CHAPITRE XVII
(( LE POUVOIR OCCULTE
« LA DICTATURE
MINISTÈRE FREYCINET |I l'aMNISTIE i| LE DISCOURS DE CHER- BOURG (9 AOÛT 1880) li « LE POUVOIR OCCULTE » || VOYAGE A CAHORS : « LA DICTATURE! » |1 PROGRAMME DE BELLEVILLE (12 AOÛT 1881) Il l'affaire DE TUNISIE.
GRÉVY, au lieu de Gambetta, appela le ministre des Travaux publics, M. de Freycinct. Celui-ci prit, avec la présidence du Conseil, le portefeuille des Affaires étrangères et garda Jules Ferr}»- et la plupart des anciens ministres. Cette façon de former des ministères avec les éléments des ministères précédents était contraire au principe de la solidarité ministérielle inscrit dans la Constitution et devait en fausser pour longtemps l'exercice régulier. Le Président de la République, dans son message inaugural, avait annoncé qu'il se soumettrait à « la grande loi du régime parlementaire //; il s'y conformait moins qu'il ne l'avait dit; mais peutêtre, si on lui en avait fait la remarque, eût-il répondu que les partis n'étaient pas assez définis et organisés pour pouvoir exécuter ponctuellement cette loi et que la survivance d'une opposition anticonstitutionnelle rendait plus malaisée l'application de la règle usitée en Angleterre.
M. de Freycinet, outre les qualités solides et brillantes qu'il avait montrées au ministère de la Guerre en 1870, intelligence lumineuse, puissance de travail, ingéniosité, sang-froid, s'étivit révélé orateur souple, persuasif, s'infiltrant dans les esprits les plus rebelles, glissant adroitement entre les eaux
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et à travers les écueils. Il paraît délicat, et il a une trempe d'acier. Sa voix fluette, comme sa personne, pénètre partout, s'insinue dans les esprits, désagrège les obstacles, emporte les résistances. C'est, en un genre qui n'appartient qu'à lui, un grand debater et un orateur politique consommé. « Depuis Thiers, a dit un peintre de la société française à cette époque, on n'avait pas entendu de parole plus insinuante. C'est une fête pour l'esprit que d'écouter M. de Freycinet soutenant une cause difficile. Sa voix, harmonieuse comme une flûte, porte jusqu'au dernier recoin d'une vaste enceinte. Les périodes à la fois amples et précises contiennent chacune un argument, rien de moins, rien de trop. La politique consiste pour ce savant à résoudre une série d'équations, à coordonner une infinité de courbes, dont les circonstances fournissent les éléments. Il les prend comme ils viennent, et son calcul se prête à toutes les combinaisons. Mais parfois des secousses renversent la table du mathématicien. » (La Société de Paris^ 1888, par le comte Paul Vasili.)
M. de Freycinet venait d'attacher son nom au programme de travaux publics qui donnait à la vie économique du pays un essor nouveau. Lui-même pensait que le Président de la République n'avait plus aucune raison valable de ne pas faire appeler Gambetta; il se considérait comme une promesse et prenait les affaires en attendant son ancien chef de la Défense nationale. Grévy, lui, au fond, se disait : « Une majorité avec un chef parlementaire, ce serait fort bien, s'il n'y avait pas Gambetta! » L'homme était trop puissant. Il pesait deux fois trop lourd sur les affaires du pays. Il éclipsait les ministres et le Président de la République. Les démocraties sont ombrageuses. La nôtre l'était surtout au lendemain des désastres amenés par le pouvoir personnel. Beaucoup de républicains le redoutaient même sous la forme parlementaire. Gambetta prenait trop de place, il envahissait, il débordait. Si la France était tenue à une politique modeste, pourquoi faire tant de bruit? Grévy, tranquille, voulait des hommes tranquilles. Pour tout dire, il n'avait pas confiance. Ordinairement, dans un pays de régime parlementaire, quand un parti porte son chef au pouvoir, il s'attache à ce chef et reste uni. On voit pourquoi il en fut autrement chez nous, dès les commencements de la troisième République.
Gambetta fut réélu président de la Chambre, mais seulement par 259 voix sur 308 votants. Il y avait 40 bulletins blancs. Au scrutin précédent, il avait obtenu 314 suffrages. C'était déjà un avertissement, et il n'en pouvait mais ! On lui reprochait de se dérober, et on ne lui avait rien offert. Il est vrai qu'au fond, si ses amis le désiraient, lui ne souhaitait pas être appelé.
Le ministère se prononça pour l'ajournement de l'amnistie plénière. Mais, en juin, un déporté de la Commune, Trinquet, ayant été élu conseiller municipal dans le quartier du Père- Lachaise contre le candidat soutenu par Gambetta, celui-ci, craignant de perdre Paris aux élections prochaines et voulant éviter de rompre avec la gauche avancée, convoqua au ministère des Affaires étrangères, chez M. de Freycinet, les opposants du centre gauche du Sénat et de la Chambre. Il plaida pour l'amnistie plénière; son généreux cœur l'avait toujours désirée. Une circonstance favorable allait se présenter : la fixation de la fête nationale au 14 juillet et la distribution des nouveaux drapeaux à l'armée. Il amena le gouvernement à ses vues : un projet de loi fut déposé et vint en discussion le 21 juin. Freycinet expliqua pourquoi le gouvernement avait changé d'opinion : « Nous avons pensé que les amnisties sont surtout des œuvres d'opportunité... ». — « Ah! » s'écrie-t-on de toutes parts. Gambetta, ainsi désigné, demande la parole. Jamais sa virtuosité oratoire, jamais son ascendant sur l'Assemblée ne furent plus puissants. « J'ai cédé à l'impérieux sentiment du devoir en demandant à la Chambre de vouloir bien m'entendrc. Président de la Chambre, représentant la majorité, c'est à ce titre et non à un autre, que j'ai été consulté. Je ne suis pas au-dessus du gouvernement, je suis à mon rang et à ma place, au poste oii votre confiance m'a élevé; mais ce ne serait pas en comprendre toute la responsabilité si, lorsque l'heure est venue d'examiner l'opportunité d'une mesure d'État, je pensais que je puis, égoïste et indifférent, regarder ce que font les autres, sans venir réclamer ma part de collaboration. » — C'était bien lui, cependant, qui avait pesé sur le gouvernement et sur les sénateurs, pour les amener à ses vues.
