‹ GambettaChapitre 22 sur 28 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

PROJETS D ENTREVUE ENTRE GAMBETTA ET BISMARCK H LE CON- GRÈS DE BERLIN || DÉMISSION DU MARÉCHAL DE MAC-MAHON ET PRÉSIDENCE DE JULES GRÉVY (30 JANVIER 1879) |1 GAMBETTA PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE (3I JANVIER).

EN 1871, au cours des négociations pour la paix, Bismarck avait présenté à Thiers un financier de ses amis, le comte Henckel de Donnersmarck, qui avait été gouverneur de Metz pendant la guerre. Le comte avait épousé la marquise de Païva, propriétaire du château de Pontchartrain. Ils donnaient, en leur hôtel des Champs-Él3^sées, des dîners fameux, où venaient des hommes de lettres et des artistes en renom. Gambetta y fut invité. « On ne fait des reconnaissances qu'en pays ennemi », disait-il. Le 17 octobre 1877, Henckel écrit à Bismarck pour l'informer de ses relations avec Gambetta et pour se mettre éventuellement à sa disposition. « Je suis dans des relations telles avec Gambetta, qu'il vient me voir à la campagne. La loquacité du Méridional donne, avec lui, plus d'occasions d'écouter que de parler soi-même. Du reste, Gambetta est le seul Français qui soit sûrement et exactement informé de ce qui se passe en Allemagne. Il a acquis ces connaissances durant des séjours répétés dans notre pays au cours de ces dernières années, séjours pendant lesquels il a observé attentivement toutes choses. Si un homme qui sait se tenir dans la coulisse et qui

vous est dévoué de toute son âme peut, dans cette circonstance, être de quelque utilité à Votre Excellence, croyez que je suis entièrement à votre service. »

Bismarck fait d'abord la sourde oreille. Le 30 octobre, le comte Herbert de Bismarck, au nom de son père, répond à Henckel : -x II faut prendre soin de ménager le prestige de l'homme d'État français en évitant de le compromettre par des rapports notoires avec le chancelier, y? A la fin de décembre, Henckel réplique : '■< Je prends sur moi de vous envo3'er Gambetta à Varzin, soit publiquement, soit en secret, selon que vous le préférerez ». Mais Bismarck reste froid; il estime toujours que Gambetta ne doit pas risquer de se compromettre : « Le capital qu'il représente doit être ménagé ».

Gambetta part pour Rome, voit le roi, le premier ministre Depretis, Crispi, ministre de l'Intérieur. Toujours confiant en son étoile, il paraît disposé à se rendre, par Vienne, à Berlin.

La guerre entre la Russie et la Turquie touchait à sa fin ; les Russes étaient aux portes de Constantinople; les Turcs demandaient la suspeilsion des hostilités. Le 19 février, Bismarck parle au Reichstag et annonce un Congrès. Le 20, Gambetta écrit à sa confidente : « J'ai lu le discours du monstre. Je suis ravi, enchanté; c'est bien ce que j'avais désiré, attendu, sans oser y compter. Nous y occupons, sous le voile de l'allusion, une place importante. L'équilibre et la répartition des forces continentales y sont admirablement indiqués. C'est, en vérité, plus que nous ne pouvions espérer de l'esprit fantasque et véhément de l'aventurier de génie qui a fait la nouvelle Allemagne par le fer et le feu. Voici que se lève maintenant dans cet homme l'aurore radieuse du droit. C'est à nous de profiter des circonstances, des ambitions rivales, pour poser nettement nos plus légitimes revendications et de fonder, d'accord avec lui, l'ordre nouveau. Je suis donc au comble de mes vœux, la paix assurée pour plusieurs années, l'Exposition universelle mise hors de péril, les puissances en demeure de se rapprocher de la France si elles veulent iigir, et même si elles veulent seulement délibérer et maintenir. Aujourd'hui sera un grand jour »

Il y avait, dans cette première impression, une forte part d'illusion, que «r, la sage Minerve » sentit tout de suite; elle n'avait pas éprouvé, à la lecture du discours de Bismarck, le

même enthousiasme. Spuller dira plus tard de son ami : <?; Il était trop bon. Il n'avait pas le sens critique de Thumanité. » Mais, à ce moment, Gambetta vo3'ait la fin d'une période de tension insupportable à la France depuis sept ans et sa rentrée comme grande puissance dans le concert européen.

