AVERTISSEMENT
mentale et artistique de Gand et de Tournai, destinée à faire suite à un précédent volume sur Bruges et Ypres*.
On y trouvera, dès lors, renseignés et commentés, indépendamment des ensembles architecturaux qui donnent aux centres urbains leur physionomie typique et] où s'exprime avec le plus d'éloquence Tesprit de leur passé, les principales productions de la sculpture et de la peinture qu'ils en ont retenues.
Si, pour plus d'un lecteur et grâce surtout aux gravures qui l'accompagnent, notre texte fera revivre des souvenirs attachants, d'autres y trouveront l'occasion d'apprendre à connaître, et l'avantage de pouvoir juger, à la lumière des sources historiques, un précieux ensemble de manifestations de l'art que l'absence de tout avis préalable menacerait de soustraire à leur observation .
Telle est, en résumé, la raison d'être de ce travail. S'il obtient quelque succès, il le devra d'abord à son utilité.
Qu'il y ait été fait un large emploi des sources vulgarisées par plus d'un des vaillants chercheurs dont peut s'honorer la Belgique, à peine faut-il le dire. On trouvera, en appendice à ce volume, la mention de ces matériaux essentiels.
Nous avons toutefois une dette spéciale de gratitude à acquitter envers MM. Eug. Soil, Térudit président de la Société historique et archéologique de Tournai, H. Vasseur, de la même ville ; Paul Bergmans, bibliothécaire-adjoint de l'université et Van Werveke, conservateur du Musée archéologique de Gand. C'est à leur aimable obligeance à nous seconder, que le lecteur doit d'avoir sous les yeux quelques-unes des plus intéressantes illustrations de ce livre.
Ne laissons pas, non plus, de remercier M. Nels, du soin apporté à la confection de nos clichés photographiques.
I. Les villes dArt célèbres : Bruges et Ypres. Paris, H. Laurens, 1901, i vol. in-8", orné de 116 gravures.
rH6tel de Ville, i
La « belle et prodigieuse cité ", ainsi la nomme Albert Durer dans le journal de son voyage aux Pays-Bas, ne devait point échapper aux conséquences du rôle que lui créent, dans les temps modernes, et son importance politique et l'immense essor de son industrie. A l'heure où nous traçons ces lignes, un vaste travail de transformation s'accomplît. Opéré en plein centre, il entraîne la destruction de maint souvenir attachant, et, en revanche, fait revivre des restes vénérables, longtemps soustraits à la vue. Œuvre méritoire entre toutes, celle qui consista à dégager l'antique Château des Comtes de Flandre, de l'amas confus des constructions parasites où, à la longue, s'était perdu jusqu'à son souvenir, et eut pour conséquence de rendre à la lumière un des ensembles les plus saisissants de l'époque féodale que possède l'Europe.
Nulle ville de Flandre, au même degré que Gand, n'accuse le conflit des tendances d'un passé plusieurs fois séculaire et d'un présent soucieux d'affirmer ses aspirations novatrices. Ici, point de système, point de type imposé aux constructeurs : matériaux et style disent, avec une aversion égale de l'uniformité, une ville opulente et rajeunie. Un caractère général de somptuosité, ou plus exactement de bien-être, s'accuse dans la physionomie des habitations de fraîche date. Le fer y est d'un emploi fréquent. Hautes et de puissant relief, pour la plupart, les façades, bien que parfois de ligne un peu fantaisiste, ne pèchent ni par excès d'ornementation, ni par recherche d'originalité à tout prix. D'ailleurs, entre ses constructions anciennes, Gand nous en montrera dont la richesse ornementale et la splendeur décorative bravent le parallèle des conceptions les plus osées du jour, sans violer en rien les règles du bon goût.
Point monumental, ni surtout riant, l'aspect général de la cité. L'irrégularité de son plan déconcerte. Pour peu qu'on se résolve à l'ascension d'une des tours, le Beffroi ou Saint-Bavon, l'on constate qu'en réalité le territoire n'est qu'un composé d'îlots, reliés par des ponts en quantité innombrable. Par cela même, les points de vue pittoresques abondent. Qu'il s'agisse de l'Escaut, de la Lys, de la Liève ou de la Moere, dont les méandres contraignent à de fréquents circuits, le promeneur trouve sur son chemin des ensembles faits pour transporter d'aise un artiste et dignes de supporter la comparaison avec les villes les plus réputées de la Hollande, sous ce rapport.
Le jeu de mots fameux de Charles-Quint : « Je mettrais Paris dans mon Gant, » a dès longtemps cessé d'être d'application possible. Guichardin disait la capitale des Flandres une des plus grandes, sinon la plus grande ville de l'Europe, « bien que vague en dedans en aucunes contrées » ; ce qui est vrai, même à ce jour. Les espaces non bâtis forment encore une partie notable du territoire urbain et, outre que les distances y sont grandes, s'y orienter est chose passablement mal commode.
Aussi est-ce fort à propos, qu'au sortir de la gare, une ligne de tramways nous procure le moyen d'aller dans toutes les directions. Si, notamment, nous prenons la voiture desservant le Rabot y traversant la ville de part en part, du sud au nord, il nous sera possible de voir sans fatigue les principaux monuments : la Cathédrale, le Beffroi, l'église Saint- Nicolas, le Château des Comtes. Suivons donc ce chemin ; nous ne nous en écarterons qu'autant qu'il le faudra, pour visiter les objets intéressants que leur voisinage mettra à notre portée.
