CHAPITRE V
LE DÉPART DE PARIS EN BALLON || COMMENT GAxMBETTA DEVINT MINISTRE DE LA GUERRE H GAMBETTA HT FRFYCINET AU MINIS- TÈRE DE LA GUERRE.
LE 29 septembre, Tours se trouva isolé de Paris par la rupture du câble qui avait été immergé dans la Seine et que les Prussiens avaient détruit dans la nuit du 27. Les mauvaises nouvelles arrivaient d'heure en heure : la chute de Toul le 23, de Strasbourg le 28, l'Orléanais envahi, Tours menacé, l'agitition de la ligue du Midi, les conflits croissants entre préfets et généraux. Alors la délégation sentit sa faiblesse, et elle qui, quinze jours avant, avait repoussé les élections comme impossibles, les regarda comme nécessaires. '< Il nous faut un point d'appui, dit Crémieux, nous ne pouvons le trouver que dans une Assemblée. » Et Laurier (3 octobre) : ^. Rappelez-vous que le plus grand effort de notre histoire nationale a été fait par la Convention. Donnez-nous un point d'appui pareil, sans cela nous ne pourrons rien, ni intérieurement, ni extérieurement. » La délégation convoqua les collèges électoraux pour le 16 octobre et en avisa le gouvernement de Paris par pigeons voyageurs. Ce revirement, qui laissait voir ses hésitations et ses inquiétudes, fut mal accueilli à Paris. Les objections qu'elle-même avait fait valoir d'abord, les impossibilités de fait résultant de l'invasion et de l'état de guerre avaient acquis encore plus de force, et l'entrevue de Ferrières, les prétentions de Bismarck, le mouvement d'opinion qu'elles avaient provoqué ne laissaient d'autre issue que la lutte à outrance. Le gouvernement de Paris rendit le décret suivant
(i" octobre) : « Attendu que la résolution nouvelle de la Délégation ne peut être que le résultat d'une méprise,... qu'elle est d'une exécution matériellement impossible dans vingt-trois départements et nécessairement incomplète dans les autres, décrète : l'ajournement des élections est maintenu jusqu'au moment où elles pourront se faire sur toute la surface de la République ^.
On parla alors d'envoyer à Tours un autre membre du gouvernement. Le i" octobre, quelques voix mirent en avant le nom de Gambetta. Il refusa. € Il voyait à Paris le plus grand péril et par conséquent le plus grand honneur, a dit Jules Simon (Souvenirs du Quatre-SepteiubreJ ; il lui semblait qu'étant jeune, il devait rester plus près de l'ennemi. Il opposa aux désirs de ses collègues une longue résistance. » Le 3, après des pourparlers qui avaient duré toute la journée, on n'était pas définitivement fixé. Jules Favre et Gambetta persistaient à ne point accepter. Le vote eut lieu dans cette séance et Gambetta, désigné, se déclara prêt à partir. Ses pouvoirs, après une longue discussion, furent déterminés en ces termes : « M. Gambetta a pour instructions de faire connaître et exécuter les volontés du gouvernement. Il s'attachera à maintenir l'unité d'action indispensable au succès. Il délibérera avec ses collègues et, en cas de partage, aura voix prépondérante. De concert avec eux, il fera exécuter le décret par lequel les élections à la Constituante sont ajournées jusqu'au moment où les circonstances de guerre permettront de consulter le pays. Comme ministre de l'Intérieur, il est revêtu de pleins pouvoirs pour le recrutement, la réunion et l'armement de toutes les forces nationales qu'il conviendrait d'appeler à la défense du pays. En ce qui touche l'organisation et l'action militaires, les résolutions prises par la Délégation seront exécutées par le ministre de la Guerre et de la Marine. »
Gambetta ne se faisait pas illusion sur les difficultés presque insurmontables qu'il allait rencontrer, mais il ne désespérait pas de les vaincre. Il n'avait pas recherché l'autorité dont il allait être revêtu; il ouvrait son âme à la sainte ambition de sauver son pays, et l'ardeur de son désir lui faisait croire qu'il avait la force de la réaliser. ''< Je reviendrai avec une armée, dit-il à Jules Favre, et si j'ai la gloire de délivrer Paris, je ne demanderai plus rien à la destinée. »
Le 7 octobre, à onze heures du matin, deux ballons, V Armand Barbes et le George Sand, partaient de la place Saint-Pierre, à Montmartre. Le premier portait Gambetta et Spuller, son ami et confident le plus intime, — et la fortune de la France. Poussés par un vent très faible du Sud-Est, les aérostats laissèrent Saint-Denis sur la droite, mais à peine avaient-ils dépassé la ligne des forts, qu'ils furent assaillis par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de canon furent aussi tirés sur eux. Les ballons se trouvaient à la hauteur de six cents mètres et les voyageurs entendaient siffler les balles. Ils s'élevèrent alors à une altitude qui les mit hors d'atteinte ; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de.rintérieur se mit à descendre rapidement et alla toucher terre dans un champ qu'avaient traversé quelques heures auparavant des régiments ennemis et à une faible distance d'un poste allemand. Il jeta du lest, se releva et put continuer sa route. Il n'était qu'à deux cents mètres, lorsque, vers Creil, il reçut une nouvelle fusillade, dirigée par des soldats wurtembergeois. Gambetta eut la main effleurée par un projectile. Enfin, il put prendre terre près de Montdidier et arriva à Amiens dans la soirée.
