‹ GambettaChapitre 5 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'AFFAIRE BAUDIN

l'affaire BAUDIN (I4 NOVEMBRE 1868) || GAMBETTA ÉLU AU CORPS LÉGISLATIF (23 MAI 1869) || SES DÉBUTS A LA TRI- BUNE Il SUR LE PLÉBISCITE (5 AVRIL 1870) || A LA JEUNESSE DES ÉCOLES (19 avril).

t""UGÈNE TÉNOT, dans son livre Paris en décembre 18^1, H venait de rappeler comment, le 3 décembre, quelques ^ membres de l'Assemblée étaient venus sans armes, sur les barricades, pour essayer de sauver la loi. Le plus jeune d'entre eux, Baudin, député de l'Ain, était tombé frappé d'une balle. Quand, dix-sept ans après, la France apprit ce drame, on chercha sa tombe, délaissée et enfouie sous l'herbe, dans un coin du cimetière Montmartre, Le jour des Morts, d'anciens proscrits et quelques étudiants vinrent y jeter des fleurs; des discours furent prononcés en sourdine, puis les assistants se rendirent à la tombe de Cavaignac.

La Revue politique de Challemel-Lacour, le Réveil de Delescluze, V Avenir national de Peyrat ouvrirent une souscription pour élever un monument à Baudin. Berryer qui, le 2 décembre, à la mairie du X* arrondissement, avait rédigé le décret proclamant la déchéance de Louis-Bonaparte, signé par deux cent vingt députés, s'inscrivit en tête. Prevost- Paradol y figurait à côté de Victor Hugo, d'Edgar Quinet et de Louis Blanc.

Le 14 novembre, Delescluze était traduit devant le tribunal correctionnel, € pour excitation à la haine et au mépris du

gouvernement ». En ces murs tout frémissants encore de la voix de Berryer, Gambetta se présente à la barre, redresse son large torse, fixe sur les juges son regard étrange. Ce n'est pas une plaidoirie, c'est un réquisitoire; c'est plus qu'un réquisitoire, c'est un combat. L'Empire, d'accusateur, devient accusé. Et c'est Baudin qui accuse. L'avocat général essaye d'interrompre, Gambetta le fait taire et l'accable sous l'argument suprême : <■' Vous, juges, qui êtes chargés d'appliquer la loi, vous nous devez protection à nous, qui la défendons! »

Écoutez-le : « Un pareil procès a-t-il jamais été agité à aucune époque? Non! jamais! Remontez jusqu'au temps d'Athènes, jusqu'au temps de Rome, jamais je n'ai rencontré un pareil duel entre le droit et le despotisme, entre la loi et la force.... Il me semble que le dernier endroit pour glorifier de tels attentats, c'est le prétoire du juge, car ici la loi seule doit parler et être entendue. »

Il attaque l'Empire, non seulement dans ses fautes, mais dans ses origines : <c Oui, le 2 décembre, autour d'un prétendant, se sont groupés des hommes que la France ne connaissait pas jusque-là, qui n'avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation, de ces gens qui, à toutes les époques, sont les complices des coups de la force, de ces gens dont on peut répéter ce que Salluste a dit de la tourbe qui entourait Catilina, ce que César dit lui-même en traçant le portrait de ses complices, éternels rebuts des sociétés régulières,

jEre aUcno ohruti et vitiis oiinsti^

Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,

comme traduisait Corneille. C'est avec ce personnel que l'on sabre depuis des sièclos les institutions et les lois, et la conscience humaine est impuissante à réagir, malgré le défilé sublime des Socrate, des Thraséas, des Cicéron, des Caton, des penseurs et des martyrs qui protestent au nom de la religion immolée, de la morale blessée, du droit écrasé sous la botte d'un soldat! />

L'orateur les appelle à son aide, les fait comparaître à la barre : ils crient avec lui la révolte de la conscience et de la morale.

