‹ Garcia MorenoChapitre 122 sur 183 · LE PRESIDENT MALGRE LUI · texte numérisé non relu

LE PRESIDENT MALGRE LUI

En reprenant les rênes du gouvernement, Garcia Moreno était bien décidé à réaliser Toeuvre de civilisation catholique dont il n'avait pu que poser les bases durant sa première présidence. A la différence des révolutionnaires qui, comme Satan dans TÉden, se glissent dans l'État pour soutirer au peuple tous ses biens, sa religion, sa morale et même sa bourse, l'homme de la contre-révolution n'arrivait au pouvoir qii'afin de rétablir le royaume de Dieu et sa justice. Ayant renoncé d'avance au mandat,présidentiel, sa seule ambition comme chef intérimaire était d'engager l'avenir en donnant au pays une constitution vraiment catholique.

Or, cette constitution, il ne pouvait l'asseoir sur une base solide sans opérer des destructions, c'est-à-dire sans saper les institutions anarchiques créées par la Révolution. Le 12 février, à peine rentré dans la capitale, il supprima d'un trait de plume l'Université de

Quito, dont il avait jm apprécier de longue date les doctrines libérales. Disciple, il y avait puisé les erreurs les plus pernicieuses sur le droit absolu de l'État; recteur, il avait en vain lutté contre des vices incurables; chef de TÉtat, ses bonnes intentions avaient été constamment paralysées par le conseil de l'instruction publique, ce quatrième pouvoir, comme il l'appelait dans ses messages. Actuellement, l'Université, triste école de sophistes, ne cessait de déclamer contre rautorité de rÉglise et les principes régulateurs de Tordre social. Il mit résolument la cognée à cette racine de Tarbre révolutionnaire. « Considérant, dit le décret, que l'organisation et la direction de l'instruction publique sont absurdes; que l'Université de la capitale, outre les funestes effets produits par l'insuffisance de son enseignement, n'a été par ses détestables doctrines qu'un loyer de perversion pour la jeunesse, nous déclarons l'Université dissoute et le conseil de l'instruction publique supprimé. » Un autre décret fermait le collège national de Cuenca, « autre foyer d'immoralité fondé à grands frais, deux ans auparavant, sans autre raison que de nuire à un établissement catholique très prospère. » La franc-maçonnerie, si empressée à détruire l'enseignement catholique partout où elle règne, ne trouvera pas mauvais qu'un chef d'État chrétien proscrive ses écoles diaboliques. C'est une simple question de logique. Les partisans de la conciliation entre Dieu et le diable pourront seuls blâmer Garcia Moreno.

Les libéraux avaient réussi durant les quatre dernières années à empêcher, du moins partiellement, les bons effets du concordat, surtout la réforme du clergé. A force d'instances, ils avaient obtenu du saint-père la suppression du for ecclésiastique et le rétablissement du droit commun dans les causes judiciaires. Les évêques ainsi dépouillés de toute force coercitive, il s'en-

suivit un grand relâchement dans les mœurs. Garcia Moreno, qui voulait l'Église libre pai'ce que VÉglise libre c'est TÉglise pure, aVait lutté de toutes ses forces contre la mutilation du concordat; redevenu maître, il abolit immédiatement la prétendue réforme. « Considérant, dit-il, que si le Saint-Siège, eu égard aux circonstances, a pu permettre que les causes ecclésiastiques tant civiles que criminelles fussent déférées aux tribunaux séculiers, le gouvernement peut renoncer à cette concession dans Tintérêt du bien; que, loin de produire de bons résultats, la suppression du for ecclésiastique n'a servi trop souvent qu'à molester les prêtres vertueux et à assurer l'impunité aux coupables, nous ordonnons le rétablissement des officialités. Ce décret sera présenté au Saint-Siège pour obtenir son approbation, le gouvernement se déclarant prêt à le modifier selon les intentions du souverain pontife. »

Après ces premiers travaux de déblaiement, et d'autres mesures non moins urgentes dans Tordre administratif et financier, ayant frayé le chemin à son successeur et à la convention nationale qui devait décider souverainement des destinées du pays, il publia le décret convoquant les électeurs. La convention devait se composer de trente députés, trois pour chaque province. N'étaient éligibles que les citoyens âgés de trente ans, et possédant une certaine fortune. La cohvention avait pour mission principale de voter une nouvelle constitution qui serait soumise ensuite à la ratification du peuple.

Cette perspective d'une convention catholique qui, sous l'influence et la direction de Garcia Moteno, allait constituer un État chrétien, jeta les radicaux dans une espèce de désespoir furieux. Malgré l'expatriation forcée de Pedro Carbo et des autres chefs du parti, ils résolurent de tenter le coup de main que la transformation subite du 17 janvier avait fait ajourner. A Guayaquil, le

général José Vintimilla, devenu depuis quelques années l'ennemi politique de Garcia Moreno et l'agent secret d'Urbina, après avoir embauché certains officiers de la caserne d'artillerie, crut pouvoir profiter du jour de sa fête, 19 mars, pour donner le signal de rinsurrection. Dès trois heures du matin, ayant rejoint ses complices à la caserne et corrompu les soldats à prix d'or, il combina son plan d'attaque. A six heures, accompagné d'une troupe d'insurgés, il pénétra par une porte secrète dans la maison du commandant général Darquea, le surprit au lit et le conduisit prisonnier à la caserne. Les gardiens reçurent l'ordre de lui brûler la cervelle à la moiifdre tentative d'évasion.