Il reconnaît que la France n'apporte à cette question « ni ardeur, ni enthousiasme »; mais « elle éprouve un autre sentiment, celui de la lassitude. Elle est fatiguée d'entendre constam-
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ment se reproduire ces débats sur l'amnistie, et elle dit à ses gouvernants et à vous-mêmes : « Quand donc me débarras- « serez-vous de ce haillon de guerre civile? »
Enfin, l'appel, émouvant, enflammé, à l'union de toutes les forces populaires, dans un grand élan de pardon et d'oubli : « Ce n'est pas à moi, qui suis le fidèle représentant de la démocratie la plus ardente et son plus vieux lutteur, qu'il faut apprendre ni ses défaillances ni ses entraînements. Mais il y a une chose à laquelle je tiens, c'est à la liberté de mon jugement. Ils savent, là-haut, que je ne les ai jamais ni flattés, ni trompés. Hier, ils ont fait une faute (l'élection de Trinquet).... Est-ce que vous pensiez empêcher que cette propagande réussît? Est-ce que vous ne sentez pas que vous pouvez couper court à de semblables entraînements?... On a dit, et on a dit avec raison, que le 14 juillet était une fête nationale, un rendez-vous où, pour la première fois, l'armée, orgueil légitime de la nation, se trouvera face à face avec le pouvoir, où elle reprendra ces drapeaux, hélas! si odieusement abandonnés >> — J'étais à la séance ;je vois encore le grand orateur
la tête basse, comme accablé par la défaite et par la trahison,
retiré au fond de la tribune, la voix brisée — « Oh! oui, il
faut que ce jour-là, devant la patrie, il faut qu'à la face du pouvoir, en face de la nation représentée par ses mandataires fidèles, en face de cette armée, « suprême pensée », comme disait un poète qui, lui aussi, dans une autre enceinte, devant tout le monde, avait plaidé la cause des vaincus, il faut que vous fermiez le livre de ces dix années, que vous mettiez la pierre tumulaire de l'oubli sur les crimes et sur les vestiges de la Commune et que vous disiez à tous, à ceux-ci dont on déplore l'absence, et à ceux-là dont on regrette quelquefois les contradictions et les désaccords, qu'il n'y a qu'une France et qu'une République! » Dans une immense acclamation, la loi est votée par 312 voix contre 116.
Au Sénat, Jules Simon réplique : « J'aime mieux un ministère qui applique son opinion qu'un ministère qui applique l'opinion d'autrui et qui prend l'allure de ses adversaires afin que ceux-ci ne prennent pas sa place! » Grâce à un amendement excluant de l'amnistie les auteurs de crimes, d'incendies et d'assassinats, la loi est votée.
Après cette nouvelle et éclatante victoire, Gambetta appa-
raît plus que jamais comme le chef, à côté et au-dessus du gouvernement régulier. Le pa3'-s a confiance en lui, il l'attend. Mais, dans le Parlement, comment une pareille situation n'amènerait-elle pas des heurts, des conflits, en donnant cette impression que les ministères ne sont que provisoires et traînent une vie précaire? La Présidence de la République est aussi gênée que la présidence du Conseil. Dans les couloirs, dans la presse, on prononce couramment le mot de « pouvoir occulte »; la malveillance chuchote : « la dictature! >>
Le 14 juillet, a lieu la cérémonie de la distribution des nouveaux drapeaux à l'armée. Gambctta est acclamé. Le soir, il donne une fête magnifique au Palais-Bourbon. Il aime l'armée, l'armée le lui rend. Les généraux, les officiers s'y pressent en foule. Il leur redit sa passion pour la force, la grandeur, le bien-être de l'armée. Il sait bien que la France ne pourra se relever que par des alliances et qu'elle ne trouvera des alliés qu'en raison et en proportion de sa force : « Je n'ai jamais désespéré de l'avenir ; envisagez-le, comme moi, avec confiance. Les grands espoirs peuvent-ils être interdits à côté d'hommes qui sauront défendre le sol contre toutes les attaques? Je n'ajouterai qu'un mot : Souvenons-nous! » Le vieux maréchal Canrobert, les larmes aux yeux, l'embrasse. Au dîner offert le 17 juillet aux généraux venus de toutes les garnisons de France, le menu porte : 1880-18.. : date incertaine, qui rappelle le devoir certain.
Mais le danger grandit en même temps que sa popularité. L'armée avait reçu ses drapeaux le 14 juillet : il fut décidé que la marine recevrait les siens le 10 août. Le Président de la République, les présidents du Sénat et de la Chambre se rendent à Cherbourg. Gambetta porte un toast au Président de la République, « dont le nom est gravé dans le cœur de tous les Français, dont les immenses services sont appréciés comme ils le méritent ».
Après le banquet officiel, tandis que le Président de la République rentre à la préfecture maritime, Gambetta se rend à un punch d'honneur qui lui est offert au « Cercle du commerce et de l'industrie ». Par suite d'un malentendu, il y avait peu de monde. Mais le discours était prêt : « Je n'ai jamais oublié qui je suis, d'où je sors, où je vais. Je sais que je suis sorti des rangs les plus obscurs de la démocratie des travailleurs et que
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je lui appartiens tout entier. Pas plus aux heures sinistres que vous rappelez qu'à présent, je n'ai aspiré à la dictature; je n'entends être qu'un serviteur de la démocratie et la servir à mon rang, à ma place, et, puisqu'on a parlé de cette époque de douleurs, quand, il y a dix ans, je venais à Cherbourg, j'y venais accomplir un devoir sacré. La fortune tourna contre nous. Depuis dix ans, il ne nous est pas échappé un mot de
jactance ou de témérité » Et les paroles célèbres : « Les
grandes réparations peuvent sortir du droit] nous ou nos enfants nous pouvons les espérer, car l'avenir n'est interdit à personne. On a dit quelquefois que nous avons un culte passionné pour l'armée, cette armée qui groupe aujourd'hui toutes les forces nationales; ce n'est pas un esprit belliqueux qui anime et dicte ce culte, c'est la nécessité, quand on a vu la France tombée si bas, de la relever, afin qu'elle reprenne sa place dans le monde. Si nos cœurs battent, c'est pour ce but et non pour la recherche d'un idéal sanglant; c'est pour que ce qui reste de la France nous reste entier; c'est pour que nous puissions compter sur l'avenir et savoir s'il y a, dans les choses d'ici-bas, une justice immanente qui vient à son jour et à son heure ! »
Discours pacifique : « Nous ne luttons pas pour un idéal
sanglant Les grandes réparations peuvent sortir du droit. »
A quel point il était sincère, ses lettres intimes l'ont montré. Cependant ses adversaires se mirent à crier : « Gambetta, c'est la guerre! » méritant ainsi l'injuste reproche qu'euxmêmes lui avaient si souvent adressé, de faire intervenir l'étranger dans nos querelles. Et par quelle contradiction manifeste, longtemps même après sa mort, l'accusèrent-ils d'avoir renoncé, par ce discours, à l'action et détendu, par un espoir de revanche pacifique, le ressort moral de la France! M. Charles Maurras, qui est demeuré sévère pour sa mémoire, écrivait encore en 1916 que son patriotisme fut purement « moral et juridique », « peu attentif au territoire, très insoucieux de l'histoire ». {Quand les Français ne s aimaient pas.) Le patriotisme de Gambetta était, en effet, moral et juridique, mais il n'était ni inattentif au territoire, ni insoucieux de l'histoire, et il était profondément passionné. Seulement, Gambetta était obligé de gagner du temps; c'est là ce qui explique sa conduite, ses paroles, depuis 1875.