On prétend avoir sauvé la France : « Il est un moyen décisif de savoir si c'est une ^•éritc ou une imposture. Quand

L'AFFAIRE BAUDIN

un pays traverse réellement une crise suprême, qu'il sent que tout va succomber, jusqu'à l'assiette même de la société, alors sa\*ez-vous ce qui arrive? C'est que ceux que la nation est habituée à compter à sa tête, parce qu'ils se sont illustrés par leurs talents et leurs vertus, accourent pour la sauver : si je compte, si j'analyse la valeur des hommes qui ont prétendu avoir sauvé la patrie au 2 décembre, je ne rencontre parmi eux aucune illustration, tandis que de l'autre côté, je vois venir au secours du pays des hommes comme Michel de Bourges, Charras, morts depuis, — Ledru était déjà exilé — et tant d'autres, pris dans Télite des partis les plus divers, par exemple notre Berryer, ce mourant illustre, qui, hier encore, nous envoyait cette lettre d'un homme de cœur, testament d'indignation qui prouve que tous les partis se tiennent pour la revendication de la morale.

« Où étaient Cavaignac, Lamoricière, Changarnier, Le Flô, Bedeau et tous les capitaines, l'honneur et l'orgueil de notre armée? Où étiùent M. Thiers, M. de Rémusat, les représentants autorisés des partis orléaniste, légitimiste, républicain, où étaient-ils? A Mazas, à Vincennes, tous les hommes qui défendaient la loi! En route pour Cayenne, en partance pour Lambessa, ces victimes spoliées d'une frénésie ambitieuse ! Voilà, messieurs, comment on sauve la France ! Après cela, pensez-vous qu'on ait le droit de s'écrier qu'on a sauvé la société, uniquement parce qu'on a porté la main sur le pays? De quel côté étaient le génie, la morale, la vertu? Tout s'était effondré sous l'attentat !.. »

Le président du tribunal, Vivien, orléaniste rallié, qui a laissé aller bien loin les choses, croit devoir interv^enir enfin. Gambetta continue : *-< Écoutez! Voilà dix-sept ans que vous êtes les maîtres absolus, discrétionnaires de la France — c'est votre mot — nous ne rechercherons pas l'emploi que vous avez fait de ses trésors, de son sang, de son honneur et de sa gloire; mais ce qui vous juge le mieux, parce que c'est l'attestation de vos propres remords, c'est que vous n'avez jamais osé dire : <i Nous célébrerons, nous mettrons au rang des « solennités de la France le 2 décembre, comme un anniversaire '< national ». Et cependant tous les régimes qui se sont succédé dans ce pays se sont honorés du jour qui les a vus naître. Ils ont fêté le 14 juillet, le 10 août; les journées de juillet 1830

ont été fêtées aussi, de même que le 24 février; il n'y a que deux anniversaires, le 18 brumaire et le 2 décembre, qui n'ont jamais été mis au rang des solennités d'origine, parce que vous savez que si vous vouliez les y mettre, la conscience Universc;lle les repousserait! Eh bien! cet anniversaire dont vous n'avez pas voulu, nous le revendiquons, nous le prenons pour nous, nous le fêterons toujours, incessamment, chaque année; ce sera l'anniversaire de nos morts, jusqu'au jour oîi le ptiys, l^edevenu le maître, vous imposera la grande expiation nationale au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. ?/

S'adressant à l'avocat impérial ; « Ah! vous levez les épaules! »

L'A^'OCAT IMPÉRIAL. — « Mais ce n'est plus de la plaidoirie!... >>

Gamb];tta. — « Sachez-le, je ne redoute pas plus vos dédains que vos menaces. En terminant, hier, votre réquisitoire, vous avez dit : « Nous aviserons ». Comment! avocat impérial, magistl^at, homme de loi, vous osez dire : nous prendrons des mesures. Et quelles mesures? Ne soiit-ce pas là des menaces? Eh bien, écoutez, c'est mon dernier mot : vous pouvez nous frapper, mais vous ne pourrez jamais ni nous déshonorer, ni nous abattre ! »

Et l'orateur, haletant, comme l'auditoire, le front ruisselant de sueur, les cheveux épars, la robe en désordre, retombe épuisé sur son banc. Alors la salle croule sous les acclamations. Le président veut les réprimer : elles redoublent, furieuses, et la foule, qui n'a pas pu pénétrer dans l'enceinte, de loin applaudit à son tour.

