Correro del Ecuador, 4 septeiribre
— Sade ses vertus; et d'ailleurs quel grand homme n'a pas eu ses envieux? Garcia Moreno mérite une récompense honorifique : nous demandons au congrès de le nommer général en chef de Tarmée. Si l'on objecte qu'il n'a pas suivi la carrière des armes, nous répondrons que le génie est au-dessus des grades, et qu'il a donné des preuves incontestables de ses connaissances miUtaires théoriques et pratiques aussi bien que d'un courage à toute épreuve. »
Nous avons étalé complaisamment les pensées et les sentiments du peuple sur Garcia Moreno au moment où celui-ci sortait de charge, un an à peine après l'exécution de Maldonado, un mois après les fusillades de Jambeli. Ces actes de juste sévérité, on n'a réussi à les rendre odieux qu'en les isolant perfidement des circonstances qui les rendaient nécessaires; mais l'opinion des contemporains, en dépit des Borrero, des Carbo, des Urbina , et autres pygmées unis pour abattre le colosse, l'opinion du peuple, représentée par toutes les classes de la société, reconnaît en Garcia Moreno l'homme nécessaire dans le passé pour arracher l'Equateur aux mains de la Révolution, nécessaire encore dans l'avenir pour empêcher cette hyène de ressaisir sa proie. Voilà pourquoi ce peuple ne put s'empêcher de pleurer en voyant son sauveur descendre du siège présidentiel, pourquoi il lui tressa des couronnes, pourquoi surtout il voulut lui mettre dans les mains l'épée du général en chef. Aux politiques idiots qui se moquent des hommes nécessaires, il répond avec sa foi catholique qu'il y a des hommes providentiels et que ces hommes, en vertu du choix divin, deviennent hypothétiquement nécessaires au salut d'un peuple. Heureuse la nation qui reconnaît lelu de Dieu! Heureux aussi cet élu de Dieu s'il est assez intelligent pour comprendre sa mission, assez courageux pour la remplir !
Restait à savoir si ce jugement du peuple serait ratifié par ses mandataires, dont la majorité appartenait à l'opinion libérale. Garcia Moreno devait rendre compte de sa gestion au congrès, et déjà le bruit courait dans la capitale que certains députés, ennemis acharnés de Tex-président, allaient demander sa mise en accusation « à cause des actes arbitraires et illégaux dont il s'était rendu coupable durant ces dernières années. » Indignés d'une pareille infamie, les patriotes affichèrent cette note sur les murs de la capitale.
« Une rumeur, dont nous ne savons l'origine, fait pressentir la mise en accusation de Tillustre Garcia Moreno. Nous ne faisons qu'applaudir aux desseins des accusateurs, car nous aurons la satisfaction de voir le grand magistrat resplendir dans toute sa gloire.
« Libérateur de la patrie, il faudra l'accuser d'avoir maintes fois arraché aux mains de ses bourreaux le poignard qu'ils brandissaient contre elle. Au banc des procureurs figureront les pirates et leurs complices.
« Protecteur de la religion et de la morale, il est de toute nécessité que des démagogues sans pudeur viennent l'accuser d'avoir porté le fer et le feu dans le chancre de la dissolution sociale, si bien alimenté par leurs doctrines corruptrices.
« Défenseur de l'ordre et de la propriété, il est tout naturel que les traîtres et les anarchistes, les flibustiei*s et les communistes, l'accusent d'avoir sauvé la. nation de l'esclavage, de l'assassinat et de l'extermination, au grand détriment d'une horde de bandits, altérés de sang et de pillage.
« Et pour que le corps législatif accueille plus favorablement l'acte d'accusation, ce reliquat de gangrène urbiniste, nous conseillons à ses auteurs de l'envelopper dans la magnifique adresse que les dix Sociétés Populaires de Quito viennent d'envoyer à l'illustre Garcia
Moreno « modèle de vertu ». Les considérants pourront servir d'en-tète à leur acte d'accusation.
<c L'Equateur offrira ainsi au monde un spectacle unique dans son'espèce. D'une part, tout un peuple aux pieds de son Dieu, demandant grâces et bénédictions pour celui qu'il appelle son père, honorant ce père d'une médaille sur laquelle est gravée son étemelle gratitude, et pleurant à chaudes larmes en se voyant privé des services d'un si grand magistrat; et d'autre part, une poignée de scélérats, le poignard d'une main et la torche de la discorde dans Tautre, maudissant Thomme que tout le peuple bénit, outrageant le héros qu'il glorifie ! (]e sera certainement un contraste sans exemple et que l'histoire enregistrera .