Il avertit Paris : « De toutes parts, on se lève en masse. Le gouvernement de la Défense nationale est partout acclamé. » A Rouen, on lui remet une adresse : « Le dévouement abonde, mais l'énergie et la direction font défaut. Soyez pour la province, comme vous l'avez été pour Paris, l'énergie, soyez la direction, et l'ennemi sera chassé, la France sauvée, la République définitivement et à jamais fondée! » Il répond : « Que tous les intérêts particuliers disparaissent, que chacun fasse abnégation de tout sentiment personnel, pour ne songer qu'au salut du pays! > Il arrive à Tours, se rend au Conseil, remercie la foule : « Nous n'avons, ni vous ni moi, un moment à perdre; l'heure n'ésf pas aux démonstrations. Travaillons; travailler en ce moment, c'est combattre. Que chacun soit à son poste. > Puis, il annonce aux départements son arrivée et leur décrit le magnifique effort de Paris : « Cette situation vous impose de grands devoirs. Le premier de tous, c'est de ne vous laisser divertir par aucune préoccupation qui ne soit pas la guerre, le combat à outrance. II faut mettre en œuvre
toutes nos ressources, qui sont immenses. La République fait appel au concours de tous. C'est sa tradition à elle, d'aimer les jeunes chefs : nous en ferons!.,. Non! il n'est pas possible que le génie de la France se soit voilé pour toujours, que la grande nation se laisse prendre sa place dans le monde par une invasion de cinq cent mille hommes ! »
Son premier soin fut d'insister auprès du général Lefort pour lui faire accepter le portefeuille de la Guerre (Actes du Gouvernement de la Défense nationale, déposition du général Lefort, t. VI, p. 36). Le général, toujours très souffrant, maintint son refus. C'est alors que Gambetta, voyant là, d'ailleurs, un moyen de mettre fin aux conflits croissants entre préfets et généraux, parla de réunir les deux portefeuilles dans la même main. Crémieux et Glais-Bizoin votèrent contre. Fourichon vota avec Gambetta, dont la voix prépondérante décida la question. C'est ainsi que, ministre de l'Intérieur, il devint aussi ministre de la Guerre, à la grande surprise du gouvernement de Paris, et, chose curieuse, sans décret. Plus tard, à la commission d'enquête, il constatera le fait, mais n'insistera pas : « Je ne veux pas me mettre en contradiction avec mes collègues sur des choses sans valeur. J'ai offert à l'amiral Fourichon de rester à la Guerre, il ne l'a pas voulu; il en avait assez, disait-il. » (13 novembre 1872,) (Cf. Trochu, commission d'enquête et le Siège de Paris] Ernest Picard, commission d'enquête; Glais-Bizoin, Dictature de cinq mois, etc.)
Le général Lefort exposa au nouveau ministre la situation et le nombre des régiments prêts à marcher. « Général, lui dit Gambetta, nous allons constater cet état de choses, afin qu'on sache ce que vous avez fait et de quel point nous sommes partis. » Et il adressa à Jules Favre une dépêche ainsi conçue : « Il existe réellement une armée de la Loire de 1 10 000 hommes, bien armés, bien équipés ». A ce moment, il y avait là une exagération certaine, mais l'œuvre déjà accomplie n'en était pas moins considérable.
