‹ Garcia MorenoChapitre 105 sur 183 · CHAPITRE XVlfl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVlfl

L ASSASSIN VITERl

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X-e président Carrion débuta dans sa carrière présidentielle par un discours au congrès contre la Révolution. « La démagogie, disait-il, a fait de constants efforts pour bouleverser Tordre public, et c'est au prix des plus héroïques sacrifices que le gouvernement précédent a pu sauver les principes conservateurs, si chers cependant à l'immense majorité de la nation. » Selon lui, « on exaltait trop la liberté, cette liberté licencieuse que les peuples fascinés ont empruntée aux théories radicales de la France révolutionnaire pour s'entredéchirer sur les ruines de tout ordre et de toute vérité. » 11 déclarait donc « vouloir s'entourer d'hommes probes, intelligents, animés d'un vrai patriotisme. Avec leur appui et la coopération de son illustre prédécesseur, il se faisait fort de réaliser les améliorations politiques et sociales réclamées par le pays, et d'élever un rempart inexpugnable contre les principes révolutionnaires, source de tous les malheurs. »

Ce programme, Garcia Moreno l'eût signé ; mais, pour rappliquer avec suite et méthode, il fallait une volonté plus ferme que celle du président Carrion. Honnête homme dans toute la force du terme, dévoué à la reli-

gion et à l'Église, doué de bon sens et d'une certaine habileté dans le maniement des affaires, il manquait de décision lorsqu'il s'agissait de prendre les moyens d'arriver au but. Pour gouverner selon ses vues patriotiques, il n'avait qu'à s'appuyer franchement et sans arrière-pensée sur l'homme supérieur qui l'avait choisi; mais, soit qu'il redoutât une influence trop dominante, soit qu'il désirât rallier tous les partis, il s'isola bien vite de Garcia Horeno. Entouré d'hommes de nuance libérale, il confia la direction de sa politique à son ministre de l'intérieur. Manuel Bustamante, bien connu par son hostilité contre l'ex-président.

Avec de pareils inspirateurs, le président Carrion gouverna d'une manière directement opposée à son programme. Ennemi de la « liberté licencieuse » importée de France, il ne devait pas ignorer que le libéralisme des gouvernants n'a été inventé par la Révolution que pour favoriser la licence, Et cependant on vit cet honnête homme, à cheval sur le juste milieu tant vanté par les politiques modernes, faire des efforts inouïs pour n'incUner ni & droite ni à gauche, et tenir l'équilibre entre les bons et les méchants : jeu de bascule où les plus célèbres acrobates ont toujours fini par se casser le cou.

La coterie libérale applaudissait à outrance ; les radicaux eux-mêmes, revenant du Pérou ou de la Nouvelle- Grenade munis de sauf-conduits en règle, se déclaraient satisfaits du nouveau gouvernement. A l'ombre du libéralisme, ils créaient des journaux impies et immoraux où la religion et la société étaient également battues en brèche, ils organisaient des associations politiques destinées à devenir, au moment favorable, les officines de nouveaux complots contre l'ordre et les honnêtes gens; ils n'avaient pas assez d'encens pour le conciliant Carrion et l'équilibriste Bustamante, dont la poli-

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tique parfaitement constitutionnelle formait un si heureux contraste avec les « idées despotiques » de Garcia Moreno!

Cependant, bien que sans aucune inflence sur le cabinet, l' ex- président, par sa seule présence à TÉquateur, troublait le repos des révolutionnaires : aussi résolurent-ils de s'en défaire à la première occasion. « Le poignard est démocratique et l'assassinat républicain, » comme Ta dit un moderne, et les loges ne manquent jamais de sicaires à l'affût de leur proie.

Dans les premiers mois de 1866, tous les yeux étaient tournés vers le Chili, qui se débattait alors contre l'Espagne. Après avoir, Tannée précédente, cherché au Pérou une querelle d'allemand, l'Espagne s'en prenait maintenant au Chili de l'attitude, cependant très correcte, qu'il avait gardée durant le conflit. L'amiral Pareja bloqua le port de Valparaiso, et finit, en avril 1866, par bombarder la ville. Un cri de réprobation, parti de toutes les républiques américaines, souleva de nouveau la question d'une ligue continentale contre l'Espagne. Le président Carrion, toujours indécis, ne savait quel parti prendre ; le congrès décida qu'on garderait « une prudente expectative »; mais Garcia Moreno, à la tête des patriotes, jugea, non sans raison, que le moment était arrivé « où le péril de l'un devenait une menace pour l'existence de tous ». Il ne s'agissait donc plus de neutralité, mais de prendre une offensive sérieuse contre une invasion préméditée. Ces idées prévalurent, et un traité d'alliance, conclu entre l'Equateur, le Pérou, le Chili et la Bolivie, stipula que les confédérés ne déposeraient les armes qu'après avoir forcé l'Espagne à une paix honorable.