Prenant la large et belle rue de Flandre, de création récente, à
l'angle de la rue du Limbourg et du quai du Bas-Escaut, le Recp, cerceau, en langage populaire (le Bas-Escaut, en effet, unissant ses eaux à celles de la Lys et du Haut-Escaut, enserre une bonne partie de l'agglomération), nous voyons, à notre droite, se dresser un édifice d'aspect sombre, sorte de château fort. C'est l'ancien Steeii de Gérard, dit le Diable, châtelain de Gand au xiiT siècle. Des nombreuses demeures fortifiées du moyen âge existant jadis à Gand, c'est la seule respectée par les trans-
ie « Stccn II ie Gér^ird le Di:ih1c. (Archives proviiitiales.)
formations récentes ; elle date de izi6. Quelque peu dépaysée dans l'ensemble des constructions modernes où, aujourd'hui, se dessine sa rébarbative silhouette, elle a, au cours d'une existence près de sept fois séculaire, été successivement couvent, prison, maison d'aliénés, et, ma foi, gardé de tout cela l'empreinte. Actuellement affectée au dépôt des Archives de la province, elle est des mieux appropriées à cette destination nouvelle. Restaurée avec science, elle n'a point dépouillé son austérité native, laquelle, d'ailleurs, convient à son rôle de gardienne des mystères du passé. Une porte basse, ouvrant au pied d'un donjon trapu ; une corniche surmontée d'une ligne de créneaux ; des tourelles encadrant une large façade à fenêtres géminées en arc brisé, telle est, en deux mots, sa
physionomie. Cette façade, en contre-bas, au bord de l'eau, repose sur un soubassement éclairant une salle voûtée, ou crypte, à colonnes massives, à bases circulaires, à chapiteaux romans, le tout du plus impressionnant effet.
A deux pas s'élève la statue de Liévin Bauwens (1769-1822), éminent citoyen, qui, au péril de ses jours', et au prix de généreux sacrifices, dota sa ville natale des filatures, source de sa prospérité actuelle en quelque sorte. Il mourut presque ruiné. .Sa statue est par Devigne-Quyo.
Va Crypte du « Sio.-n » do Giriid le Dijhlc. (Clidii; Je Vlai^iiil.iire ai-ilwl.-gi,,,„- ,h Gand.\
La nouvelle place Saint-Jean nous montre un autre hommage de la Flandre à un de ses fils : J.-F. Willems, le promoteur du mouvement flamand. Œuvre d'Isidore de Rudder. ce monument fut inauguré en iSgg, en même temps que le Théâtre néerlandais dont il complète la pensée. L'édifice a pour architecte L. Devigne. D'une élégante simplicité, lensemble est de physionomie moderne et fort agréable.
Une grande et sombre église élève devant nous son âpre silhouette. C'estSaint-Bavon, d'abord Saint-Jean, où Charles-Quint reçut la baptême-.
1. LiOvin li^imvcris avuil: ailictt' , sctTL-tumc^nt, on Anj;li'ti.-rrc dus machines et embauche dts ouvriers pour la filature du coIdu. D'aprùs k's luis anglaises, cùtait un trimo puni dt nrnrt, I.c tùmérairc (lantiiis fut, en flTtt, condamné à la peine capitale et pendu en effigie. Sa première filature fut L-lablic ii Passy en 1798. Maire smis Napo-
Nous ne mi siècles à r
irs de plu-
GANIÎ 7
Kn granit et privé de toute sculpture, l'extérieur est sans élégance. Une plaque encastrée dans la paroi, non loin du grand portail, énumère les phases de la construction : 941, la crypte ou église primitive, reconstruite en 1228 et en 1274; la tour, 1461a 1534 : architecte Jean Stassins ; nefs et transept : 1533-1554 ; érigée en cathédrale depuis 155'j
Les vastes proportions du monument donnent à l'ensemble une incon-
testable expression de majesté. La massive tour se termine en plateforme depuis que, en i')03, un incendie ruina sa flèche. Klle mesure au delà de 80 mètres de hauteur, el s'il en coûte quelque fatigue de gravir 446 marches, on est amplement récompensé de sa peine par le panorama superbe offert au regard. Albert Durer fit l'ascension et resta frappé de stupeur en considérant l'immensité d'une ville, où, songct-il avec orgueil, lui-même est tenu pour grand. Une pièce de la tour même, au premier étage, sert de dépôt aux archives de la cathédrale. Des deux étiigcs suivants, le supérieur est octogone ; il porte aux angles des clochetons, reliés au noyau par des aros-boutants. l>e hautes et étroites tourelles flanquent le pignon principal et le dépassent. Une baie immense occupe presque toute la façade sud.
Le vaisseau, en croix latine, divisé en trois nefs par une double rangée de piliers à nervures prismatiques, est de noble aspect, avec son
chœur surélevé de dix marches, malheureusement en grande partie dérobé à la vue par une malencontreuse clôture de marbre en style classique. L'entre-croisement des puissantes nervures de la voûte et le bel éclairage du sanctuaire contribuent au grand effet de l'ensemble. Tout au fond, l'immense autel de marbre à colonnes corinthiennes, est consacré
à la glorification du patron de la basilique. Latéralement, formant la clôture du déambulatoire, des portes de cuivre ouvragé et des statues de saint Amaod et de saint Liévin, apôtres des Flandres, celles-ci par Verbruggen.
Mausolie do Icvi-ijuc Anloinc Triest, dans Ij cathédrale de Saint-Davon.
Dans le chœur, quatre mausolées d'évêques. Celui d'Antoine Triest compte parmi les morceaux fameux de la statuaire en Belgique. C'est une œuvre du ciseau de Jérôme Duquesnoy, grand artiste, bien que de renom moindre que son frère François, L'évèque voulut lui-même présider à la création de ce superbe ensemble où, à demi couché sur le
sarcopbage, il est vu contemplant la croix tenue par un Christ aux formes olvmpiennes, manifestement inspiré de celui de Michel-Ange, à la Minerve, à Rome Debout, à gauche, la Vierge intercède pour le prélat. Celui-ci put survivre de trois ans encore à l'achèvement de son tombeau (1654),
S.i!ul.lln..n Cil J.-. i;i,iiJ. ..,;.\ l.ilTv. ,k Ikii.Jc'ii. J.i K-,vv//,ir.u, nn.
