OCTOBRE
LE 15 juillet, le Corps législatif entre en séance à une heure. Le gouvernement résume les négociations et déclare qu'après avoir fait tous ses efforts pour éviter la guerre, il va se préparer à la soutenir, en laissant à la Prusse sa responsabilité. Thiers proteste au milieu du tumulte et des injures : « Rappelez-vous le 6 mai 1866. Vous m'avez refusé la parole, alors que je vous signalais les dangers qui se préparaient. Ce souvenir seul devrait vous obliger à m'écouter. » Gambetta intervient : « Vous faites reposer toute cette grave, cette effroyable question sur une dépêche notifiée à votre insu à tous les Cabinets de l'Europe. Eh bien, je dis que ce n'est pas par extraits, par allusions, mais par une communication directe, authentique, que vous devez en saisir la Chambre; c'est une question d'honneur, dites-vous; il faut que nous sachions en quels termes on a osé parler à la France. » Jules Favre
demande communication des dépêches et notamment de celle par laquelle le gouvernement prussien a notifié sa résolution aux gouvernements étrangers. Buffet appuie cette motion. Elle est repoussée par 153 voix contre 84.
Le soir, à 9 h. 30, la séance est reprise. Talhoufit, rapporteur de la commission chargée d'examiner les projets de loi déposés par le gouvernement, lit son rapport. Lui-même, plus tard, reconnaîtra avec douleur les erreurs contenues dans ce document.
Gambetta monte à la tribune. Son discours marque sa position particulière dans la gauche. D'une part, il votera, avec la majorité, les crédits militaires, pour faire face à l'étranger (dix membres de la gauche les refuseront, notamment Jules Favre et Grévy; sept s'abstiendront). D'autre part, il constate que le gouvernement impérial rompt avec sa politique de 1864 et de 1866; il demande les raisons de ce grand changement et il estime que, si les progrès de la Prusse l'ont rendu nécessaire, pas n'est besoin de recourir à '? de misérables ressources ». « Je m'attendais, quant à moi, lorsque 84 voix de cette Assemblée avaient exigé la production de la pièce sur laquelle vous faites reposer tout le casiis belli, je m'attendais, dis-je, que vous la communiqueriez directement, pleinement, intégralement à la commission. Vous appelez la France à vous donner des hommes et de l'argent, vous la lancez dans une guerre qui peut-être verra la fin duxix® siècle consacrée à vider la question de prépondérance entre la race germanique et la race française, et vous ne voulez pas que le point de départ de cette immense entreprise soit authentique, formel, et que la France puisse savoir, en même temps que l'Europe, de quel côté était l'outrage injuste et de quel côté est la résistance légitime. Je ne cherche dans cette discussion qu'une seule chose, qui doit vous intéresser aussi ardemment que j'en suis préoccupé moi-même, celle de savoir si les chosesque vous travaillez à rendre définitives rencontreront l'assentiment de l'Europe et surtout celui de la France. Eh bien, vous ne pouvez compter sur cette sympathie nécessaire, sur cet allié indispensable. 1 lorsque vous aurez tiré l'épée, qu'à une condition : c'est qu'il résulte de vos explications que vous avez été profondément et réellement outragés. Or, je suis aussi susceptible que quiconque, et, quant à moi, si j'en avais eu le choix pour le gouver-
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nement de mes préférences, je vous prie de croire que ce n'est pas dans de misérables ressources que j'aurais puisé les raisons décisives d'une telle conduite ; par conséquent, je ne Suis pas suspect, et je vous prie de m'ccouter quand je dis que vous n'avez pas donné les satisfactions nécessaires à l'opinion publique par les citations et les documents que vous avez produits. » Enfin, il constate que la dépêche d'Ems, qui était, aux j^eux du gouvernement, la cause déterminante du conflit, avait été connue par Benedetti et ne lui avait causé aucun trouble, que l'ambassadeur de France n'avait pas eu un mot de protestation contre l'attitude du gouvernement prussien.
On sent que ce qu'il blâme, ce n'est pas tant la rupture avec la politique de 1864 et de 1866, que la manière dont elle s'accomplit. Il est bien d'avis, au fond, que la politique de 1866 ne peut durer, qu'il est plus que temps d'arrêter les envahissements de la Prusse, qu'on aurait dû le faire plus tôt; dans une lettre à son père, d'Ems, le 25 juillet 1869, il parlait de « la haine qu'il avait vouée aux vainqueurs de Sadowa »; il sait que le conflit, tôt ou tard, ne pourra être évité ; mais il veut qu'aux yeux de tous, le motif de la rupture soit incontestable, l'outrage prouvé, le droit de la France clairement établi.
