‹ GambettaChapitre 4 sur 28 · L'ENFANCE · texte numérisé non relu

L'ENFANCE

« La fortune a de si grands caprices, surtout pour les jeunes gens, a dit Charles-Quint ! » Pour acheter ses habits d'hiver, il projette d'entrer, pendant les vacances, chez un imprimeur, comme correcteur d'épreuves grecques.

Le père, inquiet d'abord, irrité, se tait. Il faut le rassurer, le gagner peu à peu. Le fils peint, en souriant, sa misère. Avec quel respect, et aussi avec quelle adresse, il parle à ce père, aimant, lui aussi, mais âpre, parce qu'il sait la dureté des luttes obscures, et parce qu'il craint Paris! Quelle diplomatie de toutes les heures, pour mériter les maigres subsides qui permettront d'attendre, de gravir les degrés de la fortune! Et puis, ne sera-t-il pas toujours temps, une fois les études finies, d'aller reprendre le commerce paternel, ou bien de tenter la carrière judiciaire? Ces lettres, pleines de gratitude et d'effusions tendres, montrent un cœur noble, un immense besoin d'amour. Elles offrent un modèle des vertus de la famille française; dur labeur, économie, dévouement mutuel et, chez ces fils du peuple, obligés de compter par franc et même par sol, toutes les délicatesses, toutes les élégances morales. Tout y est pur, vivifiant, salubre.

De sa froide chambre d'hôtel, il voit, là-bas, les eaux «rouges et vertes » du Lot, les vallées étroites, d'ocre rude, à l'herbe sombre, « le paysage tourmenté qui cache entre deux flancs de montagnes la maison où vivent des têtes plus chères que le jour »; il respire les senteurs d'oranger et de verveine qui l'embaument. Et ce sont de frais tableaux, éclairés çà et là par le grand espoir qui, à l'horizon, dore les cimes : « La France se réveille. Le temps est proche. Tu vas sourire peut-être; je suis trop impétueux, c'est vrai; mais le peuple souffre tant qu'on peut bien pardonner un instant d'enthousiasme! » (9 juin 1857.)

Pour ses vingt ans, il assiste au procès Orsini : d'un côté, Chaix d'Est- Ange; de l'autre, Jules Favre, Crémieux, Liouville. « Je prépare mon cœur, mes oreilles et ma mémoire depuis huit jours. O avenir! quand pourrai-je préparer ma parole ? » Il essaye, sur une oraison funèbre de Bossuet, sur un discours de Mirabeau, de Vergniaud ou de Danton, des intonations, des inflexions, des rythmes différents, cherchant comment parlait tel ou tel orateur.

Le 29 octobre 1859, pendant les vacances, il fait à la mairie

de Cahors la déclaration prescrite par la loi aux enfants nés en France d'un père étranger ; dès lors, il est Français.

A vingt-deux ans, il a passé brillamment tous ses examens. « La grand'route est ouverte devant nous; il faut la prendre résolument, la tête haute, et lutter. Je suis tout prêt.... Oh! qu'il me tarde de plaider! La langue me hrùle.JTaipeur d'avoir peur, comme disait Montaigne. Quand viendra ce beau jour? Je lis, je relis les maîtres de la parole; j'apprends, je vais au théâtre et au Palais; je cherche des leçons et des modèles. Pourquoi te le cacher à toi, mon bon père? L'ambition me dévore. Mais, après tout, l'ambition n'est pas un crime! L'orgueil est une force, et, avec le travail pour levier et l'éperon du besoin, que ne peut un jeune homme ardent, hqnnête, qui a toute la vie de son père pour exemple? » (27 février 1860.)

Ses maîtres le poussent vers l'agrégation, le professorat; sa chance veut, que, cette fois, il échoue; il entre au barreau et, le 8 juin 1861, prête serment.