Kn vingt endroits apparaît le souvenir de l'i-vî-ipie Tricst. St-s armoiries : desiiblf- 1) il. iix i l'/vï (/(■ ili.i.\s,-. dit /,'zrirr Louriiiit, décorenl aut;int d'objets précieux, <ius à ^;i muiiiticcnce. On les relvve sur le beau buffi't d'urgue pl.n-i- d.iiis le iran-cpt, en retour, à guuclie : sur les admirables piifte-, de luivre, lialéfs de l'H^. fermant la clia]>elle dite «de
GANU II
l'évèque ». dans le pourtour du chœur, chapelle où se remarque un curieux lustre de fer forgé, surmonté du dragon emblématique de Gand, morceau daté de 1434.
Sjint-Baïon, Mausolée de l'ivétjue J'Alljiiiont (-;* idj?).
Ce fut l'évèque Triest, encore, qui enrichit la cathédrale des quatre immenses chandeliers de cuivre battu qu'on voit dans le chœur. Ces pièces, d'importance exceptionnelle, sont aux armes d'Angleterre. Elles ornèrent, à ce qu'il semble, la chapelle de Charles I", mais sont de beaucoup antérieures; on y relève la date de 1525, avec la signature de
Benedetto da Rovezzano, artiste italien travaillant à la cour de Henri VIH. Ceci donne assez de vraisemblance à la version d'après laquelle le roi aurait destiné les très remarquables échantillons de ciselure ici dési-
gnés, à la décoration de son tombeau. lin Angleterre on n'a, jusqu'à ce jour, trouvé aucun renseignement précis à leur sujet.
A gauche de l'autel, le beau monument d'Eugène Albert d'AUamont, neuvième évèque, décédé à .Madrid en 1673, et inhumé dans cette ville.
L'œuvre du ciseau du fameux sculpteur liégeois Jean Delcourt, est de plusieurs années antérieure à la mort du prélat dont elle devait contenir
la dépouille. On y voit l'évèque à genoux devant la Vierge. La Mort, sous la forme d'un squelette en cuivre doré, l'avertît de la fin des choses : Statut um csi houtinîbus scmcl tnori! Un ange, armé du
glaive flamboyant, apparaît comme Texécuteur du terrible arrêt. Pour être d'une époque artistique assez peu brillante, le morceau est néanmoins de belle conception et de réalisation distinguée.
Dans le bras du transept, à droite, sous la fenêtre, s'alignent les armoiries des chevaliers de la Toison d'or, exécutées à l'occasion du chapitre — le dernier de l'Ordre — tenu ici par Philippe II, en 1559. On donne pour auteur, à ces panneaux de grand style, le peintre-historien, Luc de Heere, le maître de van Mander.
La chaire de Vérité de Saint-Bavon est réputée le chef-d'œuvre de Laurent Delvaux. Elle date de 1745, et coûta 37.000 florins. Delvaux en fut chargé à la suite d'un concours. C'est un mélange hétérogène de marbre et de bois, fort médiocre de style. Le Temps, sous les traits du vieillard symbolique, sommeille au pied d'un arbre ; la Vérité le réveille par ces paroles : Surge qui dormis^ et exsurge à ^nortuis et illmninabit te Christus, La chaire est signée : Z. Delvatix^ Gandavensis invenit et fecit,
La cathédrale possède des trésors de plus insigne valeur : V Adoration de V Agneau mystique^ des frères van Eyck, suffirait à lui faire une renommée universelle. La Conversion de saint Bavon, par Rubens, compte, de même, parmi ses joyaux.
Pourquoi cette dernière et grandiose page, commandée au maître par Antoine Triest, en 1623, cessa de décorer le grand autel, sa destination primitive et normale, nous l'ignorons. L'ancien maître-autel fut démoli en 1702 ; depuis, on a relégué la vaste toile, dans une chapelle étroite, dite de Saint-Sébastien. Elle est privée de la majeure partie de son éclat par des « restaurations » malencontreuses et peu facile à bien voir. Lui faisant face, — rencontre que peut-être ni l'un ni l'autre artiste n'eût souhaitée, — une peinture d'Otto Venius, la Résurrection de Lazare. En réalité, c'est la meilleure des créations que nous puissions signaler de ce maître et vraiment une page remarquable, même dans le voisinage de celle de son illustre disciple.
U Adoration de VAgneau est dans une chapelle antérieure, la dixième, celle dite « d'Adam et Eve ». Commandé par Josse Vydt, seigneur de Pamele, en 1420, ce vaste ensemble ne fut terminé que douze ans plus tard, le 6 mai 1432. Hubert van Eyck, Taîné des frères, avait alors cessé de vivre; ce fut Jean, son cadet, qui, selon la tradition, mena à bonne fin l'entreprise. On sait ses vicissitudes, les nombreuses restaurations qu'elle subit, les dangers qui la menacèrent ; son morcellement, d'abord par les Français en 1794, ensuite sa reconstitution en 1816, suivie
d'une mutilation suprême et scandaleuse perpétrée Tannée suivante avec le concours de la fabrique. Les volets originaux sont aujourd'hui distribués entre les musées de Berlin et de Bruxelles, tandis que la copie, à son tour démembrée, se rencontre, par fragments, à la cathédrale même, et dans les galeries de Berlin et de Munich. Ces copies furent exécutées en 1558 par .Michel Coxcie, pour Philippe II. Aux portraits de Josse Vydt et de sa femme, figurés sur les volets extérieurs, le copiste substitua les
Choeur d'Anges
La Viergi Marie
Saint- Jean- Baptiste
Anges
Musiciens
> ui
Adoration de l'Agneau Mystique
u UJ
Schéma du retable de l'Adoration de l'Agneau mystique. Face interne.
figures en grisaille de trois évangélistes et une copie de la figure de saint Jean par van Eyck. Les figures d'Adam et Eve, à Saint-Bavon, sont des copies modernes et remplacent les originaux, appartenant au musée de Bruxelles.
Nonobstant la trace de successifs nettoyages et de restaurations multiples, les panneaux demeurés à leur place originelle, restent la plus puissante expression de la primitive école flamande.