On faisait donc des vœux enthousiastes pour le triomphe du Chili. Dans une grîande réunion chez l'ambassadeur de cette république, Garcia Moreno porta un toast

« à l'héroïque Chili, à ses généreux enfants qui, aujourd'hui, en défendant la cause de l'Amérique, ajoutent une page glorieuse à leurs annales. » En même temps, on se préparait à la guerre, car l'Espagne bloquait le Callao, et demain elle menacerait Guayaquil. Le général Darquea, commandant de la province, se chargea de fortifier la grande cité maritime; mais qui commanderait l'armée? De tous côtés, les patriotes désignaient au gouvernement le héros de 1859, le vainqueur de ' Jambeli, l'intrépide Garcia Moreno. On vantait son génie, ses connaissances militaires, son audace et sa bravoure. Avec Darquea pour chef d'état-major et Garcia Moreno pour généralissime, l'armée marcherait au combat sans rien craindre. Chacun se disait tout bas que si l'armée n'avait point à combattre les Espagnols, elle ne tarderait pas à lutter contre les radicaux dont l'organisation devenait menaçante, grâce à l'impéritie et à la faiblesse du gouvernement.

Le président Carrion ne tint aucun compte du vœu des conservateurs, d'autant plus que, les Espagnols tenus en échec au Callao et disposés à la retraite, les esprits se préoccupèrent moins de la question militaire. Hais les radicaux, exaspérés à la seule pensée que Garcia Moreno avait failli être chargé du commandement des troupes, hâtèrent l'exécution de leurs sinistres desseins. Afin d'exciter contre lui la haine de leurs adeptes, ils demandèrent à grands cris dans leurs journaux sa mise en jugement. Il avait commis tant de crimes contre la loi et la liberté, qu'aucune peine ne paraissait trop rigoureuse pour un si grand coupable. Les uns, comme Juan Montalvo, rédacteur du Cosmopolita, feuille impie à la dévotion d'Urbina, disaient que « s'ils tenaient don Gabriel dans leurs mains, ils le conduiraient poliment à la frontière ». Les autres, comme Riofrio, réclamaient purement et simplement une

cation capitale : « Je suis ennemi de Téchafaud, lait cet humanitaire, mais non pas tant que vivra cia Moreno! »

.e libéralisme finit par donner satisfaction à ces nmes de sang. Naviguant entre les conservateurs

voulaient Garcia Moreno à la tête de Tarmée et les olutionnaires qui demandaient sa mort, le gouverfient prit un moyen terme : il Téloigna de l'Equateur, beau jour Tex-président reçut le diplôme d'envoyé raordinaire et de ministre plénipotentiaire au Chili, Bflfet de contracter avec cette république un traité de imerce et de navigation. Le traité n'était peut-être très pressant ni très important; les circonstances t extérieures qu'intérieures paraissaient assez grapour réclamer « la coopération patriotique de Tillusprédécesseur, » de Thomme nécessaire à qui le cons, six mois auparavant, refusait Fautorisatîon de tir du territoire; mais le jeu de bascule administra- I exigeait qu'on infligeât ce désappointement aux servateurs, toujours pacifiques et timides, pour iplaire aux radicaux dont le mécontentement pout tourner à 'la révolte ^.

es révolutionnaires battirent des mains. Non seuleat le gouvernement se privait de son plus ferme >ui, mais ce voyage au Chili leur fournissait Toccai longtemps cherchée de se débarrasser pour tours de leur mortel ennemi. Quelque temps auparavant avaient formé le projet de l'assassiner à la Carolina, ienda où Garcia Moreno s'était retiré dans les envi- Pendant que se négociait la mission diplomatique de Garcia mo au Chili, un gouverneur de province soi-disant conserva-

et ami de i'ex-président, fonctionnaire sous son administra- , écrivait au ministre Bustamante : « Il est urgent de se débar- 3r do Garcia Moreno, et le gouvernement a très bien fait de ►cdier au Chili. » On a dit que Garcia Moreno se défiait même conservateurs : n'avait-il pas raison?

rons de Quito, mais certaines indiscrétions des conjurés les forcèrent d'ajourner Thorrible dessein. Cette fois, les loges décidèrent que Son Exellence l'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire ne reviendrait pas du Chili.

Garcia Moreno devait s'embarquer à Guayaquil le 27 juin et relâcher quelque temps à Lima pour conférer avec le président Prado. Huit jours avant son départ, on l'avertissait de tous côtés que ses ennemis l'assassineraient en chemin, et probablement le tueraient à coups de revolver sur le vaisseau. Une. respectable dame, venant de Lima, le supplia de prendre des précautions, parce que les réfugiés du Pérou avaient juré de l'immoler à leur vengeance, soit au Callao, soit à son arrivée dans la capitale. A Guayaquil, on lui montra une lettre d'un, urbiniste, affirmant avec certitude que Garcia Moreno entreprenait son dernier voyage et que, lui disparu de la scène, un nouvel ordre de choses allait commencer. A Lima, les réfugiés annonçaient hautement qu'en mettant les pieds dans la ville, Garcia Moreno serait salué à coups de revolver ^. Ce dernier savait par expérience tout ce qu'on peut attendre de ces chevaliers du crime, mais il appartenait à la race des braves qui se confient en Dieu et ne reculent jamais devant le danger. Il partit donc de Guayaquil, le 27 juin, en compagnie de D. Pablo Herrera, son secrétaire, et de D. Ignacio de Alcazar, adjoint à la légation. Herrera emmenait avec lui son fils, jeune homme de quatorze ans, et Garcia Moreno, une petite nièce de huit ans, qui se rendait à Valparaiso. C'était .toute son escorte.

Le vapeur arriva au Callao le 2 juillet. Garcia Moreno prit immédiatement avec sa suite un train qui arriva au débarcadère de Lima vers midi. Ignacio de Al-

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