L'administration centrale du ministère de la Guerre était à l'état embryonnaire. Un quart seulement des bureaux du ministère avait été envoyé à Tours. Point d'archi^'es. Point de cartes. Gambetta appela auprès de lui comme « délégué auprès du département de la Guerre » M. Charles de Freycinet, en le chargeant de « diriger les services en son lieu et
p. Descuasel. — Gambetia. 5
place, dans les limites qui lui seraient tracées par le ministre ». M. de Freycinet, ancien élève de l'École polytechnique, ingénieur des mines, avait conduit, tout jeune, pendant quatre ans, l'exploitation des chemins de fer du Midi. Il avait rempli diverses missions administratives et composé plusieurs traités scientifiques. Le 6 septembre, nommé préfet de Tarn-et- Garonne, son département d'origine, il soumit à la délégation, en collaboration avec Jules Lecesne, un mémoire sur les mesures à prendre pour sauver la France du péril oii elle se trouvait. La lecture de ce rapport détermina Gambetta à le prendre pour collaborateur. Il avait alors quarante-deux ans. Travailleur infatigable, intelligence claire, souple, déliée, sang-froid, ressort toujours tendu sous une apparence frêle, tel était le nouveau délégué de la Guerre. Dans une dépêche à Jules Favre, Gambetta, après avoir dit qu'il avait transformé, « ne pouvant faire autrement », le ministère de la Guerre, ajoutait : « J'ai eu la bonne fortune de trouver des collaborateurs à la fois novateurs et prudents; je ne peux passer sous silence le plus érainent d'entre eux, mon délégué du ministère de la Guerre, M. Charles de Freycinet, dont le dévouement et la capacité puissante se sont trouvés à la hauteur de toutes les difficultés pour les résoudre comme de tous les obstacles pour les vaincre ».
La première œuvre de M. de Freycinet fut l'organisation des services centraux de l'administration de la Guerre. On a critiqué, dans cette création, la rareté relative des éléments militaires. Mais les officiers faisaient défaut; on avait besoin, pour les armées, de ceux qui restaient; il fallut recourir à des ino'énieurs, à des agents supérieurs des chemins de fer. « Les concours s'offraient empressés, a dit M. de Freycinet, mais souvent avec plus de patriotisme que de compétence. »
En peu de temps, grâce aux efforts d'un officier distingué d'infanterie de marine, Jusselain, les généraux et les étatsmajors furent pourvus de bonnes cartes. Les services télégraphiques, malgré de grandes difficultés, furent bien organisés, sous la direction de Steenackers. Un service de reconnaissances et d'informations fut créé de toutes pièces, sous la direction de M. Cuvinot. Un comité d'étude des moyens de défense, présidé par le colonel Deshorties, fut chargé d'accueillir les inventions utiles et d'écarter les fausses.
La direction de l'infanterie et de la cavalerie, placée sous les ordres du général de Loverdo, puis du général Haca, envoya, en moins de quatre mois, 600 000 hommes à l'ennemi ; « troupes trop tendres », disait Gambetta, mais qui se battirent avec un grand courage. Le service de l'artillerie fut distrait de celui du génie, que commandait le général Véronique, et, pendant la même période, le colonel Thoumas — nommé général en décembre pour ses services exceptionnels — admirablement secondé par le colonel de Reffye à Nantes et le général Demolon à Rennes, livra 1 400 pièces, soit deux batteries par jour, tout équipées et pourvues de leur personnel. Jamais aucune armée ne manqua de munitions : Chanzy disait que la sienne en faisait une véritable orgie ; Bourbaki seul, à la fin de la campagne de l'Est, n'en eut pas assez, mais à cause de la difficulté des communications.
Des ingénieurs des ponts et chaussées ayant exécuté à Orléans, dans la première quinzaine de novembre, des travaux de fortifications dont les chefs militaires, et notamment le général d'Aurelle de Paladines, avaient fait un vif éloge, M. de Freycinet créa un corps du génie civil qui, à la fin des hostilités, comptait en activité 52 ingénieurs et 200 chefs de section.