La noblesse des visages ; la merveilleuse liaison des parties ; la splendeur de Teffet ; Tharmonieuse richesse des tonalités et l'inflexible conscience dont tout l'ensemble porte l'empreinte, nous mettent ici en présence d'une des créations les plus magnifiques de tous les temps.
On était jusqu'ici assez généralement d'accord pour attribuera Hubert van Eyck les figures de Dieu le Père, de la Vierge et de saint Jean, de si grandiose conception et de si admirable technique. De plus récentes
i6 GAND
études amènent certains critiques à envisager le panneau central du bas, où se déroule V Adoration proprement dite, comme de l'aîné des deux frères. Cette partie se complétait, on le sait par van Mander, d'un Jugement dernier, peint à la détrempe, anéanti déjà au temps où écrivait cet historien, c'est-à-dire à la fin du xvr siècle.
L'ensemble de deux cent quarante-huit figures, accuse un labeur prodigieux, servi par une science réellement déconcertante des ressources de la peinture à Thuile. Louer encore sa valeur artistique, serait chose superflue.
Il va de soi que le sujet fut tracé aux frères van Eyck par quelque docte théologien. Jean, le plus jeune des frères, quand il poursuivit le travail inachevé, à la mort de son frère, était dans la pleine maturité de Tâge et du talent. Rien n'établit qu'il ait jamais séjourné à Gand ; son affiliation prétendue à la gilde des peintres de cette ville, résulte d'un texte faux, attribué à un personnage gantois du commencement du XIX® siècle, comme Ta récemment établi par M. Victor vander Haeghen, l'archiviste de la ville.
Hubert van Eyck décéda le i8 septembre 1426. Il fut inhumé dans la crypte de l'église décorée par son chef-d'œuvre. Sa pierre tombale, retrouvée et identifiée en 1895, se voit au musée lapidaire, installé dans l'enceinte de l'ancienne abbaye de Saint-Bavon. On en trouvera la reproduction à la page 67.
En dehors des créations mentionnées, le contingent artistique de la cathédrale comprend quelques pages fort dignes de l'attention du connaisseur. Ainsi, dans la chapelle dite de Saint-Gilles, figure un triptyque attribué à Gérard vander Meire, le Crucifiement ; à gauche, Moïse frappant le rocher ; à droite, le Serpent d'airain. Cette page, sans pouvoir compter parmi les travaux de premier ordre, est néanmoins intéressante. Gérard vander Meire est, jusqu'à ce jour, un mythe. Une Prise de Jérusalem^ appartenant à un particulier gantois et temporairement déposée au musée, servit, dit-on, de prédelle au Crucifiement, L'intérêt archéologique du morceau prime d'ailleurs son intérêt pictural.
La première chapelle du chœur, celle dite de Saint-Nicolas, nous montre un beau triptyque de François Fourbus, peint en 1571. Il représente le Christ parmi les docteurs, Isl Circoncision et le Baptême du Sauveur, Le peintre, dans le panneau central, introduit Charles-Quint, Philippe II, le duc d'Albe et quelques autres personnalités du temps. Sur Tun des volets extérieurs est représenté de Viglius ab Aytta, prévôt de Saint-Bavon, agenouillé devant le Christ. C'est la meilleure partie de
l'œuvre. En face, sous une arcade, le tombeau du même Vîglius, d'intérf t artistique secondaire.
Dans la chapelle dite de Saint-Yves, se remarque une toile que nous mentionnons à titre de curiosité : La Reine de Saba devant Salonton. C'est une des rares peintures, conservées en Belgique, de Luc de Heere, peintre-poète du xvi° siècle, de qui les galeries anglaises détiennent de précieux portraits. Notre morceau est signé : Lucas Denis Inv. ctfecit i^^Q, Tannée du chapitre de la Toison d'or tenu par Philippe II ; le peintre a donné les traits du monarque au roi Salomon.
Le style trahit l'influence de
Frans Floris. Grandement altérée par l'éclat trop vif de la lumière, cette création mériterait plus de ménagements, eu égard à l'importance du rôle Joué par son auteur dans l'histoire locale.
Digne d'attention, est, dans la même chapelle , le mausolée des deux premiers évèques. Corneille Jansenius [1576) et (.îuillaume Lindanus (1588), Il est en bois polychrome et doré et porte la date de 1595.
De précieux ornements appartiennent au trésor de la cathédrale.
Josse \ ydt. ^oigneut Je Pjincie. Fr.igniciii du j^j, première ligne y figure une chape (i^n.;, (Musi-c Je Ueriin.) dite de saiut Liévin, brodée en 1525,
d'après les compositions du peintre Gérard Ilorenbault, pour le prévôt Ilugenois. C'est un ensemble à la fois splendide et artistiquement remarquable ; on y voit retracées les scènes de la vie de saint Liévin.
La châsse, en argent repoussé, des reliques de saint .^lacaire, affecte la forme d'un temple de style Renaissance; elle est aux armes de la ville deMons et porte, en relief, des sujets de la vie du saint. On y peut lire en caractères grecs, cette signature : Fai'i à Mons par Hugo La Vigne
D'où cette origine monloise ? Voici.
En 1615 la peste ravageait la ville de Mons. Le chapitre de Sainte-
Waudru sollicita les reliques de saint Macaire pour détourner le fléau, et les obtint. L'épidémie ayant disparu, la présente châsse, en témoignage de gratitude, fut offerte au chapitre de Saint-Bavon.
Une petite porte, pratiquée dans le bas du transept sud, à droite du chœur, donne accès à la crypte. Consacrée au x" siècle, cette église primitive fut lentement agrandie; d'où résulte qu'elle est en majeure partie ogivale. On y compte jusqu'à quatorze chapelles, rayonnant autour de l'emplacement occupé par le chcwur de l'église haute. Lieu de sépulture des évéques, dont les riches mausolées concourent à la splendeur de la cathédrale, elle reçut, en outre, jusqu'à la fin du xviir siècle, la dépouille de quantité de membres de familles notables. Aussi, voit-on grand nombre de pierres tombales adossées aux parois. Presque tous les autels sont décorés de peintures.