Huit jours après, Grév}'^, passant à la gare de Dijon pour se rendre à Mont-sous-Vaudrey, faisait la leçon aux « ambitions personnelles » : « Aujourd'hui, disait-il, ce n'est pas un homme, quels que soient sa position, ses intentions et ses efforts, c'est la France qu'il faut louer, la France si sensée, si sage, si intelligente de ses intérêts. Continuons à être sages, à ne nous laisser entraîner ni à l'impatience, ni à l'exagération, ni à la violence. »
Un mois ne s'était pas écoulé, que M. de Freycinet donnait sa démission. Son Cabinet, divisé, disparaissait comme avait disparu le Cabinet Waddington.
Les ministères Waddington et Freycinet n'ayant pas duré un an, Grévy allait-il faire appeler Gambetta? Les polémiques auxquelles le discours de Cherbourg avait donné lieu n'étaient pas pour Vy décider. On le presse : « Non, répète-t-il encore une fois; je garde Gambetta comme une réserve ». Et il fait appeler Jules Ferr3^ Jules Ferry avait beaucoup grandi au ministère de l'Instruction publique. Solide, résistant, ce robuste Vosgien semblait d'abord un peu âpre, comme le vsilex de ses montagnes; mais, sous une apparence froide, il était bon, délicat, et son âme était ardente et brave. Il conserva à peu près le même Cabinet, avec Barthélémy Saint-Hilaire, l'ancien collaborateur de Thiers, aux Affaires étrangères, et Sadi Carnot aux Travaux publics.
Le 12 décembre, à la Sorbonne, Gambetta adhère publiquement à l'École positiviste et proclame Auguste Comte « le plus puissant penseur du siècle ». Déjà, en janvier 1873, au dîner offert à Littré à l'occasion de l'achèvement de son Dictionnaire, il avait marqué sa préférence pour sa doctrine : <r. Il viendra un jour où la politique, ramenée à son véritable rôle, ayant cessé d'être la ressource des habiles et des intrigants, renonçant aux manœuvres déloyales et perfides, à l'esprit de corruption, à toute cette stratégie de dissimulation et de subterfuges, deviendra ce qu'elle doit être, une science morale et restera la règle de droit des sociétés humaines ».
On a parlé de la « philosophie » de Gambetta. II ne s'embarrassait guère de métaphysique, ni, comme on l'a dit joliment, de ces « inquiétudes que nous cultivons sous le nom de philosophie », Il avait été déiste, — déiste oratoire — en
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sa jeunesse. La philosophie d'Auguste Comte exerçait alors une grande influence. Elle représentait assez exactement l'opinion de la majorité des savants, particulièrement de ceux qui, surtout expérimentateurs, se méfient des théories. Des savants ont montré comment ce positivisme trop simpliste aurait besoin d'être élargi par une analyse plus complète. Auguste Comte déclarait à jamais inconnaissable la composition chimique des corps célestes; quelques années après, on inventait l'analyse spectrale. D'autres savants ont rappelé que la science ne parvient pas à l'essence des choses. Gambetta, lui, n'allait pas si loin ; il s'arrêtait à l'inconnaissable et, en philosophie comme en politique, au « relatif». Il vivait dans l'atmosphère de Berthelot, de Taine, de Renan. La science était pour lui le dernier mot de la sagesse.
Une coalition de haines se dresse contre lui. Une brochure est tirée à looooo exemplaires : « Gambetta, c'est la guerre ! » Il souffre du malaise dont il est, sans le vouloir, l'auteur et dont il est aussi la victime. Il est serré entre l'impatience des uns et l'aversion des autres. Il sent l'amertume, le dégoût. Quel homme public n'a connu ces heures? Il écrit : « Tes magnifiques fleurs ont ébloui et charmé tous nos convives. Tu vois ce qui manque à mon bonheur, c'est ta présence dans ces fêtes et le bien que tu trouverais l'occasion d'y faire. Tu n'as qu'un mot à dire, qu'un signe à faire, il est vrai, devant M. le Maire; mais il est bref, s'il est héroïque, et nous entrons dans la Terre promise; tu entends bien : promise! » (13 février 1881.)
En janvier, il est réélu président de la Chambre par 262 voix sur 307 votants. Désigné aux défiances de l'étranger, il essaye d'amortir les polémiques : « La France, dit-il, ne cache ni desseins secrets ni aventures ». Mais on voit sa main partout; on Taccusc d'avoir influencé la conduite du gouvernement français dans les afl"aires de Grèce. Bismarck, étonné par le discours de Cherbourg, avait dit : « Gambetta, au pouvoir en France, agirait sur les nerfs de l'Europe comme un homme battant le tambour dans une chambre de malade ». Jules Ferry et Barthélémy Saint-Hilaire craignaient des complications; ils tenaient à ne pas paraître obéir aux volontés d'un autre. Dans les débats de la Chambre, Gambetta est mis en cause;
alors, il « se donne à lui-même la parole »; il affirme qu'il n'a pas eu à se prononcer. « Quant à la politique du gouvernement, je lui donne ma confiance; mais je la lui donne les yeux fermés. Je n'ai pas à dire si j'ai une politique; je n'ai pas à faire conniiître si cette politique différerait de celle du gouvernement; j'ai mes sentiments, mes opinions sur les affaires extérieures; ye saurai attendre. >/ — La situation devenait de plus en plus fausse pour tout le monde.
Il s'explique sur les paroles de Cherbourg : « Quand j'ai parlé à Cherbourg, pendant huit jours personne ne s'est aperçu qu'il y eût dans mon discours des menaces, des provocations ou de cï-iminels desseins. On a attendu que le discours fût commenté par les passions. Et quand il est revenu commenté, il y a eu un mot d'ordre, et ces accusations sont devenues une opinion générale. Le discours que j'ai prononcé à Cherbourg n'était pas plus un discours belliqueux que celui qui a été prononcé à la même époque et dans les mêmes circonstances par le chef de l'État. »
Le président de la Chambre n'avait à donner ni sa confiance ni sa défiance au gouvernement. Que pouvait donc être l'existence d'un Cabinet que le président de l'Assemblée tenait lui-même en suspens : Je saiirai attendre'^.