La France, invitée à Berlin, devait-elle s'y rendre? Au moment où Bismarck pensait à modifier sa politique religieuse, où la Russie, dans sa victoire, était épuisée par la lutte, où un nouveau règne commençait en Italie, où un nouveau pape montait sur le trône pontifical, où l'Exposition universelle allait s'ouvrir, la France devait-elle rester absente, silencieuse, isolée, ou, au contraire, avait-elle intérêt à rentrer dans le concert des grandes puissances? Gambetta se prononça d'abord pour l'abstention {la République française ; cf. le discours du 21 février 1881 à la Chambre) : La France ne risquait-elle pas, dans une délibération dirigée contre la Russie, de s'aliéner cette puissance, avec laquelle, dès ce moment, l'éventualité d'une alliance devait être envisagée? Mais, après un entretien avec Waddington et Freycinet, il changea d'avis : pouvions-nous laisser modifier sans nous les traités de 1856 et de 1871, signés par nous?

Lui-même devait-il voir, avant le Congrès, l'homme qui allait le présider, « poser nettement devant lui nos légitimes revendications », savoir au juste le fond de sa pensée? — « Ou se battre, ou négocier >>, disait-il; or, il savait que la France ne pouvait pas alors se battre. L'Exposition universelle allait s'ouvrir, la France y montrer sa force renaissante. Il était, récemment encore, retourné en Allemagne, il avait revu son armée, il en avait mesuré la force, il la savait très supérieure à la nôtre, comme nombre et comme organisation. Nous n'avions pas d'alliances. Il estimait qu'il n'y avait qu'à entretenir provisoirement des relations courtoises avec l'Allemagne et à en profiter, si on le pouvait. Depuis plus de deux ans déjà, il envisageait secrètement l'éventualité d'une tractation, un projet d'échange. Les lettres qu'il adressait à Ranc dès la fin de 1875 et qu'on lira ici pour la première fois révèlent des troubles de conscience qui sont tout à l'honneur de l'homme et réfutent certaines interprétations.

20 septembre 1875. — « Si, par un acte de diplomatie, nous pouvions éviter le conflit qui se préparc, le reculer tout au

moins, ou, mieux encore, empêcher l'effusion de sang que nous entrevo3'ons, vous et moi, ne devrions-nous pas essayer? Le moyen? — Nos colonies! Avec vous, je puis parler net : vaut-il mieux conserver à la Franco ses terres lointaines, ou ses oénérations futures? Mettons-nous bien en face de ce dilemme angoissant : ou les vies des jeunes Français, ou des portions de notre terre coloniale. Ne faudrait-il pas profiter de cette tendance à aller au loin, de ce goût des Allemands pour les colonies? Privés, ils en désirent. Et nous avons ce qu'ils désirent, ce dont ils sont privés. N'est-ce pas une chance pour nous? Saurons-nous en profiter? X. vous en dira long sur notre diplomatie inférieure à tout, sur notre politique intérieure, funeste à l'extérieure! Comment nous sauver du cataclysme prochain? Ce n'est pas à vous que je cacherai mon inquiétude et mon indécision, ma perplexité, ma tristesse. A qui la confier? Oui ne me tire pas dans le dos, de mes amis et des vôtres? Comprendront-ils mon angoisse? Ils semblent avoir oublié 70! ;>

i"'" décembre 1875. — « II m'arrive une occasion inespérée. Le chancelier va venir à Paris ; il impose son voyage et il manifeste le désir de s'entretenir avec une ou deux personnalités françaises. Dois-je m'abstcnir? Est-ce réellement mon devoir de Français? Pourtant! Vous savez qu'il rêve pour son pays un avenir colonial, que son pays est fort, peut-être invincible. Ne devons-nous pas éviter le sacrifice noble, mais inutile, de nos jeunes générations, dont la disparition affaiblirait la France à jamais? »

Ce n'est donc pas de 1878, comme on l'a cru, que datait son désir d'entrer en conversation avec Bismarck : ce dessein le hantait depuis plus de deux ans déjà; il savait que la France n'était prête, ni militairement, ni diplomatiquement; il était obligé de gagner du temps, et en attendant, il voulait tout essayer. Il crut sincèrement, en ces années, à un retour possible de nos provinces par la négociation.

