La Verdadera siluacion, p
il se présenta devant les députés pour rendre compte de sa courte gestion. Les membres de la convention étaient pour la plupart des amis dévoués; son ancien ministre, Carvajal, présidait l'assemblée; il leur ouvrit son cœur, comme à des hommes capables de comprendre ses grandes vues. Pour expliquer sa conduite et la révolution du 17 janAder il rappela « que le gouvernement d'Espinosa voyait venir avec une inconcevable sérénité l'ouragan qui devait compléter les destructions du tremblement déterre de 1868. La presse démagogique insultait la religion, déchaînait les passions, prêchait l'anarchie. Dans une de leurs orgies, les conjurés avaient même annoncé le jour de l'insurrection projetée. En présence d'un gouvernement inerte et rebelle à toute remontrance, il avait dû s'appuyer sur le peuple et l'armée pour sauver le pays. En quelques mois, malgré l'échauffourée du 19 mars, l'ordre était rétabli. »
Qusgit aux détails de son administration, ils étaient tout entiers dans les décrets soumis à leur approbation. L'avenir, un avenir brillant pour l'Equateur, dépendait en grande partie de la constitution qu'ils allaient donner au peuple. Le projet élaboré par lui et sur lequel ils allaient délibérer, contenait les réformes impérieusement exigées pour réaliser l'ordre et le progrès, c'està-dire la vraie félicité de la nation. Il avait eu dans ce travail deux objets en vue : le premier, harmoniser les constitutions politiques avec les croyances religieuses; le second, investir l'autorité d'une force suffisante pour résister aux assauts de l'anarchie. Expliquant sa pensée, il ajouta ces nobles paroles, que nos hommes d'État feraient bien de méditer :
« La civilisation, fruit du catholicisme, dégénère et s'abâtardit à mesure qu'elle s'éloigne des principes catholiques : de là, la débilité progressive et générale des caractères, véritable maladie endémique de notre siè-
de. Heureusement, nous avons reconnu jusqu'ici dans nos institutions Tunité de croyances, le seul lien qui nous reste dans ce pays divisé par des intérêts de partis, de races, de provinces ; mais cette reconnaissance purement nominale laisse la porte ouverte à toutes les attaques contre l'Église. Entre le peuple prosterné au pied des autels du vrai Dieu et les ennemis de notre sainte religion, il faut élever un mur de défense, et c'est là ce que je me suis proposé, comme réforme essentielle, dans ce projet de constitiition. Quant aux attributions du pouvoir exécutif, la raison et l'expérience ont démontré qu'un pouvoir faible est insuffisant, dans nos pays agités, pour défendre Tordre public contre les entrepreneurs de révolutions. Du reste, comme mon serment du 17 janvier m'interdit d'accepter le pouvoir, on ne m'accusera pas d'égoïsme ou de visées ambitieuses, si je vous demande de fortifier une autorité dont l'exercice ne peut m'être dévolu. »
Il termina son message par une déclaration plus formelle encore, relativement à la future présidence. « Je me suis efforcé pendant ces quatre mois de répondre à la confiance du peuple ; il me reste maintenant, en rentrant dans la vie privée, à vous demander pardon des erreurs dans lesquelles je serais tombé bien des fpis sans doute, malgré la droiture de mes intentions et le patriotisme qui m'a toujours guidé. L'infaillibilité et la parfaite rectitude sont l'apanage exclusif de Celui qui s'appelle la source éternelle de la vérité et de la justice; puisse-t-il vous éclairer et vous diriger dans un travail dont va dépendre le bonheur de notre patrie! »
Rentré chez lui, il envoya immédiatement au président de l'assemblée sa démission officielle. « .11 avwt accepté la charge de président intérimaire jusqu'à la réunion de la convention, avec Tobligation formelle de déposer le pouvoir entre ses mains : il considérait