Pour mettre fin à son « attente », il lui fallait le grand scrutin, celui qui permet les combinaisons, les tractations, les rapprochements entre les personnes et entre les diverses nuances du parti. Les ministres étaient divisés. Jules Ferry déclare que le gouvernement restera neutre. L'Elysée fait campagne pour le maintien du scrutin d'arrondissement. Le 19 mai 1881, Gambetta descend de nouveau du fauteuil et, dans toute la plénitude de son talent et avec les ressources oratoires les plus abondantes et les plus variées, prononce un de ses plus célèbres discours. Il se défend d'abord de penser pour lui-même à des candidatures multiples, à des candidatures « plébiscitaires », qui pourraient « atténuer l'autorité et le prestige du pouvoir exécutif ». Parlant des élections républicaines de juillet 1871 à 1875, élections qui « avaient la puissance de toute la voix du pays et non celle d'un simple arrondissement », il jette la comparaison célèbre : «; une sorte de miroir brisé où la France n'aurait pas reconnu sa propre image ». Avec les 363, c'est l'unité de liste qui a triomphé. Il
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est impossible de fonder un gouvernement républicain à la hauteur de sa mission sans faire reposer la consultation du pays sur la base la plus large. Lorsqu'on représente la France, c'est-à-dire la plus haute personne morale qui soit dans le monde, on peut bien se demander si l'on fera surgir les représentants de looooo électeurs ou de 6000. Et comment toucher aux compartiments administratifs, judiciaires, militaires, économiques? « Vous êtes les prisonniers de votre origine. L'avenir est dans vos mains; il dépend de vous qu'il surgisse, ici, un véritable parti de gouvernement, compact et sérieux, pour mener la France jusqu'au bout de ses glorieuses destinées. Vous ne voudrez pas encourir la sentence du poète romain : « Pour sauver leur vie, ils ont perdu les « sources mêmes de la vie ;
« Propter vitam vivendi perdere causas. »
Le scrutin de liste est voté. Gambetta triomphe ; les voies sont ouvertes.... Mais voici que le vent va tourner encore une fois.
Il avait promis d'assister, dans sa ville natale, à l'inauguration d'un monument élevé aux enfants du Lot morts pendan la guerre. Il est reçu avec enthousiasme. Il s'abandonne, se répand en effusions patriotiques, loue le Président Grévy. « Encore un coup de collier du suffrage universel, et nous tiendrons cette communauté d'efforts et de volonté sous un gouvernement libre et définitif. » Il fait entendre que, si le Sénat vote le scrutin de liste, il évitera la re vision de la Constitution, déjà proposée à la Chambre. « Il y a cinq ans que ce pays a une Constitution. Certainement, elle n'est pas immuable; elle doit être perfectionnée; elle le sera, et dans un sens démocratique; mais ne nous hâtons pas, et, avant que l'édifice soit véritablement consolidé, ait subi le tassement nécessaire, n'ébranlons pas l'une quelconque de ses assises. Ne mettons pas à la fois tout en question et ne disons pas que cette Constitution, qui nous a sauvés et qui nous abrite, autour de laquelle toute la France républicaine s'est réunie et groupée, ne disons pas qu'elle a besoin d'être remaniée dès maintenant. Je demande qu'on attende que les pouvoirs établis par cette Constitution aient accompli leur révolution. »
Il est enivré; il écrit : « Cela ne ressemble à rien de ce que j'ai vu jusqu'ici; la terre, le ciel s'en mêle, et c'est la plus belle fête qu'il ait été donné à un homme de voir sur son sol. » (26 mai 1881.) — Mais cette fois, c'en est trop ; la coupe déborde. On rappelle les tournées de Louis-Napoléon en 1851. C'est bien la « dictature » !
Le 3 juin, au Sénat, Waddington, rapporteur, signale le danger du '< plébiscite partiel, par département ». C'est ce qui s'était fait sur le nom de Thicrs en 1871; mais, en 1871, Thiers était seul en ligne : maintenant, il y avait des pouvoirs établis, Président de la République, Sénat, ministres. On pouvait répéter à- propos de Gambetta ce qu'on avait dit autrefois de Lamartine : « C'est une comète dont on ne peut mesurer l'orbite ». Waddington montre le péril d'élections multiples faussant le jeu de la Constitution, l'équilibre des pouvoirs, et annihilant la Présidence de la République : « Comment voulez-vous que le Président, vis-à-vis d'un personnage nommé dans un grand nombre de départements par un million ou un million et demi de voix, reste libre de choisir ses ministres? » (C'est, en effet, ce qu'on vit plus tard avec le général Boulanger, et l'on supprima alors les élections multiples.) Le Sénat refuse de passer à la discussion des articles.
Dès le lendemain, Gambetta, irrité, fait volte-face et, à Tours, se prononce pour la revision, seul moyen, dit-il, de \aincre la résistance du Sénat. De si brusques changements n'étaient pas, il faut l'avouer, pour donner à ce peuple une foi profonde dans l'excellence des institutions qu'on lui avait tant vantées. On retombait presque aussitôt dans cette instabilité, non seulement gouvernementale, mais constitutionnelle, que les ennemis de la République lui avaient tant reprochée. Jules Ferry, avec son robuste bon sens, disait :« On n'arrache pas un arbre pour voir si les racines ont pris ». Beaucoup de républicains pensaient que ce discours de Tours avait trop l'air d'un coup de tète. Il brusquait les hommes et les choses. J.-J. Wciss, dans son zèle de néophyte, écrivait, pour l'excuser : <r Repoussé à droite, il était bien obligé de prendre son point d'appui à gauche ». Médiocre raison : la politique n'est pas un jeu d'équilibre. Il ne s'agissait pas de savoir si les modifications constitutionnelles qu'il proposait pour le Sénat étaient
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bonnes ou mauvaises en elles-mêmes; l'égalité de suffrage par commune, quel que fût le nombre de la population, et l'inamovibilité étaient deux principes difficiles à maintenir dans une démocratie égalitaire et destinés à disparaître tôt ou tard; mais la soudaineté de cette manœuvre jurait avec ses déclarations récentes, avec l'ensemble de sa politique. Des esprits sages virent là un accès d'humeur contre le Sénat, une sorte de vengeance d'enfant gâté de la fortune, qui ne supportait aucune contradiction. Entraîné, Jules Ferry, à son tour, fut obligé de se déjuger et de se rallier à la revision; la situation de son ministère devint critique.
