GANT
avec son pignon à gradins, ses cinq étages et ses larmiers successifs. Tous les ornements, et ils étaient nombreux, ont été arasés.
Séparée de la précédente par la ruelle du Lévrier, aboutissant au Marché aux Grains, s'élève l'exquise maison des Francs-Bateliers, œuvre de Christophe Van den Berghe, datée de 1531, au-dessus de la porte, toujours décorée d'une nef, insigne de la corporation. L'ensemble est du style gothique dit flamboyant, si malencontreusement choisi pour l'hôtel
des postes. Les fenêtres des quatre étages forment un tout décoratif, système fréquent des constructions de l'époque. L'effet pittoresque est remarquable. L'intervalle des six croisées du premier et du second étage, est occupé par une suite d'écussons armoriés. A la naissance du pignon, d'autres sculptures renouvelées ; au quatrième étage, les bâtons noueux et les briquets de la Toison d'or, tandis que les colonnettes se superposant aux saillies du pignon, évoquent la devise de Charles-Quint. Tel est du moins l'avis des archéologues. L'aspect général est riche et élégant. Dépouillée de ses efflorescences, la ligne régira la construction bourgeoise durant la majeure partie du xvil' siècle, comme, au surplus, l'atteste la maison des Mesureurs de grains.
Gand est à visiter de préférence le vendredi, jour de marché. Les quais elles places sont alors envahis par la foule des détaillants et des ache-
36 GANI)
teurs, au grand profit de l'attrait pittoresque. Les charrettes, les chariots, les carrioles, les pataches de vénérable antiquité, rassemblés aux carre-
fours, donnent à la ville, d'ordinaire silencieuse, une vie débordante. Si l'on lithographiait encore, il y aurait là matière à des planches déli-
GANU 37
Le quai au Blé, d'intérêt moindre que le quai aux Herbes, et lui faisant face, conserve des constructions remarquables, La maison des Bateliers non francs date du xvit' siècle. Elle se distingue par un pignon richement enjolivé d'attributs nautiques : ancres, dauphins, etc.
L'église Saint-Michel, dont nous avons aperçu le chevet du quai des Dominicains, est un édifice de sombre aspect, à la tour tronquée. Le régime républicain en avait fait le temple de la Raison. Sa flèche devait
avoir une hauteur de quatre cents pieds. Ceux que la chose intéresse en pourront voir un modèle au musée archéologique. Burckhardt estime, non point à tort, qu'on peut se consoler de l'abandon de ce projet, La question de l'achèvement de la tour fut d'ailleurs posée durant le XVII" siècle. En 1653 et en 1662, deux artistes, Gilles Bonjours et Liévin Cruyl, tracèrent des plans assez ingénieusement adaptés à sa physionomie générale. Tous deux conçus en style ogival tertiaire offraient assez d'élégance, particulièrement celui de Cruyl. Une gravure nous en est communiquée par M. l'abbé Lippens. Un impôt spécial était perçu encore au xvill'" siècle pour la réalisation du projet.
Commencée en 1445, l'église ne manque pas de valeur. Son vaisseau, divisé en trois nefs par des colonnes cylindriques en pierre blanche ; sa voûte de briques à réseau blanc, forment un très bel ensemble. Les cha-
pelles du chœur et celles des nefs latérales sont décorées de toiles dont les plus anciennes ne sont pas antérieures au XVIT siècle, La mieux connue est le Crucifiement de van Dyck, le fameux « Christ à l'éponge », dont le musée de Bruxelles possède l'esquisse en grisaille datant de 1629, donc, très proche du retour de son auteur d'Italie. La peinture a gravement souffert; dès le XVIII' siècle, on l'envisageait comme irrémédiablement perdue. Bolswert, dans la belle estampe qu'il nous en a laissée, fut contraint, après un premier tirage, de modifier un détail, choquant aux yeux des marguilliers : la maiu de saint Jean posée sur l'épaule de la Vierge. Les épreuves antérieures à ce changement sont nécessairement des plus rares'.
La Flagellation, par Gérard Zeghers, placée dans la neuvième chapelle du bas côté, nous parait digne d'être tenue pour un morceau capital. C'est à la fois une création de grande allure et d'un superbe coloris. On ne lui reproche que l'ampleur excessive des formes du Christ. De cette toile ,,,,, ^ existe une belle estampe par
Le M^ircEie ju foi^son. (Cliclie Je J Invtntttiie
aribrsiogiqut dr CoHrf.) Vorslemian.