donc comme un devoir de céder à un autre les rênes du gouvernement. » Les députés furent d'un avis contraire; usant de leurs droits, car le président définitif ne devait être nommé qu'après le vote de la constitution, ils le réélurent à l'instant président par intérim. Ce fut en vain; esclave de son serment, il déclina de nouveau la charge qu'on voulait lui imposer, et dans des termes si accentués que les députés renoncèrent pour le moment à l'espoir de le fléchir. L assemblée accepta donc sa démission, mais en chargeant Carvajal de lui faire savoir « qu'elle cédait à des raisons de déférence, et non aux motifs présentés par lui pour refuser le pouvoir. » « La convention nationale, lui disait-on, ne reconnaît point aux bons citoyens le droit de refuser leurs services à la patrie. Les hommes de bien, de moralité, de progrès, se doivent absolument à la nation. Ni les serments de refuser les charges publiques, ni les contradictions plus ou moins violentes éprouvées dans la défense des principes sociaux, ne peuvent vous affranchir de rimprescriptible devoir de vous mettre à sa disposition toutes les fois qu'elle réclame votre concours. Persuadée que les devoirs sacrés du citoyen l'emportent sur des scrupules de délicatesse, la convention espère que Garcia Moreno restera disposé, comme toujours, à servir le pays avec l'honneur, la loyauté et le patriotisme qui le caractérisent. »
Cette pièce, signée par tout le bureau de l'assemblée, montre que la convention de 1869, aussi bien que le congrès de 1865, voyait en Garcia Moreno l'homme providentiel et nécessaire. Pour le remplacer temporairement au fauteuil, elle élut son beau-frère, Manuel Ascasubi, lequel associa immédiatement Garcia Moreno à son gouvernement en lui donnant le portefeuille des finances. Mais ce n'était pas assez pour neutraliser le mauvais eflfet produit dans le peuple par la retraite du
grand citoyen, ni peut-être pour comprimer la joie non dissimulée des radicaux : on proposa de le nommer général en chef de Tarmée. La motion fut soumise à rassemblée, qui la vota d'urgence et par acclamation, sur la proposition de Carvajal : « Pourquoi délibérer, s'écria ce dernier, sur une question résolue depuis longtemps par un vote indéclinable du peuple? Nui doute sur le mérite de Garcia Moreno, dont le génie et les services sont écrits en caractères éclatants à chaque page de notre histoire depuis dix ans, dix ans de laites entre l'ordre et Tanarchie. Et après dix ans, pouvonsnous assurer que les éternels partisans du désordre nous laisseront nous reposer de tant de secousses? Il est de toute justice et de toute nécessité que nous donnions Garcia Moreno comme centre de ralliement à notre vaillante armée. »
Le décret, voté d'urgence, portait que « Tillustre citoyen Garcia Moreno, ayant plusieurs fois commandé l'armée de la République et combattu sur terre et sur mer avec une valeur vraiment héroïque, les généraux, chefs, officiers, tant de l'armée que de la garde nationale, en raison de ses qualités guerrières et des services éminents rendus à la nation, l'avaient constamment appelé de tous leurs vœux au sommet de la hiérarchie militaire; qu'en conséquence la justice et l'utilité publique exigeant qu'il fût donné satisfaction à ce désir, la convention le proclamait général en chef de l'armée. » A la notification qui lui fut faite de ce décret, il répondit après sept jours d'hésitation : « Je me décide à accepter, non point par conviction de mon mérite ou confiance dans mes forces, mais pour continuer à défendre la religion et la patrie. Je compterai, pour remplir ce devoir, sur la coopération du peuple, la valeur et la loyauté de l'armée, et surtout sur la protection de la Providence. »
La convention mit alors à son ordre du jour le projet de constitution élaboré par Garcia Moreno, et dont nous parlerons dans le prochain chapitre. Tous les articles en furent sérieusement étudiés. Certaines dispositions, par leur opposition directe avec Tesprit moderne, froissèrent le libéralisme de quelques députés qui les combattirent avec acharnement, mais, en sa qualité de ministre, Garcia Moreno prit la parole pour les défendre et entraîner la majorité. Le projet passa tout entier, presque sans modification. Or, faut-il le dire? bien qu'il s'agit d'une œuvre capitale au point de vue de ses destinées futures, le peuple ne s'intéressait que médiocrement à ces délibérations. Tant vaut l'homme, tant vaut la constitution, semblait dire aux députés le bon sens public, et rien ne vous sert de vous donner tant de peine pour bâtir, si vous ne nous donnez pas un homme assez fort pour empêcher les démolisseurs de jeter votre édifice par terre. Le peuple attendait donc avec impatience le vote de la constitution, pour arriver enfin à la question brûlante de la présidence définitive.
