‹ Garcia MorenoChapitre 110 sur 183 · CHUTE DU PRÉSIDENT CARRION · texte numérisé non relu

CHUTE DU PRÉSIDENT CARRION

A son retour de Chili, Garcia Moreno passa quelques jours dans Ja capitale au milieu de ses amis, rendit compte au pcésident de la mission qui lui avait été confiée, et se retira ensuite à Guayaquil chez son frère Pablo pour s'occuper de négoce conjointement avec lui. Sans fortune personnelle, et trop scrupuleux pour se faire des rentes aux dépens du public, il ne lui restait d'autre ressource que de travailler pour vivre. D'ailleurs, avec la politique inconsistante du président Carrion et les défiances hostiles du ministre Bustamante, un homme de sa trempe n'avait plus rien à faire à Quito jusqu'au moment où les conservateurs imploreraient son secours pour arrêter la marée montante du radicalisme.

Depuis un an, les clubs et les journaux de la secte, pe^ vertissaient les esprits. Ressuscitant les questions litigieuses entre l'Église et l'État, le gouvernement suspendit l'exécution du concordat pour remettre en vigueur l'inique loi du patronat ecclésiastique pendant qu'on délibérait sur certaines réformes proposées au Saint-Siège. En vain le délégat apostolique fit-il des

remontrances sur Tillégalîté d'un décret qui blessait les droits d'une des parties contractantes, puisque le concordat n'était nullement atteint par une proposition de réforme partielle : aux grands applaudissements des radicaux, Bustamante maintint son décret. Quatre mois après, il excitait leurs colères en rendant au concordat sa force obligatoire. Dans une autre circonstance, il prit fait et cause pour des religieux qui, voulant échapper aux réformes imposées par Rome, n'eurent pas honte de soulever la populace contre leurs supérieurs. Malgré les représentations indignées du délégat apostolique, le ministre insinua qu'on accablait ces pauvres religieux de vexations imméritées et compromit ainsi Tœuvre de ^éformatio^. C'était le retour à ce passé honteux que Garcia Moreno avait voulu empêcher, d'autant plus que le rétablissement des tribunaux civils dans les causes ecclésiastiques, en abolissant la principale des réformes concordataires, assurait aux criminels une impunité presque certaine.

Avec ce gouvernement sans boussole, les révolutionnaires n'avaient pas à se gêner : aussi leurs journaux conspiraient-ils à ciel ouvert contre la religion de l'État et contre l'État lui-même. Montalvo prêchait dans son Cosmopolita l'excellence du paganisme et sa supériorité sur les idées chrétiennes. Les clubistes invectivaient contre le président Carrion et demandaient à grands cris le rappel d'Urbina. A la fin de 1866, leur intluence était déjà si puissante, qu'après avoir repris possession du pays par leur incessante propagande, ils se crurent de taille à forcer la porte du corps législatif. Dans la lutte électorale qui précéda le congrès de 1867, ils opposèrent aux modérés de l'école gouvernementale leurs candidats les plus compromis, les Carbo, les Para, les Endara : le flot anarchiste venait de nouveau battre en brèche les remparts de la

société. Par contre, les conservateurs de Quito, persuadés qu'il était plus que temps de faire rentrer en sQène le défenseur de l'ordre, choisirent Garcia Moreno pour les représenter au sénat.

La lutte prit des proportions très graves. Le gouvernement ayant eu la faiblesse de permettre la réorganisation de la Société Républicaine ^ club anarchiste dissous jdeux ans auparavant par Garcia Moreno, on vit aussi tôt apparaître d'immondes publications, agrémentées d'invectives contre Tex-président et de tendres sentimentalités pour le gouvernement de Carrion,« ce gouvernement moral, respectueux de la loi, assurant aux citoyens le libre exercice de leurs droits, et aux hommes de cœur assez de liberté pour empêcher le retour au pouvoir de la faction sanglante et avilissante dont les seuls moyens de gouvernement sont la torture et Féchafaud ^ » Ace certificat de moralité, les électeurs durent croire que la Société Républicaine ainsi que ses candidats vivaient dans Tintimité du président Carrion et de son ministre Bustamante^ d'autant plus que ce dernier, en bon libéral, crut devoir se croiser les bras durant la période électorale, afin de témoigner son horreur pour la candidature officielle et son religieux respect pour la souveraineté du peuple. Il s'ensuivit que le peuple souverain, invinciblement trompé, vota d'une manière (détestable. La chambre des députés, composée de jeunes gens, resta en majorité libérale, mais le sénat fut envahi par les fortes têtes du radicalisme. Toutefois, en dépit d'une opposition forcenée, le nom de Garcia Moreno sortit triomphant des urnes, avec ceux des sectaires urbinistes qui l'avaient tant de fois souillé de leurs immondes calomnies. Tant il est difficile d'égarer les suffrages, quand il s'agît dun homme que le pays est forcé d'appeler son sauveur!

Page 1