A l'arrivée de Gambetta, un sous-intendant militaire portait seul le poids de tous les services administratifs. Il fut remplacé par un ancien chef du mouvement général des chemins de fer de l'Ouest, M. Férot, Du 15 octobre 1870 au 31 janvier 1871, l'armée reçut 779 200 couvertures, 677 400 capotes, 957 200 pantalons, 714 500 tuniques et vareuses, i 813 700 paires de souliers, 697000 havre-sacs, 17000000 de rations de biscuits, 40 000 000 de rations de riz, 1 1 000 000 de lard, 35 000 000 de sel, 35000000 de sucre et de café, etc. Cet effort considérable ne se fit pas sentir tout de suite, ni partout; souvent, les chefs de corps eurent à signaler les lacunes de l'habillement et de l'équipement. Ainsi, vers le milieu d'octobre, des deux corps qui composaient l'armée de la Loire, l'un était déjà assez bien équipé, mais l'autre manquait encore de beaucoup de choses; ainsi encore, en janvier, certains corps de l'armée de l'Est étaient insuffisamment équipés et vêtus. Des commissions composées d'officiers et d'experts civils furent chargées d'examiner les offres et les achats pour les subsistances, l'habille-
ment, l'équipement, le campement. Les services sanitaires furent amplement pourvus.
Les cadres faisaient défaut. On fut obligé de doubler l'effectif des compagnies, au risque de diminuer la qualité des troupes, pour réduire de moitié le nombre des capitaines. On puisa parmi les sous-officiers et même parmi les simples soldats. Le décret du 13 octobre suspendit les lois ordinaires de l'avancement pendant la durée de la guerre, ce qui permit à des officiers tels que Billot, de Sonis, Loysel, lieutenants-colonels en octobre, de devenir commandants de corps d'armée en décembre. Le décret du 14 octobre, inspiré de l'exemple des États-Unis pendant la guerre de Sécession, créa l'armée auxiliaire. Ce décret fut très critiqué; on fit observer, notamment, que, si la Fédération du Nord, qui s'élevait à 21 millions d'habitants, mit quatre ans à vaincre la Confédération du Sud, qui n'en comptixit que 6, cela tint à l'inexpérience des officiers improvisés. M. de Fre3^cinet reconnaît lui-même que tous les choix provisoires ne furent pas sans reproche; mais c'est grâce à ce décret que les généraux Bonnet, de Polignac, Pelissier, Crcmer, Garibaldi, Bossack, Ochsenbein, purent commander nos divisions, que Lipowski, Cathelineau, Kellcr, Bouras, Carayon-Latour se distinguèrent à la tête des corps de volontaires, et que nos glorieux marins, Jauréguiberry, Jaurès, Penhoat, Payen, Bruat, Gougeard, etc., purent s'illustrer sur nos champs de bataille à côté de leurs frères de l'armée de terre. « Si l'on trouve que l'armée auxiliaire, dit M. de Freycinet, malgré les immenses services qu'elle a rendus, n'a pas jeté le même éclat qu'aux États-Unis, qu'on veuille bien se rappeler qu'en Amérique la guerre a duré plusieurs années, et en France quatre mois seulement; ce n'est qu'après avoir été battus pendant trois ans par l'organisation régulière du Sud, que les généraux improvisés du Nord ont appris à vaincre à leur tour.... //
Un des plus graves soucis du nouveau gouvernement fut la pénurie d'armes et de munitions. Les chasscpots fabriqués par l'Empire, supérieurs au fusil allemand, avaient été pris par l'ennemi ou se trouvaient dans les places assiégées. Les fabriques de l'État en produisaient seulement 15000 à 18000 par mois. La commission d'armement, qui relevait du ministère des Travaux publics, avait épuisé le marché anglais, assez
restreint (dépêche de notre consul Tissot, 28 septembre) et elle se tournait maintenant vers l'Amérique. Dans les trois mois qui suivirent, elle dépensa 200 millions en achats d'armes et de munitions. En février, le nombre des fusils remis aux troupes s'élevait, non compris 300000 chassepots environ, à plus de 1200000, de t3'pes d'ailleurs très divers, ce qui compliquait gravement le problème des cartouches.
