble représente la souveraineté nationale. »

Le parti bonapartiste relève la tête. Gambetta réclame une enquête sur ses actes. Scène violente avec Rouher. Gambetta, revenant de Versailles, est frappé d'un coup de poing au visage à la gare Saint-Lazare.

Il décide le groupe de la gauche républicaine et, non sans peine, la majorité de son propre groupe, l'union républicaine, à déclarer qu'ils renoncent à contester le pouvoir constituant de l'Assemblée et qu'ils se rallieront au projet d'institutions républicaines qui va être déposé par le centre gauche. (13 juin 1874.) Coup de barre décisif : « Les trente années qui suivront, dit M. Hanotaux, sont filles de cette journée ». On va voir comment Gambetta fit sortir la République d'une Assemblée monarchiste et un Sénat d'un parti républicain qui n'en voulait pas.

L'extrême gauche, avec Louis Blanc, Edgar Ouinet, Ledru- Rollin, ne peut se décider : elle redoute une République issue des mains des monarchistes; elle tient toujours pour l'élection d'une Constituante. Grévy, lui aussi, défend cette opinion.

Le 15 juin, Casimir Perier, ami de Thiers, fils du ministre delà monarchie de Juillet et beau-frère de d'Audiffret-Pasquier, propose que la commission des lois constitutionnelles prenne pour base de ses travaux l'établissement de deux Chambres. L'urgence est votée par 345 voix contre 341. Victoire des centres. Broglie attaque; il fait le procès de la République, de toutes les Républiques, Convention, Directoire, 1848, versant dans l'anarchie et le césarisme, celle de Grévy, celle de Gambetta, celle de Louis Blanc. Dufaure demande qu'on fasse pour la France ce qu'on a fait dans tous les temps pour tous les pays, qu'on attribue un nom et un principe au gouvernement sous lequel elle doit vivre. Le général de Cissey, vice-président du Conseil, combat la proposition, qui est rejetée par 374 voix contre 333. L'Assemblée se sépare pendant quatre mois, malgré Gambetta, qui dit à la droite : « La République, c'est l'inévitable, et vous devriez l'accepter, non en hommes de parti, en hommes de sentiment, mais en véritables hommes politiques. Vous devriez vous mettre résolument à l'œuvre et comprendre que votre place est marquée dans ce gouvernement de la démocratie libre; que vous devez y jouer un rôle, un rôle éminent, celui que vous assurent votre autorité sociale, vos précédents, vos loisirs. C'est une faute poli-

tique, et une faute peut-être irréparable, que cette conduite des conservateurs, alors qu'ils ont éprouvé l'impossibilité de rétablir la monarchie, de refuser une alliance féconde avec la démocratie. Est-ce qu'il appartiendra à une coalition de 3 ou 400 députés de faire rebrousser chemin à la Révolution française? Le croyez-vous? Si vous ne le croyez pas, il faut prendre un parti. Allez en vacances; passez-y un mois. Si vous pouvez faire la monarchie, vous la ferez; si vous voyez que la République seule est possible, vous la ferez, et vous ferez un gouvernement fort, capable de refaire, comme nous en avons tous la passion, la gloire et l'honneur de la France. >>

Le 23 juillet, il écrit à Ranc {inédit) : « Il ne faut pas un gouvernement créé uniquement pour la majorité. Il y a une différence entre le bien public et le bien du plus grand nombre. »

L'Assemblée revient le 30 novembre. Pendant les vacances, les élections, à tous les degrés, avaient été républicaines. L'Assemblée, reculant devant le débat, l'ajourna au mois de janvier. Cette session de 1875 allait décider de l'avenir de la France. Les droites modérées avaient surtout peur de l'Empire. L'extrême gauche continuait de proposer la dissolution. Thiers, qui, depuis sa chute, ne se souciait plus de faire une Constitution, et Jules Grévy la réclamaient également. Il fallait ou s'en aller ou aboutir.

Le 5 janvier, le maréchal, dans un message, prie l'Assemblée de discuter immédiatement la loi relative au Sénat. Le 25, le rapporteur de la commission parie pour une seconde Chambre, « barrière contre le parti révolutionnaire ». Par 498 voix contre 173, l'Assemblée passe à la seconde délibération. Il y a une majorité pour l'institution de la seconde Chambre. L'extrême droite, les bonapartistes, Gambetta et une partie de son groupe, l'union républicaine, votent contre. La façon dont on avait présenté cette institution n'était point pour y convertir les républicains. Les légitimistes, par leur hostilité persistante, préparaient l'accord des centres.