Un député bonapartiste le félicite publiquement d'avoir voté les crédits militaires. « Il n'y a pas lieu de me féliciter, répond Gambetta (et ses paroles sont aussitôt publiées) ; je ne pouvais pas hésiter. Tant mieux pour votre empereur, s'il lave le 2 décembre dans l'eau du Rhin et s'il profite de la victoire, que je désire de tout mon cœur. La République en profitera plus tard, a
Emile Ollivier, dans son ouvrage sur VEmpire libéral^ qui abonde en intéressantes remarques, note que Gambetta tint, à une réunion rue de la Sourdière, un langages belliqueux ». On voit en quel sens il faut l'entendre. Le fait est que Buette, alors membre de son comité, et ses compagnons trouvèrent que leur ami allait bien loin. Gambetta était beaucoup plus près des républicains de la Restauration et de la monarchie de Juillet, qui rêvaient de rétablir la grandeur militaire de la -^ France et de reprendre les frontières de la première République, que de ses coreligionnaires du Corps législatif qui considéraient le métier des armes comme incompatible aveo
une société démocratique et qui craignaient, en fortifiant l'armée, de fortifier l'Empire. Ils ne croyaient pas au dimger allemand. C'est ce que Jules Ferry, plus tard, faisant son examen de conscience, appellera « ces utopies périlleuses et décevantes ;!>, et l'on sait les nobles remords de Michelet au lendemain du désastre. Toujours, de génération en génération, la même éternelle erreur : tels, les humanitaires, les cosmopolites de 1790, devenus, en présence de l'invasion, les patriotes farouches de 1792 et de 1793. Mais l'erreur était moins excusable en 1868 et en 1869, d'abord parce que le passé aurait dû servàr de leçon, et puis parce que la politique extérieure de la démocratie républicaine, fondée sur le principe des nationalités, était inconciliable avec sa politique militaire : poursuivre la refonte de l'Europe et se refuser aux préparatifs dont ce dessein impliquait la nécessité était une contradiction trop forte. Gambetta avait le clair sentiment de cette situation. L'année précédente, au moment de la discussion des projets du maréchal Niel, Lavertujon ayant publié dans la Gironde des articles assez vifs contre l'attitude de la gauche, Jules Simon, piqué, lui avait écrit pour s'en plaindre : « Je viens de lire votre article sur la loi militaire : je trouve que vous sauvez un peu à nos dépens votre réputation d'homme politique. Pour moi, je ne crains pas la réputation d'utopiste. Vous savez que nous ne dirons pas une de nos raisons : c'est qu'une armée permanente est l'instrument du césarisme. » Jules Favre parlait de même : « Les préoccupations militaires décèlent des projets ourdis dans l'intérêt de la dynastie >. Or, c'est justement à propos de ces articles que Gambetta vint à Lavertujon, le félicita, se lia avec lui et le soutint aux élections de 1869.
On voit tout ce qui distinguait Gambetta de l'ensemble de la gauche. Il ne partageait, ni sur la Prusse, ni sur Sadowa, ni sur l'armée les idées de ses collègues républicains. Il ne partageait pas davantage leurs vues sur l'organisation de l'État. Eux, parce qu'ils voulaient abattre l'Empire, voulaient détruire l'État, qui en était le support. L'État, comme l'armée, se confondait à leurs yeux avec le régime impérial, dont ils méditaient la ruine. Lui, au contraire, tout nourri de Mirabeau et de Comte, identifiait l'État avec la démocratie. L'État, disait-il, c'est nous; le suffrage universel, c'est nous; le pou-
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voir, c'est nous, en vertu du principe de la souveraineté nationale. Donc, le pouvoir doit être fort, puisqu'il parle au nom de la nation; l'Etat doit être puissant et actif, puisqu'il est un moteur du progrès, au profit du peuple. Jamais cette idée ne l'abandonnera, et plus tard, longtemps après la chute de l'Empire, elle deviendra la source de graves difficultés entre lui et une fraction du parti républicain. On aperçoit ainsi, dès son entrée à la Chambre, à trente et un ans, son caractère propre, son originalité.
Le 19 juillet, la guerre est déclarée. Le 24, la session des Chambres est close. Il part pour la Suisse avec Lavertujon. Le but final de leur voyage devait être le château des Crêtes, près de Clarens, mais ils parcourraient d'abord la Suisse à lentes journées. Pas un instant, il ne doute de la victoire; son compagnon de route laisse-t-il percer quelque appréhension : « Nous les battrons ! » répète-t-il sans cesse avec une joyeuse confiance. La dépêche de Wissembourg, le 5 août, ne le touche pas. A la nouvelle de Reichshofifen et de Forbach : « Il faut faire nos malles », dit-il, et il rentre à Paris; mais il ne donne aucun signe d'inquiétude.