Le 4 avril 1878, Henckel, de nouveau, propose à Bismarck l'entrevue. Cette fois, le chancelier accepte : la rencontre est fixée au 30, à Berlin, où il doit se rendre pour la session du Rcichstag. Mais, le j8, Henckel reçoit de Gambetta ce billet : « L'homme propose, le Parlement dispose. Quand j'ai accepté hier avec empressement, je n'avais pas compté avec l'imprévu.

Les questions relatives au ministère de la Guerre ont pris les proportions les plus considérables. Je ne peux abandonner mon poste parlementaire. Je me trouve donc dans la nécessité d'ajourner l'exécution du projet. » — Prétexte : il se dérobait, pas trop mécontent, au fond de brûler la politesse, lui, le vaincu, au vainqueur, qui faisait trembler l'Europe.

Ce projet de vo3^age, lorsqu'il fut plus tard révélé au public, donna lieu à des commentaires passionnés et à des controverses qui durent toujours. L'esprit de parti s'en empara. Tout fut grossi au gré des intérêts et des passions. Les royalistes, à l'époque où ils croyaient encore servir leur cause en s'acharnant sur la mémoire de Gambetta, essa3^èrent d'exploiter la correspondance d'Henckel avec Herbert de Bismarck. L'un d'eux, esprit pénétrant et sagace, qui, depuis, a écrit un livre remarquable. Histoire de deux Peuples^ M. Jacques Bainville, traduisit les lettres d'Henckel et d'Herbert de Bismarck en leur donnant ce titre : Correspondance secrète de Gambetta et de Bismai'ck. Un autre lança un pamphlet intitulé : La République de Bismarck. M. Henri Galli a répliqué à ces monarchistes : « Vous dénonciez Gambetta, de son vivant, comme l'homme de la guerre et de la revanche, et aujourd'hui, après sa mort, vous le dénoncez comme pactisant avec Bismarck ! »

Prétendre que Gambetta, en allant voir le chancelier, renonçait à l'Alsace et à la Lorraine est un contresens. Il n'y allait, au contraire, que pour elles. La lettre que nous venons de citer suffirait à le prouver : « C'est à nous, à présent, de poser nettement nos plus légitimes revendications et de fonder l'ordre nouveau ». Où il se trompait, c'est quand il ajoutait : « d'accord avec lui » (Bismarck) et quand, prêtant au grand faussaire ses propres sentiments, il s'écriait : « Voici que se lève, dans cet homme, l'aurore radieuse du droit».

On aurait pu croire que, à la veille du Congrès de Berlin, Gambetta se proposait de parler au chancelier allemand de la Méditerranée ; certes, il y avait là — l'événement devait le prouver bientôt — matière à intéressantes conversations et à tractations fructueuses; non : il ne pensait qu'au traité de Francfort. C'était, à coup sûr, une étrange illusion, de s'imaginer que le vainqueur se prêterait à un entretien sur ce sujet. Ou Bismarck l'eût arrêté net, — comme fit toujours Guillaume II avec les hommes politiques français qui essayèrent d'aborder le pro-

blême, — ou il lui eût rappelé lénti et la nécessité pour l'Allemagne de se protéger contre une agression. Un peu plus tard, dans un entretien avec le baron de Holstein, rapporté par Blowitz, Bismarck, envisageant l'éventualité d'une entrevue avec Gambetta, y aurait mis comme condition le silence sur les provinces; il voulait, si l'entrevue venait à être connue, pouvoir affirmer sur son honneur que, ni de près ni de loin, il n'avait été question des territoires annexés.