Il en est d'intéressantes, notamment un retable de la Nativité, par P. Fourbus.
Entre les tombeaux, celui de Marguerite de Ghistelles, morte en
1431, est de véritable importance i^-'i^'^i'e ik.rhun. cno^'^c Je jo.i-cyvat.iraBsous le rapport artistique, bien qu'on f-is»"" <«\'i'-i"/. i-Mus6u de iicriin.i n'y voie plus l'image de la défunte.
Des statuettes de « deuillants», au nombre de seize, occupent les niches latérales ; elles sont d'un style excellent, et appartiennent, dit-on, à l'école tournaisienne.
Le dégagement de Saint-Bavon fait partie d'un vaste projet destiné à créer une place où s'élèveront la Cathédrale, le Beffroi, Saint-Nicolas et même .Saint-.Michel, qu'un pont jeté sur la Lys, raccordera au .Marché aux Grains, Ce sera, dit-on, la plus vaste place de l'Europe. Qu'elle en soit la plus pittoresque, c'est douteux.
Jetons un coup d'œil, en sortant de Saint-Bavon, sur les oratoires appliqués extérieurement ail vaisseau de l'église. Leur étroit espace sufiit à peine à contenir les groupes sculptés, datant du xv' siècle, et représentant, de part et d'autre, le Christ iiii tombciHi. On donne pour auteur à ces sculptures Guillaume llughe. D'abord placées dans la crypte, elles
n'en furent enlevées qu'en 1764. Noyées sous les ex-voto et les fleurs, elles
sont malheureusement difficiles à apprécier.
La création de la place Saint-Jean a amené le dégagement d'un des côtés de la Halle aux draps dont, jusqu'alors, la façade d'entrée seule était visible. La construction date du XV' siècle ; elle a pour auteur l'architecte Simon van Assche (1425).
L'ensemble n'est pas sans rappeler la Maison échevinale, à Matines.
Précédé d'un haut perron, ayant un pignon très aigu, accompagné d'élégantes tourelles à balcons ajourés, du type de celles de l'Hôtel de Ville de Bruxelles, il est pourvu de clochetons identiques, à l'extrémité opposée. Entre les robustes contreforts, l'édifice porte deux rangées de fenêtres, celles du bas ogivales, relies du haut rectangulaires, et peu élevées. Au-dessus, une galerie sculptée, d'un dessin gracieux, relie les tourelles d'angle. Un travail d'agrandissement a porté à onze le nombre des fenêtres. Le rez-dechaussée, converti en café, est fort remarquable.
L'industrie drapière ayant périclité au xvi' siècle, à la suite des troubles, des guerres et des persé- Hubcrt ïJi. Dyckï La Vierge cutions religieuses, la Halle devint
Figure de la ranRÙe supérieure de VjJp- °
raiîQii il, fAg<:cau ruj'.i/juf. sans emploi ; elle fut mise à la dispo-
sition de la confrérie de Saint-Michel ou des escrimeurs, laquelle, chose unique peut-être en Belgique, n'a point cessé depuis d'occuper le même local.
L'intérieur vaut d'être visité. Avec ses spacieux escaliers de pierre, sa salle d'assemblée à haule cheminée, profusément décorée de portraits, parmi lesquels ceux d'Albert et Isabelle, d'après Rubens, il est d'un agréable pittoresque. La confrérie possède encore, avec le collier de ses
doyens et ses tambours, les accoutrements de l'archange, son patron, et du diable, aussi le masque de cuivre de ce dernier, qui lui servaient à
faire figure dans la procession. Un curieux tableau décore la cheminée de la salle des réunions. On y voit un individu qui ayant prèle un faux serment en justice, est emporté par le démon.
Gand, chose bizarre, ne possède pas, à proprement parler, de grand'
place. Le Marché au lieurre où s'élèvent l'Hôtel de Ville et le Beffroi, n'offre, au point de vue monumental, aucun intérêt. Nous ne disons point que ce soit au détriment des deux édifices, car, vraiment, la puissante silhouette du Beffroi gagne en ampleur à être considérée de près, et si,
quelquejour, les travaux déjà entamés l'isolent, ce sera peut-être au détriment de sa masse imposante.
Témoin plus de six fois séculaire des gloires et des douleurs de la patrie, contemporain de l'afifraochissement des communes, de son faite retentit bien des fois l'appel aux armes des milices boui^eoises, ou aux jours de victoire l'airain fit entendre ses joyeuses volées. « Roland » la grosse cloche, hissée en 1324, ne pesait pas moins de douze mille livres. On y lisait une inscription précisant son rôle : Dese clockc die gheheetcn is Rocland, aïs incii se Inilt ist stonii in't lund. (Cette Le ikiïroi. Vue pii^c du iiumiié jii Beurre. cloche a nom Roland;
quand elle s'ébranle, l'orage gronde en la contrée. > Roland c'est, comme de juste, le nom du paladin légendaire, dont le cor fait retentir de ses appels monts et vallées. Symbole de la toute-puissance communale, la fameuse cloche ne devait point lui survivre. Réduite au silence par un boulet, dit la légende, elle fut, en 1669, vendue au poids et de ses débris naquirent les campanes du carillon qui, aujourd'hui, la remplace. L'image ne manque point de poésie. Construit sur un plan rectangulaire, projeté des l'année 1 1 83, mais ter-
miné seulement en 1321, le Beffroi est haut de 118 mètres, dont 36 pour le campanile. Jusqu'en 1839, ce dernier fut en bois; la municipalité prit alors la résolution de le remplacer par un couronnement
définitif et, chose difficilement justifiable, au Heu de recourir au plan ancien, encore conservé à la bibliothèque de l'Université, donna la préférence à une flèche en foute, pesant au delà de 260.000 kilogrammes ! Depuis 1853 la construction résiste au poids de cette formidable surcharge dont, coïncidence bizarre, l'auteur responsable fut un architecte du nom de Roelandt ! Il est aujourd'hui question de remplacer
ce dangereux couronnement par un autre mieux adapté à sa destination '. Chacune des faces de la haute construction porte trois rangs de fenêtres lancéolées; elles déterminent les étages, composés d'autant de chambres. L'intermédiaire, comme toujours, servait au dépôt des privilèges et chartes communales, renfermés dans un coifre aux multiples ferrures, actuellement déposé au musée. Les fenêtres sont murées sur toute la hauteur de la tour. Il fut un moment question de les rouvrir ; mais, sagement on recula devant l'entreprise. La réaliser exposerait l'édifice à subir le sort du campanile de Saint-Marc, à Venise,
Au sommet veillaient, nuit et jour, des gardiens.