Le 8 août, un décret convoque les Chambres. Le Corps législatif se réunit le 9. Au nom de la gauche, Jules Favre propose de nommer un comité de quinze membres, investi de pleins pouvoirs pour repousser l'invasion. Clément Duvernois dépose l'ordre du jour suivant : « La Chambre, décidée à soutenir un Cabinet capable d'organiser la défense du pays, passe à l'ordre du jour ». Emile Ollivier déclare que le Cabinet ne l'accepte pas. La Chambre le vote par assis et levé; le Cabinet donne sa démission. La Chambre repousse par 190 voix contre 53 la création d'un comité de défense. « Vous y viendrez ! » s'écrie Gambetta. Et Jules Favre ajoute : « Quand vous y viendrez, ce sera trop tard! »
La question revient le 13. « Il faut savoir, dit Gambetta, si nous avons fait notre choix entre le salut de la patrie et le salut d'une dynastie. > La Chambre se forme en comité secret. Le nouveau président du Conseil, le général de Palikao, combat la motion de Jules Favre. La Chambre la rejette. Si, à ce moment, le Corps législatif avait nommé le comité de défense que réclamaient Jules Favre, Thiers et Gambetta, la
p. Dkschankl. — Gambotta. a
marche de l'armée de Châlons sur Sedan, "; la plus imprudente et la moins stratégique », au dire de Napoléon III lui-même dans sa lettre du 29 octobre 1870 à sir John Burgoyne, et qui, ajoutait-il, fut décidée par des <?, considérations politiques », cette marche, sans doute, n'aurait pas eu lieu.
Le lendemain, Gambetta apporte à la tribune un journal de Nancy, V Espérance du Peuple^ annonçant que, le 12, quatre soldats prussiens ont pris possession de cette ville. La douleur lui arrache ces paroles : « Nous sommes gardés par des incapables ». Quelques jours plus tard, il donne lecture d'un article du Progrès de la Marne, annonçant que cinq cavaliers prussiens ont occupé Châlons.
A partir du 22 août l'Empire avait cessé d'être. Lord Lyons écrivait à son gouvernement : « Je ne sais pas si l'annonce d'une victoire sauverait la dynastie ». Les hommes de la gauche croyaient que l'Empire était perdu, mais ils ne se souciaient pas de voir la République devenir l'héritière de ses malheurs. Ils souhaitaient que la Chambre prît le pouvoir pour éviter une révolution et tirât d'elle-même un gouvernement de guerre, dussent-ils n'y point figurer. Les noms de Thiers et du général Trochu s'imposaient. Plus tard, après la guerre, une Constituante ferait la République. Les républicains désiraient ardemment que l'ordre ne fût point troublé, que la légalité fût respectée. Des émeutiers ayant escaladé le jardin du Corps législatif au coin de la rue de Bourgogne, le 9 août, Jules Ferr}^ par sa ferme attitude, les fit reculer. Les hommes de Blanqui a^^ant tenté, le 14, un coup de main sur la caserne des pompiers de la Villette pour s'emparer des fusils — il y avait eu mort d'hommes — Gambetta vint à la tribune flétrir les fauteurs de guerre civile devant l'ennemi et demander ane enquête. Avant tout, la gauche redoutait les troubles dans la me qui, en aggravant la situation du pays devant rétranger. auraient de nouveau compromis la cause de la Républiqur dans l'avenir. Mais la majorité officielle et le ministère Palikao n'osaient pas accepter la constitution d'un gouvernement élu par la Chambre, qui eût consacré, en fait, la carence du pouvoir impérial. Leurs atermoiements allaient amener ce qu'ils craignaient le plus : une révolution.
En attendant, Gambetta et ses amis réclamaient en vain des renseignements sur la situation militaire et l'armement de
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Paris. On savait que l'armée de Metz était engagée; les combats de Gravelotte, de Rezonville, de Mars-la-Toiir avaient eu lieu vers le milieu d'août; mais le ministre de la Guerre, dans ses réponses, n'osait rien préciser. De l'armée de Mac- Mahon, on savait qu'elle s'éloignait de Paris, mais on ignorait ses mouvements et l'angoisse grandissait, parce que chaque jour de retard était une chance de malheur.
Enfin, la 3 septembre, on apprend la catastrophe de Sedan; à quatre heures, un télégramme de l'empereur confirme à l'impératrice la capitulation. Le Conseil des ministres fait afficher une proclamation ; un grand nombre de députés accourent au Palais-Bourbon pour réclamer une séance de nuit. En face du pont de la Concorde, Gambetta harangue la foule et l'engage à se retirer pour laisser l'Assemblée délibérer librement. La séance s'ouvre à une heure du matin. Le général de Palikao déclare, au milieu d'un profond silence, que l'armée a capitulé et que l'empereur est prisonnier. Jules Favre, au nom de la gauche, dépose une proposition tendant à la déchéance de Louis-Napoléon Bonaparte et de sa dynastie et à la nomination d'un comité de défense. Au lieu de régler immédiatement la question, la Chambre s'ajourne à midi.
Le 4 septembre, à l'ouverture de la séance, le général de Palikao apporte un projet de loi instituant un comité de régence et de défense nationale. Thiers dépose une proposition signée de quarante-sept députés de tous les partis et ainsi conçue : « La Chambre nomme une commission de gouvernement et de défense nationale. Une Constituante sera nommée dès que les circonstances le permettront. » Les trois propositions sont renvoyées aux bureaux. La séance est suspendue. Elle est reprise à deux heures.