Les députés, plus que jamais décidés à ne tenir aucun compte des scrupules de Garcia Moreno, ne s'en cachaient pas dans leurs conférences avec lui. Un serment, lui disaient-ils, qui contriste tous les bons citoyens et comble les vœux des révolutionnaires, un serment qu'on ne peut tenir sans nuire gravement au bien public, ne saurait être obligatoire. En vertu de sa puissance dominative, la nation a le droit et le devoir d'annuler de tels serments. Dans de pareilles conjonctures, refuser la suprême magistrature, c'est encourir la responsabilité de tous les maux résultants de ce refus; ce n'est plus un acte de vertu, mais une faute. Garcia Moreno n'ignorait point ces principes de saine théologie, mais il en contestait l'application. Il entendait déjà la cohue révolutionnaire l'appeler traître et parjure, et lui repro-
cher devant le peuple son manque de parole. Le peuple, très peu théologien, se laisserait prendre au fait matériel ; et quelle influence aurait-il sur le pays, s'il perdait son prestige d*honnète homme et de chrétien? Les députés répondirent à cette objection, qu'il devait être habitué depuis longtemps aux outrages des révolutionnaires; quant au peuple, au vrai peuple, parfaitement au courant d'une question débattue depuis cinq mois, il ne lui pardonnerait jamais de l'avoir livré, par un faux sentiment d'honneur, aux ennemis de la religion et delà patrie.
Le 29 juillet, la convention se réunit dans l'église de la compagnie de Jésus, où, après une messe solennelle, elle procéda à l'élection du président de la RépubUque. Garcia Horeno fut élu à l'unanimité moins une voix. Le président Carvajal lui transmit la décision de l'assemblée, espérant de son patriotisme, disait-il, qu'il s'inclinerait devant cette nouvelle manifestation de la confiance nationale. Mais Carvajal se trompait : cette volonté de ier ne savait pas plier, ni cette conscience délicate se rassurer. Il supplia la convention de prendre en considération les motifs tant de fois allégués, et d'accepter sa renonciation. Il ne restait pour vaincre son obstination qu'à commander en vertu de son pouvoir suprême : la convention ne recula pas devant ce devoir. A l'unanimité, les députés refusèrent d'agréer les excuses du président nommé, « attendu que ses services paraissaient indispensables pour consolider l'ordre et la paix et lancer la République dans la voie du véritable progrès ». Carvajal l'informa de cette résolution définitive de l'assemblée, « persuadé, disait-il, que cédant enfin à la volonté nationale représentée par la convention, il se présenterait le lendemain à l'église métropolitaine pour prêter le serment constitutionnel ».
Devant un ordre formel, Garcia Moreno n'avait plus
qu'à se soumettre, non pas qu'il reconnût la souveraineté absolue delà nation sur l'individu, mais parce que, dans cette circonstance, la voix du peuple lui parut la voix de Dieu. Le lendemain, 30 juillet, entouré des autorités civiles et militaires, il se rendit à la cathédrale pour la solennelle cérémonie du serment. Là, en face du clergé, de l'assemblée et du peuple, il s'écria d'une voix ferme :
« Je jure par Dieu Notre-Seigneur, et par ces saints Évangiles, de remplir fidèlement ma charge de président de la République ; de professer la religion catholique, apostolique et romaine; de conserver l'intégrité et rindépendance de l'État; d'observer et de faire observer la constitution et les lois. Si je tiens parole, que Dieu soit mon aide et ma défense; sinon, que Dieu et la patrie soient mes juges ! »
Carvajal se fit l'interprète de la nation tout entière en félicitant le nouveau président. « Religion et patrie ! dit-il, vous avez uni ces deux noms dans votre serment, parce que de leur union dépend la félicité sociale. Hors de là, le pouvoir n'est qu'un instrument de domination. En entendant ces paroles, le peuple a droit d'attendre beaucoup de vous, car, au nom du Dieu de justice, vous venez de promettre dévouement à la patrie, fidélité aux lois, protection à la religion catholique. Mais s'il attend beaucoup, il a la certitude que sa confiance ne sera pas trompée. Elle repose sur votre patriotisme bien connu, et sur les moyens nouveaux que le peuple dépose en vos mains pour réaliser ses espérances.
« Il y a huit ans, dans les mêmes circonstances et dans ce même temple, vous prêtiez le même serment. Vous avez loyalement tenu parole : sous votre gouvernement, la patrie a changé de face, la religion est devenue chez nous un élément de vie et de progrès.