Alors, à travers les passions déchaînées, on vit entrer en scène des esprits calmes, mûrs, des hommes d'étude, de cabinet, qui avaient beaucoup lu, beaucoup réfléchi, qui savaient l'histoire; ils avaient fait le tour de tous les systèmes

et ils pensaient qu'on ne peut s'écarter impunément de certaines règles essentielles éprouvées par l'expérience.

Nous voici aux jours décisifs : 28, 29, 30 janvier. Le centre gauche propose ce texte : « Le gouvernement de la République se compose de deux Chambres et d'un Président». Le rapporteur, Edouard Laboulaye. le défend. Cet éminent professeur, tout nourri de l'histoire des États-Unis, tout imprégné des idées des fondateurs de la Constitution américaine, les Hamilton, les Madison, les Jay et de cet admirable recueil, le Fédéraliste, apporte à la tribune leurs maximes de liberté et de sagesse; mais aussi, il sait que la Constitution américaine n'est possible que dans un État fédératif . 11 ne vient pas montrer les mérites comparatifs de la monarchie et de la république; il vient seulement dire que le cercle se resserre, que la nécessité s'impose. Le péril est imminent au dehors : la France est peutêtre à la veille d'une nouvelle guerre. Le péril n'est pas moins grand à l'intérieur. Vous pouvez faire un gouvernement avec la république. Si vous ne l'acceptez pas, vous ne faites pas de gouvernement du tout. Si nous ne constituons pas, notre mandat est fini; il faut le remettre à la nation. Nous sommes exposés à ce qu'avant la réunion d'une nouvelle Assemblée, tout le système parlementaire s'écroule et la France avec lui. Et il termine par cette adjuration : « Oui, dans la situation où nous sommes, il est permis de descendre jusqu'à la prière pour vous supplier de considérer où nous en serons demain. L'Europe entière vous regarde, la France vous implore, et nous, nous vous supplions, nous vous disons : « N'assumez pas sur vous une pareille responsabilité ! Ne nous laissez pas dans l'inconnu et, pour tout dire en un mot : ayez pitié de ce malheureux pays! »

L'Assemblée est profondément remuée par cette supplication pathétique. Louis Blanc demande la parole : cris de réprobation sur les bancs de la gauche. Soutenu par la droite, il insiste; il déclare que ses amis et lui ne pourront pas voter la création d'une seconde Chambre. Le lendemain, la République française l'attaque avec violence : « Envers et contre tout son parti, M. Louis Blanc a occupé la tribune. Tout entier à son opinion personnelle, il n'a pas vu ce qui se passait dans les rangs des adversaires de la République. Il leur laissait le temps de se concerter, de reformer leurs rangs, d'arrêter un plan de conduite.

C'est une grave responsabilité, que nous lui laissons tout entière. »

« Deux thèses, deux systèmes, deux méthodes étaient en présence, dit M. Hanotaux. Le germe des futures dissensions républicaines était déposé dans l'œuf d'où la République ellemême allait naître. »

29 janvier. Vote à la tribune sur le texte soutenu par Laboulaye. Louis Blanc, Edgar Quinet, Madier de Montjau, Peyrat et Marcou s'abstiennent. Il ne manque que cinq voix pour que l'amendement soit voté. Peyrat se précipite vers la bibliothèque, oîi Louis Blanc et Marcou se sont retirés : « 11 s'en faut de cinq voix que la République ne soit votée, s'écrie-t-il, marchons! >> On les entoure, on les implore. « Nous nous laissâmes traîner à la tribune, écrit Louis Blanc, et nous jetâmes, l'un après l'autre, notre bulletin dans l'urne, au milieu de l'émotion générale et au bruit d'applaudissements immenses qui nous entrèrent comme des flèches dans le cœur! » Par 359 voix contre 336, le texte est rejeté.

Alors, Wallon, historien consciencieux, présente une disposition ainsi conçue : « Le Président de la République est élu à la majorité des suffrages par le Sénat et par la Chambre des Députés réunis en Assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans et est rééligible. » Ce n'est plus « le maréchal» : cette fois, à une voix de majorité, par 353 voix contre 352, l'amendement est adopté, aux acclamations des gauches. Toutes les gauches, y compris les cinq membres de l'extrême gauche, ont voté l'amendement. Toutes les droites ont voté contre. Au centre, un léger déplacement de voix a décidé de la majorité.