Le tribunal, après trois heures de délibération, rend un jugement qui condamne Delescluze à six mois d'emprisonnement, à 2 000 francs d'amende et à l'interdiction de ses droits civiques pendant le même temps. Mais l'Empire, lui aussi, est condamné. Baudin, ressuscité, a rallié tous les ennemis du régime, de Berryer à Delescluze. Gambetta, soudain, est célèbre. Toute la génération fauchée par l'Empire se redresse en lui. D'un coup, il réalise le rêve qu'il a si longtemps caressé. Il fait irruption dans Thistoire, qu'il va remplir, pendant quatorze ans, du bruit de son nom. Désormais, comme le soldat dans la bataille, il va s'accrocher à chaque buisson, à chaque caillou, à chaque pli de terrain, pour avancer, pour combattre,

L'AFFAIRE BAUDIN

pour vaincre. « L'occasion est là, dit Goethe; Faust, sache la saisir! »

Le 12 décembre, nouveau plaidoyer pour Delescluze, en appel.

En mars 1869, il plaide, à Toulouse, pour le journal V Emancipai ion. « Ce n'o^t plus un homme, s'écrie un témoin, c'est une force qu'on a devant soi. Nous écoutions dans la stupeur, le cœur serré, ^auditoire était hors de lui. Nous ne savions plus 011 nous étions. »

Laurier l'emmène en Italie. Gambetta revient, se présente à Belleville contre Hippol3^te Carnot, et à Marseille, au siège de Berryer qui venait de mourir, contre Thiers et Lesseps, sous les auspices de Barbes, comme candidat de 1' « opposition irréconciliable. »

Il accepte le programme des comités radicaux, qui porte la « séparation des Eglises et de l'État » et la <ç suppression des armées permanentes ». Il lui fallait, pour entrer 4 la Chambre, accepter ce programme, comme il fallait prêter le serment : formalité à laquelle certaines consciences très hautes ne purent jamais se résoudre. Plus tard, quand on lui reprochera d'avoir demandé, à la veille de 1870, la suppression des armées permanentes, il s'expliquera en disant : « Et leur remplacement par des armées nationales. » Mieux vaut, assurément, n'avoir jamais à fournir des explications de ce genre : ces équivoques coûtent fort cher au pa3's; mais tout le mori4p? alors, était dans une situation fausse : l'armée permanente apparaissait commue le soutien de l'Empire, et tous les républicains considéraient que l'Empire était inconciliable avec la souveraineté nationale.

Nous avons sous les 3^eux un discours, encore inédit, à Marseille, au théâtre Musset; première ébauche, grossière, de ceux qu'il prononcera, un an plus tard, sur le plébiscite, au Corps législatif, puis au banquet de la jeunesse des écoles : « Le suffrage universel peut tout, excepté se suicider.... On n'a pas pu, en un jour, disposer de l'avenir du pa3^s.... A mesure que les générations se poussent, elles viennent réclamer leur droit, elles viennent déposer contre un arrêt auquel elles ne purent prendre part. C'est au nom de la souveraineté nationale qu'elles réclament leur place au pouvoir, car le pouvoir, c'est la démocratie même. » Et cette autre idée, qui va devenir un de ses

thèmes favoris : Tout en proclamant sa déférence pour ses devanciers : <?: La démocratie contemporaine, poursuit-il, est entrée dans une phase meilleure et plus forte. Le bénéfice du gouvernement personnel que nous avons subi et dont nous avons le cou tout meurtri est d'obliger la démocratie à se demander sincèrement pourquoi elle est déchue là où elle devait triompher et pourquoi sa cause, qui est la cause de tous, s'est vue trahie un jour par le peuple.... i/ II faut introduire « l'esprit scientifique » dans la conduite des affaires. « Au lieu de propositions vagues», il faut « une méthode, un système. /> Il va substituer peu à peu à un républicanisme d'abstraction un républicanisme positif.

Il est élu à Paris et à Marseille (23 mai et 6 juin 1869), et opte pour Marseille. Edgar Quinet lui écrit de Genève : « Le réveil de la conscience dans le cœur d'un grand peuple, voilà ce que nous annonce votre nomination. Ce vote fait du nom de Gambetta un des symboles les plus puissants de la justice. 2/