Le dragon en cuivre doré qui surmonte la flèche, pèse à lui seul 180 kilogrammes. Longtemps, su:
la foi de Sanderus e d'autres chroniqueurs, l'on représenta cet emblème de la franchise communale comme rapporté d'Orient par les Croisés. Arboré à LHoiui il Ville. l'jvMdo rfii,ii>sjiiio. Bruges, il aurait, en 1382,
été emporté par les Gantois, comme un nouveau trophée. Rien de tout cela n'est exact. Les comptes de la ville établissent que le dragon fut confectionné à Gand même, au
I. Ce pruji;! u dininc nai3a;incc ù un livn: à la fois intéressant et d'érudition très silre, dû ix hi plume Ji; M. Paul Bori^mans, bibliothOcuifc-adjoint de l'Universitâ. L'auteur y mi:t l-ii rc^'^ird les couronnements de tous les beffrois des villes belges et françaises du N'ord. I.i;s dessins sont exécutés d'une manière remarquable par M. Armand Heins,
GAND as
cours du XIV' siècle. Ce fut à celte époque, également, que l'on décora les angles de la galerie de couronnement de quatre guerriers de pierre, dont un seul a résisté aux outrages du temps. Nous le retrouverons au musée lapidaire (p. 69). Haut de près de deux mètres, il constitue, pour l'histoire militaire de la Flandre au moyen âge, un document précieux, bien que
rH6tel de Ville. Façade et Tourelle d'angle. Parlie primilivc,
différant peu des types de l'époque rencontrés ailleurs. Viollet-le-Duc lui a donné, à bon droit, une place dans son dictionnaire.
Le pied du Beffroi confine à la Halle aux draps; l'accord entre les deux édifices est parfait. En revanche, c'est chose disparate que le rapprochement de ces vénérables constructions avec l'Hôtel de Ville, dont la façade, à elle seule, occupe un des côtés du Marché au Beurre, où s'élève également le Beffroi.
Que l'ensemble manque de charme, nous ne le disons point. Le temps en a fondu les parties en un tout pittoresque, apaisé les contrastes. Pour
Tarchéologue, Tattrait du tableau est dans la manière frappante dont il caractérise révolution du goût en matière architecturale, au cours du XVI' siècle.
Brusquement, sans avertissement en quelque sorte, l'italianisme le plus absolu oppose sa symétrie froide aux flamboiements du gothique expirant.
En fait, Tllôtel de Ville de Gand est la fusion de deux édifices. Le plus ancien, comme la plupart des œuvres de Rombaut Keldermans et d'IIerman de Waghemakere, est demeuré inachevé. Le plan de ces architectes de génie, encore conservé à la Bibliothèque, date de 1517; il n'a été réalisé qu'au quart à peine et, chose curieuse, cette partie se prolonge, non sur la place où s'élève le Beffroi, mais, en retour, sur la rue Haut- Port. Encore n'y trouve-t-on que quinze baies, au lieu de vingt-cinq que comportait le plan primitif. Vers le Marché au Beurre, cet ensemble se continue en une façade classique à trois étages. De ce même côté, quatre fenêtres seulement au lieu de dix-sept, de la construction gothique furent construites. L'ensemble, d'abondante richesse ornementale, devait être à deux étages; l'effet eût été prestigieux.
La partie achevée est digne de sa réputation. La tourelle d'angle; la bretèque aux proclamations; la partie joignante, en retour, avec ses niches à clochetons et à pinacles, le tout fouillé comme une ciselure, révèle immédiatement l'auteur de tant de créations exquises à Malines, à Anvers, à Middelbourg, par l'arc en anse de panier.
Puis, en 1535, les travaux cessèrent subitement, sous l'influence des troubles dont Gand fut alors le théâtre. Quand, un demi- siècle plus tard, on les reprit, le goût nouveau avait fait proscrire le style des Keldermans et des Waghemakere. On frémit en songeant que, sous l'empire des idées alors courantes, l'esprit de réaction, poussé jusqu'en ses dernières conséquences, menaçait d'anéantissement l'œuvre des grands architectes brabançons.
La façade nouvelle, vers le Marché au Beurre, comparée par Schnaase au palais Cornaro, à Venise, est, en quelque sorte, le contrepied du plan primitif. De même qu'au palais communal d'Anvers, nous trouvons ici les colonnes engagées, les ordres se superposant d'après les principes de Sébastien Serlio, introduits aux Pays-Bas par Pierre Coeck et Vredeman de Vriese. Avouons qu'en dépit de la froideur engendrée par la répétition de dix-neuf fenêtres se reproduisant sur trois étages, cette partie de la construction constitue un très remarquable ensemble. C'est incontestablement un morceau distingué, dont peut-être Vredeman de Vriese fut
lui-même l'auteur, ce qui, à l'époque, serait chose admissible. Les lucarnes, tout spécialement, font songer au fameux architecte ; elles sont d'un goût délicat et, pour tout dire, la conception n'est nullement dépourvue de majesté. L'achèvement de cette partie de l'Hôtel de Ville remonte à 1602. Nous l'avons dit, le temps a atténué ce que présente de choquant, en son principe, la juxtaposition de deux styles si nettement disparates.