La foule, rassemblée depuis midi aux abords du Palais, grossit de minute en minute. La grille cède sous la poussée de la masse. Les tribunes sont envahies.
La plupart des députés de la gauche viennent s'asseoir à leur banc. Alors Gambetta, à la prière de plusieurs de ses collègues, monte à la tribune, et s'adressant au public des galeries : « La première condition de l'émancipation populaire, c'est la règle, et je sais que vous êtes résolus à la respecter. Vous avez voulu manifester énergiquement votre opinion; vous avez voulu ce qui est dans le fond du cœur de tous les
Français, ce qui est sur les lèvres de vos représentants, ce sur quoi ils délibèrent: la déchéance.... ^^
Cris nombreux dans les tribunes publiques. — « Oui ! »
Plusieurs voix. — « La déchéance et la République!... »
G.\MBETTA. — « Ce que je réclame de vous, c'est que vous sentiez comme moi la gravité suprême de la situation, et que vous ne la troubliez ni par des cris, ni même par des applaudissements.... »
Cris prolongés. — « Nous demandons la République! Vive la République! }>
Gambetta. — «Un peu de calme! Il faut de la régularité! Nous sommes les représentants de la souveraineté nationale. Je vous prie de respecter cette investiture que nous tenons du peuple. Il incombe aux hommes qui siègent sur ces bancs de reconnaître que le pouvoir qui a attiré sur le pa3'S tous les ûiaux que nous déplorons est déchu; mais il vous incombe également, à vous, de faire que cette déclaration qui va être rendue n'ait pas l'apparence d'une déclaration dont la violence aurait altéré le caractère. Nous avons deux choses à faire : d'abord, reprendre la séance et agir selon les formes régulières ; ensuite, donner au pays le spectacle d'une véritable union. C'est au nom de la patrie, comme au nom de la liberté politique, — deux choses que je ne séparerai jamais — que je vous adjure d'assister dans le calme à la rentrée de vos représentants sur leurs sièges. »
Mais bientôt l'agitation reprend. A deux heures et demie, le président Schneider entre dans la salle et monte au fauteuil. Les galeries sont de plus en plus encombrées par la foule. Le tumulte redouble. On entend des coups de crosses de fusils sur la porte d'entrée des Pas-Perdus, le fracas de panneaux qui s'effondrent et de glaces qui se brisent. Crémieux essaye de parler, sa voix ne peut dominer le bruit. Gambctta, de nouveau, réclame l'ordre et le silence : « Il y a un engagement solennel qu'il vous faut prendre envers nous, c'est de laisser la délibération qui va avoir lieu se poursuivre en pleine liberté. »
Alors, le président Schneider prend la parole : « M. Gambetta, qui ne peut être suspect à aucun de vous et que je tiens, quant à moi, pour un des hommes les plus patriotes de notre pays, vient de vous adresser des exhortations au nom des
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intérêts de la patrie. Croyez-moi, en ce moment la Chambre est appelée à délibérer sur la situation la plus grave. Elle ne peut que le faire dans un esprit conforme aux nécessités de la situation; s'il en était autrement, M. Gambetta ne serait pas venu vous demander de lui prêter l'appui de votre attitude. » {Approbations mêlées de rwneiirs dans les tribunes.) Gambetta. — « Et j'y compte, citoyens! »
Le président Schneider. — ^ Comme M. Gambetta, je ne saurais trop vous dire qu'il n'}^ a de liberté vraie, que celle qui est accompagnée de Tordre.... >>
L'agitation va croissant. Gambetta tente un dernier eftbrt pour la légalité : « Il est nécessaire que tous les députés présents dans les couloirs ou réunis dans les bureaux où ils ont délibéré sur la mesure de déchéance aient repris place à leur banc et soient à leur poste pour pouvoir la prononcer. Il faut aussi que vous, citoyens, vous attendiez dans la modération et dans la dignité du calme la venue de vos représentants à leurs places. On est allé les chercher. Je vous prie de garder un silence solennel jusqu'à ce qu'ils rentrent.... »
A ce moment, il est trois heures, la porte placée en haut de l'hémicycle, en face de la tribune, est enfoncée et la foule se précipite sur les bancs réservés aux députés.
Le président. — « Toute délibération, dans ces conditions, étant impossible, je lève la séance. » Une foule bruyante et agitée envahit l'hémicycle, les escaliers de la tribune et le fauteuil de la présidence. Gambetta se fraye un passage et, de la tribune : « Voyons, citoyens ! Il ne faut pas violer l'enceinte ! Soyez calmes ! Avant un quart d'heure , la déchéance sera votée et proclamée. Voyons, reculez! Est-ce que vous n'avez pas confiance en vos représentants? {Si! si! nous avons confiance en vous!) Eh bien, reculez, quand je vous le demande, et soyez sûrs que nous allons prononcer la déchéance ! )^
Cris. — « Et la République? >/
Suit une scène de confusion, pendant laquelle il descend encore de la tribune, cause avec quelques-uns de ses collègues de la gauche et remonte de nouveau.