Malade, souffrant des entrailles et de la gorge, il part pour Ems (juillet), puis pour Montreux (septembre). Le 12 octobre, il écrit à Laurier : « Je ne peux tenir ici plus longtemps, je veux être aux réunions annoncc-es par Jules Ferry dans le Siècle. Il serait bien temps de forcer cette gauche à devenir un gouvernement d'opinion publique. C'est là le grief sérieux contre nous (car je ne m'abstrais pas de ces légitimes reproches). Nous n'avons pas su prendre encore la direction, l'hégémonie de l'opinion. C'est le reproche secret, très juste, quoique latent et inavoué, que chacun nous fait. En face d'un pouvoir officiel qui agonise, le pays cherche un guide et ne trouve rien. Tiers parti, centre gauche et gauche paraissent également impropres à commander et à obéir. Il faut, sous peine des plus graves périls, que cette anarchie ait un terme. Il faut que la gauche se décide à prendre en main le gouvernail; il faut qu'elle apparaisse comme le lendemain visible, rassurant et tout préparé, de ce qui est et de ce qui finit. »

Il rentre à Paris et s'y installe 12, rue Montaigne (novembre 1869).

!'■'■ janvier 1870. — « Mon cher père, j'ai à peine besoin de te souhaiter une bonne année, car te voilà parvenu à la réalisation de tes vœux : une bonne retraite, dans un pays charmant,

aux portes de ton pays natal, avec la santé la plus robuste et la certitude de jouir pendant de longues années de tous ces biens gagnés à force de mérite et de travail. Pour ma part, j'ai aussi bon espoir; si les forces continuent à me revenir, je réparerai promptement le temps perdu. Cependant, je commence à m'impatienter d'une trop longue inactivité, et je sens le besoin de sortir prochainement du silence. Je m'y prépare. 2> — Joseph Gambetta et sa femme venaient de se retirer à Nice, dans une petite maison, sur la route de Villefranche.

Les élections avaient plus que doublé la minorité républicaine du Corps législatif. Crémieux, Grévy, Jules Ferry' étaient élus. Le « tiers parti » comptait cinquante membres de plus. Le Cabinet Rouher était condamné, L'Empire allait essayer de se transformer en monarchie parlementaire avec le Cabinet Emile Ollivier (2 janvier 1870).

Gambetta monte pour la première fois à la tribune le 10 janvier, pour interroger le général Le Bœuf, ministre de la Guerre, sur l'envoi en Afrique de deux soldats, punis pour avoir assisté à une réunion électorale. Le général répond en termes cassants. Emile Ollivier, pour essayer d'arranger les choses, dit qu'il ne peut y avoir entre l'opposition légale et le nouveau gouvernement que « des questions de mesure ». Gambetta réplique qu'il y a entre le gouvernement et l'opposition, non des questions de mesure, mais une question de principe. « Ce que nous voulons, dit-il, c'est qu'à la place de la monarchie, on organise une série d'institutions conformes au suffrage universel et à la souveraineté nationale; c'est qu'on nous donne, sans révolution, pacifiquement, cette forme de gouvernement dont vous savez tous le nom : la République. »

Il répudie l'emploi de la force; il entend réaliser son idéal par la légalité, la persuasion. « A la lumière de cette tribune, il se fera peu à peu dans la conscience de la France un progrès de certitude et d'évidence, et il arrivera un moment, qui n'est peut-être pas loin, où la majorité qui vous remplacera, sans secousse, sans émeute, sera, par une conclusion logique, amenée à un autre ordre de choses. Vous n'êtes qu'un pont entre la République de 1848 et la République à venir, et ce pont, nous le passons! »

Il intepvdent encore à diverses reprises, notamment à propos

d'une demande en autorisation de poursuites contre Henri Rocliefort après le meurtre de Victor Noir, sur les grèves du Ci-eusot, sur la liberté de l'imprimerie et de la librairie; mais c'est le 5 avril 1870 qu'il fait son véritable début, et ce début, de l'avis unanime, le met au premier rang.

L'empereur, dans ses difficultés, avait résolu d'en appeler à la nation. Gambetta prend la parole après Grév3^ Thiers, Ernest Picard et Jules Favre. Reprenant les idées qu'il avait sou\'ent exprimées en ses entretiens, en ses lettres intimes et devant les électeurs, s'inspirant d'une récente brochure de Gustave Chaudey, qui devait périr sous la Commune, intitulée r Empire parlementaire est-il possible? il développe deux heures durant, avec une extrême modération, devant cette majorité que le seul mot de République fait frémir, toute la doctrine de la République.