Mais pour arriver à ce résultat, que d'obstacles quasi insurmontables vous avez dû vaincre, obstacles nés d'institutions absurdes, produit hybride de théories plus absurdes encore. Aujourd'hui ces obstacles ont disparu. Vous avez en main un pouvoir fortifié par des institutions que la situation réclame. Vous êtes à la tête d une armée fidèle, qui sera toujours le ferme soutien de Tordre public et de l'indépendance nationale. Vous pouvez compter sur le patriotisme et la moralité d'un peuple qui, en vous confiant ses destinées pour la seconde fois, montre éloquemment qu'il sait discerner l'homme de bien et lui témoigner sa gratitude. Enfin vous pouvez compter surtout sur le Dieu tout-puissant toujours prêt à nous exaucer quand nos lèvres murmurent les noms sacrés de religion et de patrie! » •
Garcia Moreno fit à ce discours une réponse sublime :
« Soumis à la volonté du peuple représenté par l'assemblée nationale qui, sans tenir compte de mes refus réitérés, m'a forcé de prendre en main le pouvoir en vue d'éventualités toujours menaçantes, j'ai prêté devant les saints autels le serment exigé par la constitution. Et ce n'est pas sans trembler que j'envisage maintenant ma responsabilité, surtout à la pensée des grands devoirs qui me sont imposés et de mon impuissance à les remplir. Les souvenirs de l'Indépendance, dont nous célébrons aujourd'hui le glorieux anniversaire, l'expérience acquise dans l'exercice du pouvoir pendant les années si mouvementées auxquelles vous avez fait allusion, les espérances que le pays et vous, ses honorables représentants, fondez sur mon élection, ne justifient que trop mes craintes et mes angoisses.
« Mon serment m'oblige à me sacrifier pour la rehgion et la patrie, sans craindre la mort, sans espérer d'autre récompense que la satisfaction du devoir accom-
pli. Et maintes fois mes forces ont subi des défaillances ; maintes fois, vaincu par le découragement, j'aurais perdu tout espoic, si mes yeux et mon cœur ne s'étaient tournés vers le ciel. Que suis-je en présence des illustres fondateurs de notre émancipation politique, dont le patriotisme, ardent parfois jusqu'à la témérité, nous enseigne à nous immoler, comme ils Tout fait euxmêmes, pour Tindépendance et la liberté de notre beau pays? D'un autre côté, les quatre années d'une présidence dont vous avez fidèlement partagé les labeurs, m'ont prouvé que, sur nos montagnes, il est plus difficile à l'homme d'honneur de procurer le bien public qu'au méchant de le ruiner : celui-ci trouve toujours des coopérateurs intéressés; le redresseur d'abus, au contraire, doit lutter sans cesse contre Tindifférence égoïste ou l'opposition routinière. Comment donc répondre aux espérances de la nation, à la confiance dont vous et vos honorables collègues daignez m'honorer? Comment gouverner, là où gouverner c'est combattre? Comment assurer l'existence et la liberté de la république, lancer la nation dans la voie de la civilisation et du progrès, en présence des fauteurs de désordre qui font des révolutions pour se hisser au pouvoir, comme on agite l'eau pour faire monter la fange à sa surface? « Dans votre trop bienveillant discours, vous avez répondu à ces questions. La moralité et l'énergie du peuple, qui retrempe sa vigueur aux sources régénératrices du catholicisme, la vertu et la loyauté de l'armée débarrassée des traîtres qui déshonoraient ses rangs; l'observance des lois, la solidité des institutions que votre patriotisme, éclairé par l'expérience, a su donner au paySy institutions que le peuple s'est empressé de ratifier par l'immense majorité de ses suffrages; l'étroite union de la République avec ses alliés du Nouveau et de TAncien Monde; la bonne foi et la justice, désormais
seules inspiratrices d'une politique tout à la fois digne, sûre et conciliante, et. par dessus tout la confiance dans le Dieu qui ne nous abandonne ni dans les revers ni dans les infortunes : voilà les secours sur lesquels je compte pour vaincre mes terreurs et tenir mes serments. Heureux s'il m'ar rivait d'avoir à les sceller de mon sang pour défendre la religion et la patrie ! »
Ainsi se termina cette mémorable discussion entre les représentants de TÉquateur et l'homme qu'ils avaient choisi pour le gouverner. Dans ce temps où tous les moyens sont bons pour arriver au pouvoir, même l'escalade et l'eiGFraction, l'histoire n'a rien de plus beau que ce débat héroïque entre un peuple qui réclame son chef, et ce chef qui, se dérobant obstinément aux volontés du peuple pour ne point violer la parole donnée, ne cède enfin qu'à l'impérieux devoir de défendre la religion et la patrie ! Après cela on peut laisser les libéraux et les radicaux déclamer à leur aise contre le parjure et l'ambitieux Garcia Moreno : il manquerait quelque chose à la gloire de ce grand homme s'il n'était honoré de la haine des pharisiens et ^es assassins.