Il faut, pour comprendre l'assurance de Gambetta, se rappeler les succès extraordinaires de l'homme à qui tout avait réussi, qui savait sa puissance de séduction; il faut se replacer dans ce milieu travaillé par Hohenlohe, par Henckel, par tous les agents de Bismarck; il ne faut pas oublier que Thiers se déclarait, tout haut, partisan d'un rapprochement avec l'Allemagne; qu'Emile de Girardin, familier des Henckel, et lancé par eux et par Hohenlohe sur de fausses pistes, ne cessait d'y pousser en de retentissants articles. Enfin, Gambetta, à cette époque, subissait une autre influence, que M. de Freycinet a indiquée dans ses Souvenirs. Un ami de Gambetta était, à San Remo, voisin du prince héritier Frédéric, atteint du mal qui devait l'emporter. Ce prince, marié à l'Anglaise que Bismarck détestait, s'était toujours montré pacifique. Il faisait part à son interlocuteur de dispositions conciliantes envers la France et de son désir de trouver un jour avec elle un modiis vivendi acceptable et honorable pour les deux nations. Gambetta espérait que le règne de ce prince amènerait un changement de politique. « Qui sait? disait-il à Freycinet, la justice immanente réserve de si grandes surprises! » Là aussi, il se trompait : quand même Frédéric III eût continué de régner, jamais il n'eût pu consentir à l'abandon d'une partie de l'Alsace-Lorraine.

Pourquoi Bismarck, après avoir rejeté les premières suggestions de Henckel à la fin de 1877, se ravisa-t-il quelques mois après? N'étiiit-il pas tentant d'essayer de brouiller la France avec la Russie à propos du traité de 1856, avec l'Angleterre à propos de l'Egypte, avec l'Italie à propos de Tunis? Que de beaux sujets de conversation! L'entretien aurait pu ouvrir à la politique française d'utiles perspectives. Seulement, l'opinion publique n'aurait pas compris; les Alsaciens- Lorrains surtout auraient pu s'y tromper. La malveillance aurait

présenté comme un renoncement ce qui, dans l'esprit de Gambetta, était justement le contraire. C'est ce qui arriva plus tiird à Jules Ferry, lorsque, pour empêcher Tunis et Bizerte de tomber aux mains de l'Italie qui inclinait vers la Triple Alliance, il dut s'assurer d'abord des dispositions de Berlin. C'est la raison pour laquelle certains hommes politiques français refusèrent toujours de répondre aux invites détournées de Guillaume II : il leur paraissait que porter le doute ou la tristesse dans une seule conscience d'Alsacien-Lorrain eût été intolérable. Le sage Spuller, cette fois encore, intervint pour faire entendre à son ami le langage de la prudence. Les pourparlers, abandonnés, ne furent jamais repris. Bismarck, piqué, nia toujours ces projets de rencontre, — ce qui lui valut des démentis de son secrétaire Busch, — et traita, jusqu'à la fin, Gambetta en ennemi.

Les adversaires de Gambetta et certaines personnes d'un patriotisme ardent et ombrageux l'accusèrent d'avoir rompu alors avec toute sa politique passée, d'avoir abandonné l'idée de revanche, d'avoir médité une politique d'entente avec l'Allemagne. S'il avait voulu rapprocher la France de l'Allemagne, eût-il fait de l'entente anglaise le pivot de sa politique? On lui reproche aussi de s'être mis d'accord avec Bismarck pour remplacer, à l'ambassade de France en Allemagne, Gontaut- Biron par Saint- Vallier. La vérité est que, après les élections de 1877, Gontaut, qui avait toujours travaillé au rétablissement de la monarchie, n'était plus possible. Il n'était pas plus pos sible à Berlin que d'Arnim à Paris, et pour les mêmes raisons.

Aujourd'hui, l'esprit des anciens ennemis de Gambetta s'est élevé en général, à plus d'équité. J'imagine un de ces grands monarchistes, d'esprit haut et de conscience droite, qui illustrent leur parti, faisant loyalement son examen de conscience et disant : Fut-ce la faute de Gambetta, fut-ce la faute des républicains, si, en 1871, après le manifeste du 5 juillet sur le drapeau blanc, la majorité monarchiste créa le titre et la fonction de Président de la République et décréta que le régime républicain durerait jusqu'à ce qu'elle se séparât; si, en 1873, après la lettre du 27 octobre sur le drapeau blanc, elle décida que le maréchal de Mac-Mahon exercerait, pendant sept années nouvelles, la magistrature républicaine dont