Le père souhaite qu'il vienne plaider à Cahors. Les femmes insistent pour qu'on le laisse à Paris. Le père y met cette condition, que la tante du jeune avocat, Jenny Massabie, l'y rejoindra et tiendra sa modeste maison. Gambetta vouera jusqu'à la fin une affection filiale à cette tante, qui l'a servi avec une adoration jalouse : « Je lui serai toujours profondément reconnaissant de la vive marque d'amitié qu'elle m'a donnée en sacrifiant tout son avenir pour mon bonheur; car, je le sais, sa présence me modifiera complètement et l'étude deviendra pour moi le pain quotidien, au lieu d'être, comme autrefois, un exercice par sauts et par bonds ».

Pour ses condisciples, il devient un centre, un foyer, un chef; il entraîne ceux de Paris, comme il a entraîné ceux de Cahors. Et il parle, il parle, il parle.... Tout lui est tribune. Le soir, cette ardente jeunesse se réunit au café Procope, rue de l'Ancienne-Comédie, comme autrefois Piron, Voltaire, Jean-Jacques, Diderot, d'Alembert, d'Holbach, puis Danton et ses amis, comme plus tard Verlaine et Moréas. Il s'y exerce, attaque, riposte, improvisant sur tout, avec une assurance magnifique, une fougue endiablée, mais une fougue qui sait où elle va et qui s'arrête quand elle veut, une voix tonnante, un fort accent de terroir, débordant de vie, éclatant de verve,

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tout en flamme, et aussi en finesse, impétueux, magnétique.

Bientôt la rive gauche ne lui suffit plus, il passe les ponts; il rencontre, dans les cafés des boulevards, SpuUer, Hébrard, les principaux rédacteurs des journaux de l'opposition, V Avenir national^ le Journal de Paris, VOpinio7î^ le Réveil^ le Siècle, le Temps, la Tribune, etc., et se lie avec eux.

II entre au cabinet de M* de Jouy, neveu de l'auteur dramatique.

A la mort de Cavour, il lance une Adresse à la Jeunesse italienne, que toute la presse reproduit : « Cavour est mort de patriotisme, mal glorieux et dévorant qui n'a jamais atteint que les grandes âmes. Les nations qui veulent être grandes doivent, comme les héros, être élevées à l'école du malheur »

Il redouble de fervente confiance. Le 15 août 1861 : « Mon cher père, je profite de ce jour de fête, où le peuple court les rues et les avocats la campagne, pour causer un moment avec toi. La ville est pleine de bruits, tout cela passe sous mes fenêtres. Je suis heureux de fuir un instant ce tumulte de la vie et de revenir par la pensée dans ce calme intérieur de la famille où la joie semble être faite d'un silence plein d'émotions. Cependant c'est de mes émotions que je vais t'entretenir. Jeudi, je débuterai; le cœur me bat, mais c'est de courage. J'ai hâte de subir le baptême de la barre; je ne serai jamais si heureux : les premiers pas de la carrière ont une saveur mystérieuse. J'ai entendu, depuis trois mois, tout ce qu'il y a d'avocats au Palais, et, je te le dis sans orgueil, mes espérances ont doublé. Je tremblais, il y a six mois, de lutter contre les gloires arrivées; maintenant, un sentiment me domine qui ressemble beaucoup à de l'audace ; mais c'est le lieu de répéter le mot du Christ, paraphrasé par Danton : « Les audacieux et les violents raviront l'empire du monde ! »

Il réussit. Il plaide chaque semaine. La Gazette des Tribunaux rend compte de sa première plaidoirie en Cour d'Assises, dans une affaire de fausse monnaie.

Les dossiers l'enchantent : « Il sort de tous ces papiers jaunâtres comme un acre parfum d'intelligence inquiète qui me monte au cerveau, me donne le délire du travail. C'est presque toucher la palme de la main, que de la désirer avec tant d'ardeur! » (31 octobre 1861.)

Il est présenté à Ernest Picard, à Emile Ollivier, à Jules

Favre. En décembre, il est admis à la conférence Mole, qu'il présidera bientôt. Le jeune barreau le charge de rédiger une adresse à Bcrr3^er, pour sa cinquantième année d'avocat.