CHAPITtlE II
LA CONSTITCTION
Garcia Moreno considérait la constitution comme l'àme d'une nation ou le grand ressort de sa vie morale et matérielle : aussi pensait-il avec raison que Dieu n'a pas laissé aux utopistes le soin de constituer et de reconstituer au gré de leurs caprices ni les nations ni les familles. Auteur des sociétés humaines comme il est l'auteur de l'homme, Dieu a dû les pourvoir d'organes constitutifs essentiels, dont les philosophes et les politiques doivent tenir compte dans leurs essais de réforme. Quel Hippocrate, après avoir étudié le corps de l'homme, forma jamais le dessein de le constituer à nouveau ^u de le réorganiser pour améliorer sa santé? On peut modifier le tempérament, assouplir le jeu des organes, mais supprimer ou déplacer ces organes, il faut être fou pour y penser. Il n'entrait donc nullement dans l'esprit de Garcia Moreno de faire une constitution nouvelle, mais de rendre à l'Equateur sa constitution normale et divine, c'est-à-dire la constitution catholique, en l^adaptant à la forme républicaine, dont les peuples de l'Amérique se montrent généralement les fervents admirateurs.
Vrai politique chrétien, Garcia Moreno croyait que
Dieu a envoyé son Fils sur cette terre pour gouverner les nations aussi bien que les âmes ; que par conséquent la vraie constitution des peuples a pour auteur Jésus-Christ, et pour formule le code évangélique. Au sommet du corps social, TÉglise épouse du Christ, dépositaire de sa puissance et de ses trésors, à savoir la vérité, la justice, Tordre et la paix, trésors dont elle est la dispensatrice auprès des peuples ; au-dessous de cet organe principal, de ce cœur du monde, TÉtat armé du glaive, chargé premièrement de défendre TÉglise contre les méchants afin d'assurer sa liberté d'action, c'est-à-dire la libre communication de ses biens au peuple, et secondairement de pourvoir au bien-être matériel de la nation, afin que les enfants de TÉglise jouissent du surcroît promis à ceux qui cherchant avant tout le règne de Dieu et sa justice. Cet organe secondaire s'unit à l'Église comme le corps à l'âme, et de leur fonctionnement régulier dépend le bon ordre des États, la prospérité des sociétés et la liberté vraie des individus ^
Or cette entreprise, si naturelle et si simple, de doter un peuple chrétien d'une constitution chrétienne, peut à bon droit passer pour l'œuvre la plus audacieuse, d'autres diront la plus extravagante de Garcia Moreno. La Révolution a tellement travaillé, pénétré, etcrétinisé les esprits depuis un siècle, qu'ils ont oublié jusqu'à la notion première de l'organisme social. Us éliminent de cet organisme le rouage principal, l'Église, source des biens fondamentaux, qui sont la vérité et la justice; ils déplacent ensuite l'organe de la souveraineté civile, en faisant du peuple sujet un souverain absolu, et naturellement les sociétés n'ayant ni tête ni cœur, ni Dieu
1. Voyez l'encyclique de Léon XllI de Consthtulione civUatum chrisliana.
ni maitre, deviennent la proie des révolutionnaires qui s'en partagent les lambeaux. Ainsi la Révolution satanique exploite les peuples au nom du libéralisme et de l'indépendance. Déjà, en 1869, l'Equateur avait usé sept constitutions plus ou moins antichrétiennes et antiso* ciales; tous les États américains se faisaient gloire de dater de 1789, et de calquer leurs constitutions sur la Déclaration des droits de l'homme. Quant à l'Europe, au lieu de remonter le courant révolutionnaire, elle se séparait de plus en plus du Christ et de son Église, Les nations encore douées des organes essentiels à la vie, comme l'Autriche, l'Italie et l'Espagne, les brisaient à leur tour. La Révolution avait conquis les deux mondes, abattant partout les autels du vrai Dieu, pour offrir aux adorations des peuples sa criminelle et sanglante déesse : la Liberté.