Chose à noter en passant, l'Hôtel de Ville ne possède ni façade postérieure ni façade latérale. Sa façade en style moderne, vers le Marché aux Poulets, se trouve brusquement arrêtée.
L'intérieur porte visiblement la trace d'altérations graves survenues dans les temps postérieurs, aussi du manque d'unité qui, fatalement, présida à la marche des travaux tour à tour repris et abandonnés. Une des cours atteste, à ses quatre faces, l'opération curieuse de quatre siècles successifs.
Notre époque a mis un „ , ,- ,« -ru-
zèle méritoire à réparer les ù iHoiei de Ville.
dégradations de toute nature
dont le vénérable édifice eut à souffrir, moins encore par l'incurie que par l'indifférence de nos pères pour tout ce qui concernait l'architectonique ancienne. VioUet-le-Duc prit une part considérable au travail de restitution, lequel, à défaut d'une compréhension toujours très précise des nécessités locales, offre au moins le mérite d'une sobriété de bon goût.
La partie la plus intéressante de l'Hôtel de Ville est l'ancien escalier à rampe de pierre admirable, attribué, sans doute avec raison, aux maîtres ès-œuvres de la construction primitive. Les vastes salles impressionnent par une simplicité non exempte de y;randeur. La salle des Pas-Perdus,
celle dite de l'Arsenal sont d'ensemble majestueux : leurs proportions sont en rapport avec l'idée qu'on se fait d'un palais municipal.
L'ancienne chapelle, transformée en une salle du trône, intéresse davantage par de jolis détails que par l'ensemble. La voûte, particulière-
ment, est fort belle. La salle du Conseil, en revanche, est basse et sombre. L'ancienne salle des réunions du Conseil de Flandre, affectée aujourd'hui aux réunions du collège échevinal, est surtout intéressante par les œuvres d'art qui la décorent. Outre les bustes d'anciens magistrats municipaux, on y trouve réunis les portraits de plusieurs des souverains ayant régné sur la Belgique, spécialement ceux de la période autrichienne. Dans une de ces toiles, Marie-Thérèse est représentée assise, parée d'une robe de dentelle de Flandre, sur un dessous rose. Cette peinturefut, dît-on, envoyée
par l'impératrice à sa bonne ville de Gand, en remerciement du cadeau de cette même robe de dentelle, du coût de 25 000 florins. On peut l'attribuer à Martin de Meytens, portraitiste alors en vogue à la cour de
L'église Saim-NicoUs
Vienne. Au point de vue de la patiente reproduction de la dentelle, la toile tient du prodige.
Le local jusque tout récemment occupé par le Bureau de bienfaisance au n° 7 du Marché aux Poulets, possède une salle digne d'être mieux
connue. Ni grande ni haute, elle occupe, au rez-de-chaussée, un espace de 8 mètres sur 6, et porte, sur ses boiseries, la date de 1689. Outre ses lambris de chêne, elle possède un remarquable plafond à poutres apparentes. Une très belle cheminée de bois sculpté occupe le fond de la pièce et fait corps avec deux portes latérales, surmontées des médaillons sculptés d'Albert et Isabelle; au centre, celui de l'empereur Charles-Quint, supporté par deux génies. Au-dessus de la cheminée, une toile allégorique de Van Cleef (1646-17 17), où Tempereur est vu sur le trône, distribuant des secours aux indigents, pour lesquels intercède la Pucelle emblématique de la ville. Latéralement, d'intéressantes figures sculptées des orphelins gantois et, dans les angles, de curieux trophées de toutes les parties de l'accoutrement de ces enfants de l'un et de l'autre sexe : chapeaux, chaussures, etc. Au-dessus du lambris, des peintures représentent les Œuvres de iniséricordcy par Egide Leplat. L'une de ces toiles est datée de 1691. Leplat était un peintre de mérite secondaire. Les boiseries seraient de Norbert Sauvage. L'ensemble en est tout à fait joli.
La rue Haut-Port, où s'étend une partie notable de l'Hôtel de Ville primitif, emprunte à cette circonstance un caractère frappant de distinction. C'est, du reste, une des belles rues de Gand, bordée de hautes et majestueuses demeures de diverses époques, au nombre desquelles plusieurs méritent de compter parmi les plus remarquables. P'n descendant la rue, à droite, c'est la « Cour Saint-Georges », datant du xvi' siècle, hôtellerie d'aspect pittoresque; puis le Moriaen^ plus exactement Samson; ensuite le n** 52, où est établi le service des eaux de la ville, avec sa figure sculptée de David, superbe façade du xvi* siècle; le n° 56, Conservatoire de Musique, la Faucille^ avec une porte de style ogival, décorée de charmants culs-de-lampe et où est fixé dans le mur, près de l'entrée, un vaste éteignoir, indice de la noblesse de son origine. Ces éteignoirs, aujourd'hui très rares (on en voit deux encore aux portes d'aristocratiques hôtels de la rue Savaen, n"' 16 et 20), servaient à éteindre les flambeaux portés par des serviteurs escortant le maître. Une élégante tourelle, au fond de la cour de cette même construction, ci-devant hôtel de Thiennes et de Limburg Stirum, passe pour avoir fait partie de l'ancien refuge de l'abbaye de Saint-Bavon. En contournant l'édifice, par la rue du Refuge, on obtient, rue du Séminaire, une vue d'ensemble de ce fort joli coin, remis à neuf avec discrétion. Du même côté toujours, le n° 4, d'ordonnance remarquable et de bel effet, avec ses pierres noircies par le temps. Remontons à l'Hôtel de Ville, pour nous diriger vers le Marché aux grains, et ne manquons pas de voir la partie du palais municipal, en
style du xvi' siècle, avec ses pilastres à bossages vermiculés, puis les bureaux de l'État civil. Vue de la rue des Grainiers, elle-même des plus intéressantes, ou de la ruelle du Fil tors, non moins pittoresque, la vue de l'Hôtel de Ville est d'effet imposant.