Les élections étaient fixées au 21 août. Le XX'' arrondissement de Paris, qui avait élu Gambetta à quatre reprises, formait, maintenant, par suite de l'accroissement de la population, deux collèges; il se porta dans les deux, mettant une sorte de coquetterie avisée à garder Belleville tout en conquérant la France, et donna, le 12 août, une première réunion à l'Élysée- Ménilmontant. Le voici en « tête à tête avec cet autre monstre, plus épais et plus difficile que celui de Varzin ». Fidèle à sa parole, il n'a pas voulu, dit-il, se présenter ailleurs. Il repousse l'accusation outrageante de « dictature ». « On ne parlait pas de ma dictature au 24 mai et au 16 mai! » On a appelé sa politique d'un « nom mal fait », « opportunisme ». « Si ce barbarivsmc signifie politique avisée, ne laissant jamais passer l'heure propice, les circonstances favorables, mais ne sacrifiant rien ni au hasard, ni à l'esprit de violence, on pourra tant qu'on voudra appliquer à cette politique une épithète malsonnante et même inintelligible, mais je dirai que je n'en connais pas d'autre, car c'est la politique de la raison, et j'ajouterai que c'est la politique du succès. »
Il s'avance dans le foyer ardent, la poitrine découverte. Il évoque les échecs sanglants de l'ancien parti républicain, les excès suivis de réactions, et, du côté des « classes dirigeantes », de la bourgeoisie, la peur. « Voilà ce qui m'a inspiré de rompre avec ce passé et de me dire : Tu consacreras ta vie à soutirer l'esprit de violence qui a tant de fois égaré la démocratie, à lui interdire le culte de l'absolu, à la diriger vers l'étude des faits, des réalités concrètes. Tu te présenteras comme une sorte de conciliateur entre les intérêts des uns et des autres, et si tu pouvais arriver à réaliser cette alliance du
peuple avec la bourgeoisie, tu aurais fondé sur une assise inébranlable l'ordre républicain. »
Il évoque l'œuvre accomplie. Puis, il se tourne vers l'avenir. Il entend ne pas abandonner sa méthode : « Elle ne consiste pas à tout aborder de front, à toucher à la fois à toutes les questions, à se mettre, pour ainsi dire, tous les matériaux de la maison à construire sur les bras. Non, ma méthode consiste à sérier les questions. » Réforme judiciaire; réduction du service militaire à trois ans, obligatoire pour tous, sans congés, avec des cadres solides de sous-ofticiers (ainsi, trois étapes : en 1872, c'est lui qui a aidé Thiers à obtenir le service de cinq ans; en 1876, c'est lui qui l'a fait maintenir; en 1881, il met comme conditions à la réduction du service ces garanties essentielles); législation sur les associations et les biens de mainmorte; application stricte du Concordat; impôt sur le revenu. Il met le doigt sur les plaies : « Nous sommes dans une démocratie, non dans un régime de faveur. Quand je défends l'indépendance de l'administration, je dis que je suis plus libéral, plus démocrate que ceux qui prétendent qu'on doit tout livrer aux pratiques, aux compétitions et aux influences parlementaires. » Partisan de la centralisation politique, il demande la décentralisation administrative; il voudrait que les communes eussent chacune leur force propre, que chaque commune eût le droit de gérer ses biens, d'emprunter, d'hypothéquer à ses risques et périls et d'être propriétaire dans le domaine de ses intérêts locaux.
A la politique extérieure, il ne demande qu'une chose : c'est d'être digne et ferme, c'est de se maintenir les mains libres et les mains nettes ; c'est de ne choisir personne dans le concert européen et d'y être bien également avec tout le monde. (Dans une lettre du 5 juin 1875, il disait déjà : « Notre rôle est d'être, comme le vSosie de Molière, l'ami de tout le monde, libre de nos mouvements, et de reculer la collision le plus longtemps possible »). Et il reprend l'idée de Cherbourg : «Qui donc oserait dire qu'il ne viendra pas un jour de consentement mutuel pour la justice dans cette vieille Europe?... Je ne crois pas dépasser la mesure de la prudence politique en désirant que mon gouvernement, que ma République... soit attcntiN'C, \'igilante, toujours mêlée avec courtoisie aux affaires qui la touchent dans le monde, mais toujours éloignée de
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l'esprit de conflagration, de conspiration et d'agression. Et j'espère que je verrai ce jour oi!i, par la majesté du droit, de la vérité et de la justice, nous retrouverons nos frères séparés. »
Par cette parole chaude, sincère, cordiale, il tient encore ses hommes, et il les retient; il apprivoise les plus farouches; il est tour à tour familier, ironique, véhément; il les apaise, il les dompte, et aussi, tout en traitant pendant plusieurs heures les problèmes les plus arides, il les amuse et les fait rire. Étrange et émouvant spectacle que cet homme seul, au milieu de cette multitude qu'on travaille, qu'on excite et qui, toute remplie encore de si grands souvenirs, de tous les services rendus, commence pourtant à douter et à se demander si, maintenant, cette politique n'est pas trop lente, trop temporisatrice.
D'autre part, ces paroles : « les mains libres », « également bien avec tout le monde », ne laissaient pas de surprendre ceux de ses amis qui l'avaient entendu, quelque temps avant, se prononcer dans ses entretiens intimes pour l'entente anglaise et pour l'alliance russe. En réalité, il n'avait pas changé d'opinion, — ses premiers actes comme ministre des Affaires étrangères allaient le prouver bientôt, — mais il craignait, par des manifestations publiques, de provoquer les susceptibilités de Bismarck, qui ne redoutait rien tant que ces alliances, de le rejeter vers Saint-Pétersbourg et de faire échouer ses propres desseins en les proclamant. S'il désirait, tout bas, l'alliance russe, était-il habile de le dire tout haut? Il pensait que la Russie deviendrait une alliée de guerre, mais que des démonstrations franco-russes ne pouvaient qu'exciter l'Allemagne et rendre ses menaces plus dangereuses. M. de Freycinet, qu'étonnèrent les déclarations de Belleville, l'indique luimême dans ses Souvenirs, qui sont d'un prix inestimable pour l'histoire de cette époque : « L'Allemagne, lui dit Gambetta, voudrait nous attirer dans son orbite et nous éloigner de l'Angleterre et de la Russie; tenons-nous bien; gardons l'alliance avec ces deux puissances en réserve pour l'avenir. » (28 juillet 1881.) « Nous devons cultiver nos amis de Russie et d'Angleterre. Pas d'alliance en ce moment, ce serait dangereux. Bismarck nous guette, ne lui fournissons pas de prétexte. » (2 septembre.) Et il disait à Jules Hansen {V Alliance 'fyanco-russe) : « La France est condamnée à jouer un rôle
effacé en Europe et devra observer une ji^rande réservejusqu'au moment où elle aura une armée très forte. La création de cette armée est notre tâche actuelle. . . . Quand nous disposerons d'une armée puissante, nous trouverons des alliés, je n'ai aucune crainte à ce sujet; je serai alors, comme vous, partisan d'une alliance avec la Russie. J'ai souvent envisagé cette éventualité avec le général Skobeleff, que j'aime et que j'estime beaucoup. »
M. de Freycinet lui-même, d'ailleurs, n'avait pas suivi, au quai d'Orsay, une autre politique. Waddington, en lui remettant les services, lui avait dit : « La Russie est disposée à un rapprochement; mais nous sommes épiés par le prince de Bismarck. La menace d'un traité entre la Russie et la France pourrait le décider à ouvrir les hostilités. Lisez les dépêches de Saint-Vallier ; elles sont fort instructives. » (Freycinet, Souvenirs, II, iio.)