Gambetta. — <k Citoyens! Écoutez! Attendu que la Patrie est en danger, attendu que tout le temps nécessaire a été
donné à Ui représentation nationale pour prononcer la déchéance, attendu que nous sommes et que nous constituons le pouvoir régulier issu du suffrage universel, nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France. > {Longues acclamations.)
On continue de réclamer la République.
Jules Favrc entre. Il s'écrie : « Voulez-vous ou ne voulezvous pas la guerre civile ? »
Voix nombreuses. — « Non ! non ! pas de guerre civile ! Guerre aux Prussiens ! >/
Jules Favre. — « Il faut que nous constituions immédiatement un gouvernement provisoire.... Je vous en conjure, pas de ' journées sanglantes : ne forcez pas de braves soldats français à tourner leurs armes contre vous ! Ils ne sont armés que contre l'étranger. Soyez tous unis dans une même pensée, dans une pensée de patriotisme et de démocratie! {Vive la République!)
« La République, ce n'est pas ici que nous devons la proclamer! /y
{SU si! Vive la République.')
Gambetta. — « Oui, Vive la République! Citoyens, allons lu proclamer à l'Hôtel de Ville! w
Jules Favre et Gambetta descendent de la tribune en répétant : « A l'Hôtel de Ville! 2^
On se dirige vers l'Hôtel de Ville à travers une multitude innombrable; Jules Favre, Jules Ferry piir la rive droite; Gambetta, Ernest Picard, Pelletan, Glais-Bizoin par la rive gauche. Un soleil resplendissant brillait au ciel. La ville avait un air de fête. Comme on était délivré de l'Empire, on se croyait délivré des Prussiens. On espérait que la patrie allait trouver de nouvelles forces, de nouvelles chances, pour tout sauver. Pas une arme, pas une goutte de sang, nulle résistance. Le mouvement était l'œuvre des événements plus que des hommes. C'était comme une marée qui emportait les restes de l'Empire. La République apparaissait comme un gouvernement impersonnel, commandant le concours de tous pour une même tâche. L'Empire, en croulant, donnait la France à la Répubhque.
On a souvent cité la lettre 011, quatre ans après, Gambetta
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dépeignait à Mme Adam la journée fameuse : « Le souvenir de ce tragique anniversaire me met toujours un crêpe noir sur l'esprit. En dépit des délivrances dont ce jour fut marqué, je ne puis chasser la cruelle pensée que nous n'avons pas renversé l'Empire de nos mains, que nous l'avons vu sombrer sous les coups de l'étranger. J'ai souvenance, avec autant d'amertume qu'au premier jour, qu'en me rendant à l'Hôtel de Ville au milieu des acclamations du peuple de Paris, le long des quais de la Seine, je disais à mon compagnon de route : « Les cris, les joies de ce peuple me rendent triste jusqu'à la mort! Les malheureux n'entendent pas le bruit des légions germaniques dans le lointain! >y J'en voulais à ce magnifique soleil qui jetait comme l'éclair d'une dernière fête sur la décadence d'un grand peuple. La France roulait vers l'abîme sans s'en apercevoir. » — Page écrite après coup, sous le poids de la défaite. Dans le moment même, son imperturbable optimisme ne l'avait pas abandonné. A la nouvelle de la défaite de Sedan, Lavertujon s'étant écrié : « Pour le coup, nous avons touché le fond de l'abîme! /> Gambetta l'interrompit : «; Ne dis pas de bêtises! if
On arriva à l'Hôtel de Ville vers quatre heures. Un des chefs du parti révolutionnaire, Millière, revenu en hâte du C'orps législatif, était là avec ses hommes. Il avait déjà dressé des listes de membres d'un gouvernement provisoire et il les jetait au peuple par les fenêtres; elles portaient les noms de Blanqui, Delescluze, Flourens, Félix Pyat, Rochefort, avec ceux de Jules Favre et de Gambetta. Quelqu'un s'écria : « Les députés de Paris membres du gouvernement! > Des acclamations éclatèrent aussitôt et rendirent toute compétition impossible. Le gouvernement comprit donc tous les députés de Paris, excepté Thiers, qui, d'avance, avait refusé. On considéra comme députés de Paris Gambetta, Ernest Picard et Jules Simon, qui avaient opté pour les Bouches-dul^hône, pour l'Hérault et pour la Gironde.
Cependant les révolutionnaires guettaient : il fallait l'armée, et, pour avoir le concours de l'armée, il fallait obtenir le concours du général Trochu, gouverneur de Paris. On côtoyait la guerre civile; le dan^^er le décida : il prit la présidence du gouvernement provisoire.