Ne parlons du Saint-François de Paul, attribué à Ribera par les divers guides, que pour le déclarer indigne d'être compris dans l'œuvre de cet illustre maître. En dehors du van Dyck, les toiles exposées dans le transept sont modernes : 1.' Invention de la Croix, par J. Paelinck (1781-1839); l'Assomption de la Vierge, par P.-J.-C. François (1759-1851); l'Annonciation, par A.-C. Lens {1739-1822;. L'église Saint-Michel conserve un reliquaire de la Sainte Épine, donné par Marie Stuart au comte de Northumberland, en 1587.
Reprenons le quai au Blé et suivons-le jusqu'au pont aux Pommes.
1- Il e^t bon d'avertir les amateurs que la spéculation s'empara de la ehuse et créa des épreuves altérées, où la main a été rétablie après coup.
Xous laissons à gauche la rue aux Draps, où s'élève, à droite, un groupe de vénérables demeures, dont le faîte s'incline sous le poids des ans. Les amis du pittoresque trouveront de quoi les charmer en faisant station sur le pont aux Pommes. La Lys, divisée en deux bras, conflue avec le Liève ; le pont traverse ainsi les trois cours d'eau et, de quelque côté que se porte le regard, des points de vue intéressants lui sont offerts. De l'enchevêtrement de constructions, sur la droite, se dégage la vieille Bou-
cherie. Nous la trouvons en façade sur le prolongement du marché aux Légumes.
Aujourd'hui affectée au service des Postes et des Messageries, la vaste Halle, érigée en 1404. forme un ensemble assez archaïque, A son extrémité sud s'élève un petit café enseigné la Poieittc. in't Galgcnbiiis. Ge nom patibulaire procède de la circonstance que, tout contre la construction, se voient les ferrures et les carcans de l'ancien pilori. Le pignon latéral nord, à gradins, avec ses fenêtres en tiers point, sa niche décorée de la statue de la Vierge, donne plutôt l'impression d'une chapelle. Chose à signaler en passant, la madone lient une écritoire où l'enfant Jésus s'apprête à plonger une plume. Les archéologues n'ont pu encore pénétrer le sens de ce symbolisme. On connaît d'autres madones offrant la même particularité. La Boucherie avait, du reste, sa chapelle, mais celle-ci occupait l'extrémité opposée de l'édifice. En 1855, sous le badigeon, on
découvrit, à l'emplacement occupé par l'autel, une peinture murale d'un assez beau style, en état médiocre de conservation ; on crut devoir l'attribuer au peintre gantois, Nabuchodonosor (Nabur) Martins, mort en 1454. Exécutée à l'huile et datée de 144H, la peinture en question représente la Nativité'. A la partie supérieure trône le Père éternel ; dans le bas sont agenouillés, autour de l'enfant Jésus, la Vierge, saint Joseph, la
juive Zélenie, citée dans les Évangiles apocryphes, enfin plusieurs anges. A l'avant-plan, en prière, Philippe le Bon, Isabelle de Portugal, sa femme, leur fils, le comte de Charolais, enfin le jeune Adolphe de Clèves. seigneur de Ravenstein, déterminés par leurs armoiries. Une inscription fait connaître que cette œuvre votive est due à la munificence de Jacques de Ketelbuetre, un des notables de la corporation. Nouvellement restaurée par un artiste gantois, .M. Th. Lybaert, elle constitue un document précieux pour l'histoire de l'art en Flandre, au xv' siècle. Par la composition, elle offre quelque analogie avec la Nativité du maître dit « de Flémalle », du musée de Dijon.
I, Kilo :i ctt: rtpnniiiite au trait, passalilument alttrce d'ailleurs, tian? le Messager des ScieiiCi-s liisloriqucs; Giind, 1859, p. 105,
Nous sommes parvenus à l'endroit le plus intéressant de notre promenade. Du pont aux Herbes, de quelque côté qu'on s'oriente, les perspectives les plus variées, la ligne capricieuse des constructions s'accompagnent du merveilleux avant-plan fourni par la nappe des canaux.
Voici, d'une part, le marché aux Tripes, et sa rangée de vieilles maisons à fenêtres basses ; à droite, le quai de la Grue avec ses jolies maisons
d'angles toutes de styles différents ; de l'autre côté, enfin, les n" 5, 7, 9 et II formant une suite d'intérêt exceptionnel.