Un décret du 3 novembre prescrivit à chaque département de mettre sur pied, à ses frais, dans le délai de deux mois, autant de batteries tout équipées qu'il comptait de fois 100 000 habitants. Le délai était trop court, mais les résultats ne furent pas négligeables. Le rapport fait à l'Assemblée nationale par la commission nommée le 19 février 1871 pour inventorier les forces militaires de la France constate qu'il existait à cette époque 57 batteries complètes en matériel, en personnel et en chevaux, et 41 batteries complètes en matériel seulement.
Enfin, le 25 novembre, pour activer l'instruction des hommes valides jusqu'à quarante ans que le décret de mobilisation du 2 novembre avait appelés sous les drapeaux, le ministre de la Guerre décréta la création de onze camps régionaux. L'idée devait, dans la pensée du gouvernement, survivre à la guerre et devenir une des bases de la future réforme militaire; mais, là aussi, le temps fit défaut et les mesures d'exécution ne répondirent pas à la pensée qui avait inspiré le décret.
Une telle œuvre, en dépit de lacunes et d'erreurs inévitables, est gigantesque. En 19 14, un détracteur de la délégation de Tours et de Bordeaux (Dutrait-Crozon, Gambetta et la Défense nationale) a soutenu que, si les armées de la Défense nationale purent être menées à l'ennemi, ce fut grâce aux mesures qui avaient été prises, entre le 10 août et le 4 septembre, par le comte de Palikao, ministre de la Guerre. Or, cette thèse se trouve contredite par Le Bœuf et Palikao euxmêmes. A la déclaration de guerre, il y avait 250000 hommes sous les drapeaux. L'appel des réserves, le 14 juillet, aurait dû porter ce chiffre à 340000; mais, dit Le Bœuf (commission d'enquête), <"< il y eut un déficit très considérable : on avait accordé un grand nombre de sursis de départ et les hôpitaux civils étaient encombrés », et il évalue les effectifs à 300000 hommes, dont 250000 aux armées du Rhin et de Châlons. La loi du 10 août avait appelé sous les drapeaux les
hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans, mais elle n'avait pas été exécutée, car les dépôts ne pouvaient ni les recevoir, ni les habiller, ni les instruire. Au 4 septembre, la garde mobile pouvait comprendre 120000 hommes au plus et la classe 1869, incorporée fin août, 75 000, mais ni habillés, ni équipés, ni encadrés. L'appel de la classe 1870 était fixé au i" janvier 1871 seulement. Quant à l'artillerie, d'après le duc d'Audiifret- Pasquier, président de la Commission des marchés (Assemblée nationale, 22 mai 1872), il y avait, à la déclaration de guerre, 2058 canons de campagne utilisables. Déduction faite des canons pris à Sedan, enfermés à Metz ou rentrés à Paris, il ne restait à la disposition de la délégation aucune batterie organisée, mais seulement les éléments nécessaires en matériel pour en former 80. Enfin, Palikao, dans son l^vre. Un ministère de la Guerre de vingt-quatre jours, déclare qu'il eût fallu 600000 fusils nouveaux, qu'il avait passé des marchés pour 458000, que 38432 seulement furent livrés fin mars 1871. On voit ce qu'il faut penser de l'opinion qui attribue au ministère Palikao la création des forces défensives de la France en 1870.
Parlant de la délégation de Tours et de Bordeaux, le général Borel a dit à la commission d'enquête de l'Assemblée nationale : « Tout ce qu'il était matériellement possible de faire, elle l'a fait ». Son œuvre laisse loin derrière elle l'effort de 1792. Les hommes de 92 eurent, d'ailleurs, beaucoup plus de temps devant eux. Elle assure à Gambctta, à M. de Freycinet et à leurs collaborateurs l'éternelle reconnaissance de la patrie.
Gambetta rendit à la nation confiance en elle-même. Sa chaude et virile éloquence, sa foi enthousiaste remuaient les cœurs. Son voyage à travers les airs, les périls qu'il avait courus, ces nouveautés hardies frappaient les imaginations. Ses proclamations électrisaient les foules. La France sentit qu'elle avait un chef, elle se reprit à espérer. Il lui apportait l'énergie et le rayon de la jeunesse. Il croyait, lui, alors que tant d'autres ne croyaient pas. Il animait tout de sa flamme. C'est par là aussi, c'est par là surtout, qu'il est grand. Il devint, il est resté devant l'histoire la personnification de cette unanimité nationale qui. au lendemain de Ferrières, se dressa contre l'Allemagne. Il demeure, aux yeux de la France et du monde, le héros de la résistance aux coups de la force et de la ruse,
aux brutalités de la conquête. Plus le crime de Bismarck falsifiant la dépêche d'Ems apparaîtra hideux à la conscience de l'humanité civilisée, plus la figure de l'homme qui a tout fait pour en réparer les conséquences apparaîtra noble.