Léon Say écrit, le i" février 1875 : «: Le vote, à une seule voix, de l'amendement Wallon yh produire des effets étonnants, et déjà nous pouvons compter sur une soixantaine de voix de majorité pour voter l'ensemble d'une loi qui, présentée avec un caractère antirépublicain, va être votée avec un caractère nettement républicain. La première personne à qui j'ai parlé au moment de la proclamation de cette majorité d'une voix a été le prince de Joinville. Il m'a dit : « Vous l'emportez, et j'en suis enchanté; ma position personnelle me forçait de voter contre, mais je suis ravi d'être battu ». Pasquier m'a dit que lui et ses amis acceptaient complètement le terrain nouveau créé par la majorité d'une voix. Il est donc probable que

la loi constitutionnelle sera votée. M. de Broglie s'en console en disant qu'il ne faudra pas en tirer des conséquences logiques ; mais il se fait une étrange illusion, et ses amis commencent à parler sur un tout autre ton »

M, de Vinols raconte qu'il avait rencontré Gambetta le soir du vote sur l'amendement Laboulaye; il fut frappé de son abattement. « Je le revis le jour où fut voté l'amendement Wallon; il était hors de lui de joie et ne ressemblait guère au Gambetta de la veille. »

Il s'agissait maintenant de fixer la composition du Sénat. La droite espérait se survivre en lui. La commission proposait des sénateurs de droit, des sénateurs nommés par le Président de la République et des sénateurs élus. Pascal Duprat propose l'élection des sénateurs par le suffrage universel. Les légitimistes s'abstiennent; les bonapartistes votent pour; le texte est adopté par 322 voix contre 310. Le maréchal intervient et, par l'organe du général de Cisse}-, déclare que le gouvernement ne peut accepter ce vote. L'Assemblée s'incline. Henri Brisson dépose une proposition de dissolution et réclame l'urgence. Raoul Du val l'appuie. Thiers également. Gambetta dit aux ministres : « Cette parole de discorde a tout remis en question. Nous avons voté le principe du Sénat, nous avons fait taire nos scrupules, et maintenant vous venez nous dire qu'il vous faut un Sénat qui soit exclusivement à vous! Eh bien ! il faut que cela finisse ! Puisqu'il en est ainsi , rompons ; allons devant le pays ! » L'urgence sur la motion de dissolution est repoussée. Wallon demande à la Chambre de s'ajourner au 15 février. On pousse le maréchal à constituer un nouveau Cabinet appuyé sur la majorité du 24 mai, y compris les bonapartistes. Le maréchal convoque le duc de Broglie. Celui-ci déclare que « l'œuvre des lois constitutionnelles ne doit pas être abandonnée ». Il exprime ainsi l'opinion du comte de Paris : « L'alliance avec les bonapartistes est inadmissible ». Et il conseille au maréchal d'appeler Buffet.

Les centres négocient sous les auspices et sous le toit des deux beaux-frères, Casimir Perier et d'Audiffret-Pasquier. Le 19 février, un texte, signé Wallon, est distribué à l'Assemblée: « Le Sénat est composé de 300 membres; 225 élus par les départements et les colonies et 75 par l'Assemblée nationale.... Les sénateurs élus par l'Assemblée nationale sont inamovibles. »

Fureur de l'extrême droite. Le centre droit accepte le projet. Dans la gauche, un seul député s'y oppose, Grévy. A l'union républicaine, Edgar Quinet, Louis Blanc, Madier de Montjau le combattent également; la réunion est ébranlée. Gambetta intervient, l'entraîne. Ce n'est plus seulement l'orateur, le chef de parti; c'est le négociateur avisé, le diplomate clairvoyant, qui remue les consciences en conquérant les esprits. Scène pleine de grandeur, où des républicains, pour sauver la France de la dictature, font le sacrifice de leurs traditions et de leurs préférences. Par le souple génie de Gambetta, la vie se substitue à l'abstraction, l'esprit politique à l'esprit de système. La loi est votée. La minorité comprend la droite et les bonapartistes; la majorité comprend les gauches, le centre droit et quelques membres de la droite modérée. Grévy s'abstient. Le duc de Broglie, après avoir hésité jusqu'au dernier moment, vote. Les membres de l'extrême gauche, Louis Blanc, Madier de Montjau, Pe3^rat, Edgar Quinet s'abstiennent. Ils résistent aux supplications de Gambetta. Louis Blanc dit, parlant d'Edgar Quinet : « Il résista, lui aussi, mais à quel prix! Je crois voir encore l'illustre vieillard s'affaissant sur son banc dans un état d'émotion tel, que les larmes coulaient le long de ses joues. » La loi sur le Sénat est acquise. La République est faite. (25 janvier 1875.)