Certains catholiques, même des plus influents, n'échappaient point à l'infatuation libérale. Ils ne craignaient pas de vanter des constitutions politiques basées sur l'abominable doctrine de la souveraineté du peuple, même sur la subordination de l'Église à l'État qu'ils auraient voulu déguiser sous l'hypocrite formule de l'Église libre dans l'État libre; comme si deux puissances indépendantes pouvaient coexister et fonctionner dans l'unité du mécanisme social. Il faut être de son temps, disaient-ils, et ne pas rompre avec la civilisation moderne! Cet état de convulsion, de révolution, de destruction, pour tout dire en un mot, cet état sauvage, ils l'appellent la civilisation moderne, et peu s'en faut qu'ils ne préfèrent ces constitutions d'où Jésus-Christ est banni aux chartes chrétiennes de Charlemagne et de saint Louis!
L'Église infaillible avait le devoir de foudroyer ce libéralisme d'État, la grande hérésie du XIX" siècle. Dans ses encycliques et l'admirable Syllabus qui les
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résume, Pie IX condamna les thèses favorites des libéraux, à savoir « que l'Église doit se réconcilier avec la civilisation moderne, c'est-à-dire avec les principes de 1789 qui en forment l'essence; que, de nos jours, la religion catholique ne doit plus être considérée comme la religion de l'État à l'exclusion de tout autre culte; que la liberté des cultes et le pouvoir de manifester publiquement ses idées et ses opinions ne conduit nullement à l'immoralité et à l'indifférentisme^ ». Sans doute, la prudence conseille parfois pour éviter un plus grand mal de tolérer Terreur, mais à la condition de ne point ériger la tolérance en droit, ni surtout de vanter comme un progrès l'état d'un peuple assez décrépit et maladif pour bannir de sa constitution Jésus-Christ et son Église.
La Révolution lacéra le document pontifical, ainsi qu'un taureau furieux met en pièces le drapeau rouge du toréador. Pour la calmer, les catholiques libéraux affirmèrent que Pie IX a condamné le libéralisme uniquement pour sauver le principe, mais qu'en fait toutes ces théories d'un autre âge, inapplicables aujourd'hui, ne tirent pas à conséquence ; ils allèrent jusqu'à prétendre avec un célèbre personnage anglais, que le Syllabus n'avait aucune valeur dogmatique, et ne devait pas même être considéré comme un document pontifical. Cette condamnation des doctrines libérales leur causa un tel désappointement, qu'au moment du concile du Vatican ils s'opposèrent à la définition de l'infaillibihté pontificale, afin de ruiner par la base l'édifice du Syllabus et réconcilier ainsi, disaient-ils, la religion avec le monde moderne.
1. Syllabus de 18C4, prop.. 77 à 80. L'encyclique Immortale Dei, de Léon XIII, après une magnifique exposition des principes qui doivent régir les sociétés chrétiennes, vise et explique ces propositions du Syllabus,
Un homme écoutait cependant avec amour et respect les enseignements de Pie IX : c'était Garcia Moreno. En lisant les commentaires de certains catholiques sur le Syllabus, il s'écria navré de tristesse : « Ils ne veulent donc pas comprendre que si le Syllabus reste à Fétat de lettre morte, les sociétés sont finies, et que si le pape nous remet devant les yeux les vrais principes sociaux, c'est que le monde en a besoin pour ne pas mourir ». La constitution de Garcia Moreno absolument conforme aux principes du Syllabus, fut la réfutation péremptoire des assertions scandaleuses émises par les libéraux, sur l'impossibilité de restituer à TÉglise ses droits sociaux, et par conséquent sur Tinopportunité du Syllabus. A ce point de vue, lacté vraiment extraordinaire de Garcia Moreno mérite Tattention des catholiques, surtout des hommes d'État.