Aux yeux de Gambetta, toute manifestation publique en laveur d'un rapprochement franco-russe mettrait nécessairement en défiance, non seulement l'Allemagne, mais, à cette époque, l'Angleterre même. Et puis, une alliance avec la Russie, pour porter tous ses fruits, devait être conduite avec discrétion : le jour où elle deviendrait prétexte à démonstrations retentissantes pour servir des intérêts de politique intérieure, il était à prévoir que l'Allemagne déploierait tous ses efforts pour la faire dévier. Et Gambetta, sans doute, n'eût pas compris une alliance non contrôlée, une alliance à la dérive, où l'épargne française, au lieu de nous servir, serait tournée contre nous. Il est probable que, s'il avait vécu, nous n'aurions pas perdu douze ans du côté de la Russie et plus de vingt ans du côté de l'Angleterre. Or, une telle alliance, fermement et discrètement conduite, n'était pas mûre. Voilà pourquoi, de 1876 à 188 1, il se montra, au sujet des alliances, beaucoup plus réservé dans ses discours que dans ses lettres intimes, ce qui fit croire aux uns qu'il était moins pressé d'en conclure et aux autres qu'il était moins chaud pour la revanche.
Quatre jours après, le 16 août, nouvelle réunion publique dans l'autre circonscription, à Charonne. C'était rue Saint- Biaise, un enclos fermé par des toiles, couvert en partie, mal éclairé; la foule, debout, se bousculant. Il pleuvait. Huit mille
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personnes s'étaient entassées dans cet espace. Aux premiers mots, des cris s'élèvent. Il essaye de parler. Les cris redoublent. La salle prend parti pour ou contre. Chaque fois que l'orateur s'avance, le tapage renaît. Aux rares accalmies, dans une lutte de plus d'une heure, Gambetta, épuisé, indigné, crie, d'une voix rauquc, les fameuses invecti\'es : « Est-ce que vous êtes
le peuple de Paris ? Je ne demande qu'à parler Comment !
je viens ici!... Comment! vous seriez impuissants à rétablir l'ordre?... Vous accusez l'homme qui est ici d'être un dictateur ! Savez- vous ce que vous êtes ? Le savez-vous ? Vous êtes des esclaves ivres, et par conséquent irresponsables!.,. Le scrutin des vrais et loyaux citoyens me vengera de cette infamie!... Sachez-le bien, je saurai vous trouver jusqu'au fond de vos repaires!... » — C'eût été leur faire bien de l'honneur!
Il obtint la majorité absolue dans la première circonscription, la majorité relative dans la deuxième, et déclara qu'il restait député de la première. Incident médiocre, mais qui fut grossi démesurément par ses ennemis. Sa popularité, dans l'ensemble du pays, demeurait intacte.
A sa gauche, les intransigeants avaient pour chef M. Clemenceau, polémiste acéré, parole incisive, tranchante comme un bistouri, avec les brillants rédacteurs de son journal la Justice, qui devaient, eux aussi, en des genres divers, marquer fortement leur place dans les débats parlementaires et dans les affaires du pays, Camille Pelletan, Georges Laguerre, Stéphen Pichon, Alexandre Millerand. Et puis, voici que, entre Clemenceau et Gambetta, se dressaient, sur un plan intermédiaire, d'anciens amis, Henri Brisson, Charles Floquet, qui, eux aussi, le trouvaient trop lent, trop lénitif. Ainsi, à mesure qu'il se rapprochait du pouvoir, il sentait le terrain se dérober sous ses pas. On lui reprochait d'avoir reculé pour la séparation de l'Église et de l'État, d'avoir changé d'attitude sur les armées permanentes, sur l'unité de Chambre et la Présidence de la République, de temporiser pour l'impôt sur le revenu. Qu'il était loin, maintenant, de 1869! Ses adversaires appliquaient le mot « opportunisme » à ces contradictions. Combien, du reste, parmi ceux qui lui adressaient ce reproche, devaient l'encourir à leur tour! L'optique change suivant qu'on est dans l'opposition ou au pouvoir. Cela est regrettable, car ces apprentissages de sagesse se font aux
p. Deschanel. — Gambetta. l^
dépens du pays. Mais comme notre peuple, après peu de temps, ne se rappelle guère le passé, les politiques en prennent à leur aise. Le Français oublie tout, ne prévoit rien et vit dans la minute présente. On demande seulement aux hommes qui, de bonne foi, ont changé d'opinion quelque indulgence pour ceux qui, ayant su prévoir, n'ont pas eu à changer et mettent leurs conclusions d'accord avec leurs prémisses.
Le scrutin d'août 1881 envo3'a au Palais-Bourbon 467 républicains et 90 conservateurs. La droite perdait environ 60 voix. La m,ajorité de Jules Ferry et de Gambetta comptait 400 représentants. L'extrême gauche obtenait 46 sièges.
Gambetta était désigné pour le pouvoir par le pays. Au commencement de septembre, il fit un voyage en Normandie et prononça, au Neubourg, un discours de gouvernement. La paisible Normandie, pays de sapience, d'esprit pondéré et fin, peu encline aux aventures et aux innovations téméraires, était une contrée propice pour exposer une politique de mesure et de prudence. Il ne s'agit plus ici du programme personnel de Gambetta, candidat à Belleville; il s'agit d'un programme national. La Chambre nouvelle devra accomplir <?: la moyenne des réformes réclamées par le pays ». Il y aurait grand péril à se porter trop en avant de l'opinion. Il veut une République « réformatrice, mais non nivelcuse ou utopique ».
