BROGLIE II LÉONIE LÉON
CEPENDANT le.Cabinet Dufaure, pris entre la Chambre et le Sénat, était tombé; le maréchal avait fait appeler ' Jules Simon. Le 3 avril, devait se réunir à Paris une
assemblée générale des comités catholiques; le gouvernement fit savoir qu'il n'autorisait pas cette réunion, alors illégale (la loi de séparation n'avait pas encore donné aux évêques et aux catholiques la faculté de se réunir librement). On ne tint pas compte de cette décision, et l'on adressa au pape une Adresse ainsi conçue : "< En réclamant l'indépendance de son ministère, Votre Sainteté défend la cause de tous les peuples catholiques et particulièrement celle de la France, fille aînée de l'Église ». Puis, on rédigea une pétition aux pouvoirs publics : « En présence de la situation si grave dans laquelle se trouve la papauté, les soussignés vous demandent d'employer tous les moyens qui sont en votre pouvoir pour faire respecter l'indépendance du Saint-Père, etc. ». L'évêque de Nevers somma le maréchal de « rompre toute solidarité avec la révolution italienne » et communiqua officiellement sa lettre aux maires et aux juges de paix de son diocèse, les invitant à se concerter avec lui « pour faire prévaloir ces vues dans les conseils du pays ». Jules Simon blâma les pétitions et les mandements.
Le i" mai, interpellation de tous les groupes de gauche. Jules Simon défend le gouvernement italien : « Il n'est pas
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exact que le pape est prisonnier ; ces déclarations réitérées sont,... dirai-je, fausses? dirai-jc, mensongères? Je me borne à dire qu'elles sont étrangement exagérées. // Et il donne lecture de la loi des garanties.
Gambetta répond (4 mai) : « Il ne s'agit pas de religion, il s'agit de politique; on fait brèche à l'État au nom de la religion. Ceux qui mènent l'assaut contre les institutions sont à la tête des associations catholiques. » Il cite un bref du pape attribuant à un prélat, chancelier de l'université catholique de Lille, le pouvoir de « conférer des grades et même de déléguer ce droit ». Il demande l'observation des lois qui ont été appliquées par M. de Vatimesnil, par Mgr de Frayssinous, par le gouvernement de Charles X, par le gouvernement de Louis-Philippe, par l'Empire. « Proclamez donc qu'à vos yeux, il n'y a que la République qui ne soit pas en état de légitime défense : dites-le, ayez ce courage! » Enfin, la péroraison fameuse, le cri de ralliement dans la bataille : « Il y a une chose qui, à l'égal de l'ancien régime, répugne à ce pays, c'est la domination du cléricalisme. Je ne fais que traduire les sentiments du peuple de France en disant ce qu'en disait un jour mon ami Peyrat : Le cléricalisme, voilà l'ennemi !» — Le << cléricalisme », c'est-à-dire l'immixtion du clergé dans les luttes politiques, cette action parfois intempestive dont les hommes de droite eux-mêmes a^•aient eu à se plaindre, comme on l'a vu au cours de ce récit. Que de fois Gambetta n'avait-il pas fait la distinction entre la religion et l'intervention du clergé dans les affaires politiques! Que de fois n'avait-il pas professé son respect pour la liberté de conscience, pour la liberté des cultes, pour le clergé national! Mais, en ces grandes batailles, les cris et les coups portent souvent au delà du but et risquent d'atteindre même les non-belligérants. Les partis ont intérêt à grossir les choses. Les conservateurs, mal engagés, disaient qu'on déclarait la guerre aux croyances ; les ennemis des croyances n'étaient pas fâchés de cette interprétation, et des croyants se sentaient meurtris. Ainsi, toujours, en notre pays, les extrêmes s'attirent, s'aimantent, s'excitent l'un l'autre.
Un député signale un article publié, la veille, dans la Défense de Mgr Dupanloup, affirmant que Jules Simon avait été mis en demeure de rompre avec la gauche, et il commu-
nique l'article au président du Conseil. Alors, Jules Simon : « Mon honneur est engagé, puisque l'auteur de l'article suppose que, quand je viens parler à cette tribune, je n'y viens pas exprimer mes opinions, mais obéir à un ordre donné à ma parole et à ma conscience. Il ne faut pas savoir ce que c'est qu'un honnête homme » — il déchire, jette à terre, piétine le j,ournal qu'il avait à la main — « pour venir contester l'honneur, la véracité d'un homme qui, depuis quarante ans, a exprimé hautement son opinion sur tous les sujets et proclamé la vérité telle qu'il la voit, quelles que puissent être les conséquences.... » Puis, essayant de garder les avenues de l'Elysée : « On a fait intervenir dans cet article le nom respecté de M. le Président de la République. Eh bien! il y a là une calomnie pour lui comme il y en a une pour moi. Le respect profond que, malgré les dissentiments politiques, j'ai toujours professé pour le caractère de M. le maréchal Président de la République n'a cessé de s'accroître depuis que j'ai l'honneur de le voir de plus près, et je saisis cette occasion qui m'est offerte de dire quelle respectueuse admiration m'inspire de jour en jour davantage sa conduite politique. »
Les gauches déposent cet ordre du jour : « La Chambre, considérant que les manifestations ultramontaines, dont la recrudescence pourrait compromettre la sécurité intérieure du pays, constituent une violation flagrante des lois de l'État, invite le gouvernement, pour réprimer cette agitation antipatriotique, à user des moyens légaux dont il dispose... ». Le mot « confiance » ne figurait pas dans le texte. Gambetta appuie l'ordre du jour. Jules Simon demande la « confiance »; il ne peut l'obtenir. L'ordre du jour est voté par 346 voix contre 114.
