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ET EXTÉRIEURE

LES ÉLECTIONS DE T876 || GAMBETTA MÈNE LA CAMPAGNE : SES DISCOURS, SES IDÉES || GAMBETTA PRÉSIDENT DE LA COM- MISSION DU BUDGET || SES VUES SUR LA POLITIQUE EXTÉ- RIEURE, d'après des LETTRES INÉDITES.

LES élections sénatoriales étaient fixées au 30 janvier, les élections législatives au 20 février. Le ministère Buffet était divisé : Dufaure et Léon Say inclinaient vers la gauche, Buffet vers la droite; il commença par interdire les réunions publiques et les banquets.

Gambetta, à Aix, le 18 janvier, fait l'éloge de la Constitution : elle pourrait bien être la meilleure, étant la plus pratique qu'on ait encore préparée pour notre pays. Le Sénat, dont on avait rêvé de faire le geôlier morose et soupçonneux de la' démocratie, deviendra le gardien intelligent de la paix intérieure. Il répète aux républicains : C'est le Sénat qui sera

votre refuge et votre ancre de salut. Vous avez accueilli cette institution avec réserve et méfiance, vous commencez à la pratiquer avec un peu plus de confiance. Laissez s'écouler quelques années, et je vous prédis qu'alors nous défendrons tous le Sénat de gaîté de cœur.

Il trace les grandes lignes d'un programme « conservateur » : On est conservateur quand on veut une société sans privilège, telle que l'a organisée le code civil; on est conservateur quand on veut la liberté de conscience telle qu'elle est sortie de la Déclaration des Droits de l'Homme; on est conservateur quand on veut la liberté de penser, comme la liberté de prier, le respect de Tenfant, le respect de la mère et du "père de famille, sous la protection des lois égales pour tous, quand on veut que chaque Français ait sa part des charges et sa part d'avantages, de garanties. Il appelle, une fois encore, ceux qui devraient se rallier : Vous pouvez prendre dans cette République un rôle immense, parce que vous avez les loisirs dé" la fortune, l'éducation et l'influence sociale. Venez avec nous, nous vous assurerons un rang, un honneur, une force qui vous permettront d'exercer vos aptitudes au bénéfice de tous. Enfin, il se tourne vers le maréchal et s'efforce de le rassurer, de le gagner, lui aussi : On nous représente au premier magistrat de la République comme des révolutionnaires. Nous réduirons à la confusion nos détracteurs. Il faudra bien alors que, de tous côtés et surtout dans les sphères élevées du pouvoir, on reconnaisse qu'on risquerait de méconnaître une force nationale, en tenant plus longtemps en suspicion les hommes et les populations dévoués à l'ordre républicain.

Après les élections, le Sénat était ainsi composé : centre gauche : 84; gauche républicaine : 50; extrême gauche : 15; constitutionnels : 17; centre droit et droite modérée : 81 ; extrême droite : 13; bonapartistes : 40. — Et maintenant, aux élections législatives !

Thiers étant empêché par l'âge, Gambetta seul est sur la brèche. Il parcourt tout le pays, portant, avec une inépuisable éloquence et un sûr coup d'œil, des paroles de confiance et de mesure.

A Lille (6 février), après avoir évoqué la mémoire de Faidherbe, il fait l'éloge du Sénat tel qu'il est sorti des

récentes élections. « D'aucuns pourront trouver qu'il n'est pas assez avancé. Quant à moi, je le trouve rassurant. Il remplira sa véritable fonction, il sera le modérateur des pouvoirs publics, » Il faut maintenant compléter la victoire en élisant à la Chambre des républicains, des démocrates : « Ce qui constitue la vraie démocratie, ce n'est pas de reconnaître des égaux, c'est d'en faire ». So3''ons libéraux. « Par libéral, j'entends un homme acquis à la liberté de conscience sous toutes ses formes, respectueux de tous les cultes, professant pour toutes les religions une même estime, libre, dans son for intérieur, de suivre telle ou telle religion ou de les décliner toutes, respectueux des ministres des divers cultes. Par libéral, j'entends aussi celui qui est disposé à ne pas tolérer qu'un clergé quelconque devienne, dans l'État, un parti politique. J'entends que l'Église reste l'Église. Là est le péril non seulement français, mais européen. » Enfin, il revient à la grande idée, en la voilant de prudence : « J'espère qu'un jour, rien que par l'ascendant du droit, nous retrouverons, pour l'équilibre de l'Europe et le triomphe de la justice, nos frères séparés ».