p. DrscHASF.L. — Gambetta 15

il étiiit provisoirement revêtu? Fut-ce la faute des républicains, si à une Assemblée monarchiste le monarque lit défaut; si les prétendants se détruisirent l'un par l'autre; si le comte de Chambord, en repoussant le drapeau tricolore, ensevelit de ses propres mains la monarchie légitime; si une partie de la droite fit échouer la candidature du duc d'Aumale à la Présidence de la République; si le comte de Paris, par crainte de TEmpire, poussa ses partisans, d'abord à fonder, puis à maintenir la République? Fut-ce la faute des républicains, si le parti conservateur, en congédiant un ministère qui avait la majorité dans les deux Chambres, faussa dès l'origine la Constitution et le régime parlementaire, brisa et obstrua la soupape de sûreté et jetii le discrédit sur l'appel au pays, suprême garantie de la souveraineté nationale? Et ne pourrait-il piis ajouter maintenant : Fut-ce la tiiute des républicains, si les conservateurs contribuèrent à renverser plus de cinquante ministères en quarante-quatre ans? Ne pourrait-il relire enfin les pages de M. Denys Cochin {Louis-Philippe, 1918, p. 77, 78) sur les émi^^rés, qui, « par conUigion mondaine », firent « au roi un mal incalculable >/, et celles de M. Jacques Bainville {Histoire de trois générations, p. 36, 37) sur les « ultras » de la Restauration : {"(. personne ne se croyait distingué à moins de démolir quelque chose »), leur 'K légèreté » et leur « fureur de destruction », ces « ultras », qui « mêUdent voluptueusement leurs bulletins de \ote à ceux de la gauche, pour renverser les ministres que leur roi avait choisis »? Ce qu'il y avait, au fond de ces opposants, c'était « le goût des ruines », un « instinct d'anarchie ». Ah! si les conservateurs français avaient toujours montré autant de sagesse dans la politique, qu'ils ont montré de courage sur les champs de bataille!...

On a vu comment Gambetta livrait à Ranc ses confidences les plus graves. Arthur Ranc fut toujours un de ses meilleurs iimis, un de ses plus fermes soutiens. Il n'avait pas la souplesse génoise, et ce n'est pas lui qui eût fait le discours sur la république athénienne. Il était timide au fond, silencieux, âpre aux polémiques, mais galant homme, droit et sûr. Il nous apparaissait comme une sorte d'Alceste politique. Il professait un goût très vif pour Blanqui. C'était un excellent journaliste. Ranc était la sentinelle avancée de Gambetta vers l'extrême

gauche, comme Spuller était sa sentinelle avancée vers les modérés et les libéraux. Il était le gambettiste jacobin, comme Spuller était le gambettiste girondin et feuillant. Sa haine de l'Empire l'avait rapproché du jeune avocat de Delescluze. Comme lui, il pensait que le mélange de la politique et de la religion ne vaut rien, ni pour la religion, ni pour la politique. Il était trop avisé pour ne pas voir que certains hommes qui se réclament de la libre pensée sont mus, au fond, par des instincts confessionnels; mais sa passion, en cet ordre, était sans mélange. C'était un lutteur trapu, sanguin, un peu rude; mais c'était une tête politique : c'est pour cela qu'il aimait Gambetta et que Gambetta l'aimait, tout en le redoutant et en essayant de le retenir.

La Chambre se réunit du 29 avril au 11 juin. Gambetta, réélu président de la commission du budget, se multiplie; il fait voter un crédit permettant le premier appel, sous les drapeaux, de l'armée territoriale.

Grands travaux, canaux, ports, chemins de fer, entrepris sur l'initiative de M. de Frcycinet, devenu sénateur de la Seine en 1876, puis ministre des Travaux publics; enquête sur la situation économique de la France; construction d'écoles : le parti républicain, l'opinion marchent avec confiance. Le I" mai 1878, l'Exposition s'ouvre : la France apparaît relevée, brillante.