Le pape Pie IX s'en prit, moins à Gambetta, qu'à Jules Simon, moins au discours de Jules Simon, qu'à sa réplique. Il dit, le II mai, à un pèlerinage français venu à Rome : « Si nous jetons les yeux sur l'Europe, il y a bien peu à espérer. Qu'espérer, en effet, quand on a le courage de donner un démenti formel aux paroles du pape et de dire qu'il est un menteur (c'était le mot : « mensongères » prononcé par Jules Simon, qui était directement relevé). Un tel langage est tout à fait inconvenant; il n'est pas digne des gouvernements catholiques. »
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Le journal ultramontain allemand la Germania insistait, quelques jours après : « Le pape ne pouvait pas tolérer que le président du Conseil lui donnât un démenti, et il est décidé à agir. Le nonce a reçu l'ordre d'informer le maréchal de Mac- Mahon que le Vatican était résolu à rompre toutes relations avec la France, si M. Jules Simon restait ministre. » Et ce journal ajouta : « Le pape a parlé, il a été obéi ». Il y eut, en effet, à la suite de ces événements, un échange de lettres entre le Vatican et le maréchal.
Celui-ci était ulcéré ; son entourage ne pouvait plus attendre : les conseils municipaux dans toutes les communes, la moitié des conseils généraux et des conseils d'arrondissement dans tous les départements devaient être renouvelés cette même année 1877, et le tiers du Sénat un peu plus tard : on avait encore des armes dans les mains, il fallait s'en servir. Le premier prétexte serait saisi.
5 mai, débat sur la loi municipale. L'effort principal porte sur la publicité des séances, qui est votée. Jules Simon, souffrant, n'intervient pas. 15 mai, discussion de la loi sur la presse. La droite défend le maintien de la juridiction correctionnelle pour les délits de presse. Elle somme Jules Simon de s'expliquer; celui-ci fait une allusion discrète à la situation difficile où le met l'attitude du maréchal. Par 377 voix contre 55, la loi est abrogée.
Le lendemain, Jules Simon reçoit du maréchal la lettre fameuse où le Président reproche à son ministre de n'avoir pas combattu ces deux mesures : « Cette attitude du chef du Cabinet fait demander s'il a conservé sur la Chambre l'influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues. Une explication à cet égard est indispensable : car si je ne suis pas responsable, comme vous, envers le Parlement, j'ai une responsabilité envers la France, dont, aujourd'hui plus que jamais, je dois me préoccuper. >?
Jules Simon se rend chez le maréchal pour lui porter sa démission. Le maréchal lui dit : « Nous ne pouvons plus marcher ensemble. J'aime mieux être renversé que de rester sous les ordres de M. Gambetta. » Et il décide de faire appel au pays en demandant au Sénat la dissolution.
L'acte du 16 mai 1877, s'il n'était pas illégal, fut, à proprement parler, un coup d'État parlementaire, parce qu'il était
dirigé contre un Cabinet qui avait la majorité dans les deux Chambres et parce que la lettre du Président n'était pas contresignée par un ministre responsable. La Constitution, dès le début, était faussée. Au lieu de l'appel normal au pays, suivant la méthode anglaise, la France se trouvait en présence d'un acte de pouvoir personnel que la Constitution n'avait certainement pas prévu.
Jules Simon, faisant, longtemps après, un vif et spirituel éloge du maréchal de Mac-Mahon, a écrit : « J'ai un grief contre lui. En me renvoyant le i6 mai, il a violé à la fois les règles du gouvernement parlementaire et celles de la politesse. Je ne lui reproche que le second déUt, qui reste pour moi incompréhensible. »
Étranger à la politique, le maréchal de Mac-Mahon y porta toute la loyauté de son caractère et les vertus de son métier. Sous l'Empire, revenant d'Italie couvert de gloire, il avait parlé au Sénat contre la loi de Sûreté générale. Il était galhcan. Mais le héros de Malakoff et de Magenta était plus habile à manier une armée qu'un mécanisme constitutionnel. Un militaire à la tête de la politique, des civils se mêlant de conduire les armées : deux erreurs fatales.
Ainsi, au moment où, déjà, les républicains se divisaient, leurs adversaires les ressoudaient.