Jules Favre fut appelé à la \ice-présidence et chargé du
ministère des Affaires étrangères; Gambetta fut choisi, à une voix de majorité, comme ministre de l'Intérieur, contre Ernest Picard, qui alla aux Finances; les autres ministres furent Crémieux à la Justice, Le Flô à la Guerre, Fourichon à la Marine, Jules Simon à l'Instruction publique et aux Cultes, Dorian aux Travaux publics, Magnin au Commerce.
î^e 5 septembre, le gouvernement s'adressait à l'armée en ces termes : « Nous ne sommes pas le gouvernement d'un parti ; nous sommes le gouvernement de la Défense nationale. Nous n'avons qu'un but, qu'une volonté : le salut de la Patrie par l'armée et par la nation, groupées autour du glorieux symbole qui fit reculer l'Europe il y a quatre-vingts ans. Aujourd'hui comme alors, le nom de la République veut dire : unio-n intime de l'armée et du peuple pour la défense de la Patrie. >
Trois jours après, le gouvernement de la Défense appelait la nation aux urnes : <"< Il faut que l'Europe sache par d'irrécusables témoignages que le pays tout entier est avec nous. Il faut que ren\'ahisseur rencontre sur sa route, non seulement l'obstacle d'une ville immense résolue à périr plutôt que de se rendre, mais un peuple entier debout, organisé, représenté, une Assemblée enfin qui puisse porter en tous lieux, et en dépit de tous les désastres, l'âme vivante de la Patrie. » Et le gouvernement convoquait les collèges électoraux pour le i6 octobre, afin de nommer « une Assemblée constituante » de 750 membres, au scrutin de liste.
A ce moment, l'armée de Mac-Mahon était prisonnière en Allemagne, celle de Bazaine cernée dans Metz; le général Vinoy ramenait vers Paris 15000 ou 20000 hommes. En présence de 700000 Allemands, il nous restait 94000 hommes de l'armée régulière, 49000 matelots, 13000 fantassins et artilleurs de la marine, 34000 gendarmes, douaniers et forestiers. Le Corps législatif avait décrété, en fait, la levée en masse; mais les cadres et les chefs faisaient défaut; les armes étaient rares. Nos plus importants approvisionnements étaient dans Strasbourg et dans Metz. Les Prussiens arrivaient sur Paris. On croyait que la capitale n'avait que pour quarante-cinq jours de vivres. L'ennemi comptait sur une émeute.
Les membres du gouvernement avaient intérêt à hâter les élections, parce que, plus elles seraient proches, plus elles
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seraient républicaines et parce qu'elles leur offraient la chance d'échapper aux périls où la nécessité de sauver le pays venait de les jeter.
Le 15 septembre, ils rendaient un nouveau décret fixant le nombre de députés à élire par département et, le 16, un décret fixant les élections des conseils municipaux au 25 septembre et avançant les élections législatives au 2 octobre.
En même temps, ils se préoccupaient d'établir en province une délégation chargée de les représenter et de les suppléer pendant la durée du siège. On se mit d'accord dès le 9 septembre sur le choix de la ville. Tours, mais non sur le choix des hommes : aucun ne voulait partir.
On a souvent répété que, dès ce moment, Gambetta avait signalé le danger de laisser le gouvernement dans Paris. Luimême, plus tard, dans sa déposition à la commission d'enquête de l'Assemblée nationale (13 novembre 1872), s'exprima en ces termes : « J'avais réclamé dès le début que le gouvernement tout entier sortît de Paris. Je ne comprenais pas qu'une ville qui allait être assiégée et bloquée, et par conséquent réduite à un rôle purement militaire et stratégique, conservât le gouvernement dans son sein. Parmi les faiblesses que l'on a pu avoir, celle-là est capitale; les choses eussent tout autrement tourné, si le gouvernement, au lieu d'être bloqué, avait été au dehors. » Ce fut, en effet, une faute capitale de laisser le gouvernement dans Paris; mais elle n'apparut pas tout d'abord avec tant de clarté : il suffit, pour s'en convaincre, de relire les notes prises, chaque jour, au cours des séances du Conseil, par Dréo, secrétaire du gouvernement de la Défense nationale.
Le 7 et le 9 septembre, le Conseil décide que « la tête du gouvernement » restera dans Paris et enverra quelques-uns de ses membres en province à titre de délégués; le 9, que Crémieux se rendra à Tours, mais que le ministre des Affaires étrangères n'ira pas. Le soir du même jour, Gambetta expose la situation grave de Lyon; des idées ultra-décentralisatrices se manifestent dans plusieurs grandes villes : il estime qu'un gouvernement énergique doit fonctionner hors Paris, pour éviter un démembrement. On discute sur le nombre des membres qui seront délégués à Tours. Favre, Rochefort et Glais-Bizoin demandent Tadjonction de deux membres à Crémieux; contrairement à leur avis, celui-ci est seul délégué.