Le 30 décembre 1861 : « Grâce à toi, cher père, à tes efforts, à tes sacrifices, voilà l'aurore de cette belle journée! Quand le midi sera venu, j'irai te chercher pour te dire, suspendu à ton cou : Mon père, tu as créé mon bonheur, je ne peux pas prouver mieux ma reconnaissance qu'en te l'apportant, pour te le faire partager. »

Il plaide contre Nicolet, perd son procès, mais prend sa revanche à la conférence des avocats et reçoit les félicitations de Jules Favre et de Crémieux : « Crémieux est venu à moi, m'a serré la main et m'a embrassé; il a voulu savoir mon nom, mon âge, mon pays, m'a prédit les plus beaux horizons du monde et m'a invité à aller le voir régulièrement. J'avais les larmes aux yeux, j'étais ivre de joie. » (14 février 1862.)

A travers ces premières fusées d'ambition, le clair pressentiment des crises prochaines : « La politique se noircit tous les jours. On entend de singuliers craquements. Qui sait si les temps ne sont pas arrivés, comme disait le Christ? L'esprit public est très préoccupé : les débats des Chambres, la crise industrielle, la crise financière, l'embarras général du pays assombrissent violemment l'horizon. C'est le cas de jeter la sonde et de découvrir où nous en sommes, où nous allons. A un changement, assurément; Dieu veuille qu'il soit utile et bon! » (25 février 1862.)

Le mois suivant : « A la conférence des avocats, j'ai été applaudi, presque porté en triomphe. Toutes ces bouches qui me félicitaient à la fois, toutes ces mains qui cherchaient la mienne pour me remercier du plaisir que je leur avais procuré, disaient-ils; j'étais fou de joie, et cela dure encore au moment où je t'écris. Je suis dans le ravissement, et je t'envoie ce succès, cette joie, comme le plus beau bouquet pour ta fête! »

Le 12 avril — il a vingt-quatre ans — : « Que te dirai-je de mes succès? Ils vont au gré de mes désirs. Hier, j'ai obtenu un acquittement qui m'a été bien agréable. Une pauvre vieille femme était poursuivie pour avoir causé la mort d'un jeune enfant qui lui avait été confié à garder; son âge avancé, sa misère, son innocence, à laquelle je croyais, m'avaient pénétré pour elle de la plus vive sympathie. Je l'ai défendue avec toute

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l'ardeur dont je suis capable et j'ai eu le bonheur de la faire acquitter. Oh! tu peux le croire, il n'y a pas de somme d'argent qui nous procurât d'aussi douces et d'aussi profondes sensations. Je te réserve un de ces spectacles pour le jour où je te tiendrai à Paris. »

A la demande de Clément Laurier, il fait, dans le journal la Cour d'Assises (lo mai 1862), un portrait, non signé, de Lachaud, et, sous le nom du <i grand avocat des passions 2>, il se peint lui-même, tel qu'il se sent, tel qu'il se voit, tel qu'il se veut, libre, spontané, naturel, improvisateur véhément, rompant les mailles de l'adversaire. « Sa parole a la soudaineté de l'éclair. Quand la colère l'entraîne, il gronde. Les lions doivent déchirer comme cela. La nature lui a donné l'action, qui fascine, domine, dicte et commande. Quelques minutes lui suffisent pour tout voir, tout saisir, tout deviner. Il regarde en face l'adversaire, et on dirait que c'est l'adversaire qui provoque en lui une réfutation intérieure et subite. Sa plus grande puissance va bientôt éclater : cette parole souveraine, excitée par la chaleur du débat. Car, c'est là, à l'audience, qu'il crée, qu'il invente, qu'il pétrit et qu'il donne la vie à son œuvre.... Rien d'apprêté, rien d'ajusté d'avance; loin de lui les tablettes! Sa mémoire n'est pas celle des phrases et des mots, c'est surtout une vive sensibilité qui retient toutes les impressions qu'elle a reçues, retrouve subitement toutes les idées qui l'ont frappée et se ranime plutôt qu'elle ne se ressouvient. » — N'est-il pas déjà là tout entier dans ce portrait anonyme, brossé à vingt-quatre ans, ébauche de lui-même et vision de l'avenir?