Débouchant sur le Marché aux Grains, l'on est d'abord frappé de son bel aspect d'ensemble, résultant de la rangée de façades décoratives, occupant toute la face occidentale du vaste quadrilatère, Knseigoées au Lcvrier, au Damier, aux Armes do Zélandc (1702), avec la fière devise Vry hlïs vry erve (maison franche, franche terre), c'est-à-dire libre du cens, le Nouveau Lion d'or, évoquent le souvenir des patriarcales hôtelleries, rendu plus attrayant encore par la présence de véhicules nom-
breux et de forme pittoresque groupés, les jours de marché, devant les vénérables constructions. Sur l'une d'elles, à quatre étages, à pignon élevé, on déchiffre le millésime 1652.
Contrastant avec la physionomie aimable du milieu, le nouvel Hôtel des Postes conçu dans le style du xvr siècle avancé, étale son ornementation quelque peu tapageuse. Pourvu même d'un campanile, il forme l'angle de la place à notre gauche, pour se raccorder, vers le Quai aux
Herbes, à l'élégante façade de la maison des Francs-Bateliers. Celle-ci, remise à neuf, pour atténuer autant que possible le désacord, garde néanmoins l'attrait d'une conception tout à fait réussie.
La ville de Gand projette de dégager entièrement l'église Saint-Nicolas, que nous trouvons vers le sud, à front du Marché. Enserré naguère, de toutes parts dans les constructions parasites, le vaisseau de l'église est, jusqu'ici, dérobé partiellement à la vue. Sa façade, sombre et trapue, offre de vagues apparences de forteresse, accentuées par une tour massive et rectangulaire, pourvue de tourelles. Le portail, originairement de style roman, à tores dégradants, est passablement dénaturé, comme d'ailleurs le reste de l'église, par suite des reconstructions partielles.
La façade conserve néanmoins beaucoup de physionomie avec la vaste baie qui, seule, entre les deux tourelles, résume en quelque sorte sa conception monumentale. La tour, élevée à l'intersection de la nef et du transept, date à peine du XV* siècle, encore que la base monumentale en soit du XII' siècle. Des vues anciennes nous la montrent sommée d'une flèche élégante, cantonnée de clochetons.
Intérieurement, cette partie de l'édifice offre un intérêt spécial. Dans
Chovct de l'église Saint-Mk-licl et inclcn couvent du; Duminiciins.
sa partie médiane, la plus ancienne, est ménagée une salle de 17 mètres de haut, sur 15 m. de large, à deux rangs superposés de colonettes engagées; les arcades simulées, du rang inférieur, sont de style roman ; celles du rang supérieur de style ogival, accusant ainsi les phases de la construction '.
L'église Saint-Nicolas est, à l'intérieur, lamentablement défigurée. D'énormes piliers, à l'intersection de la nef et du chœur, supportent la tour. Ces piliers annihilent presque totalement l'effet du vaisseau.
Parmi les nombreuses toiles réparties entre les chapelles, aucune n'est de sérieux mérite. Les meilleures, du xvil" siècle, procèdent d'un Gantois.
I. Voir la reproiluction ilo Cfttc piicc, d;iLis if Mrss<i);iT d,-s Sfiemes liisloriijiies. Gand. 1H52, p. y<&.
Nicolas de Liemaekere, dit « Roose » (i 601-1646), élève d'Otto Venîus, comme Rubens. On assure qu'il jouissait de l'estime de son illustre condisciple. L'indulgence souvent rappelée du puissant coloriste pour ses confrères, rend la chose admissible.
Longeons le nouvel Hôtel des Postes, pour gagner le bord de la Lys.
A gauche, c'est le quai des Dominicains; en face le chevet de l'église wSaint-Michel et la masse imposante de l'ancien couvent des Dominicains, plongeant ses assises dans les eaux de la Lys, où, en permanence, sont amarrés les longs bateaux d'intérieur. Le coup d'oeil est des plus pittoresques. A droite, s'étend le Quai aux Herbes, d'universelle notoriété parmi les artistes et dont les représentations se chiffrent par centaines.
Que le moins du monde nos pères songeaient, comme nous, à faire du décor, en élevant ici ces exquises façades, il y aurait quelque témérité à le vouloir prétendre. Toutefois, en voyant le groupe s'aligner si délicieux, l'on est amené à se dire que la préoccupation d'éclipser le voisin n'a peut-être pas été totalement bannie de l'intention des constructeurs. La maison de l'Ktape [Stapeihuis, entrepôt), est caractéristique du xiii° siècle. L'épaisseur de ses murs a permis à la façade de se maintenir alors que le feu dévorait l'intérieur, dans la nuit du 24 au 25 février 1896. Avec les maisons romanes de la rue Barre- Sain t-Brice, à Tournai, elle appartient aux constructions privées les plus anciennes de la Belgique et même de l'Europe. Ses fenêtres les unes quadrangulaires, les autres en plein cintre; son pignon à gradins, très aigu; son rez-de-chaussée en avant-corps, ayant pour objet de faciliter le chargement et le déchargement des grains, en font un type d'intérêt tout spécial. Une particularité de cette maison de l'Iitape est de n'avoir eu jamais d'escaliers intérieurs, chaque étage étant desservi par des échelles. La première rangée de fenêtres ne s'atteignait que de la rue et de la manière susdite.
La maisonnette attenante, le n'' 14, en briques rouges, à deux étages, servit de logement au receveur de l'Etape — droit de prélèvement, au profit de la ville, d'une redevance en nature sur les bateaux qui la traversaient. Il faut voir, dans le sous-sol, converti en boutique de fruits, les massives colonnes à chapiteau roman qui soutiennent l'édifice \
Suit la maison des Mesureurs de grains. La façade, aujourd'hui très fruste, reste pourtant de belle physionomie, grâce à ses proportions bien comprises. C'est le type parfait de la maison flamande du xvii® siècle,
I. On (Ml trouve un croquis fidèle dans les Vieux coins de Gaïul, par Armand Heins, 1898-1899.