« Nous écrivons ces lignes pour rendre hommage à la vertu, cette noble vertu que voudraient souiller des démagogues perdus de vices. On ne nous accusera pas d'adulation intéressée, puisque Garcia Moreno, n'étant plus rien, ne dispose de rien. Nous avons été ses amis, ses admirateurs, et, si l'on veut, ses idolâtres : idolâtres de ses vertus et des biens immenses dont il a gratifié la nation. Citoyens, nous vous donnons rendez-vous au congrès le jour de l'accusation : ce jour-là, nous connaîtrons les ennemis du peuple ! »
Garcia Moreno rendit compte au congrès de tous ses actes avec une souveraine dignité. Passant en revue les invasions d'Urbina, depuis Mâchai a jusqu'à JambeU, il ne craignit pas d'affirmer que le congrès les avait favorisées, d'abord en désarmant le pouvoir, puis en accordant l'impunité aux fauteurs de rébellion. De là rimpasse dans laquelle on l'avait acculé, et dont il n'avait pu sortir sans prendre sur lui la responsabilité d'exterminer les criminels sur Féchafaud. '< A vous de déclarer, ajouta-t-il, si j'ai rempli le premier de mes devoirs, qui était de sauver la patrie, ses institutions.
ses intérêts les plus sacrés, malgré les obstacles qui me barraient le chemin. » Ceux qui s'attendaient à le voir plaider les circonstances atténuantes furent renversés par cette fière attitude. Comme le noble Romain traduit devant le sénat pour avoir outrepassé ses pouvoirs, il disait simplement : « Je jure que j ai sauvé la patrie, en dépit de vos congrès ! »
Alors, en homme d'État sérieux qui aime son pays et voudrait épargner à l'avenir les misères du passé, il dénonça aux représentants tous les vices du système politique libéral : multiplicité des élections populaires, despotisme absolu des municipalités en matière électorale, organisation judiciaire défectueuse, réglementation de rinstruction publique plus défectueuse encore : « A vous maintenant, mandataires du peuple^ ajoutait-il, de corriger les défauts de notre législation; à vous de fortifier le pouvoir en lui fournissant les armes nécessaires pour réprimer le crime; à vous de supprimer l'antagonisme qui existe actuellement entre des autorités absolument indépendantes Tune deTautre; à vous de restituer au chef de TÉtat le pouvoir de choisir ou de révoquer les agents placés sous ses ordres. Sans un gouvernement fort, le pays, livré aux fauteurs de révolution, marchera de crise en crise jusqu'au jour où il sombrera dans Tablme de Fanarchie. »
Après avoir exposé Tétat des finances, de Tagriculture et de l'industrie, terriblement éprouvées par les bouleversements périodiques dont le pays était victime, il ajouta qu'il y avait cependant lieu d'admirer, au milieu de tant d'épreuves, de grands progrès accomplis, dt particulièrement cette route de Quito à Guayaquil qu'un emprunt déjà négocié permettrait à son successeur d'achever. « J'aurais voulu, dit-il en terminant , vous ofirir un tableau plus satisfaisant de l'état du pays; mais, si je n'ai pu faire pour lui tout ce que j'ai désiré,
j'emporte du moins en me retirant l'intime conviction de n'avoir omis aucun sacrifice pour sa défense et sa prospérité, comme aussi de n'avoir eu d'autre mobile en tous mes actes que son intérêt et sa grandeur *. »
Ce message, aussi franc que modeste, fit une grande impression sur les membres du congrès. Non seulement il ne fut pas question d'incriminer Fex-président, mais, à part quelques énergumènes envieux de sa gloire, libéraux et conservateurs s'unirent pour glorifier l'homme d'État et l'homme de bien dont le patriotisme, la parfaite loyauté, non moins que le génie, se révélaient à chaque page de ce compte-rendu. La réponse du congrès fut très significative : « Le gouvernement a dû soutenir une guerre continuelle, disaient les représentants ; par un sentiment d'humanité, nous regrettons sans .doute que le sang équatorien ait été versé, mais nous ajoutons aussitôt que le président s'est couvert d'une gloire immortelle en restituant à la République l'ordre et la paix toutes les fois qu'on a essayé de les troubler. Vu son abnégation, ses sublimes efforts, ses héroïques sacrifices, nous déclarons que le chef de l'État a bien mérité de la patrie. Comptant sur le zèle du président actuel, le peuple espère qu'il marchera sur les nobles traces de son prédécesseur. »
Voilà donc les représentants du peuple unis à leurs commettants, pour glorifier dans un acte officiel et public le grand homme de l'Equateur. D'après eux, Garcia Moreno n'a transgressé les lois que pour obéir à la loi suprême, à la loi naturelle, qui lui commandait de sauver le pays, et ce jour-là surtout il a bien mérité de la patrie. Mais le congrès alla plus loin : non content de déclarer que Garcia Moreno s'était couvert d'une gloire immortelle dans le passé, il le proclama, aussi bien