Le 9 février, il est à Avignon. A Cavaillon, on lui lance des pierres, on ne le laisse pas parler. Le 13, il est à Bordeaux, où. il évoque les jours tragiques de 1870 et son programme de 1871 : car partout déjà, en la vie si courte de cet homme, l'histoire de la France, qui se confond avec elle, se lève sous ses pas. Il montre que la séparation de l'Église et de l'État, l'impôt sur le revenu, la liberté de la presse, de réunion et d'association existent déjà ailleurs; pourtant, il ne demande pas la réalisation immédiate de toutes ces réformes : « Je me garde de dire que vos représentants les accompliront pendant leurs quatre années de législature ; je ne le crois pas, et si vous voulez toute ma pensée, je ne le veux pas ».

Le 15 février, à Paris : « L'ère des périls est close; l'ère des difficultés commence. Vainqueurs dans la lutte électorale, ayant la majorité dans les Assemblées, on va nous demander, et avec raison, la preuve que nous savons gouverner. C'est maintenant qu'il faudra se surveiller soi-même et ne jamais aventurer un pas sans avoir bien reconnu la solidité du terrain, sans avoir assuré ses derrières. Cette politique, la politique des résultats ^ est la seule conforme aux intérêts de la démocratie. Je suis d'une école qui ne croit qu'au relatif, à l'analyse, à Tobserva-

tion, à l'étude des faits, d'une école qui tient compte des milieux, des tendances, des préjugés et des hostilités même, car il faut tenir compte de tout : les paradoxes, les sophismes pèsent autant que les vérités dans la conduite des hommes. »

Certains républicains commençaient à trouver ce langage trop timide. Alfred Naquet, concurrent de Gambetta à Marseille, réclamait une Assemblée unique, révoquant à son gré le pouvoir exécutif, l'appel direct au peuple comme en 1793, Télection des juges, la suppression des armées permanentes. Gambetta et ses amis, disait-il, sont dans l'ornière constitutionnelle, qu'ils y restent; mais il faut constituer en dehors d'eux un groupe d'avant-garde, de combat démocratique.

Le 20 février, sur 533 sièges, les républicains en emportaient 300, — 40 au centre gauche, 180 à la gauche, 80 à Fextrême gauche; — les constitutionnels libéraux, 20; les orléanistes, 45; les légitimistes, 20; les bonapartistes, 50. Dans 105 circonscriptions, il y avait ballottage. Les centres étaient broyés. Les-chefs de la droite, le duc Decazes, Target, Baragnon, de Carayon-Latour, Cazenove de Pradine, étaient presque tous écartés. Le premier ministre, Buffet, était battu dans les quatre circonscriptions où il s'était présenté; Gambetta était élu à Paris, Marseille, Lille et Bordeaux; Thiers à Paris. Parmi les nouveaux élus républicains, Georges Clemenceau et Charles Floquct (qui avaient donné leur démission en 1871), Spuller, Liouyille, Albert Joly, Devès, Antonin Proust, Allain-Targé, Emile Deschanel, Menier, Jean-Casimir Parier, Raspail, Marcellin Pellet, Constans, Emile Loubct, Armand Fallières. Les chefs conservateurs se consultent. Buffet conseille la résistance; le duc de Broglie est d'un autre avis : mieux vaut laisser à la Chambre le temps de se discréditer par ses excès. Cet avis prévaut.

Le 28, entre les deux scrutins, Gambetta, à Lyon, met de nouveau l'opinion en garde contre les complications possibles au dehors. Le clergé était l'appui naturel du parti conservateur : péril pour l'un et pour l'autre. La question religieuse avait un aspect européen. Bismarck, engagé dans le kulturkampf, et l'Italie, qui venait de consommer son unité, ne se souciaient pas de voir la droite triompher en France. « Nous n'avons rien à attendre de l'esprit de cosmopolitisme et de prosélytisme à outrance. C'est la politique du second Empire qui

nous a conduits à la triste situation extérieure où nous sommes. Il faut que la République française soit considérée non seulement par les peuples, mais par les gouvernements de l'Europe, comme un gage de paix et de salut général. »