Ainsi, la nouvelle Constitution de la France était le résultat d'une série de compromis entre les monarchistes constitutionnels et les républicains, entre les représentants de la bourgeoisie et ceux de la démocratie. Les vaincus étaient les partisans de la monarchie de droit divin et les partisans de l'Empire. C'est contre eux que l'œuvre de 1875 fut accomplie.

Le 3 mars, Gambetta écrit à Ranc {inédit) : « La République, que nous voulons asseoir sur des bases inébranlables, va devenir ouverte à tous en cessant d'être le gouvernement d'un parti.... Quels que soient les défauts ou les mérites de la Constitution, il faut la consolider et non l'ébranler. C'est une œuvre de paix et de conciliation, qui a été pour les républicains une occasion brillante de montrer au pays leur union apparente. Nous avons bien fait de rompre un instant avec les intransigeants. En cela, je me sépare un peu de vous, qui avez hâte de former un bloc des gauches contre la réaction. Notre nouvelle-née est une œuvre de conciliation,

par conséquent de patriotisme. Le pays voit enfin se réaliser ce rapprochement tant désiré qui, s'il s'était opéré il y a soixante, quarante, ou seulement trente ans, aurait achevé le cycle de la Révolution française. La politique qui a préparé de tels résultats est la seule qui puisse en poursuivre les fruits — »

Le II mars, Buffet était appelé aux affaires. Il n'avait ni l'envergure ni les mérites littéraires du duc de Broglie; mais il était convaincu, vigoureux, tenace; sa parole honnête, sa forte dialectique exerçaient une action profonde sur l'Assemblée. Nul ne connaissait mieux les budgets et les tarifs. C'était, en matière économique et financière, un solide jouteur, un redoutable adversaire. Et sa haute tenue morale inspirait à tous le respect.

Le 29, Gambetta prend la parole aux obsèques d'Edgar Quinet. Il glorifie la mémoire de Michelet et de Ledru-Rollin, morts récemment. Il rappelle les prophéties de Quinet au sujet de l'Allemagne : « Ce savant, ce poète apercevait l'invasion derrière les thèses nuageuses et pédantes des universités germaniques ». Puis, se tournant vers les hommes de l'extrême gauche : « Certaines dissidences n'altéreront jamais l'accord indestructible sur le fond des choses. Nous sommes dans la tradition de nos devanciers. Leurs principes sont les nôtres. Seules, les méthodes ont changé pour les défendre. La démocratie, en devenant maîtresse, se trouve en face de grands devoirs. Ayant le pouvoir, elle a les difficultés. Il faut gouverner quand on est la majorité; il faut être digne de garder le pouvoir quand on Ta pris. C'est pourquoi il faut s'astreindre à la discipline, à la patience, à l'esprit de combinaison. Il faut allier la prudence à la force. Sachons répudier les conseils de l'exaltation. Nous sommes dans la bonne voie. Allons donc en avant!... »

Le 23 avril, à Ménilmontant, il prononce un discours qui reste un des plus mémorables et des plus importants de sa carrière. Jamais il n'avait montré plus de sens politique, de clairvoyance, de nouveauté hardie. c< Le contrat tient-il toujours? ;/ demande-t-il d'abord à ses électeurs. — « Oui, oui! » répond-on de toutes parts. Et alors, pendant plusieurs heures, il va démonter, en quelque sorte, pièce à pièce, sous les yeux attentifs de ce grand auditoire populaire, tout le mécanisme du nouveau système.

Véritable tour de force, que ce cours de droit coiivStitutionnel à ces ouvriers, à ces travailleurs de l'usine, à ces artisans, à ces boutiquiers! Ces auditoires populaires sont admirables d'intelligence, de curiosité d'esprit, de finesse; ils sentent les moindres nuances, ils brûlent du désir d'apprendre, et aussi ils sont tout chaleur, tout élan. De telles rencontres ne sont pas moins à l'honneur de ce peuple si prompt à saisir à la fois les beautés oratoires et les idées, qu'à l'honneur de ceux qui savent toucher son esprit et son cœur et lui apporter la sagesse dans la passion.

Par horreur du césarisme, on s'est décidé à en finir avec un provisoire mortel; on a fait une Constitution : « Si nous voulons nous approprier cette œuvre et nous en servir, la bien connaître surtout, afin de bien l'appliquer, il pourrait se faire que cette Constitution offrît à la démocratie républicaine le meilleur des instruments d'affranchissement qu'on nous ait encore mis dans les mains ».