On le voit partout; il dévore, au hasard, tout ce qui lui tombe sous la main. Il continue de se délecter de Rabelais, il récite par cœur les lettres de Grandgousier à Gargantua. Il aime ce sens du réel, du relatif, de 1' « opportun »; il aime aussi les fortes sensations de la parole vivante qui s'échauffe à vouloir prouver et convaincre, grandit, brusque comme une flamme, ou roule, large comme une marée montante, éclats multiples de cette ivresse de raison. Il se vantera, plus tard, de posséder le fameux exemplaire de Pantagruel que le Régent lisait à la messe. Il déclame les vers d'Hugo, la Légende des Siècles, les Châtiments

Il admire Richelieu et Mirabeau : même conception du

p. Deschanel. — Gambetta. 2

gouvernement, même goût pour la diplomatie. Les notes où Mirabeau recommande à la Cour la nécessité de reconstituer l'administration et de rétablir un pouvoir fort, les lettres au comte de La Marck sont une de ses lectures favorites. Il n'aime ni Rousseau, ni Robespierre. Au contraire, Danton l'attire; mais, dans la grandeur tragique de Danton, il y a du petit bourgeois; en Gambetta, il y a du plébéien, avec des instincts d'artiste et des goûts de praticien. Il se nourrit de Proudhon : « Il n'est pas en notre temps d'esprit plus viril, ni à qui je doive autant qu'à celui-là >/. Auguste Comte exerce sur son esprit une influence qui ira toujours croissant. Comte subordonne le progrès à l'ordre, condamne l'instabilité. Il veut une autorité centrale forte. La glorification de la science, la confiance dans la raison sont des idées de Comte, « l'immanence de la justice » une de ses formules.

On voit ainsi se former l'homme. Et l'on voit se marquer la différence entre lui et les républicains de son temps. A ses yeux, la souveraineté nationale doit s'exercer par un pouvoir fort. Il a le goût, le sens de l'autorité, en même temps qu'une inclination naturelle pour la tractation, le compromis.

Au mois de mars 1862, la police invente un complot contre la sûreté de l'Empire et arrête une cinquantaine de personnes, parmi lesquelles Louis Buette, ouvrier mécanicien. Buette n'a que vingt-deux ans et déjà ses patrons l'ont nommé chef d'équipe. Il ne veut pas de défenseur; il ne songe pas à s'innocenter, il veut seulement profiter du procès pour manifester SCS idées et frapper l'opinion. Sa sœur court chez Jules Favre, alors bâtonnier, et le supplie de sauver son frère. Jules Favre lui désigne M' Le Châtelier, lequel la renvoie à M" de Sal, et colui-ci, à son tour, nomme Gambetta. « Je défendrai votre frère comme si c'était le mien! », s'écric-t-il. Il court à Ma^as. Buette, étonné d'abord, résiste. Son défenseur improvisé le conquiert. Leur amitié ne s'éteindra qu'avec la vie. Buette lui révèle le monde ouvrier, ses souffrances, ses aspirations, sa soif de justice, son grand cœur idéaliste. C'est là, dans la petite cellule de Mazas, que Gambetta prend pour la première fois contact avec le prolétariat; c'est là qu'il apprend à connaître, à aimer ces cœurs plébéiens, généreux et enthousiastes.

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Les cinquante-quatre conjurés par:ussent le surlendemain. L'élite du barreau républicain est au banc de la défense : Crémieux, Emmanuel Arago, Jules Ferry, Charles Floquet, et les jeunes, e«poir du parti, Léon Renault, Spuller, Cresson, de Sal, Laurier, Cléry, Durier. Gambetta commence, rejette en arrière sa longue chevelure noire, puis, l'œil sortant de l'orbite, retrace, de sa voix retentissante, la vie laborieuse et pure de Buette. Mais, bientôt, de la défense, il passe à l'attaque : « Et vous vous dites un gouvernement fort ! Vous n'êtes qu'un gouvernement de hasard! » Il évoque le procès de Jésus, paraphrase le mot de l'Évangile : Tu non es anticus Cœsaris, rappelle la Passion, et, montrant le Christ, dont l'image domine les juges : <f. Insidiatores\ les mouchards! Oui, ce sont les mouchards qui l'ont cloué sur la croix! »

Buette est condamné seulement à trois mois de prison. Crémieux présente Gambetta à ses amis en ces termes : « Je vous présente M. Gambetta, le grand succès à l'affaire des cinquante-quatre ^. Il le prend pour secrétaire. « J'aurai grand plaisir à voir se développer sous mes yeux votre talent, qui sera une de nos gloires dans l'avenir, si le travail opiniâtre se joint chez vous aux dons naturels. 2> (i6 octobre 1862.)