Nouvel appel à l'Elysée : « A l'intérieur, la France a voulu assurer une majorité qui ne sera pas une majorité d'opposition, mais une majorité de gouvernement. Le Président de la République peut être assuré que ce ne seront pas les républicains qui mettront en question les pouvoirs qu'il tient du pacte fondamental. Nous voulons la Constitution, toute la Constitution. Elle est notre garantie, notre force.... » Il redouble de modération; il multiplie ses appels aux conservateurs, il les supplie de prendre, dans le régime nouveau, la place que leur assignent leur tradition, leur culture, leur crédit. « Puisque nous sommes les plus forts, nous devons être modérés. La politique (de demain) doit être la même que celle qui a fait la Constitution. Il ne faut pas tenir rigueur aux libéraux qui s'entêtaient dans la politique des classes dirigeantes. S'ils viennent à nous, il faudra les accueillir, leur ouvrir nos rangs et leur dire : Tant mieux! Venez exercer la légitime influence qui vous appartient. Quand on est aux prises avec l'adversaire, quand on lutte pour conquérir la position qui vous est due, alors on peut se livrer à tous les éclats de la passion; mais, dès qu'on est vainqueur, il faut se surveiller doublement, car, comme disait un ancien, il y a quelque chose de plus difficile à supporter que l'adversité, c'est la bonne fortune. »

Aux ballottages, 49 sièges allèrent aux conservateurs et 56 aux républicains. Au total, la Chambre comptait environ 340 républicains, dont 98 d'extrême gauche, 194 de gauche, 48 du centre gauche, et 22 constitutionnels.

Le 8 mars, eut lieu la transmission des pouvoirs. Jules Grévy fut élu président de la Chambre et le duc dAudiffret- Pasquier président du Sénat.

La victoire de son parti ne cachait pas à Gambetta le péril extérieur. Le 3 mars 1876, il écrit à Ranc, réfugié à Bruxelles après une condamnation à mort par contumace {inédit) : « Je suis affolé, je vous l'avoue, par les luttes incessantes de nos questions personnelles, d'intérêts particuliers, ce qui me paralyse pour faire mieux pour le pays. Il serait temps d'y

p. Deschanel. — Gambetta. lî

penser! Dans quel état d'anarchie nous sommes! Désorganisés en tout! Pendant ce temps, l'Allemagne se fortifie ainsi que Bismarck, et remarquez que chaque signe de son ascension correspond à une faute de notre diplomatie. Nous restons à la merci d'un incident. Que deviendrions-nous si nous ne savions pas l'éviter, pas plus que nous n'avons su éviter le piège de la dépêche d'Ems falsifiée?

« Un autre piège que le chancelier prépare, c'est la tentative essayée par le journaliste MuUer, son homme à tout faire, qui expose dans divers journaux et dans diverses publications les principes d'une paix perpétuelle possible entre les États. Cette conception de rapports de concorde des Etats entre eux lancée par- Bismarck est monumentale, d'autant plus que, pendant ce temps, l'instituteur allemand en Alsace-Lorraine tient surtout rôle de gallophobie, désigne à la jeunesse allemande la jeunesse française comme odieuse, immorale, comme méritant de disparaître du genre humain, d'être anéantie comme l'ennemie héréditaire.- Toutes les jeunesses ont la sympathie de l'Allemand, sauf la jeunesse française.

« Je ne vois qu'un seul moyen, ne pouvant pas nous fortifier à outrance et si nous voulons éviter la terrible mêlée qui se préparc, c'est de faire connaître au peuple cette conception pacifiste qui, chez le chancelier, bien entendu, n'est qu'un piège. Il peut y avoir encore plus fort que cette volonté de fer, c'est la volonté des masses :... les autres peuples se révolteront-ils contre cette barbarie? »

Duclerc essaye de rapprocher Gambetta du maréchal; mais le soldat a sa consigne : ne pas laisser passer les « radicaux » ; c'est pour lui une question d'honneur. Suivant le conseil de Broglie, il fait appeler, pour succéder à Buifet, Dufaure, vieux sano-lier, de mauvaise rencontre, aux rudes coups de boutoir, qui apportait au pouvoir, avec ses soixante-dix-huit ans, une sobre et forte éloquence, une impitoyable logique, une intégrité proverbiale.