La réunion plénière que Gambetta avait inutilement conseillée l'année précédente se forma d'elle-même, cette fois, devant le péril. Il y exhorta les républicains au sang-froid et fit adopter un ordre du jour rappelant les vrais principes du gouvernement parlementaire. Il écrit, le soir même : « La guerre est déclarée; on nous offre la bataille. Nos positions sont inexpugnables; nous occupons les hauteurs de la loi. »
Le lendemain, à la Chambre, point de ministère. Une note affirme que le maréchal est « fermement résolu à réprimer les menées ultramontaines />. — « Mais nous ne demandions pas autre chose ! /> s'écrie Gambetta. Puis, il rend hommage au patriotisme et à la loyauté du Président de la République : « Restez dans la Constitution, lui dit-il, et dédaignez les avis perfides de conseillers que vous ne retrouveriez pas à l'heure des dangers qu'ils auraient déchaînés. Prenez garde que, derrière des calculs de dissohition, le pays ne cherche d'autre§ Calculs et né dise : kl dissolution c'est la préface de là guerre!
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Criminels seraient ceux qui la poursuivraient dans cet esprit! » « La dissolution, préface de la guerre! » Ce mot lui fut vivement reproché. Certes, il est toujours déplorable de mêler l'étranger à nos luttes. Ce n'était pas la première fois, hélas! au cours de notre histoire, que ce fait se produisait; lui-même l'avait blâmé. Ces détestables querelles ont éclaté dans tous les temps et dans tous les pays. Les partis sont impitoyables. La vérité est que Bismarck, engagé dans sa lutte à outrance contre les catholiques et la papauté, appréhendait l'établissement en France d'un régime qui leur eût donné un appui. L'Italie était dans le même cas : le voyage du roi Victor- Emmanuel à Berlin avait été décidé dès le lendemain de l'entrevue de Frohsdorf. On s'alarmait naturellement à Rome de toutes les manifestations en faveur du rétablissement du pouvoir temporel. Le 19 mai, le préfet des Alpes-Maritimes signalait une concentration de troupes et de matériel à Vintimille, et les journaux officieux au delà des Alpes annonçaient la formation d'un grand parc d'artillerie à Plaisance et l'armement de Spezzia; simples moyens d'intimidation peut-être, mais dont il était impossible de ne pas tenir compte.
Le maréchal rappelle le duc de Broglie et ajourne les Chambres pour un mois, ce qui donne aux républicains le temps de s'organiser. Le président Grévy dit à la Chambre : « Restez dans la légalité. Restez-y avec sagesse, avec fermeté, avec confiance. »
Les gauches délibèrent. « Il faut, dit Gambetta, qu'on sache que nous sommes le parti républicain tout entier réuni dans la défense des libertés politiques. » — Un député : « Comme les 221 ! » — Gambetta : « Ce souvenir de la Restauration est juste, car nous avons devant nous des prétentions qui rappellent celles de Polignac ». Spuller rédige un manifeste : « Dans cinq mois au plus, la France aura la parole; elle ne se démentira pas. La République sortira plus forte que jamais des urnes populaires. » Les signataires sont 363. Gambetta écrit à Ruiz, à Rome, le 21 mai {inédit) : « Nous avons au maximum cinq grands mois à perdre; mais il y a une consolation : le maréchal perd trois ans de pouvoir. Je compte, en effet, que, la question de sa chute désormais posée, nous pourrions bien d'ici quelques mois voir lé Congrès lui donner un successeur. Mon choix est fait, et jfi
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vSuis résolu, pour rompre le calcul de mes adversaires qui croient faire un coup de maître en posant le dilemme entre le maréchal et moi, à produire au bon moment la candidature de Grévy. J'aurai parla l'avantage de me désintéresser de la lutte, de diriger l'opinion vers une solution impersonnelle et, si je réussis, d'en finir avec le pouvoir militaire et d'assurer dans la République l'esprit civil. Le danger ne viendrait pas d'un coup de force que je crois impossible pour bien des raisons, mais de l'étranger qui nous épie et qui peut vouloir profiter de notre désarroi politique et militaire. Je ne peux mesurer d'ici les desseins de l'Allemagne, mais j'en crains tout. L'ambition qui l'anime peut la mener promptement à tenter une- terrible partie. »
A l'étranger, la nouvelle de l'acte du i6 mai était défavorablement accueillie, surtout en Allemagne et en Italie. Il n'inspirait qu'un médiocre enthousiasme au comte de Paris, au duc d'Aumale, au prince de Joinville et à leurs amis, le duc d'Audiffret-Pasquier, etc. Les bonapartistes poussaient 'au coup d'État. Comme on envisageait, devant le comte de Paris, l'hypothèse d'un coup de force, il s'écria : « S'il le faut, je prendrai un fusil pour défendre la Constitution et les libertés de mon pays! » {Souvenirs d'Estancelin et de M. Limbourg.) Les conservateurs clairvoyants ne croyaient pas au succès. Taine écrivait : « Plus je réfléchis à la dernière démarche du maréchal, plus je la trouve imprudente. C'est la charge de Reichshoffen après la bataille perdue. Les élections lui renverront une Chambre aussi radicale ou encore pire. Il n'aura qu'à donner sa démission. Je vois, dans quatre mois, Gambctta Président de la République. » (21 mai.)