Le 13, Gambcttii écrit à Maf^nin : '< Je viens vous supplier de rendre à la patrie et à notre cause un service inestimable. Je ne peux me rendre moi-môme à Tours : on croit ma présence indispensable dans Paris, et je pense que c'est là une opinion assez fondée. Il ne faut rien moins que cette conviction générale pour m'empêcher de partir; mais vous comprenez dès lors qu'il est impérieusement nécessaire d'avoir à la tête de mes services un homme sûr, important, bien accueilli par l'opinion de la province et en qui je puisse pleinement me reposer. Vous êtes cet homme, je vous adjure d'accepter d'aller à Tours. > Le 15, il signale de nouveau que certains départements tendent à se constituer en groupes indépendants : il est nécessaire de former à Tours un gouvernement « réel > et fort. ûarnier-Pagès demande que quatre membres soient adjoints à Crémienx. Jules Simon, Jules Favre, Glais-Bizoin et Gambettii pensent que trois délégués suffiront, pourvu qu'ils soient connus et influents. Le soir du 15, Jules Favre insiste sur la nécessité de renforcer Crémieux; on adj«)int à celui-ci GlaLs- Bizoin et l'amiral Fourichon, ministre de la Marine, qui est chargé en même temps du ministère de la Guerre dans les départements. Cette ébauche de gouvernement parut suffire, p:irce qu'on attendait la convocation prochaine de la Constituante et parce qu'on ne croyait pas à un siège de longue durée.
Ainsi, au moment où nous sommes, au milieu de septembre, il n'est pas question de transférer en province le siège du gouvernement; le Conseil est surtout préoccupé de la situation politique dans certains départements et des conflits entre les autorités civiles et militaires. Gambetta estime que son devoir est de rester à Paris. C'est seulement deux mois après, en novembre, à Tours, qu'il verra tout le danger de cette situation pour la défense nationale et la signalera au gouvernement assiégé Cdépêche du 9). Mais alors, il sera trop tard.
A peine arrivés à Tours, les membres de la délégation changèrent d'avis sur la possibilité de faire les élections. Les Prussiens occupaient tout l'Est de la France; dans le reste du piiys, la moitié des électeurs était sous les drapeaux; enfin, c'eût été rompre, sous le canon, la trêve des partis. Le 18 septembre, Crémieux écrit à Gambetta pour déconseiller « cette terrible bataille à l'intérieur >. Gambetta résiste et
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maintient le programme tout entier, les élections municipales d'abord, les élections politiques ensuite. Il fallait, suivant lui, légaliser la révolution du 4 septembre, ôter tout prétexte aux hostilités et aux prétentions de l'intérieur, « ne pas paraître avoir oublié au pouvoir les principes qu'on avait professés dans l'opposition » (17 septembre), « donner à la République, devant l'Europe, la consécration de la nation >. La délégation dut céder et convoqua les électeurs.
Mais Bismarck allait renverser ces projets. Dès le 13 septembre, dans une circulaire aux agents diplomatiques de la Prusse, il avait posé comme conditions de paix « le recul de la frontière allemande, en donnant à l'Allemagne, comme boulevards défensifs, les places fortes à l'aide desquelles la fiance la menaçait )y. Le 20 septembre, à Ferrières, il exigeait de Jules Favre l'Alsace et la Lorraine et, comme condition préalable d'un armistice pour la réunion d'une Constituante, la reddition de Strasbourg, de Phalsbourg, de Toul et l'occupation du mont Valérien, c'est-à-dire une Assemblée délibérant sous le canon; par là, il rendait impossible la convocation de cette Assemblée. Plus tard, le général Trochu, relatant ces faits à la tribune de l'Assemblée nationale, le 2 juin 1871, concluait en ces termes : « Le gouvernement de la Défense a fait un grand effort pour donner au pays, dans ses angoisses, l'appui d'une Assemblée, et il a fallu que le chancelier prussien introduisît le déshonneur entre nous et l'Assemblée pour qu'elle ne prît pas la direction des affaires du pays >.