Gambetta préconise le groupement de toutes les forces républicaines. Il a mené les républicains unis dans la bataille, il voudrait les maintenir unis dans la victoire. « L'idée fait les partis, écrit-il à Ranc; l'intérêt fait les groupes. » Mais Jules Ferry fait prévaloir une autre opinion t pour restât- unis, unis

sans trompe-l'œil, il faut rester distincts; ce n'est pas là diviser le parti, c'est le fortifier en le classant; la discipline, sans laquelle le système parlementaire n'est que hasard et anarchie, ne s'apprend et ne se consolide que dans les groupes séparés, limités, homogènes; les transactions entre les extrêmes ne s'opèrent que par l'action des éléments intermédiaires. C'était procéder par étapes et retarder l'heure que Gambetta voulait hâter.

Gambetta, à cet instant, ne comptait peut-être pas assez avec la résistance des hommes et des choses. Le génie, en politique, est une longue patience ; la fortune ne la lui a pas apprise. Agir, ne pas agir; parler, se taire : l'attente, le silence, il ne les connaissait guère. Tout lui avait réussi, même la défaite. Parce qu'il mène le mouvement, parce qu'il parle seul, ou à peu près, parce qu'il est acclamé et qu'il commence à devenir le chef de la majorité dans le pays, il se voit déjà le chef de la majorité dans le Parlement, d'une majorité compacte, unie, mettant la République en œuvre, en action. Cela, ce sera l'avenir. Mais que d'obstacles à vaincre encore! La route n'est pas libre : il y a, dans ce grand parti républicain, des nuances qui ne consentent pas à se fondre, des origines, des tempéraments divers, et aussi des ambitions, des amours-propres, qui ne sont pas d'humeur à abdiquer, enfin ce désir de différer^ qui tient si fort au cœur de certains hommes publics, il y a Thicrs, dont la vieillesse avive l'ambition. Il y a Grévy, aussi réservé et froid en apparence, que Gambetta est expansif et ardent. Il y a Jules Ferry, qui ne se soucie pas de se laisser absorber. Il y a l'extrême gauche, qui trouve que Gambetta devient trop temporisateur. Il y a le Sénat, où l'Assemblée nationale se survit, non seulement en la personne de son président, d'Audififret-Pasquier, sorte de tribun aristocratique, d'humeur indépendante, tout nerfs et vif-argent, non seulement dans la droite, mais aussi dans la gauche, Jules Simon, souple, câlin, félin, avec ses grifies toujours prêtes. Il y a l'Elysée, en défiance, le maréchal, fidèle à « la défense des intérêts conservateurs », et que le duc de Broglie continue d'inspirer, ce monde où les hommes de la gauche se sentent dépaysés et comme des intrus. Gambetta, alors, se découvre trop : il n'est pas accoutumé aux vents contraires; voici les récifs, les écueils; il laisse percer sa mauvaise humeur; il donne barre sur lui.

A ce momcnt-Ià, il ne représente pas encore vraiment la moyenne du pays; son influence, discutée, n'est pas encore prépondérante; il n'est pas aussi fort qu'il le sera quelques mois plus tard, lorsque ses adversaires, en l'opposant au maréchal, l'auront grandi et auront ravivé sa popularité. Il a beau se faire très modéré, très souple, très accueillant, son programme, où la séparation de l'Église et de l'État figure encore, au moins à l'horizon, devance la masse de la nation et du parti républicam; c'est le programme du lendemain, du surlendemain — il est obligé lui-même de le reconnaître, — non celui du jour.

Il doit se contenter de la présidence de la commission du budget (2 avril). Le tribun, à qui ses adversaires reprochaient d'être vide, déclamatoire, va mettre la main aux affaires, manier les réalités, pénétrer les détails. Il va droit aux choses militaires; il se préoccupe d'améliorer la condition des officiers, dessous-officiers, des soldats; il devient le debater de l'armée; et il fait adopter par la commission un projet d'impôt sur le revenu.