Le gouvernement organise dans tout le pays la candidature officielle, rappelle le personnel administratif et judiciaire du 24 mai, menace de révocation les petits fonctionnaires suspects d'attachement à la République, organise la surveillance des cafés et des cabarets, supprime les autorisations de colportage, invite les tribunaux à poursuivre la presse républicaine, interdit aux représentants de l'armée d'assister au banquet de Hoche et essaye d'entraver la propagande des gauches par parole et par écrit.
Gambetta réunit les directeurs politiques des grands journaux de Paris, Emile de Girardin, Adrien Hébrard, Jourde,
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Jules Bupst, Edmond About, Auguste Vacquerie, et crée avec eux un comité de résistance et de propagande. Le salon de Mme Adam est un foyer où se pressent les vétérans de la République et le parti nouveau groupé autour de lui. 11 y rencontre Edmond de La Fayette, Lasteyrie, Duclerc, de Marcère, Lesseps, et nombre d'hommes politiques étrangers.
Il entre en campagne. Le 9 juin, il parle à Amiens, où les souvenirs de l'invasion remuent tous les cœurs : « Le pays est sûr de lui, mais ceux-là ne sont pas sûrs d'eux, qui ont tenté l'aventure! Il n'est pas un commerçant, pas un usinier, pas un homme d'affaires qui n'ait été immédiatement indigné et frappé et qui ne se soit demandé si ces prétendus conservateurs n'étaient pas des fauteurs de désordres perpétuels. »
Le 10 juin, à Abbeville, il montre la gravité de ce fait : l'apparition du pouvoir personnel dans la Constitution républicaine. Il flétrit ceux qui poussent à un coup d'État : « Oui donc sont-ils, ceux qui osent mêler le nom de l'armée et les intérêts sacrés qu'elle représente à je ne sais quelle infâme combinaison ? »
Le 16 juin, le maréchal adresse au Sénat un message pour demander la dissolution. A la Chambre, Fourtou, ministre de l'Intérieur, prend l'offensive. Après avoir lu la profession de foi de Gambetta en 1869 : « Il faudrait, s'écrie-t-il, ou désorganiser le pays, ou manquer à ses engagements : \'oilà l'alternative! C'est le maréchal qui sauve la Constitution en empêchant la Convention. Nous sommes la France de 1789 se dressant contre la France de 1793. Vous avez beaucoup promis au pays : où sont vos œuvres? » Mais un mot malheureux va désarçonner le fougueux ministre en son élan : « Vous n'avez pas craint d'ajouter, poursuit-il, que l'acte du 16 mai était une menace pour la paix extérieure, oubliant que les hommes qui sont au gouvernement aujourd'hui sortaient des élections de 1871, qu'ils av-^^'ent fait partie de cette Assemblée nationale dont on peut dire qu'elle a été la pacificatrice du pays et la libératrice du territoire.... y> A ces mots, Gambetta se lève et désignant, de sa main étendue, Thiers : « Le libérateur, dit-il, d'une voix vibrante qui remplit toute la salle, le libérateur du territoire, le voilà ! 7^ La gauche se lève, répétant le même geste, la même parole. Sur les deux tiers des gradins, les députés sont debout; le cri est répété vingt fois, les tribunes
p. Deschan'el. ~ Gambetta. I^
applaudissent, les spectateurs crient à leur tour. Le président Grévy, immobile, la figure tournée vers Thiers, paraîtle saluer également. Thiers demeure assis au milieu des bancs de la gauche; la tête baissée, les yeux à demi fermés et mouillés de larmes, les mains croisées sur la poitrine, il se laisse bercer par cette ovation soudaine, tandis que, à la tribune, Fourtou, impassible en apparence, reste interdit et sans voix. — « Le libérateur du territoire, le voilà! » Réplique à « fou furieux »! Belle vengeance!
Gambetta répond. Au milieu d'un effroyable tumulte, il lutte pendant trois heures. Il n'est jamais plus fort que dans le fracas des batailles. Il trouve peu respectueux pour le maréchal de l'opposer, lui, Gambetta, au Président de la République. Puis, au milieu de scènes de violence et d'une agitation extraordinaire, il parle de la situation en Italie. On lui crie : « Vous n'avez pas le droit de faire intervenir l'étranger dans nos discussions! » Il riposte : « Nous avons le droit et le devoir de faire savoir au delà des Alpes que si, par un accident passager, le gouvernement de la France peut tomber entre des mains suspectes, la nation les désavoue ». Et enfin : ^< Nous partons 363, nous reviendrons 400! » Un ordre du jour de défiance contre le ministère est adopté par 363 voix contre 158.
Au Sénat, le duc de Broglie soutient le projet de dissolution : « Le suffrage universel aura à choisir entre le maréchal de Mac-Mahon et le dictateur de Bordeaux ou l'orateur de Belleville, contenant à peine les masses frémissantes du radicalisme et le soulèvement des nouvelles couches sociales ». Ainsi, ses adversaires s'ingénient à le grandir.