Le 24 mai, au Cirque américain, Gambetta s'écrie : « Plus j'observe les actes et la marche de la nation française, et plus il me semble que devient irrésistible et in\'incible ce mouvement qui, rapprochant tous les Français les uns des autres, ne laisse plus d'espérance ni à la division, ni à l'anarchie, ni à l'outrage, ni à l'esprit de corruption, ni aux querelles civiles; plus il me semble que nous touchons au moment béni, trois fois béni, où il n'y aura plus qu'une opinion, qu'un parti, qu'un drapeau, qu'une France! » Voilà le cri du cœur, voilà le fond de l'homme. Et la phrase célèbre, si souvent répétée, qui aujourd'hui nous paraît un truisme, mais qui alors était comme un symbole de la réconciliation nationale : « Quant à moi, je me sens l'esprit assez libre pour être à la fois le dévot de Jeanne la Lorraine et l'admirateur et le disciple de Voltaire >/.

Le 3 juin, le Congrès s'ouvre à Berlin. Bismarck barre la route à la Russie, installe l'Autrichc-Hongrie en Bosnie- Herzégovine et préparc la pénétration germanique dans les Balkans. L'Angleterre arrache au sultan le droit d'occuper Chypre : lord Beaconsfield réalise le rêve qu'il avait caressé dès 1847, dans Tancrède; c'est le prix de l'occupation de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche. Coup droit à la France : notre représentant, Waddington, est indigné; il déclare à lord Beaconsfield que la France n'a plus qu'à quitter le Congrès. Lord Salisbury, qui s'y attendait, parle aussitôt de l'Egypte, de la Syrie, et dit brusquement à Waddington : « Vous ne pouvez pas laisser Carthage aux mains des barbares ». Sur l'Egypte, Waddington, se contente de déclarations établissant l'égalité de situation et d'influence des deux puissances : hélas 1 on sait ce que valent les condominiiims , nids à querelles, où, immanquablement, une des deux parties est dupe. Sur la Tunisie, lord Salisbury ajoute : « Faites là-bas ce qui vous paraîtra bon. Ce n'est pas notre affaire. » Invite combinée avec Bismarck.

Nos plénipotentiaires, Waddington, Saint- Vallier et Desprez, comprenant l'avantage qu'il y aurait à faire ratifier par le Congrès les propositions de l'Angleterre, rédigent un projet de motion et l'envoient à Paris, attendant l'approbation du gouvernement. Celui-ci, craignant un piège, refuse de s'engager. Mais, après le Congrès, Waddington se fait confirmer par lord Salisbury ses suggestions sur l'Egypte et sur la Tunisie. « Le gouvernement de Sa Majesté, dit le ministre anglais, a témoigné sa très vive satisfaction du succès des expériences tentées par la France en Algérie et de la grande œuvre de civilisation qu'elle accomplit en ce pays. La présence de la France sur cette côte doit avoir pour effet de lui donner, quand elle le jugera convenable, le pouvoir d'exercer une pression avec une force décisive sur le gouvernement de la Tunisie. C'est un résultat que le gou\-ernement britannique a depuis longtemps reconnu comme inévitable. »

Cette correspondance jette une vive lumière sur ce qui va suivre. Mais, si les chancelleries la connaissaient, la France l'ignorait. Elle n'était au courant ni des ouvertures de l'Angleterre à nos plénipotentiaires, ni de la correspondance échangée entre les deux Cabinets. Klle ne connut que la

déclaration faite au Sénat par Waddington dans la discussion du budget de 1879, lorsqu'il félicita la France d'être restée « libre d'engagements ». En fait, ce n'était pas la politique des mains vides. Oui donc, aujourd'hui, blâmerait nos plénipotentiaires de 1878? Ils seraient blâmables s'ils avaient agi autrement. Et l'on ne peut que regretter, à notre avis, le refus du gouvernement de donner suite à leurs propositions. Le ressentiment de l'Italie eût été moins vif et nous ne lui aurions pas fourni un prétexte — ou un motif — pour s'allier aux Empires du centre.

Après le Congrès, Gambetta donna au Times une interview où, applaudissant au rapprochement de la France et de l'Angleterre, il ajoutait : « Une alliance franco-russe i^eposant sur V arbitraire n'est pas possible... ». On crut pouvoir conclure de ces lignes que Gambetta était hostile au principe d'une alliance franco-russe; on a vu, par les lettres inédites citées plus haut, qu'il n'en était rien. Mais il s'adressait à un public anglais, au lendemain de la querelle entre l'Angleterre et la Russie et au moment où se posait la question de la Méditerranée. Il avait soin, d'ailleurs, d'être agréable à la Russie en disant : « Je considère que la Russie a rendu un grand hommage au droit public européen quand elle a consenti, malgré l'état de désunion où se trouvait alors l'Europe, à soumettre l'intégrité du traité de San Stefano à l'appréciation des puissances ». Il ajoutait, sur la triple alliance de 1873 : << La France a le droit de se demander si le Congrès de Berlin a laissé intacte cette triple alliance de 1873, et je pense qu'il serait difficile de répondre par l'affirmative. La position prise par l'Autriche dans les nouveaux États slaves, dont on considère à juste titre la Bosnie et l'Herzégovine comme le centre, fait de cette puissance tout autre chose