Le gouvernement était donc contraint d'ajourner les élections. « De nouvelles dates seront fixées, disait-il, dès que les événements le permettront. » (23 septembre.) Et Gambetta télégraphiait aux préfets : « Affichez dans toutes les communes de France le résumé du rapport de l'entrevoie de Favre avec Bismarck.... Paris, exaspéré, jure de résister à outrance. Que les départements se lèvent! //
La France entière bondit sous l'outrage. Depuis le traité de Brétigny, jamais elle n'avait entendu un langage aussi injurieux. De tous les points du pays, une même voix s'éleva. Bleus et blancs n'avaient pas attendu l'insolente sommation de Bismarck pour s'unir sous le drapeau tricolore. Déjà Cathelineau avait levé ses volontaires de l'Ouest et Charette était accouru de Rome avec ses zouaves pontificaux. Où était main-
tenant la guerre de Vendée? Où étaient les tristes scènes de 1814? En cette fin de septembre 1870, la France fut tout entière debout, frémissante; personne n'eût osé parler de paix, personne. Le comte de Chambord écrivait : 'T, Il faut à tout prix conserver intacts l'honneur et le territoire de la France 7>. Napoléon III, captif à Wilhelmshohe, s'écriait : « Quel gouvernement pourrait accepter pareilles stipulations et espérer ensuite demeurer sur pied en face d'une nation ainsi outragée? La France ne se résignerait jamais à pareille humiliation. » Guizot se déclarait pour la guerre à outrance et s'opposait à ce qu'on abandonnât l'Alsace et la Lorraine avant d'avoir montré à la France et au monde qu'on avait tout fait pour les sauver. Le prince de Joinville cherchait à prendre du service et 'le duc de Chartres s'engageait sous le nom de Robert Le Fort. Taine publiait cette page décisive : « S'il y a des hommes qui, de cœur et de volonté, soient Français, ce sont les compatriotes de Kléber et d'Uhrich. Exiger qu'ils perdent leur patrie, qu'ils en subissent une autre, qu'ils entrent dans des régiments prussiens, pour tirer peut-être plus tard contre des Français, voilà une injustice énorme.... Imposer à la France un tel sacrifice, c'est ordonner à une mère de livrer un de ses enfants, cela est contre la nature et contre la conscience. La bouche qui, sous la contrainte de la force, balbutierait un tel pacte se rétracterait tout bas et se promettrait à elle-même de ne pas couronner une promesse criminelle par une résignation plus criminelle encore.... A cet égard, l'histoire, à défaut de cœur, parle assez haut : nos ennemis n'ont qu'à consulter leurs souvenirs de 1807 à 1813 pour savoir que leur oppression a produit leur révolte, et que Wagram, léna, ont eu pour fruits Leipzick et Waterloo. »
Oui, pour tous les Français, la continuation de la guerre, alors, était le devoir. Personne, quel que fût son passé, son parti ou sa croyance, n'hésita. Ce fut, dans l'honneur, un moment d'unanimité sublime.
Cependant, à Tours, il manquait un chef. Il y avait une délégation, il n'y avait pas de gouvernement. La délégation avait auprès d'elle un comité consultatif, composé de représentants de chacun des départements ministériels : Clément Laurier, assisté de Durangel et de Jules Cazot, à l'Intérieur, Roussy aux Finances, le cornte de Chaudordy aux Affaires étrangères,
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Silvy à l'Instruction publique, Franqueville aux Travaux publics, Dumoustier de Frédilly au Commerce. La délégation s'adjoignait souvent, avec \'oix consultative, Steenackers, directeur général des lignes télégraphiques, et Jules Lecesne, président de la commission d'armement.
Il serait injuste de ne pas reconnaître les efforts accomplis par la délégation et par ses collaborateurs avant l'arrivée de Gambetta et auxquels lui-même a rendu hommage. L'amiral Fourichon, rétablit la discipline fort compromise. Le colonel Thoumas commença la réorganisation de l'artillerie. La délégation ouvrit un crédit de 50 millions à la commission d'armement qui avait été instituée à Paris dès le 9 septembre et qui s'était mise immédiatement en rapport avec toutes les parties du monde où l'on fabriquait des armes. En arrivant à Tours, la délégation y avait trouvé le général Lefort, qui déjà avait été envoyé comme secrétaire général du ministère de la Guerre et chargé de former une armée de secours sur la Loire. Avec des troupes de marine, des réserves d'Afrique, des mobiles et les débrisdeSedan,ilscréèrent,enquelquesjours,unnoyaud'armée.
Le 2 octobre, l'amiral Fourichon, à la suite d'un dissentiment avec ses deux collègues , abandonna ses fonctions de délégué au ministère de la Guerre, tout en conservant le portefeuille de la Marine. Le général Lefort fut pressenti pour remplacer à la Guerre l'amiral Fourichon; son état de santé l'obligea à décliner cette offre et le ministère resta sans titulaire effectif. Diverses combinaisons furent alors mises en avant, entre autres celle d'un comité directeur de cinq membres qui ne par\int pas à se constituer.
Le 19 septembre, Paris était investi. La veille et l'avantveille, les membres du corps diplomatique avaient quitté la capitale pour se rendre à Tours. Le 21, Gambetta avait lancé une proclamation où semblait passer le souffle de Danton : « Il y a soixante-dix-huit ans à pareil jour, nos pères fondaient la République et se juraient à eux-mêmes, en face de l'étranger qui souillait le sol sacré de la Patrie, de vivre libres ou de mourir en combattant. Ils ont tenu leur serment, ils ont vaincu, et la République de 1792 est restée dans la mémoire des hommes comme le symbole de l'héroïsme et de la grandeur nationale.... Que le souffle puissant qui animait nos devanciers passé sur nos âtnes, et nous vaincrons!... »