Circulaire de la Société Républicaine
Les urbinistes exultaient, non sans motif. Maîtres du parlement, n'étaient-ils pas maîtres du pays? Sans courir les chances d'une émeute, ils arrivaient légalement au pouvoir. Les circonstances paraissaient d'ailleurs on ne peut plus favorables pour abattre le président Carrion : Mosquera, leur allié et leur aide au besoin, venait de révolutionner la Nouvelle-Grenade et de se réinstaller -à Bogota en qualité de dictateur; au Pérou, les frères et amis jetaient par terre ce qui restait du parti conservateur. C'était le moment d'envoyer Carrion méditer à Cuenca sur les excellences et les avantages du « gouvernement moral et respectueux de la loi », pendant qu'on réorganiserait, à coups d'ukases ministériels, le règne glorieux des Tauras, les contributions forcées, les déportations arbitraires et le martyre de l'Église; mais comme la présence de Garcia Moreno au sénat pouvait ruiner tous leurs plans, ils résolurent dans leurs conciliabules d'invalider son élection. Si l'on objectait que la junte pro\dnciale, juge sans appel en matière d'élection, l'avait qualifié sénateur, on trouverait bien moyen d'équivoquer sur la décision de la junte et de l'annuler. Les conservateurs crieraient à l'arbitraire ; on les laisserait crier, et l'ennemi n'en serait pas moins exécuté.
Du reste, afin de préparer les voies aux sénateurs, les radicaux commencèrent à protester dans leurs réunions et leurs journaux contre les iniques arrêts de la junte provinciale. En écartant du sénat Manuel Angulo, le premier élu du peuple, sous prétexte que, membre du conseil général de l'instruction publique, ses fonctions étaient incompatibles avec celles de sénateur, elle avait voulu faire place à Garcia Moreno, « l'intrus, l'usurpateur du suffrage populaire, le despote dont l'audace allait jusqu'à forcer les portes du sénat pour recommencer le cours de ses exécutions illégales et san-
glantes. » Afin de rassurer les sénateurs timides, on leur apprenait que « Garcia Horeno, le tyran, le Catilina, la bète fauve, privé de ses sbires, n'était pas plus & craindre que Néron abandonné de ses prétoriens^ » 'On pouvait donc l'invalider sans s^exposer. Dans un pamphlet intitulé Le jour du jugement, Hontalvo se félicitait de ce que, « après avoir jugé tout le monde, Gracia Moreno allait être jugé à son tour. En dépit de ses grandes œuvres, il a contre lui, disait-il, ses guerres, ses déroutes, les larmes, les ruines du peuple. Son ambition plaide contre son désintéressement, et sa cruauté contre sa religion : il faut le juger sans miséricorde. » Seulement, il avertissait les sénateurs de prendre garde à eux, « car, si pour gagner leurs voix, Tex-président ne pouvait plus leur montrer Téchafaud, il ferait miroiter devant eux des portefeuilles. » Qu'ils agissent donc avec audace : « les fonctionnaires, Tarmée, le gouvernement, sauront faire respecter leurs délibérations. » Connaissant la stupidité des libéraux, Hontalvo comptait que le gouvernement prêterait main-forte à ceux qui, pour le renverser, voulaient écarter son plus solide appui.
Garcia Horeno apprit en route que ses ennemis avaient l'intention de l'exclure du sénat et que, s'ils échouaient à la vérification des pouyoirs, ils iraient jusqu'à invoquer contre lui l'exception d'indignité, attendu qu'il restait toujours sous le coup d'une prévention d'assassinat. Non seulement la majorité se déclarait hostile, mais des partisans d'autrefois, dont la reconnaissance aurait dû faire ses ardents défenseurs, le lâchaient absolument. Bien que sans illusion sur le verdict à intervenir, il vint occuper son siège à l'ouverture des chambres, en face des terroristes et des