La place Sainte-Pharaïlde, où s'élève à l'angle sud-ouest, le portique rubénien du marché au Poisson, orné des figures de Neptune, de l'Escaut et de la Lys (remplaçant celles détruites par le feu en 1872), nous montre, du côté occidental, des pignons en briques, dignes d'intéresser l'architecte en quête d'échantillons du style flamand ancien. Mais l'intérêt capital de la place Sainte-Pharaïlde est le puissant ensemble du Château des comtes, s'Gravensti-cn, occupant tout le côté nord et prolongeant son enceinte sur une partie de la rue de la Monnaie.
Il y a quelques années à peine, on pouvait lire dans les Guides, au sujet de ce précieux vestige du passé : // n'en reste que la porte d'entrée. En
fait, peu de personnes se doutaient que derrière les maisons de la place; blotties en quelque sorte dans ses anfractuosités, subsistait toujours le joyau qu'elles avaient comme enchâssé.
Ce fut en 1887 que l'édilité gantoise, stimulée par quelques archéologues, prit la louable résolution d'acquérir ce qu'on ne saurait appeler une ruine, et fit reparaître le plus imposant des restes de l'époque féodale de la Flandre. Sanderus. par une des estampes de sa Flandriii
llliistrata. nous donne l'aspect d'ensemble du château, au xvil" siècle. Lentement, au cours des â^es, on l'avait, chose bizarre, emprisonné dans les constructions parasites, au point qu'il avait fini par n'être plus qu'une tradition. On en connaissait le porche d'entrée ; rien au delà. L'intérieur, affecté à des usages industriels et, à son tour, envahi par des masures indescriptibles, était devenu un véritable cloaque, quelque chose comme ces ruines où nichent les populations du Translévère, à Rome. C'est prodige, en vérité, qu'un incendie n'ait dès longtemps ravi aux générations ce précieux héritage des siècles, un des ensembles les plus impressionnants de la Belgique monumentale.
D'ici Jeanne de Constaniinople, Gui de IJampierre et Robert de liélhune ont daté leurs chartes; ici Artevelde eut ses colloques avec
Edouard III, dont le fils, le duc de Lancastre, né à l'abbaye de Saint- Pierre, porte dans l'histoire le nom de h Jean de Gand » ; ici Jacqueline de Bavière fut retenue captive.
Centre de la cité au moyen âge, ce donjon, élevé au IX* siècle et agrandi au Xll' siècle par Philippe d'Alsace, quelque peu modifié au
siècle suivant, accuse les influences franco-syriennes delà Palestine. Siège du conseil de Flandre, jusqu'au règne de Marie-Thérèse, il cessa d'être la résidence du souverain en 1353. Prison et cour féodale de justice, il vit sous ses sombres voûtes des malheureux subir la torture. Vendu en 1779, il servit, à dater d'alors, à des usages divers.
Il Bouclier delà cité naissante, sous Baudouin, légendaire champion du royaume de France, dit M. Herman Van Duyse, le Château des Comtes.
devint, au XiT siècle, une sorte de Bastille, précaution d'un pouvoir ombrageux contre la fièvre d'émancipation de la grande commune qui eut Thonneur d'être Téternel champion de la liberté, au centre du pays le plus libre du monde. »
A le considérer sous son aspect actuel, le Château est en quelque sorte une résurrection. Au nord et à l'ouest ses puissantes substructions sont baignées par les eaux de la Liève. On peut le mieux en embrasser l'ensemble de la rue de la Monnaie, ou du fond de la ruelle dite le Petit Gewat, passé le pont de la Décollation.
Sans autre communication avec l'extérieur qu'un passage voûté, son enceinte est formée de vingt-sept tours semi-circulaires, raccordées par un mur, crénelé comme elles. Ces tours, à proprement parler des échauguetles, reposent sur des contreforts, circonstance à laquelle la forteresse a dû de pouvoir braver l'assaut du plus redoutable des ennemis : le temps.
Les travaux de restauration, intelligemment menés par M. Dewaele, en ont, jusqu'à ce jour, respecté la ph)'sionomie primitive. Deux tours octogones, reliées par un étage, défendent la porte romane surmontée d'un cartel quadrilobé avec l'inscription :