Mais, maintenant, il fallait une épée, il fallait un chef militaire. Ni cet avocat de trente-deux ans, ni cet ingénieur de quarante-deux ne pouvaient conduire les armées : où l'auraientils appris? Rien ne s'improvise, cela surtout. « Que ne donnerais-je pour être militaire! > s'écriait Robespierre en 1793 au Comité de Salut public, alors que devant lui Carnot parlait de ces choses en homme du métier. Et plus tard, lorsque Gambetta fera l'éloge de Hoche, on sentira qu'il avait éprouvé le même tourment. On a reproché, non sans raison, à Gambetta et à M. de Freycinet d'être intervenus d^ms la conduite des opérations. Mais ils firent tout, d'abord, pour trouver, pour susciter des chefs. Parmi les généraux en vue sous le second Empire, seuls Trochu et Bourbaki avaient échappé au sort de leurs camarades, capturés à Sedan ou assiégés dans Metz. Trochu, enfermé dans Paris, conseilla à Gambetta de prendre Bourbaki : « Gardez Bourbaki à tout prix, lui écrit-il le 19 octobre, il sauvera la province comme nous sauverons Paris. »
Bourbaki avait alors cinquante-six ans. Sa carrière était éclatante. Chef de bataillon à trente ans, colonel à trente-six, général quelques jours après, il s'était couvert de gloire en Afrique, en Crimée; enfin, il avait commandé la garde impériale. De Metz, trompé par de faux rapports, il s'était rendu en Angleterre auprès de l'impératrice, fort surprise de sa venue, puis, au lieu de rentrer à Metz, il était venu à Tours le 14 octobre offrir ses services à la délégation. Gambetta aussitôt lui offrit le commandement de l'armée de la Loire. « Comme la France a besoin de votre épée, comme je ne suis pas ici pour faire de la politique, je ne vous interroge pas sur vos secrets, si vous en avez. » Et il insista longuement pour le décider. Bourbaki répondit qu' « il ne se sentait pas en mesure de réaliser ce que le public attendait de lui », et consentit seulement à se rendre dans le Nord, pour y organiser les troupes de la région. Il avait toujours commandé des troupes d'élite, l'infanterie légère d'Afrique, les zouaves, la
garde impériale, il ne croyait qu'aux vieilles troupes, et la France n'en possédait plus; il se méfiait de ce « ramassis d'hommes », dont on voulait faire des soldats, et pensait que le mieux serait de conclure la paix.
« Un ramassis d'hommes! » C'est avec cela pourtant qu'en 1793 la Convention avait sauvé la France, c'est avec cela qu'en 18 13 la Prusse avait vaincu Napoléon. Et l'on sait de quel ton Napoléon, en 1814, répondit à Augereau, qui, devenu duc de Castiglione, se plaignait de ne pouvoir rien faire avec des « conscrits sans giberne » et des « gardes nationales pitoyables » : « Ceci est par trop ridicule ! Je vous ordonne de partir douze heures après la réception de la présente lettre, pour vous mettre en campagne. Si vous êtes toujours l'Augcreau de Castiglione, gardez le commandement; si vos soixante ans pèsent sur vous, quittez-le et remettez-le au plus ancien de vos officiers généraux. La patrie est en danger, elle ne peut être sauvée que par l'audace et la bonne volonté, et non par de vaines temporisations. So3'cz le premier aux balles! Il faut reprendre ses bottes et sa résolution de 1793. Quand les Français verront votre panache aux avant-postes et qu'ils vous verront vous exposer le premier aux coups de fusils, vous en ferez ce que vous voudrez. »
Gambetta se contenta de répondre au héros d'Inkermann : «Vous reviendrez de cette opinion ». — Il était trop optimiste.