Il paraît vouloir se dégager de la campagne du scrutin de liste et même de celle de la revision. Il songe à ménager les deux Assemblées, le Sénat, que la menace de la revision tient en méfiance, et la Chambre, née du scrutin d'arrondissement. Il rassure les députés nouvellement élus en déclarant qu'il ne serait pas sage de remettre en question le mode de scrutin dès la rentrée de la Chambre et qu'il faut l'ajourner jusqu'à l'expiration des pouvoirs de cette Assemblée; il ajoute, se réservant : « ou à une rénovation constitutionnelle, si elle a lieu ».
Ainsi, il ajourne la question du mode de scrutin et il n'envisage plus que de façon conditionnelle la revision. Le pays trouvait la chose prématurée. L'orateur de Tours avait parlé sous le coup du vote du Sénat et de la déception qu'il avait éprouvée; maintenant il gagnerait volontiers du temps.
Il exprime l'espoir que la Chambre saura faire taire les
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rivalités, les querelles personnelles, les ambitions même les plus légitimes, pour donner au pays une majorité solide, stable, assurant au gouvernement la même autorité qu'à la République elle-même, et il exprime sa pleine confiance dans les élus du suffrage universel.
A Honfleur, il parle de la marine marchande, des travaux publics, des inscrits maritimes; à Pont-Lévêquc, de l'élevage. Il fait un nouveau voyage en Allemagne, visite Brème, Hambourg, Lubeck, Stettin. Il va à Friedrichsruhe, en l'absence de Bismarck; voyant le guéridon enlevé de Versailles sur lequel avaient été signés en 1871 les préliminaires de paix, il dit : « Je ne serai satisfait que lorsque j'aurai ce meuble dans mon cabinet ».
A son retour (25 octobre), il parle au Havre et expose les conditions de la lutte économique contre l'Allemagne : transformation de l'outillage; à Pont-Audemer, développement de la richesse publique, ^< le long de cet admirable ruban qui est mieux que la Tamise, car il part d'un Océan qui nous est ouvert sur 500 lieues de côtes et qui aboutit à la capitale de la civilisation humaine ». Il met une sorte de coquetterie à montrer qu'il sait les questions locales, qu'il est aussi soucieux des intérêts matériels que des intérêts moraux; il se fait orateur d'affaires, défenseur des agriculteurs, des industriels, des commerçants, des marins.
Les Chambres se réunissent le 28 octobre. Gambetta, élu président provisoire par 317 voix sur 364 votants, décline toute candidature à la présidence définitive; c'est dire qu'il se tient à la disposition du Président de la République et de la majorité.
Au Congrès de Berlin, Bismarck, dans sa première entrevue avec lord Beaconsfield, lui avait dit : « Vous devriez vous entendre avec la Russie, la laisser à Constantinople et prendre l'Egypte. La France recevrait Tunis ou la Syrie comme compensation. » On a vu comment les ministres britanniques, prenant Chypre, nous avaient offert Tunis et comment le gouvernement français n'avait pas cru devoir donner suite aux ouvertures de l'Angleterre. Waddington avait tenu secrètes les dépêches qu'il avait échangées avec Londres. Quelques semaines après, le bruit ayant couru dans
la presse que Bismarck avait offert Tunis à l'Italie, Waddington chargea notre ambassadeur à Rome, le marquis de Noailles, de prévenir le gouvernement italien : <^ Il est absolument nécessaire que le gouvernement italien se pénètre bien de cette idée que l'Italie ne peut caresser de rêves de conquête en Tunisie sans se heurter à la volonté de la France et sans risquer de conflit avec elle ». L'Italie était donc avertie. Elle connaissait aussi les dispositions du gouvernement britannique; un député disait à la Chambre italienne, le 2i juillet 1879 : ^{, L'Angleterre laisse faire la France à Tunis ».
Le gouvernement beylical croulait; la régence était en proie à la ruine, à la famine et à la révolte. Le consul italien, Maccio, et le consul français, Roustan, aidé par Chanzy, gouverneur général de l'Algérie, étaient en lutte ouverte. La question était posée depuis le Congrès de Berlin ; l'heure était-elle venue de réaliser les avantages recueillis alors et de garantir la sécurité de l'Algérie et la position de la France dans la Méditerranée, en face de Toulon?
Près d'un an s'écoula, Albert Grévy, frère du Président, qui avait succédé à Chanzy comme gouverneur général de l'Algérie, écrivait lettre sur lettre pour qu'on en finît. Un incident força la France d'agir. Le gouvernement fut informé que le chemin de fer de la Goulette à Tunis, le seul existant alors en Tunisie, venait d'être acheté au gouvernement be3dical par la Compagnie Rubattino, dont les bateaux faisaient le service entre la Goulette et Palerme, afin d'accaparer tout le trafic de la régence au profit de l'Italie. Rubattino était le beau-frère de Crispi. L'acte d'achat avait été signé au consulat d'Allemagne par le consul italien. Le fait était d'autant plus inquiétant, que la frontière algéro-tunisienne était complètement découverte.