Laurier le pousse; il Ta donné à Crémieux, il le mène chez Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française : <' Je suis aux anges ! i>

Il commence à recevoir des honoraires; il quitte la rue Vavin pour la rue Bonaparte. Le dimanche, les fidèles, Pephau, Fieuzal, Gendre, Spuller, viennent à la petite table de sa nouvelle demeure; on déguste le vieux vin de Gahors, les mets savoureux du pays. « Si la fortune continue à me sourire, je pourrai bientôt cesser d'être un fardeau pour ma famille; qui sait même si je ne pourrai pas lui être utile? Je ne désire rien tant que la venue du jour où je pourrai reconnaître les sacrifices qu'elle a faits. />

Le I" janvier 1863, à sa mère : « Que puis-je te dire à toi, ma douce mère, pour rendre ce que j'ai au fond de l'âme? Quelle langue peut traduire et ma reconnaissance et mon amour? N'es-tu pas la plus courageuse des mères et la plus dévouée des femmes? Ne dois-je pas être le plus aimant, le plus respectueux et le plus fier des fils? Le repos que tu as tant

mérité, je te le ferai un jour glorieux, joyeux, complet. Courage ! le but est voisin.... »

A son père : « Je suis en veine ! Les hommes commencent à m'apcrcevoir, et j'espère bien, d'ici à quelques années, pouvoir venir embrasser les deux êtres à qui je dois tout, en leur disant : « Voilà ce que je suis et ce que je vaux, c'est votre « œuvre et je vous la rapporte avec joie!... » Il fait allusion à une "<. petite brouille », d'ordre philosophique : « Notre petite querelle ne dérive que d'un malentendu. Il n'est pas possible que tu aies pu mettre en doute mon cœur ou mon intelligence, et que tu aies pu croire à je ne sais quel bruit, qu'on a fait courir, sur mes sentiments et sur mes idées philosophiques. Quant aux idées religieuses et à la grande idée de Dieu, je suis trop'sensé, en politique comme en morale, pour l'abandonner. Et puis, comme tu l'as remarqué avec beaucoup de justesse, c'est une des plus précieuses ressources de l'éloquence. Tu peux 4Qnc te rassurer de ce côté-là, j'}^ suis resté fidèle. » (9 mars.)

Dès lors, il est en relations avec tous les hommes influents du parti républicain. Il entre dans les comités qui doivent dresser les listes de candidats aux élections législatives de 1863. Au quartier latin, Adolphe Guéroult, rédacteur en chef de rOpinio7i nationale^ un des principaux organes de la dérnocratie, se trouve en concurrence avec Prevost-Paradol, le brillant normalien, champion de la monarchie constitutionnelle et des libertés parlementaires, protégé des salons orléanistes. Gambetta considère que le coup le plus dur pour l'Empire serait l'élection du jeune et mordant polémiste du Journal des Débats : seul, entre les républicains, il fait campagne pour Prevost-Paradol. Ce premier acte de sa vie publique en explique beaucoup d'autres. Il est exubérant, exalté, véhément, oui ; mais le calcul politique décide de tout. Il pèse, il mesure, il combine. Ne sera-t-il pas de lui, ce mot : « Il faut, pour gouverner la France, des paroles violentes et des actes modérés? » On aperçoit ici, dès le début, la complexité de son tempérament.