LcvS sénateurs les plus modérés \iennent combattre la dissolution : « Vous avez prémédité cette partie, s'écrie René Bérenger, et vous la perdrez. Vous faites les affaires des violents, et les modérés crient a\ec colère que vous détruisez leur œuvre. » Et Laboulaye : « On va faire un pleoiscite. Il sera posé dans ces termes : le maréchal ou la République. Mais ce mot : « maréchal » voudra dire tout ce qui n'est pas la République. Vous ne pouvez pas réussir; on ne défend pas un gouvernement sans nom, sans idées communes; c'est une chimère.... Vous vivez dans le monde des salons. Les salons ont été, de tout temps, des conseillers détestables, des clubs à rebours et vivant en dehors de la réalité. Vous ne réussirez pas, et vous aurez
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placé le maréchal entre une humiliation et une abdication. » 149 voix contre 130 accordent la dissolution au gouvernement. Le 25 juin, le président Grévy, avant de donner connaissance à la Chambre du décret de dissolution, lui adresse ces paroles : « Le pays, devant lequel elle va retourner, lui dira bientôt que, dans sa trop courte carrière, elle n'a pas cessé un seul jour de bien mériter de la France et de la République ».
Gambetta écrit à Ruiz {inédit) : « La situation est nette; le maréchal est acculé à une impasse : céder ou partir. Je crois bien qu'on a déjà regret de la folle aventure. Nos adversaires commencent visiblement à dessiner un mouvement de recul. On répète de leur côté, sur tous les tons, que tout ce qui s'est passé n'a d'autre but que de maintenir la Constitution, la paix, et même, Dieu me damne! la liberté de penser. On tâtonne, on hésite. Les partis ultras sont déjà mécontents, le ministère se divise. Il y a ceux qui voudraient pousser la crise jusqu'à l'emploi des moyens violents; il y a ceux qui voudraient négocier, replâtrer la situation et échapper aux terribles redditions de comptes qui se préparent. Quoi qu'il arrive, l'issue du débat n'est pas douteuse : nous sortirons vainqueurs de l'épreuve. »
La bataille commence. Gambetta proclame l'union de tous les républicains, depuis Thiers et Dufaure jusqu'à Victor Hugo et Louis Blanc. Le 15 août, à Lille, il lance le dilemme prophétique dont les deux termes devaient se réaliser l'un après l'autre : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou se démettre ». Toujours ces mots à l'emporte-pièce, ces formules saisissantes, qui résument une situation, deviennent des mots d'ordre et se fixent dans la mémoire des hommes. Lamartine a dit de Mirabeau : « Ses mots retentissants deviennent les proverbes de la Révolution ». On pouvait dire de Gambetta que ses mots retentissants devenaient les proverbes de la République. Jamais ce grand entraîneur d'hommes ne montra plus de vigueur.
Le gouvernement décide que des poursuites seront exercées contre l'orateur pour injures au maréchal. Le Soleil^ organe des princes d'Orléans, dit : « On a eu tout le désavantage de ce discours, on aura tout le désavantage du retentissement du procès ». Gambetta est condamné par défaut à trois mois de
prison et 2000 francs d'amende. Mais il traîne si bien l'affaire, que la nouvelle Chambre se réunira et l'inviolabilité parlementaire le couvrira avant que la peine devienne exécutoire.
Thiers se rapprochait de plus en plus de Gambetta. Il se proposait, une fois revenu à la Présidence de la République, de l'appeler au pouvoir et de « le présenter à l'Europe ». Mais la mort le surprit le 3 septembre. A cette nouvelle, Gambetta pousse un cri de douleur : <(. Il faut toute la confiance que m'inspire la fermeté de la France pour ne pas frémir devant les conséquences de cette terrible aventure. Quel coup de foudre! J'attendais M. Thiers ce soir à cinq heures; il m'a fait prévenir qu'il était indisposé et, à six heures et demie, il étiiit mort!... » Paris fit à l'ancien Président de splendides funérailles. « Jamais je n'aurais osé rêver un triomphe aussi éblouissant. J'ai assisté à la plus magnifique cérémonie du siècle, qui en a vu tant et de si grandioses. Cette population vient d'assurer le triomphe de notre cause et de signifier aux rêveurs de coup d'État leur impuissance et bientôt leur congé. Quoi de plus surprenant et de plus rassurant tout ensemble, que cette foule passionnée du peuple de Paris, bombardé, mitraillé par M. Thiers il y a six ans, puis trouvant dans sa raison et son patriotisme le courage d'amnistier le vainqueur et de lui décerner l'apothéose? »
La liste des candidatures officielles s'élaborait avec peine : les candidats de « l'affiche blanche » comptaient 240 bonapartistes, 98 légitimistes et 27 orléanistes. Le 19 septembre, le maréchal lance un manifeste : « Des élections hostiles aggraveraient le conflit. Mon devoir grandirait avec le péril. Je ne saurais ni devenir l'instrument du radicalisme ni abandonner le poste où la Constitution m'a placé. Je resterai pour défendre, avec l'appui du Sénat, les intérêts conservateurs. »
Les élections sont fixées au 14 octobre. Le clergé se jette dans la mêlée. Le gouvernement est obligé de lui faire recommander le silence par les préfets (circulaires du 3 et du 6 octobre). 613 conseils municipaux sont dissous; i 743 maires et I 334 adjoints révoqués; 344 cercles, sociétés, comices dispersés; 2067 débits fermés; 4779 fonctionnaires déplacés, 1385 révoqués; 421 poursuites sont intentées pour délits de presse, 849 pour délits de colportage, 216 pour délits de
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librairie, 170 pour cris séditieux; les condamnations, amendes et frais montent à 1034353 francs et à 46 ans 3 mois et 16 jours de prison. Fourtou croit à la victoire. Broglie dit : « Le silence du pays m'effraye ». Ce fils, ce petit-fils d'ennemis de l'Empire est entraîné, par crainte de la démocratie, aux procédés de l'Empire. Mais, dans cette voie, il faut aller jusqu'au bout, ou périr.