D'abord, le Président de la République. Ses pouvoirs n'émanant plus du suffrage direct de toute la nation, on ne s'avisera plus de poser le gardien de la loi comme supérieur aux représentants du pays qui font la loi. Sa situation, quoique modeste, reste assez considérable pour que l'autorité entre ses mains soit digne de la France, qu'il représente, et de la loi, qu'il est chargé de faire exécuter.

Puis, le Sénat. Ceux qui, les premiers, avaient eu l'idée de constituer un Sénat avaient voulu créer « une sorte de dernier refuge pour les refusés du suffrage universel ». Leur pensée avait été une pensée de résistance contre la démocratie républicaine. Mais il faut voir si ceux qui ont eu cette pensée l'ont bien réalisée, si, voulant créer une citadelle de réaction, ils n'ont pas organisé un pouvoir essentiellement démocratique par son origine, par ses tendances, par son avenir. Aux Chambres hautes représentant la fortune, la naissance, la grande propriété, les Églises, au Sénat du duc de Broglic, nommé par le chef de l'État ou par des électeurs privilégiés, il oppose celui qui est sorti enfin des luttes de l'Assemblée. « Nous devons le considérer comme l'ancre de salut sur laquelle doit reposer le vaisseau de l'État. » Pourquoi? Parce qu'il est l'émanation des communes. L'Assemblée la plus monarchique, ayant à constituer une seconde Chambre, en

est arrivée à lui donner pour point de départ, quoi? — Ce qu'il y a de plus démocratique, l'esprit communal, les trentesix mille communes de France! « Que va-t-il sortir des urnes? Un Sénat? Non : le Grand Conseil des communes françaises. » Et, pressentant la crise de 1889 : « C'est dans le Sénat que se livrera la suprême bataille ! »

« Vous conserverez cette organisation, so3^ez-en sûrs, quand vous l'aurez pratiquée. Les institutions portent presque toujours plus loin qu'on ne le pense. L'institution du Sénat est du nombre, elle vaut mieux que les circonstances et que les hommes qui l'ont produite. Il faut la mettre en pratique, et il faut aussi l'aimer. »

C'étaient là des idées bien neuves pour les républicains de cette époque. Ils avaient vécu jusqu'alors sur les idées de la Révolution française et de 1848. Quant à la Présidence, jamais les hommes de la Révolution, dressés contre la royauté, n'avaient voulu à la tête de l'État une autorité suprême. Tout cela n'était pas consenti sans heurts et sans cris. Gambetta, en faisant accepter ces institutions par la démocratie française, a été le fondateur de la République parlementaire.

L Assemblée rentre le 4 novembre. C'est la fin.

Voilà la Constitution votée, le régime parlementaire établi. Que veut le régime parlementaire? La formation d'une majorité unie, capable de faire vivre un gouvernement solide, durable, pour une œuvre féconde et puissante. C'est là, en effet, ce que Gambetta réclame et va essayer de réaliser. Mais les choses devaient aller moins vite qu'il ne pensait. Il brûlait les étapes, il dévorait l'avenir. Les difficultés de la vie parlementaire sont extraordinaires; il faut une force d'âme peu commune pour résister, pour tenir, pour durer, pour « régner sur cette foule de têtes qui prétendent régner », disait Thiers à propos de Pitt; c'est ce qui en fait aussi la beauté.

Or, le meilleur moyen, dans l'opinion de Gambetta, de dégager une majorité, c'est le scrutin le plus large, celui qui porte sur les idées plus que sur les personnes, le scrutin de liste. Non qu'il y voie une panacée, — les lois électorales sont affaire de tactique plutôt que de principe — mais il subordonne tout au grand dessein qui l'anime : « Il faut, ditil, créer une majorité de gouvernement, en finir avec nos

p. Deschanel. — Gambetta. 12

divisions intestines. La politique qu'il faut chercher, c'est une politique d'apaisement et de conciliation. Demain, après des institutions votées, promulguées, appliquées, quelle serait la situation, si, au lieu de donner au pays le spectacle de la concorde et de la force, on lui otfrait encore un tableau effroyable de vaines discussions et d'anarchie? » Puis, avec une mélancolie prophétique : « Vous souriez quand je parle de modération. Nous sommes gens de revue, et, à moins que la mort ne nous frappe prématurément, je vous donnerai, j'en ai la confiance, des gages assez décisifs de cet esprit de modération, pour que le dernier mot me reste. » Hélas! il mourra avant d"avoir atteint le but. Le dernier mot lui restera devant l'histoire, non de son \-ivant. La formation de cette majorité de gouvernement qui était maintenant dans la logique des choses et qu'il va obstinément poursuivre, il disparaîtra sans avoir pu la réaliser.