Mais il y avait une autre raison, plus profonde, pour laquelle il soutenait Prevost-Paradol contre Guéroult : c'est que, dès lors, sur la marche des affaires européennes, il était avec le premier et non avec le second. Guéroult, comme toute l'École démocratique depuis 1815, avait, au nom du principe des

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nationalités, embrassé la cause de la Prusse, « protestante et libérale », contre l'Autriche, <-< ultramontaine et absolutiste ». Trois ans plus tard, le journal de Guéroult, V Opinion nationale, comme toute la presse de^gauche, applaudissait à la défaite de l'Autriche à Sadowa. Aucpntrairej pour Paradol et ses amis, il y eut deux vaincus en cette bataille, l'Autriche et la France. Gambetta était de,cet avis. Il était, en cela, beaucoup plus près de Thiers et des orléanistes que des républicains. Ses lettres, ses entretiens intimes montrent là-dessus toute sa pensée. Mais, au moment où nous sommes, il était obscur, ignoré; son opinion ne pouvait pas compter.

Cette année 1863 marque une crise grave dans l'histoire du second Empire : l'opposition qui, depuis 1857, n'a compté que cinq membres, Jules Favre, Ernest Picard, Emile Ollivier, Hénon et Darimon, s'élève à trente-cinq, parmi lesquels Thiers et Berr^'er.

Pendant l'été de 1863, Gambetta plaide en Lorraine, en Belgique, en Alsace, en Bourgogne, dans le Berri : « Ovations. L'avenir se lève enfin, il sera radieux. » En automne, on le choyé à l'Epineau, chez Laurier.

Rentré à Paris, il va constamment à la Chambre. Il n'est pas encore député, mais il connaît tous les députés, il suit toutes les affaires. Un jour que la salle est comble et qu'il ne trouve plus de place, un député va trouver le président, le duc de Morny, et lui demande un coin pour le jeune ami des Cinq. « Je vais faire placer M. Gambetta dans ma tribune, répond Morny, on m'a beaucoup parlé de lui, je ne serai pas fâché de le voir. » Et le président, la lorgnette à la main, examine le petit avocat.

Thiers disait : « S'il ne fausse pas son jugement dans les contestations privées, ses qualités apparaîtront bientôt en relief ». « Un arôme de génie politique se répand autour de lui », disait un autre.

Il plaide des procès littéraires, et ainsi son nom commence à se répandre dans le monde des écrivains : « L'audience était garnie des plus fines langues de Paris, depuis les rédacteurs du Figaro et du Nain Jaune., jusqu'aux graves secrétaires de deux Académies. J'ai joui d'une grosse heure de verve et d'esprit. Ce petit succès fait le tour de Paris. » (8 novembre 1863.)

6 février 1804 : « La chance me sourit. Je suis de Topinion de Mazarin : je crois au destin! Oc adore les dieux qui vous sont propices. Tout m'a réussi au delà de mes espérances! >>

Août : « En avant! C'est mon cri de guerre! >/

Il est impliqué, avec Jules Ferr}', dans le procès des Treize et plaide avec éclat plusieurs procès de presse. Chargé de défendre la Revue du Progrès, dénoncée dans un mandement de Mgr Dupanloup, évoque d'Orléans, il prend à partie l'avocat général. Le directeur de la revue, Xavier de Ricard, témoin de la scène, la décrit ainsi : « Tout Tcnthousiasmc de l'auditoire, et il était nombreux, fut pour Gambetta, qui, pétrissant la barre furieusement, à la desceller, foudroyant les juges de son terrible regard de borgne, empoigna pour ainsi .dire l'Empire au collet et le plaça devant tous sur la sellette. L"Empire avait trouvé son accusateur. >> Première esquisse du procès Baudin, à quatre ans de distance.

« Nous filons rapidement vers l'avenir; voilà treize ans que le résfime actuel est debout, et il en est encore à discuter sa Constitution et ses origines, comme s'il datait d'hier. C'est là un grave symptôme de mort. » (30 mars 1865.)

Il va sonder quelques circonscriptions dans la Gironde et dans les Landes.