Mais il regrette de ne pouvoir agir, surtout au dehors. Bismarck avait riposté au vote de la Constitution, à la consolidation de la République et à la promulgation de la loi des cadres par une nouvelle menace; l'Angleterre et la Russie avaient paré le coup. Le péril était écarté pour un temps. L'empereur Guillaume disait : « C'est déplorable, voilà Thiers qui s'unit à Gambetta, on ne peut pas le comprendre». Gambetta voudrait profiter de l'accalmie pour adopter une ligne suivie. Il déplore l'incompréhension de la France, tout absorbée par ses luttes intérieures. Il a toujours les yeux fixés sur l'Europe. Il voudrait une diplomatie prévoyante, agissante.

Dès 1874, il traçait, dans une lettre à Mme Adam, l'avenir des peuples yougo-slaves, « pour le jour oia il faudra prendre, étreindre le monstre germaiiique entre les Latins et les Slaves. C'est en mettant notre main dans la main des Slaves du Sud et du bas Danube, que nous préparerons la victoire contre la Babel germanique. Ils se préparent, ces vigoureux Serbes, à jouer le rôle de Piémontais d'Orient.... Quand ils auront fait la Slavie du Sud, les Prussiens... auront vécu comme dictateurs de l'FAirope. »

En même temps, avant l'alerte de 1875 et l'intervention du

tsar en faveur de la France, il tournait les yeux vers l'Autriche ; il espérait pouvoir la détacher de la Prusse : « Vous croyez à la Russie, écrivait-il à Ranc (3 mai 1874, inédit), vous penchez pour amener une alliance avec elle; or, en conlîdencc, laissezmoi vous dire ma pensée, qui est tout autre : essa3"er de détacher l'Autriche des liens qui vont se resserrant avec la Prusse ».

Sur le principe des nationalités, qui, appliqué à la lettre, ferait voler en éclats des nations telles que la Belgique et la Suisse et mettrait à notre flanc un empire de cent millions d'âmes, son opinion, depuis 1863, n'a pas changé : « Il nous faut retarder de vingt ans, croyez-le, Tavènement du principe des nationalités avec toutes les suites qu'il comporte,... du principe des nationalités destructeur de tous les équilibres et germe

nouveau de complications dans les relations entre les États

C'est l'équilibre européen tel que les diplomates l'ont conçu à la fin du xviii* siècle, avant la Révolution, que je préfère.... Il faudrait préparer les deux pays à une alliance franco-autrichienne. » — C'était l'idée que, dès 1715, Louis XIV indiquait au comte de Luc, son ambassadeur à Vienne, idée reprise par Bernis et Choiseul. — « On pourrait rappeler à l'Autriche sa rivalité avec la Prusse à travers toutes les guerres de la Révolution et de l'Empire, en dépit des alliances, des traités et de leurs intérêts communs.... »

Il ajoutait, dans une autre lettre inédite : « Il se forme en Autriche, pour s'opposer à la Prusse, un parti de tendance svmpathique à la France. Et ce m'est un grand déchirement, de voir notre politique dédaigner cette voie de salut. Une alliance franco-autrichienne éviterait peut-être la guerre et serait, en tout cas, le seul mo3'en de s'opposer d'une manière efficace aux désirs de conquêtes de la Prusse.... Par notre faute, nous verrons l'Autriche combattant avec la Prusse contre nous! Quelle sombre inquiétude m'assaille sur l'avenir, pour ces générations que nous voudrions épargner ! »

L'année suivante, au moment de l'alerte, il écrit à Ranc : « Le falsificateur de la dépêche d'Ems va tenter une autre trahison. Mais notre sang-froid, notre possession de nousmêmes nous éviteront de tomber dans le même piège qu'en

1870 Bismarck a su transformer l'Allemagne divisée et

impuissante en un grand empire discipliné et fort. Il a été pour nous et pour lui-même moins bien inspiré en exigeant l'an-

nexion de l'Alsace et de la Lorraine, germe de mort pour son œuvre. A une époque de civilisation raffinée comme la nôtre, on ne conquiert pas les peuples malgré eux. La conquête morale n'a jamais suivi la conquête matérielle. Et là, en Alsace- Lorraine, les populations annexées, formées par ce qu'il y a de plus chevaleresque, de plus séduisant dans la culture française, résistent aux attraits de la germanisation, attraits de brutalité, d'esclavage servile, qu'elles ne comprennent pas. Plus on leur parle de la supériorité de la grande Allemagne, plus elles regrettent ce qu'elles ont perdu. Les Allemands ont meurtri le cœur de l'Europe. Tant qu'ils n'auront pas réparé cette faute, personne ne déposera les armes. La paix du monde, si nécessaire à tous les peuples, restera toujours à la merci d'un incident. »