Après avoir constaté la faillite de la Constitution de 1852, il montre que le plébiscite est, comme l'indique le mot, « la science et la conscience qu'un peuple a d'un fait politique »; donc que le peuple ne doit intervenir qu'après délibération de ses reprévsentants et débats publics; que, sans ce crible, le pays est hors d'état de juger, le plébiscite n'est qu'un leurre et un piège. Il semble définir un appel au pays analogue à celui qui est pratiqué en Angleterre après les dissolutions, — sans le dire, et sans le vouloir : car, à cette époque, dominé, comme tout le parti républicain, par les souvenirs de la Révolution et de 1848, il est encore partisan d'une assemblée unique. Il fait voir aux monarchistes ralliés à l'Empire le danger ponr la monarchie de mettre aux voix le principe héréditaire toutes les fois qu'on veut toucher au pacte fondamental. Il provoque adroitement les interruptions des bonapartistes, leur fait dire que le droit divin, pour eux, est la souveraineté du peuple et que, le jour où le peuple proclamerait la nécessité de la République, ils s'inclineraient : «Je ne demande pas autre chose! »

Il pousse la thèse à fond : « L'expérience démontrera qu'il 3' a incompatibilité entre la monarchie parlementaire et le suffrage universel. La souveraineté nationale n'existe que là où le Parlement, nommé par tous les citoyens, possède la direction et le dernier mot dans le traitement des affaires politiques. S'il existe un pouvoir qui puisse tenir le Parlement en échec, la souveraineté est violée. »

Et pressentant, annonçant, ù quelques mois de distance, un terrible avenir : * Je suppose que le pays veuille la paix et que le pouvoir exécutif veuille la guerre, il faut, pour que la Constitution respecte la souveraineté nationale, que le dernier mot appartienne au pouvoir électif; autrement, la volonté nationale est faussée, la souveraineté nationale est violée, la nation est jouée b. Ainsi, pied à pied, il contraint TEmpire à suivre les conséquences du mode de suffrage dont il est issu d'où il prétend tirer sa force, et il lui enlève, une à une, toutes ses raisons d'être. La monarchie doit, sous peine de périr, s'entourer d'institutions monarchiques; le suffrage universel contient en germu la République et, tôt ou tard, la mettra au jour comme par une naturelle éclosion.

A la politique tirée de l'Écriture sainte, <r code de l'ancienne monarchie >/, si magnifiquement écrit par Bossuet, il oppose le code politique nouveau : *? la politique tirée du suffrage universel v.

Enfin, il montre que la prétendue responsabilité de l'empereur n'existe pas. '< Si vous ne l'organisez pas, il y a quelqu'un qui, à des moments terribles, se charge, sans organisation préalable, de l'appliquer : ce quelqu'un, c'est la révolution, h

La guerre et la révolution ! Cependant le succès fut considérable. L'Empire paraissait si solide! Cet exposé doctrinal ne tirait pas à conséquence : on ne risquait rien, à goûter ce régal oratoire, assaisonné d'une pointe de péril platonique. Et puis, il y avait, au fond, autre chose : la droite impérialiste, sans peut-être se l'avouer à elle-même, était complice de l'orateur; elle n'était pas fâchée de faire entendre au nouveau ministère : « Vous voyez où mènent vos concessions! // Rien de tel. pour un orateur, que de rencontrer ainsi l'approbation, tacite ou avouée, de ses adversaires habituels : ils le consacrent mieux que ne ferait son propre parti, où sont ses véritables rivaux. La jeunesse de l'orateur, sa fatigue, — il était à peine remis de sa maladie, qui voilait son organe puissant et grave. — cette force mêlée de grâce, ce singulier mélange d'adresse insinuante et de véhémence, cette maturité de pensée et de parole, cette témérité prudente et, sous la logique hardie des idées, la mesure : il n'y eut qu'un cri, dans la Chambre et au dehors, pour saluer cette maîtrise et, dans l'opposition la plus avancée, un orateur de gouvernement. L'affaire Baudin avait consacré

De»c--.a3(;-.l. — Gambetta. X

l'avocat; le discours sur le plébiscite consacra l'orateur politique.

On raconte que Guizot, après avoir lu ce discours, prononça, pour lui seul et pour son fils, un discours en réponse à Gambetta.