Les conjurés se dirigèrent alors vers la caserne d'infanterie en criant : « Vive Urbina! Vive Carbo! Vive Vintimilla! » Mais déjà, grâce à l'énergie de quelques chefs intrépides, la résistance était organisée. On se battit dans les rues durant plusieurs heures. Les révolutionnaires, acculés à leur caserne, se défendaient comme des désespérés, quand tout à coup le général Darquea, confiné dans sa prison, s'apercevant à l'émotion de ses soldats, devenus ses geôliers, qu'ils remplissaient leur rôle à contre-cœur, leur montre qu'on les a indignement trompés, les décide à lui prêter main forte, et se met avec eux en état de défense. Pendant qu'il observe l'ennemi, un de ses soldats décharge son arme par une fenêtre et frappe au front Vintimilla, qui tombe raide mort. Profitant de la confusion et de la panique des insurgés, Darquea s'élance de la prison, se remet à la tète des troupes fidèles et achève la déroute des révolutionnaires. Les chefs s'enfuient lâchement, laissant derrière eux cent cinquante morts ou blessés.

Garcia Moreno apprit la révolte en même temps que la victoire. Il félicita le peuple et l'armée de ce que « la trahison qui couvait depuis un an dans le but de livrer

la République au lâche Urbina, aboutissait enfin au tombeau de l'ignominie. » — « Gloire et bénédiction au Dieu des armées! disait-il. Les traîtres comptaient sur un triomphe, oubliant qu'il est au ciel une justice Vengeresse. Louange et gratitude aux héroïques généraux, Darquea et Uraga, à tous les chefs, officiers, soldats, employés, qui ont vaincu l'insurrection. Puissent les criminels se laisser vaincre par la clémence, et leur repentir nous forcer à nous montrer généreux. Le bras terrible de la justice tombera uniquement sur les grands coupables, sur ceux qui sèment l'or pour faire couler le sang. » Le résultat de cette prise d'armes fut rintemement des réfugiés au Pérou et la déportation de plusieurs chefs. Le général Ignacio Vintimilla, frère et complice de l'initiateur du mouvement, reçut ordre de quitter l'Equateur et de n'y point rentrer avant une année. L'état de siège étendu à toutes les provinces ôta aux perturbateurs la tentation de continuer un métier devenu dangereux, et la destitution de plusieurs membres du conseil de guerre, qui n'avaient pas craint d'acquitter les insurgés pris les armes à la main, montra qu'on ne se moque point impunément de la justice.

L'insurrection du 19 mars donna un corps aux préoccupations qui agitaient beaucoup d'esprits. On disait que Garcia Moreno étant le seul homme capable de maintenir la paix à l'Equateur, il fallait obtenir de lui qu'il revînt sur son serment et déjà l'on signait des pétitions en ce sens, quand parut au journal officiel la note suivante : « Le président de la République apprend avec non moins de surprise que d'indignation l'extrême liberté que se donnent certaines personnes de raccoler des signatures à l'effet de l'obliger moralement à enfreindre un serment solennel. Rien au monde ne le déterminera à se déshonorer par la violation de sa parole.

Il engage donc ces zélés à s'abstenir de démarches inutiles, il use même de son droit pour le leur commander. On doit tout sacrifier à la patrie, excepté la foi, la conscience et Thonneur. »

On cessa de pétitionner, mais on n'en persista pas moins dans la volonté d'avoir pour chef Garcia Moreno. Les députés à la convention, presque tous conservateurs et bons catholiques, arrivèrent dans la capitale avec ridée bien arrêtée de faire prévaloir cette volonté du peuple. Dans des réunions privées, où Garcia Moreno leur expliqua son projet de constitution, ils lui représentèrent la nécessité d'un bras énergique pour défendre cette charte catholique contre les assauts de la Révolution. Us ajoutèrent qu'après avoir vu à l'œuvre Carrion et Espinosa, on pouvait toujours craindre de trouver un libéral sous le masque d'un conservateur. Cette réflexion paraissait d'autant plus opportune que son candidat, le général Darquea, venait d'adresser à un personnage notable de Cuenca une lettre politique assez compromettante ^ Ce correspondant, un des coryphées du libéralisme, lui ayant exprimé la crainte qu'une fois au pouvoir il se laissât influencer par Garcia Moreno, Darquea répondit qu'il s'appuierait uniquement sur la volonté nationale, et gouvernerait avec tous les bons citoyens ; que d'ailleurs, l'indépendance bien connue de son caractère garantissait à tous l'adoption d'une politique personnelle en rapport avec ses opinions, C'eût été donc se faire illusion que de compter sur Darquea comme sur un autre lui-même. Garcia Moreno ne trouva rien à répondre à ces très justes observations; néanmoins, considérant son serment comme absolument obligatoire, il resta inflexible.

Le 16 mai, à l'ouverture des séances de la convention

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