L'attitude de l'Autriche, de plus en plus inféodée à l'Allemagne, l'oblige à évoluer vers la Russie. Et il prévoit à longue distance, il souhaite un rapprochement entre la Russie et l'Angleterre :

« ... Les rêves politiques de la Russie vont être entravés par l'Autriche, qui prend dès maintenant une attitude hostile. Elle influe sur la Roumanie. Voyez-vous par la suite l'Autriche s'allier à la Roumanie et à la Turquie contre la Russie? Quel conflit! Le prince de Galles le prévoit pourtant. Il ne partage pas l'hostilité d'une partie de la nation anglaise contre la Russie. Il s'oppose de toute sa jeune autorité à l'application des mesures qui pourraient lui être préjudiciables. Je sens en lui l'étoffe d'un grand politique. Il blâme l'attitude d'un trop grand nombre à l'égard du chancelier, qui n'adoucit, lui, pour personne son arrogance. Je souhaite que la Russie ait pour ennemis nos ennemis. Il est clair que Bismarck veut s'allier aux Autrichiens. Il faut donc que la Russie s'aperçoive que nous pourrions être ses alliés. Avant qu'il soit longtemps, je vois la Russie et l'Angleterre être avec nous, pour peu que nous ayons une politique intérieure conx'cnablc. »

Il indique dès lors toute l'importance de la question roumaine : « Il est impossible de comprendre l'évolution de la question d'Orient, d'où découlera peut-être la solution de la question franco-allemande, sans songer à la Roumanie. La question roumaine est une question d'ordre européen. »

« Les Autrichiens, écrit-il encore à Ranc, le 2 juin 1875

{inédit), lassent de plus en plus les contrées qu'ils occupent. On dirait qu'un pressentiment secret les avertit qu'ils n'y sont que campés et qu'ils en seront bientôt expulsés. Ils épuisent le pays, alors que leurs armées, en se retirant, font un désert des régions qu'elles abandonnent. Ce sont les Hongrois qui font naître la question roumaine par la violence de leur gouvernement. C'est le chauvinisme de la race magyare qui la crée. Il est impossible d'imaginer une évolution quelconque de la question d'Orient sans avoir à tenir compte de la Roumanie menacée dans toute guerre d'Orient, soit d'une invasion russe si l'Autriche-Hongrie conserve la neutralité, soit d'une occupation austro-hongroise. La question roumaine est donc un élément constitutif de la question orientale, »

Le 20 mars 1876, à Ranc {inédit) : « La Roumanie est en voie de conclure avec la Russie une alliance militaire. Nous devrions nous occuper de cela et exprimer à ces deux nations nos sympathies secrètes pour cet accord encore secret. Mais qui s'occupe en France de politique extérieure? Or, suivre la Russie dans l'avenir et suivre la Roumanie constitue pour nous un intérêt capitiil. J'imagine, à l'Est de l'Europe, un remaniement de frontières qui permît de réunir tous les Roumains en ro3'aume de Roumanie. Par tous les Roumains, je veux dire ceux de Bukovine, de Hongrie, et même de Serbie, ceux de Macédoine aussi. »

Il montre les fautes commises par la diplomatie européenne en Hongrie et le danger du rapprochement entre Budapest et Berlin : « De tout temps, la Hongrie a eu son organisation particulière. Les Etats qui administraient ce pays en étaient plus les maîtres que les souverains. Le joug des Allemands leur était odieux. Ils auraient saisi avec enthousiasme l'occasion de le secouer, mais il n'aurait peis fallu leur imposer un souverain étranger. Si Napoléon avait garanti aux Hongrois leur indépendance, il eût suffi de les laisser agir, ils se fussent affranchis eux-mêmes. Et ainsi nous n'aurions pas eu sans doute 70, et nous 11 aurions pas l'immense guerre qui se prépare — »

Au même, le 25 mai {inédit) : « Comment faire comprendre aux républicains que ces luttes intestines nous empêchent de fixer la frontière? X... et Z... même ont des visières. Hors leur politique habituelle, il est inutile de rien leur demander. Et

nous, quelle alliance rcchcrchons-nous? Que faisons-nous pour nous entendre avec la Russie, avec l'Angleterre? »

En septembre, il fait un voyage en Allemagne. Il en revient convaincu que l'armée allemande est plus forte, plus redoutable que jamais : « Il faut se tenir tranquille, dit-il, et s'occuper surtout du budget de la guerre ».