Devant cette « orgie administrative » (John Lemoinne, Journal des Débats), Gambetta, orateur de la résistance légale, tacticien consommé, organise la défense républicaine comme il a organisé la défense nationale. Présence d'esprit, fertilité de ressources, éloquence flexible et chaude, il a tous les dons, il anime tout de sa flamme, il remue le pays dans ses profondeurs. En même temps, il donne l'exemple de la discipline et du désintéressement. Au cirque du Château-d'Eau, devant 7 000 électeurs, il pose la candidature de Grévy à la Présidence de la République : « Cet homme si justement respecté à cause de son passé si pur, de sa conscience droite, modèle de modération et de sagesse, de fidélité et d'honneur... ». Il raille ceux qui disent à la France, en parlant de l'ancien président de l'Assemblée, que c'est un inconnu pour elle : « Dans ce poste élevé, il était le premier des Français, le dépositaire de la souveraineté nationale. Traduisez votre victoire en l'appelant à la première Tnag4strature du pays. » Lui, le chef, il se subordonne, avec noblesse, au grand républicain qu'il place devant lui : « Je reste dans le rang, sans vouloir m'élever au-dessus des hommes qui ont consacré toute leur vie à notre parti ».
Le 14 octobre, 317 républicains sont élus, dont 293 appartenant aux 363; 199 conservateurs, dont 99 légitimistes, 44 bonapartistes, 56 orléanistes. Dans le Journal des Débats, le comte de Montalivet relève les traits de similitude entre l'élection des 221 et celle des 363 : mêmes fautes de la part des gouvernements, — restés fidèles, d'ailleurs, à la lettre de la Constitution, — même réponse du pays.
Le 26 octobre, Gambetta dit à Château-Chinon : « On comprend ce qu'auraient été des élections faites sans entraves, sans pression ». Il fait appel aux huit millions d'agriculteurs qui tiennent entre leurs mains les destinées de la patrie : « Ceux qui ont jeté la France dans des aventures, ce n'est
pas nous; ceux qui rêvent la domination d'un seul, ce n'est pas nous. » Puis, le leitmotiv sur la religion et le clergé, écho, à six ans, à cinq ans de distance, des discours de Picardie, de Saint-Quentin et de Savoie : « On dit que nous avons inventé le spectre clérical ; je n'ai jamais attaqué la religion ni ses ministres quand ils se sont renfermés dans leur domaine religieux, moral; mais j'ai combattu et je combattrai les hommes qui veulent faire un instrument de domination et de règne de ce qui ne devrait être qu'un moyen de consolation et d'assistance ».
Après les ballottages, la Chambre comptait 326 républicains et 207 députés de droite. Les républicains perdaient 37 sièges; ils conservaient une majorité de 119 voix.
Le maréchal, vaincu, veut alors se retirer; Fourtou aussi; Broglie les en empêche; il se sait perdu, mais il entend, courageusement, affronter la dernière bataille.
La gauche propose la nomination d'une commission d'enquête sur les actes des ministres. Voici Broglie et Gambetta aux prises et, avec eux, deux mondes, deux âges. Corps à corps émouvant et superbe entre l'aristocratie et la démocratie. Broglie, du haut de son illustre lignée, avec son air altier, son dédain de la foule, son style châtié, mais son geste sec, sa voix ingrate, sans chaleur, sans grâce; l'autre, tout en feu, tout bouillonnant de sève plébéienne, avec ses incorrections, ses grondements de colère et d'ironie et son geste qui balaye tout : quelque opinion qu'on ait sur les hommes et sur les choses, de telles rencontres, à ces hauteurs, sont l'honneur d'un pays et d'un temps.