Quelques jours après, la jeunesse des écoles lui offrait un banquet; les organisateurs étaient Etienne Lamy, Camille Pelletan et M. Jules Cambon. Pour bien comprendre l'originalité et l'effet de son discours, il faut se rappeler ce qu'avait été, de 1814 à 1848, l'histoire du parti républicain. Sous la Restauration, écrasé par les souvenirs de la Terreur, il avait vécu dans l'ombre des sociétés secrètes ; sous la monarchie de Juillet, il avait traversé les insurrections, les révoltes, les émeutes, la prison, l'exil; puis, en 1848, ce fut, au I5mai, l'envahissement de l'Assemblée, l'insurrection de juin, et, en 185 1, encore les fusillades, la prison, l'exil, Bruxelles, Londres, Lausanne, Lambessa, Cayenne. Les républicains traînaient derrière eux un demi-siècle de persécutions et de souffrances. Alors, ce jeune homme se lève et, parlant aux jeunes hommes : <c Les temps héroïques du parti républicain sont clos », dit-il. Il répudie la violence, les coups de force, l'ancienne manière des conspirations, des émeutes et des complots. Après les convulsions de l'enfance, il annonce l'âge adulte de la République. Il faut que chacun se livre à un apostolat incessant; il faut recourir à une méthode nouvelle : l'éducation du peuple pour la conquête régulière du pouvoir, la discussion dans l'ordre, la persuasion des consciences, pour mériter le gouvernement de la nation. Alors que le nom de République évoquait encore dans un grand nombre d'esprits les souvenirs de la Terreur et des journées de juin, alors que l'attentat d'Orsini était dans toutes les mémoires, on conçoit l'intérêt et la surprise d'un langage si imprévu.

Et puis enfin, il en avait assez, lui, le petit-fils de l'Italie, lui, le Génois coloré et sonore, l'enfant du soleil et de la mer bleue, il en avait assez des théories stériles et cerises; il était, par essence un politique, un diplomate, et il était aussi un juriste, un constructeu'- de cité; le voyez-vous entre les murs fétides d'une prison ou dans la morne tristesse de l'exil? Il veut, lui, l'artiste taillé pour toutes les jouissances, secouer cette cendre et mordre à belles dents aux fruits d'or de l'arbre éternellement vert de la vie.

Les républicains, parce qu'ils voulaient détruire le pouvoir monarchique, étaient contre le pouvoir, comme ils étaient contre l'armée parce que l'armée soutenait le pouvoir. Écoutons; il va dénouer le sophisme : « Je proteste contre ceux qui, à force d'attaquer les institutions gouvernementales du pays, parce qu'elles sont placées dans les mains d'un homme qui en fait mauvais usage, oublient que le gouvernement, dans une société démocratique, ce serait nous-mêmes. Non que le gouvernement puisse sortir de ses attributions. Non ! non ! j'ai trop de respect pour l'individu, trop de confiance dans le développement mutuel des forces libres et des énergies associées des citoyens pour solliciter de l'État rien qui ressemble à une contrainte — Mais je ne veux cependant pas non plus bouleverser cette organisation qui tient la société en équilibre. Il faut un gouvernement. Il faut notre gouvernement! » On retrouve ici les idées d'Auguste Comte. Pour la première fois, une tête politique guidait le suffrage universel vers la démocratie organisée. Et il hasarde ce mot profond, qui le mènera très loin, et qu'on ne comprendra pas, ou qu'on ne voudra pas comprendre : « Avoir raison, c'est cesser d'être un parti 2>.

La nation était convoquée dans ses comices le 8 mai. Gambetta signe le Manifeste de l'opposition : < Le peuple français entend substituer au gouvernement personnel le gouvernement du pays par le pays. La Constitution nouvelle sur laquelle vous êtes appelés à vous prononcer n'établit pas le gouvernement du pays par le pays, elle n'en est que le simulacre. Le gouvernement personnel conservée intactes ses plus redoutables prérogatives, le droit de faire les traités et de déclarer la guerre, droits dont il a été fait, depuis quinze ans, un usage si funeste à la patrie. Enfin, la Constitution nouvelle livre à l'initiative exclusive du chef de l'État le droit, qui appartient essentiellement à tout peuple libre, de réformer, quand il le juge nécessaire, ses institutions fondamentales. »

Le vote donna 7 350142 oui, i 538 825 non et 112 975 bulletins nuls. Moins de trois mois après, la guerre éclatait.

Page 1