Il écrit à Ruiz, son correspondant à Rome, le 2 novembre 1876 : <'. L'idée fondamentale de Bismarck est de pousser l'Autriche sur le Danube ».

A Ranc, le 10 février 1877 {inédit) : « Une note de chancellerie prussienne, dont je vous ferai tenir le texte dès que possible, veut rejeter dans les pays slaves la dynastie des Habsbourg pour la dresser en face de la Russie. Voilà notre rôle tout tracé : suivre les destinées de la Russie, nous associer à ses horizons, les modifier an besoin. D'un autre côté, l'Allemagne gardera la suprématie dans l'alliance avec TAutriche jusqu'au jour où le poids de sa brutalité provoquera, je l'espère, une réaction. Indiquer aux Habsbourg que les Hohenzollern se servent d'eux pour affermir la constitution de l'unité allemande, quel homme en France pourrait faire cela?... Je voudrais tant réaliser mon ambition pour la grandeur de notre pays : conclure un accord franco-russe; dissoudre l'alliance Habsbourg-Hohenzollern; rapprocher l'Italie de la France. Le capital serait d'isoler la dynastie terrible et menaçante des Hohenzollern. Celle des Habsbourg subit son joug le sourire aux lèvres, mais le cœur oppressé.... Tout, en Roumanie, hait le Hongrois et le Magyar. Malgré cette haine, la Roumanie oscillera entre les puissances germaniques et la Russie et indirectement avec la France {sic). Serons-nous seulement témoins du drame qui se prépare?... »

Un peu plus tard, il ajoute {inédit) : « Le chancelier a su persuader à l'Italie que ses intérêts étaient ceux de l'Allemagne; mais nous pouvons lui dessiller les yeux. Dès maintenant, l'Allemagne va s'opposer à la réalisation de ses ambitions, L'Italie en aura du dépit. Nous pourrons alors en profiter et la détacher des puissances germaniques. Une association des races latines pourrait dès maintenant se constituer avec trois sièges, Rome, Paris, Madrid.... »

Enfin, il écrit à Ruiz, le 17 janvier 1878 {inédit) : « Pour nous, la paix reste notre règle. Un jour viendra oii nous

Cl. Hachette.

LA TRIBUNE DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS D'après une photographie.

PI. 5, fuge 200.

trouverons la bonne occasion. Nous ne rentrerons dans l'action extérieure que pour rétablir l'ordre et le droit en Europe. Jusque-là, il nous suffira de maintenir l'union entre les races sœurs et de développer nos forces. »

Ainsi, conflagration européenne tôt ou tard inévitable ; besoin de l'Allemagne de se servir de l'Autriche comme d'un instrument de pénétration et de conflit; entente à prévoir entre l'Autriche et la Turquie ; d'autre part, alliance indispensable de la France, de l'Angleterre et de la Russie; importance delà question d'Orient, d'où découlera peut-être la solution de la question franco-allemande; groupement des peuples latins — France, Italie, Espagne, Roumanie, — et des peuples slaves; eflbrt énergique pour séparer Vienne de Berlin : tel est le programme, — reflet des entretiens et de la correspondance de Chaudordy, — que Gambetta, en ces mois de 1876 et 1877, confie à ses amis ; programme de clairvoyance et de sagesse, indiqué, commandé par la géographie et par l'histoire, mais auquel personne, alors, autour de lui, ne paraît songer, la France étant toute à ses querelles intérieures. C'était la grande formation politique que la logique des choses devait réaliser quarante-deux ans plus tard. On verra comment, dans ses déclarations publiques, il sera obligé d'y apporter des atténuations qui ne seront pas toujours comprises.

Au même moment, plusieurs hommes de gauche, au risque de paralyser le réveil de nos forces, demandent une réduction de la durée du service militaire ; Gambetta, d'accord avec Thiers, s'y oppose. Son premier souci, depuis 1870, était de rendre à la France son rang en Europe : de là sa ténacité à obtenir de notre peuple les sacrifices nécessaires aux progrès de l'armée.

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