Broglie repousse du pied l'enquête. Il refuse la qualité de juge à un « nouveau comité de salut public ». Il réclame la responsabilité et l'honneur de la lutte. Il relève l'accusation : le Seize Mai, c'est la guerre. « Inquiéter l'étranger sur les dispositions de la France, ensuite intimider la France par la menace de l'étranger, voilà l'opération tout entière. J'en ai honte pour mon pays ! »
Gambetta le prend de haut, lui aussi; on a rabaissé ce grand débat à une sorte de duel entre le maréchal et lui : « Non! non! un tel plébiscite ne pouvait se faire, je n'en réclamerai ni l'honneur ni l'indignité... ». Dédain pour dédain : «Vous n'êtes pas un homme de votre temps, monsieur le duc;
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vous êtes resté un ennemi de la démocratie, un aristocrate; vous avez apporté ici, avec votre élégance de grand seigneur, des épigrammes longuement préparées; mais vous ne nous avez pas dit comment M. le duc de Broglie, jadis adversaire des candidatures officielles, s'est fait l'exécuteur des volontés du parti bonapartiste, empruntant à ce parti ses plus détestables procédés, essayant de se faire un nom parmi les plus habiles opérateurs électoraux du bas Empire! »
Le duc de Broglie veut résister, s'appuyer sur la droite du Sénat contre la majorité de la Chambre. Mais le président du Sénat, d'Audiffrct-Pasquier, déclare inconstitutionnelle une interpellation sur un acte de la Chambre; les orléanistes se montrent peu disposés à la résistance ; le comte de Paris et le duc d'Aumale, qui n'avaient jamais été chauds pour le Seize Mai, ne se soucient guère d'encourager une nouvelle aventure. Le 20 novembre, les ministres donnent leur démission. Alors, le maréchal, après avoir essayé un Cabinet extraparlementaire sous la présidence du général de Rochebouët, avec lequel la Chambre refuse d'entrer en relations, se résigne à faire revenir Dufaure.
Le 7 janvier, à Marseille, Gambetta rappelle ses déclarations de 1869 : «Je suis un homme de gouvernement, non un homme d'opposition ; car un an de pouvoir est plus fécond que dix ans d'opposition héroïque. Il s'agit de doubler, en janvier 1880, le cap des élections sénatoriales : jusque-là, pas de témérités, pas de dissidences, pas de fautes! Faisons une halte et restons campés sur les positions conquises. »
En février. Pie IX meurt. Dans une lettre intime, Gambetta écrit : « Aujourd'hui sera un grand jour, la paix venue de Berlin et peut-être la conciliation faite avec le Vatican. On a nommé le nouveau pape : c'est cet élégant et raffiné cardinal Pecci, évêque de Pérouse, à qui le vieux pape Pie IX, jaloux, avait essayé, en mourant, d'enlever la tiare en l'instituant camerlingue. Cet Italien, plus diplomate que prêtre, est passé au travers de toutes les intrigues des jésuites et des clergés exotiques : il est pape, et le nom de Léon XIII qu'il a pris me semble du meilleur augure. Je salue cet événement plein de promesses. Il ne rompt pas ouvertement avec les traditions et les déclarations de son prédécesseur; mais sa conduite, ses
actes, ses relations vaudront mieux que les discours, et, s'il ne meurt pas trop tôt, nous pouvons espérer un mariage de raison avec l'Église. »
Gambetta savait bien que le Concordat de 1801, ce Concordat dont il avait demandé l'abrogation en 1869 et en 1872 encore, n'était pas éternel, que l'œuvre de Bonaparte ne pourrait pas durer sous la République. Mais aussi, il avait trop le sens, le goût de l'autorité, pour ne pas vouloir tenir, dans une certaine mesure, le clergé. Il savait que toujours, et même en régime de séparation, l'Etat et l'Église se rencontrent en plusieurs domaines, soit au dedans, soit au dehors. Il se rendait compte que la lutte religieuse, si elle maintenait l'unité de son parti, divisait la nation et que, pour la cause suprême, l'unité de la nation était le salut. Il envisageait donc un nouvel arrangement avec Rome. Il rêvait de négocier avec Léon XIII, comme il avait négocié avec les orléanistes pour faire la République, comme il avait négocié avec les républicains de la veille pour leur faire accepter le Sénat, comme il avait négocié avec les légitimistes et même avec les bonapartistes pour évincer les orléanistes des sièges de sénateurs inamovibles, comme il négociait maintenant avec ses électeurs de Belleville pour leur faire accepter la politique mo3^enne de la France. Il était l'homme de la tractation, du compromis, de la cornbinazione\i\ était né diplomate. Il était compliqué ; il y avait même parfois quelque ruse en lui : « Quel métier que le mien ! Il me faut les tromper tous pour les mieux servir! »
Cette lettre sur Léon XIII était adressée à une femme qui, depuis plusieurs années, lui avait inspiré une passion profonde et qui avait lié sa vie à la sienne. Avant la guerre, le jeune orateur l'avait aperçue au Corps législatif; après la guerre, il l'avait revue à l'Assemblée nationale. Léonie Léon était la seconde fille d'un officier qui avait servi à Strasbourg auprès du duc d'Orléans. Elle était catholique, catholique pratiquante. Elle ne demandait qu'à vivre ignorée, dans l'ombre de son amant et pour lui seul. Mais elle n'abdiquait pas pour cela, elle ne se confondait pas avec lui. Elle le modère, le contient, l'avertit. Chez lui, c'est amour de cœur et d'esprit, de passion et de raison tout ensemble. Il lui écrit chaque soir, livrant, en ces épanchements intimes, tous ses actes, toutes ses pensées. Il prend ses conseils, lui soumet tout ce
Madame LÉONIE LEON
D'après un dessin de Corabeuf. I Collection de M. Francis Laur.l
PI. 6, page 216.