En juin 1865, Laurier l'emmène à Twickenham, chez le comte de Paris. Ses ennemis, plus tard, lui feront grief de cette visite. Sans doute, le mobile qui l'y poussa fut le même qui l'avait déterminé à soutenir la candidature de Prevost- Paradol. Son premier mot, en ces deux rencontres, fut : « Je suis républicain 2> ; mais il savait que, pour renverser l'Empire, l'accord des légitimistes, des orléanistes et des républicains était indispensable.

9 mars 1866 : « La situation politique s'aggrave; le gouvernement perd de jour en jour du terrain; ce ne sont, de tous côtés, que défections autour de lui; tous les esprits songent fatalement à sa ruine prochaine, et 1869 sera pour l'Empire une date décisive, comme autrefois 1852 pour la République. En attendant, je redouble d'efforts et d'études pour me préparer à prendre une part active et digne aux événements. Je me tiens au courant de toutes les questions.... »

Dans l'été de 1866, il fait, avec Laurier, un voyage en Italie et en Grèce.

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Le 26 mai 1867 : « J'ai été très malade des deux yeux; mon œil malade s'était décomposé et exerçait une influence très mauvaise sur le bon. Après m'être sérieusement consulté, grâce à mon excellent ami le docteur Fieuzal, j'ai été mis en rapport avec un éminent oculiste, le docteur Vecker, qui m'a extirpé l'œil droit et me remettra un œil artificiel que j'ai déjà essayé et qui me va au point de faire illusion. Je serai donc, à l'avenir, à l'abri de toute maladie et mon œil gauche conser\'era toute sa force. »

Le II juin, il est rétabli : « Nous avons eu, ces jours derniers, une admirable réunion avec Favre et Berryer; j'ai été embrassé publiquement par mon chef, Jules Favre, devant tous, comme le représentant de la jeunesse ».

Il va plaider avec Jules Favre à Cahors. L'illustre maître arrive au palais, ayant à son bras la sœur de Gambetta. On ignorait, dans sa ville natale, le fils de l'épicier : on apprend à le connaître.

En juin 1868, Challemel-Lacour fonde la Revue politique et littéraire^ elle paraîtra jusqu'en février 1869. Gambetta y collabore pendant trois mois. Il y donne d'abord un article sur la politique économique : « La théorie de la liberté des échanges entre tous les marchés du monde, dit-il, n'est pas un dogme inflexible, qu'il faille appliquer rigoureusement et sur l'heure à toutes les sociétés, quels que soient leur condition sociale et leur régime politique ». Puis, des pages magistrales sur le général Grant; c'est un autre aspect de l'homme : on y pressent à la fois le futur chef d'armée et le futur guide d'une démocratie libre. « Les institutions démocratiques condamnent le génie à la vertu. Grant n'a pas encore quarantesix ans et il a fixé sur son nom la plus sublime des gloires : il a sauvé sa patrie. Le général Grant, tout éclatant de gloire, n'est que le serviteur du Congrès, le subordonné de la loi. » Enfin, divers autres articles, sur l'administration du préfet de la Seine Haussmann, le budget, la session de 1867- 1868.

Au mois d'août 1868, il part pour la Roumanie, avec Laurier. Thiers le recommande en ces termes au prince Nicolas Bibesco : « Saint-Germain, 4 août 1868. — M. Gambetta, auquel je donne cette lettre pour vous, est ce que nous appelons en France un républicain. Mais il a plus d'esprit, de bon sens, de véritables lumières que beaucoup de conser\ateurs

fort éclairés, et je voudrais que la plupart des chefs de parti en eussent autant. Personne ne connaît mieux le vrai Paris et ne pourra vous en donner des nouvelles plus fraîches et plus exactes. Membre très distingué du jeune barreau, il profite de ses vacances pour s'instruire en voyageant et je vous prie de Taider à emporter des idées justes de votre pays. Il raffraîchirait (sic), en revanche, les idées que vous avez emportées du nôtre.... »

Au retour, le jeune avocat, plus assidu que jamais au Corps législatif, semble y avoir déjà marqué sa place. Les députés de la gauche le traitent en collègue. Il a le don et le démon de la politique. Il ne faut plus qu'une étincelle. Le procès Baudin va mettre le feu à sa renommée — et à TEmpire.

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