Il pressent, d'ailleurs, les difficultés qui vont l'assaillir : « On a parlé, dit-il, de candidats « remorqueurs ». Il ne les hait point, et pour cause! « Il faut faire justice de cette hallucination électorale. Il n'est pas vrai d'abord qu'un pa5^s eût à se plaindre s'il avait beaucoup d'hommes capables d'être les remorqueurs. Cela prouverait que les partis ont des individualités très éclatantes et, plus la France sera riche en individualités de cet ordre, plus elle aura de ces hommes de gouvernement qui pourront se relayer au pouvoir sans courir le risque des révolutions, et plus, je pense, elle pourra s'en féliciter.... » — Tout le monde ne sera pas de cet avis !

Et ce qui sera désormais sa pensée suprême, l'idéal qu'il poursuivra vainement jusqu'à la fin : « Dans l'état où se trouvent la France et l'Europe, si vous devez former un vœu, c'est de fonder enfin un gouvernement véritablement fort, puissant, sur l'opinion de la France comme sur l'opinion de l'Europe. On ne fait pas de la politique, dans un pays comme la France, de la même manière à toutes les époques. Quand un pays a sa force matérielle, que le cercle de ses frontières est intact, alors il peut être loisible d'agiter des questions de métaphysique politique ; mais dans un pays qui n'a pas toutes ses frontières, cela est sacrilège, cela est criminel. Et puisque vous cherchez la raison de l'œuvre du 25 février et de cette politique de

concorde et de pacification, je vais vous la donner : Regardez à la trouée des Vosges ! »

Dans le tumulte des partis en guerre, il voudrait faire œuvre d'harmonie, discipliner la République. Les partis, si grands qu'ils soient, sont, leur nom même l'indique, partiels, partiaux. Cela aussi est un « miroir brisé ». Extrême difficulté, de faire sortir des partis une politique nationale ! L'Angleterre y avait réussi. Gambetta porte en lui la plus noble ambition que puisse concevoir une grande âme, devenir chef de démocratie par raison éloquente, gouverner un pays libre par la persuasion, afin de lui rendre un jour l'intégrité de son territoire et sa grandeur perdue.

Buffet défend le scrutin d'arrondissement, qui est adopté par 388 voix contre 302.

L'Assemblée devait nommer d'abord les 75 sénateurs inamovibles. Gambetta, par une entente entre républicains, légitimistes et bonapartistes, évince les orléanistes. Il continue ainsi de tourner au profit de la République les institutions que ses ennemis ont disposées contre elle. « Ce n'est pas une majorité, s'écrie le duc de Broglie, c'est une coalition de haines! » Hélas! la haine était partout.

L'Assemblée nationale avait vécu. Elle avait été élue pour faire la paix. Une fois la paix conclue, devait-elle, pouvait-elle céder la place à une autre Assemblée? Mais le territoire était encore occupé par l'ennemi. Une fois le territoire libéré, devait-elle, pouvait-elle rendre la parole au pays? Les républicains le voulaient, parce qu'ils craignaient que l'Assemblée ne fît la monarchie. Les monarchistes s'obstinèrent dans leurs espérances. Déçus, ils se résignèrent à faire la République. Cette Assemblée contenait une élite et, dans tous les partis, de beaux talents, une grande somme de lumières et de patriotisme. Elle fit la paix, rétablit l'ordre et les finances, vota d'importantes lois, lois militaires, lois sur les conseils généraux, sur la protection du travail des enfants et des filles mineures employés dans l'industrie, sur la protection des enfants dans les professions ambulantes, sur la protection des enfants du premier âge, sur l'ivresse, l'impôt sur les valeurs mobilières; elle créa des Facultés nouvelles, procéda à une enquête sur la situation des travailleurs, etc. Au moment où elle était arrivée à Bordeaux, il n'y avait plus rien. Quand

elle se sépara, cinq ans après, la France était relevée, l'armée et les finances étaient reconstituées; la France n'avait pas encore d'alliances, mais déjà elle n'était plus seule en Europe; enfin, un établissement politique, sorti de la force des choses et qui devait être durable, était construit. Cette Assemblée, qui traînait tout le poids du passé, fonda l'avenir.

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