Tout, dès lors, dépendait de Gambetta; lui seul pouvait encourager ou décourager l'opinion et le monde parlementaire. Il avait trop le sens de la tradition nationale et l'intelligence des réalités de l'histoire pour ne pas apercevoir, en même temps que l'intérêt de la France, les possibilités d'exécution. Il savait, notamment, les différences entre les populations algériennes et les populations tunisiennes, entre les armements de 1830 et ceux de 1880, et aussi entre le régime de l'annexion et celui du protectorat. C'est à ce propos qu'il
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dit au Père Charmetant, envoyé par le cardinal Lavigcrie pour l'informer de ce qui se passait dans la régence : « Voilà le journal de Crispi qui attaque le cardinal Lavigcrie et vos missionnaires; cela les honore, car ils rendent à la France, en Tunisie, plus de services qu'un corps d'armée ». Et comme le Père Charmetant prenait acte de cette parole, « qui nous changeait du cri de guerre de jadis », Gambetta répliqua vivement : « C'était là une question de politique intérieure; mais, sachez-le bien, l'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation ». Le baron de Courcel, alors directeur des affaires politiques, acheva de le décider : « Je n'eus pas de peine, dit-il, à triompher de ses objections, surtout au point de vue italien. Dès lors, tout me devint aisé. Je sentis partout sa main, son activité, son rayonnement, et en même temps sa sollicitude, sa prévoyance, son remarquable don d'autorité.... M. Jules Ferr}'- se décida à son tour. Son rôle ne se dessina qu'à la fin, mais il fut essentiel; il endossa les responsabilités suprêmes avec une décision dont il a mérité de garder l'honneur. »
Le 31 mars 1881, on apprit qu'un groupement de tribus tunisiennes venu des montagnes de Kroumirie avait pénétré dans la province de Constantine et y avait tué des soldats français. Quelques jours après, ces bandes atteignaient plusieurs milliers d'hommes. Roustan propose au bey une action commune de nos troupes et des troupes beylicales sur la frontière; le bey, conseillé par Maccio, refuse. Le 4 avril, Jules Ferry avertit les Chambres et annonce son intention de rétablir l'ordre. Il demande 6 millions pour l'envoi de troupes. Ces crédits sont votés par la Chambre entière, sauf quelques abstentions, et par le Sénat à l'unanimité. La Turquie proteste; les puissances repoussent ses démarches. Bismarck déclare à notre ambassadeur. Saint- Val lier, qu' « on n'apporterait aucun obstacle à notre action, quel qu'en fût le caractère, et s'agît-il d'une annexion ». Le chancelier trouvait son avantage à ce que la politique française se tournât vers la Méditerranée, comme la politique autrichienne vers le Danube, cela n'est pas douteux; mais le fait est que, du côté de Berlin, nous avions dès lors toute sécurité. L'Angleterre était engagée ■ envers nous. L'Italie ne pouvait rien sans elle. Elle savait à quoi s'en tenir : en juillet 1880, le général Cialdini était venu,
de la part du premier ministre Cairoli, exposer à M. de Freycinet que, si la France s'établissait à Tunis, l'Italie croyait avoir droit à un dédommagement. <-' Au mois de mai 1881, a dit Jules Fcrr}^, Cairoli fut déçu et surpris, il ne fut pas trompé. »
Les crédits avaient été votés le 8 avril : le 11 mai, l'armée française (30000 hommes, dont 8000 d'Algérie) est devant Tunis; une escadre française entre à Bizerte; le bey accepte le traité que lui présente le général Bréart ; mais il obtient que les troupes françaises n'occupent pas Tunis. Le lendemain, 12 mai, les Chambres se réunissent; Jules Ferr}^ fait connaître le traité du Bardo, un protectorat inspiré de l'exemple de l'Angleterre aux Indes. La loi portant approbation du traité est adoptée à la Chambre le 23 mai par 430 voix contre une, et au Sénat le 27, à l'unanimité.
Gambctta, dès que la nouvelle de la signature de l'acte était arrivée à Paris, avait écrit à Jules Ferry : « Mon cher ami, je te remercie de ta communication et je te félicite du fond du cœur de ce prompt et excellent résultat. Il faudra bien que les esprits chagrins en prennent leur parti, un peu partout : la France reprend son rang de grande puissance. Je te serre cordialement la main. — Ce 13, vendredi. (Que valent les augures?) y/
Jamais opération plus utile n'avait été accomplie plus vite, ni plus heureusement. Elle vaudra à Jules Ferr}^ et à ses collaborateurs l'éternelle gratitude de la France; elle ne lui valut, au moment même, que désagréments, calomnies et injures. Paris raillait. Une partie de la presse décida que le nombre des troupes envoyées dans la régence était trop considérable et en réclama le rapatriement : le gouvernement réduisit le corps d'occupation à 15 000 hommes. On avait commis une première faute en cédant à la demande du bey et en n'occupant pas sa capitale; on en commit une seconde en cédant aux réclamations d'une opinion mal informée. Le Sud de la régence était en pleine anarchie. Sfax et Gabès sont occupés. Jules Ferry coupe court à la session des Chambres (29 juillet) et convoque les électeurs pour le 21 août.
Dès le lendemain des élections, 50000 hommes sont envoyés en Tunisie, sous les ordres du général Saussier. Kairouan est occupé (26 octobre 1881). A la fin de l'année, la régence
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entière est pacifiée. Le Parlement se réunit le 28 octobre. La dépêche du général Saussier annonçant l'occupation de Kairouan est accueillie à la Chambre par un éclat de rire. Un député s'écrie : « La comédie a raté ! »
Jules Ferry annonce qu'il est résolu à se retirer; mais auparavant il dira ce qu'il a sur le cœur : « A entendre tout ce qui se dit, il semble, en vérité, que nous sommes au lendemain de quelque désastre national! Les partis de droite et de gauche ne cessent de nous répéter que l'expédition de Tunisie est un grand malheur, que cette expédition nous fait perdre nos alliances en Europe, qu'elle a désorganisé notre armée, qu'elle doit être placée sur la même ligne que l'expédition à jamais lamentable du Mexique. » Ils prétendent que la France a été lancée dans une guerre par surprise; il les rappelle à la réalité. « Notre véritable ennemi, ce n'est pas l'indigène, ce n'est pas l'étranger, c'est l'incertitude apparente qui règne sur les résolutions définitives du gouvernement français. Deux grands intérêts sont en présence dans ce débat : un grand intérêt politique et un grand intérêt militaire. Ces deux choses, au milieu de toutes nos discussions, doivent nous être sacrées. Ne touchez pas à la France, ne touchez pas à l'armée!... On nous dit : « En cas de guerre européenne, est-ce que l'échi- « quier militaire ne serait pas modifié? » Je réponds : oui, il sera modifié, mais à notre profit, en fermant une porte par laquelle on peut entrer chez nous. »
A travers ces débats enfiévrés, la Chambre était surtout préoccupée de politique intérieure. La majorité se cherchait et les oppositions voulaient l'empêcher de se former. Au bout de quatre jours de discussion, on en était toujours au même point. Vingt-trois ordres du jour avaient été déposés. Plusieurs demandaient la mise en accusation du ministère; d'autres, une enquête; tous avaient été repoussés, le blâme aussi bien que la confiance.
Enfin, dans ce désordre, Gambetta paraît : « La France a mis sa signature au bas du traité du Bardo. Je demande que la Chambre, par un vote clair, déclare que les obligations qui figurent dans ce traité seront loyalement, prudemment, mais intégralement exécutées. En conséquence, je propose l'ordre du jour suivant : « La Chambre, résolue à « l'exécution intégrale du traite souscrit par la nation fran-
« çaise le 12 mai 1881, passe à l'ordre du jour. // — 355 voix pour, 68 voix contre.
Le soir, il écrit : «Enfin, nous venons de sortir de l'interminable atïaire tunisienne ; vers neuf heures du soir, tout a été terminé, grâce à un mouvement d'indignation qui m'a poussé à la tribune après dix-huit votes successifs. Je n'ai pas cru pouvoir tolérer un tel aplatissement de la France républicaine devant TEurope et je suis intervenu. Je leur ai fait ratifier une politique de fierté nationale. Mais mon intervention m'engage; je suis obligé de discourir avec le Président de la République, s'il est prêt à subir « la dictature », puisque dictature il y a. »
Le 10 novembre, Jules Ferry remet la démission du Cabinet ; Gambetta est chargé de la formation du nouveau ministère.