Au frontispice des constitutions issues de la Révolution, les législateurs inscrivent le nom de la divinité nouvelle : le peuple souverain. En tête de sa constitution, Garcia Moreno grava ces mots majestueux de nos anciennes chartes : « Au nom de Dieu, un et trine, auteur, conservateur et législateur de Tunivers, la convention nationale a décrété la présente constitution ». C'était se séparer radicalement des rationalistes de toute nuance, condamnés dans les quarante premiers articles du Syllabus, lesquels n'admettant d'autre Dieu que la nature, s'adjugent le droit de constituer une nation sans tenir compte de la révélation surnaturelle, ni de l'Église, son interprète ^ Pour Garcia Moreno, le
l. Un article du Titre I portant « que la souverainet*^ ou le droit de gouverner conformément à la justice réside essentiellement dans la nation •, semblerait contraire aux droits primordiaux de l^glise. Mais il faut remarquer que la souveraineté de la nation doit s'exercer conformément à la jmlice, c'est-à-dire aux lois de Dieu et de l'Église, et non d'une manière indépendante. Cette for-
Dieu vivant ou la Sainte-Trinité, le Dieu de l'Église catholique, est le législateur suprême, et par conséquent aucune puissance en ce monde, impériale, royale ou populaire, n'a le droit de légiférer, si ce n'est en son nom et sous sa dépendance.
En conséquence, le premier article de la constitution déclare « la religion catholique, apostolique et romaine, religion de l'État, à l'exclusion de toute autre, et la maintient en possession inaliénable des droits et prérogatives dont les lois de Dieu et les prescriptions canoniques l'ont investie, avec obligation pour les pouvoirs publics delà protéger et de la faire respecter ». C'est la reconnaissance solennelle et eflfective de la royauté du Christ et de son Église. Je dis effective^ car depuis quarante ans, les entrepreneurs de constitution dans l'Amérique du Sud avaient tous déclaré le catholicisme religion de l'État, mais pour l'enchaîner plus facilement à l'État, en le dépouillant de tous ses droits et privilèges. La constitution équatorienne, en stipulant que TÉglise jouirait de tous les droits et prérogatives que lai assurent les lois de Dieu et les prescriptions canoniques, authentiquait officiellement le concordat libérateur, et l'abolition de toutes les entraves au moyen desquelles le pouvoir civil restreignait ou annulait l'action du clergé. L'Église reprend son rang de reine, possède, administre ses biens, surveille l'enseignement, organise ses tribunaux, convoque des synodes et des conciles, choisit ses pasteurs, en un mot, remplit sa mission divine sans avoir à craindre les appels comme d*abus et les refus à'Exequatur. C'est l'union intime de FÉ-
mulc n'avait d'autre but que d'affirmer la forme rt^pubiicaine de rÉtat, affirmation qu'il parut nécessaire d'accentuer pour ne pas voir reparaître les thèses sur le « protectorat français » et - l'Anli- Américanisme » puis, à leur suite, les « deux larrons ■ aussi désireux qu'autrefois de pécher en eau trouble.
glise et de l'État telle que la formule le Syllabus par la condamnation formelle des propositions contraires '.
Mais cette union vitale, il fallait en assurer la perpétuité et pour cela écarter du pouvoir les hommes de discorde. A cet eiffct, dans l'article de la constitution relatif aux droits des citoyens, Garcia Moreno introduisit cette clause « qu'on ne peut être électeur ou éligible ou fonctionnaire à un degré quelconque sans professer la religion catholique » ; comme cette exigence paraissait exorbitante à certains députés libéraux, on répondit (c qu'il ne faut pas se contenter de déclarations platoniques, mais tirer hardiment la conséquence des principes posés. Si l'on peut exercer les droits de citoyen sans être catholique, il s'ensuivra qu'un juif, un protestant, un renégat, pourra devenir magistrat, professeur, ministre ou même président de la République, et, sans que ni la loi ni le peuple puissent s'y opposer, infiltrer au cœur de la société des principes immoraux et impies qui bientôt la conduiraient à sa ruine. Ainsi Rocafuerte avait-il profité de son passage au pouvoir pour introduire à l'Equateur des instituteurs protestants et favoriser la propagande biblique. L'unité religieuse est l'honneur et le bonheur du peuple équatorien; il ne faut point permettre aux impies de semer la zizanie au sein de ce peuple. Comment les nations catholiques laisseraient-elles entamer chez eUes l'unité de foi, alors que les souverains de Londres et de Pélersbourg font Fimpossible pour unifier sous le rapport religieux leurs sujets de Pologne et d'Irlande? » Les opposants s'emportèrent jusqu'à pronostiquer des réactions et des vengeances, en cas de nouvelles révolutions politiques. < Quand l'autorité ecclésiastique jouit d'un pouvoir excessif, s'écria un orateur, comme