qu'une alliée de la Russie Le Congrès de Berlin a modifié

du tout au tout la base sur laquelle reposait l'entente de 1873, et la France a tout lieu d'applaudir à un changement apporté à une combinaison faite en dehors d'elle, sinon contre elle. »

Bismarck, après avoir battu successivement le Danemark, l'Autriche et la France, venait de battre la Russie victorieuse, en pleine paix; il avait soudé l'Autriche-Hongrie à l'Allemagne et étendu l'influence germanique dans les Balkans. Le Congrès de Berlin était gros des futures guerres balkaniques

et de la guerre universelle; mais il donnait carte blanche à l'Angleterre et à la France dans la Méditerranée.

Vers cette époque commença d'apparaître en France le socialisme collectiviste. A la fin de 1877, M. Jules Guesde avait publié le premier numéro de V Egalité. Dans un congrès ouvrier tenu à Lyon du 28 janvier au 8 février 1878, la thèse collectiviste avait essayé de s'imposer, mais elle avait été écartée. A l'occasion de l'Exposition, on essaya de réunir un Congrès international à Paris. Jules Guesde prit la tête du mouvement. Les organisateurs furent arrêtés (4 septembre), poursuivis et condamnés. Jules Guesde comparut devant le tribunal le 22 octobre et défendit ses coaccusés. Il réclama la substitution de la société « égalitaire » à la société « féodale » d'aujourd'hui.

Le 8 novembre, Gambetta disait à la délégation des ouvriers de l'Aveyron à TExposition : -r. Ceux-là sont dupes d'une chimère, qui s'imaginent qu'il est prescrit et qu'il est possible au gou\'ernement de faire le bonheur de tous. Le gouvernement ne doit strictement à tous qu'une chose : la justice. Chacun s'appartenant, il convient à chacun de se rendre heureux ou malheureux par le bon ou le mauvais usage de sa liberté. L'État se contente d'assurer également les droits de chacun, du pauvre comme du riche, du petit comme du grand. Ce que nous voulons, ce n'est pas une République ou aristocratique ou bourgeoise ou plébéienne, c'est une République nationale. » — Programme social un peu court! Programme d'une génération qui sortait de la Commune. Les problèmes subsistaient et appelaient des solutions. Au collectivisme : '< les riches toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres », — erreur que les disciples de Marx eux-mêmes, tels que Bernstein, devaient reconnaître plus tard, — à la lutte des classes, qui devait aboutir un jour au maximalisme, il fallait opposer un programme de réformes profondes, hardies; mais d'autres questions se posaient à ce moment. Trois ans après, lorsque Gambetta arrivera aux affaires, ses ministres apporteront les projets sur les associations, les retraites pour la vieillesse et les accidents.

En septembre, G;imbetta fait un voyage en Dauphiné, où sa voix vibre encore. A Valence, accueil enthousiaste. Le

vieux Madier de Montjau est à la fois ravi et effrayé; ravi, parce que les succès de son jeune ami servent la République ; effrayé, parce que, dans une démocratie, de telles ovations sont dangereuses, surtout pour celui qui en est l'objet. Il sourit, tout en fronçant le sourcil. Il donne au triomphal voyageur un avertissement discret; il boit « à la République! » Gambctta, spirituellement, renvoie la balle au vieil athlète : « Il faut se garder du prestige des personnalités; il n'y a rien de plus dangereux que de se faire d'un homme une idole — » Il recommande l'union entre républicains : « S'il y a entre nous des dissidences, elles ne portent que sur des questions de forme et de mesure, et là-dessus encore nous avons un arbitre qui nous départage toujours et qui s'appelle l'opinion. Il n'y a d'armées victorieuses que les armées disciplinées. »