LE SEIZE MAI
qu'il fiiit, tout ce qu'il dit. Cette jeune femme, fine, douce et volontaire, sut prendre sur la conduite de Gambctta une influence toujours croissante.
Un certain nombre de ses lettres a été publié dans la Revue de Paris (i", 15 décembre 1906, i" janvier 1907). Celles de 1882, à la veille de la mort, sont aussi brûlantes que celles de 1873 (les premières sont de février 1873). Cette correspondance forme le roman le plus passionné. En voici quelques traits :
1874. — « Nos âmes n'ont jamais été plus à l'unisson, et je savoure à longs traits l'amour tel que l'ont rêvé de tout temps les plus nobles esprits de l'humanité. Toi seule, entre toutes les femmes, as pu me transporter sur ces sommets éblouissants de la passion et de la communion des intelligences. »
17 août 1875, — « Tu es pour moi le conseiller toujours clairvoyant et ferme; aussi haut, aussi profondément que j'analyse les circonstances de ma vie depuis que la fortune nous a unis, je te rencontre toujours comme l'inspiratrice de mes meilleures actions, et je t'aime comme autrefois les Grecs éclairés devaient aimer leur génie familier, leur Minerve personnelle. Que de fautes tu m'as évitées! Que de bonnes paroles tu as fréquemment mises sur mes lèvres! Que d'impatiences et de colères tu as su m'épargner! De toutes ces saines influences, je te bénis en mon cœur. »
Mars 1876. — «Je te dois le meilleur de mes triomphes, et je sens au fond de mon cœur que je ne peux les compléter, les poursuivre que sous ton aile. »
23 mai 1876. — « Tu es ma patrie intellectuelle et morale. J'ai tellement pris l'habitude de consulter l'oracle, que je ne peux plus rester loin de lui. Il y a maintenant dans mon amour une grosse part de fétichisme, dont il faut s'accommoder. »
2 juillet 1876. — « Ce que tu as d'efficace et de divin, c'est de me retenir au devoir, de me ramener à l'action, et c'est dans ces reprises de courage que je sens la solidité et le prix de ta tendresse. »
Et ces cris de vérité humaine, ces émotions complexes, qui jettent des lueurs profondes sur sa vie : 27 janvier 1877 — « Celui-là n'a pas connu la véritable ivresse du triomphe poli-
tique, qui ne l'a pas savourée dans l'amour. Quelle supériorité de force, de courage, de puissance, je tire de toi comme d'une inépuisable mine de richesses morales ! Je puis dépenser sans compter, à pleines mains, dans les multiples luttes de mon existence, les épargnes et les réserves de mon esprit; je suis sûr de refaire le trésor à ton simple contact. Selon la parole du beau Galiléen, tu es la fontaine de vie, ma belle Samaritaine!... // — Si l'Eden peut être défini : désirer sans cesse ce que l'on possède, cette femme le lui a ouvert.
23 février 1878. — « Ton avis est le contrôle le plus sûr, le plus sagace de ma propre pensée, et, dans l'amour que je t'ai voué, il est entré une dose toujours grandissante de raison et de jugement. »
22 février 1879. — « Je te remercie avec effusion de ce que tu mets tous les jours de grandeur et de beauté dans nos tendresses. C'est bien ainsi que j'avais de tout temps ardemment souhaité d'aimer et d"être aimé. Rencontrer une pareille femme, lui sacrifier ma vie, lui livrer les plus secrets replis de mon âme, pénétrer à mon tour dans les divins sanctuaires de son cœur, y occuper toute la place en maître toujours prêt à obéir : mon rêve est réalisé, et cette conquête est devenue la bonne étoile de ma vie, le secret aiguillon de ma fortune. »
D'autres lettres existent encore; souhaitons que, si on les publie, on le fasse avec réserve. Il faut à ces sortes de choses beaucoup de tact. C'est trahir un homme public, que de le prendre dans un moment de dégoût, de rancœur ou de colère : la postérité le verra toujours ainsi et le jugera sur cet instant, alors que lui-même avait depuis longtemps oublié et pardonné.
Gambetta voulait donner son nom à celle qu'il regardait déjà comme sa femme; noblement, elle refusait, craignant de nuire à cette grande fortune politique et ne pouvant se résoudre à une union purement civile.