Le i8, à Romans, on jette des fleurs sous ses pas; il parle à six mille personnes, au milieu d'une explosion d'allégresse. Mais il paraît souffrant. Ses lettres intimes révèlent ces lassitudes croissantes. Il envisage l'éventualité où, après des élections sénatoriales républicaines, le maréchal de Mac-Mahon croirait devoir donner sa démission : il n'y a absolument rien à craindre au sujet de 'la vacance et de la transmission du pouvoir; si une crise venait à se produire, il ne s'écoulerait pas un intervalle d'une heure entre la retraite et le remplacement. Mais il espère que cette crise ne se produira pas, car il y a intérêt à ce que la Constitution reçoive sa consécration, à ce que le Président exerce son mandat jusqu'à la dernière minute.

Il oppose à l'histoire des monarchies depuis un siècle où, sauf le cas de Charles X succédant à Louis XVIII, jamais le pouvoir n'avait été régulièrement transmis à un successeur, le mécanisme républicain, la stabilité qui se fait par la dévolution de la loi. ^< Et quand vous pourrez dire qu'un Président mis au pouvoir par vos adversaires et n'a3^ant à coup sûr, au fond du cœur, rien de passionné pour nos institutions nouvelles a rempli sa charge et qu'à l'expiration de ses pouvoirs la nation s'est trouvée tout naturellement passer d'un pouvoir présidentiel à un autre, vous aurez fait non seulement pour la France, mais pour le monde, la seule preuve qui existe du mouvement : \'Ous aurez marché. »

Tout en sachant ce qu'on peut reprocher au ministère, il reste <^ un ministériel résolu ». Il fait l'éloge de l'armée, qui

doit rester la première préoccupation des républicains. Il évoque la récente revue de Vincennes, où étaient apparus pour la première fois nos réservistes : « Ce jour-là, j'ai vu bien des yeux se mouiller de larmes, j'ai recueilli bien des paroles, et j'ai compris qu'il n'y avait pas d'intérêt qui tînt plus puissamment aux entrailles de la nation que l'intérêt de son armée ; car elle est la représentation fidèle de la patrie, elle ne doit plus servir qu'à son honneur et à son indépendance ».

Puis, le refrain sur la question religieuse : « Non ; nous ne sommes pas les ennemis de la religion. Nous sommes, au contraire, les serviteurs de la liberté de conscience, respectueux de toutes, les opinions religieuses et philosophiques. Je ne reconnais à personne le droit de choisir, au nom de l'État, entre un culte et un autre culte, entre deux formules sur l'origine des mondes ou sur la fin des êtres. Je professe le plus profond respect pour ceux qui en exercent le ministère. Ils ont des devoirs à remplir envers leurs semblables, mais ils en ont aussi à remplir envers l'Etat, et ce que je réclame,

c'est l'exécution de ces devoirs » Il vise toujours, non le

clergé séculier, mais le clergé régulier : ^i. Il faut appliquer les lois et supprimer les faveurs ».

En effet, l'État ne peut être arbitre de ce qu'il faut croire ou ne pas croire. En fait de doctrines philosophiques, il est incompétent. Si l'État voulait imposer une doctrine, il deviendrait une Église, c'est-à-dire un corps constitué entre hommes professant les mêmes croyances obligatoires. C'est ce qui faisait dire à Mirabeau : « La religion ne peut pas être plus nationale que la conscience ». L'État ne peut ni imposer ni condamner une doctrine. La royauté l'a tenté, elle a échoué; Napoléon l'a tenté, il a échoué.

L'orateur de Romans termine par une allusion à l'amnistie : « Alors la France apaisée, sûre d'elle-même, occupée uniquement du développement de ses admirables ressources, la France restaurée, appuyée sur une armée réellement nationale pourra se présenter au monde débarrassée de ses adversaires, ayant, je l'espère, par le pardon et la clémence réuni tous ses enfants, et lui dire : «Je suis forte, je suis invulnérable, parce « que je suis libre et pacifique, »

A Grenoble (lo octobre), il expose le programme des prochaines élections sénatoriales : « Il est nécessaire d'avoir un

Page 1