‹ Garcia MorenoChapitre 124 sur 183 · Voirie Syllabus, prop. 30 à · texte numérisé non relu

Voirie Syllabus, prop. 30 à

autrefois dans certains pays d'Europe, il suffit d'un moine pour propager la réforme dans ce pays ». Garcia Moreno bondit sur son banc en entendant cette menace et ce sophisme historique. « Il faut élever, répondit-il, un mur de séparation entre les adorateurs du vrai Dieu et ceux de Satan. La crainte de la persécution en cas d'invasion radicale est une crainte vile et ignominieuse. Jamais pareille crainte ne nous empêchera d'affirmer la vérité catholique dans toute son intégrité. Quant à la réforme protestante, elle n'a point eu pour cause l'excessive autorité de TÉglise, mais les passions d'un moine orgueilleux et de princes débauchés. En proclamant le libre examen, Luther n'a point déclamé contre des excès d'autorité, mais contre l'autorité elle-même. »

Cet article fondamental fut voté à l'unanimité, moins deux voix. Le mur de séparation dont avait parlé Garda Moreno atteignit toute sa hauteur par l'adoption d'une autre clause déclarant « déchu de ses droits de citoyen tout individu appartenant à une société prohibée par l'Église ». Rien de plus logique : si l'on écarte des urnes et des emplois le simple rationaliste qui n'adhère point à l'Église, à plus forte raison le franc-maçon qui jure de la détruire! La constitution enlève les droits de citoyens à l'ivrogne, au vagabond, à l'interdit, au banqueroutier, au repris de justice : aucun de ces dégradés n'est aussi nuisible à la société que le sectaire occupé du matin au soir à en saper les fondements. Toutefois, il fallait de l'audace à Garcia Moreno pour barrer le chemin aux chevaliers de l'équerre et du triangle, et les déclarer indignes du plus petit emploi sur ces pauvres montagnes, alors qu'ils trônent dans tous les ministères, à Paris, à Londres, à Bruxelles, à Berlin ! Dès ce jour, au sein de leurs conciliabules, le nom de Garcia Moreno ne sera plus prononcé qu'au milieu des revolvers et des poignards.

L'État catholique constitué, il s'agissait de restaurer le pouvoir civil, amoindri ou annulé par les théoriciens du libéralisme. D'après eux, le pouvoir est un ennemi qu'il faut mettre dans Timpuissance d'agir, par cette excellente raison que la Révolution, mère du désordre, ne craint rien tant qu'un pouvoir suffisamment armé pour réprimer ses crimes. Ce qu'il lui faut, c'est la liberté du mal, la liberté de la presse poussée jusqu'au cynisme brutal, la liberté des clubs impies, la liberté des sectes immorales, la liberté de conspirer au grand jour contre les gouvernements établis. Ces libertés, elle les prône comme des droits imprescriptibles; si le pouvoir attaqué par elle ouvre un œil ou lève un bras pour se défendre, elle crie qu'on attente à la sainte liberté des peuples. L'idéal d'un chef d'État, c'est un soliveau installé sur un fauteuil ou sur un trône pour contresigner chaque jour, sans mot dire, les décrets souvent stupides et quelquefois criminels d'une cohue d'idéologues qu'on appelle le parlement souverain. Sous ce beau régime, l'anarchie alterne fatalement avec la dictature. Elle broie légalement les peuples jusqu'au jour où l'instinct de conservation produit un homme assez fort pour rétablir l'ordre, c'est-à-dire pour saisir les rênes quand les chevaux se cabrent et entraînent le char à l'abîme. Il fallait donc à tout prix, pour sortir de cet état précaire, donner au pouvoir exécutif les moyens de défendre la société contre les perturbateurs.

Il y a d'abord les perturbateurs d'en haut, autrement dit représentants du peuple ou législateurs. Autrefois le chef de l'État, assisté d'un conseil d'hommes sages, exerçait personnellement l'autorité législative. Si ses ordonnances paraissaient peu conformes à la justice ou à rintérêt général, les magistrats chargés de les appli- €]uer lui faisaient d'humbles remontrances; si, en dépit des remontrances, le pouvoir dégénérait en tyrannie,

le pontife suprême, gardien de la justice et de la morale, faisait, à son tour, des représentations au souverain; si enfin, le despote s'obstinait dans sa voie, le pontife l'arrêtait en déliant ses sujets du serment de fidélité. La Révolution a inventé un moyen tout à fait radical d'empêcher le souverain d'édicter de mauvaises lois : elle l'a dépouillé du mandat législatif pour le conférer à un parlement indépendant de toute autorité civile, ecclésiastique ou divine, tyran à sept ou huit cents têtes, déclaré inviolable et irresponsable, libre de fouler aux pieds les droits de Dieu et de TÉglise, de la famille et de l'individu. Et cet absolutisme parlementaire, le plus formidable engin de despotisme que le monde ait jamais connu, on le présente au peuple comme un type du gouvernement libéral. C'est le chef-d'œuvre de la duperie révolutionnaire.

Garcia Moreno opposa des digues au pouvoir des chambres. En accordant à l'Église la jouissance de ses droits et privilèges canoniques, il enlevait aux parlementaires le thème ordinaire de leurs abus de pouvoir. Si, dans tous les pays, les législateurs s'obligeaient à respecter les lois de Dieu et de l'Église, la tribune serait souvent muette. De fait, les congrès de l'Equateur n'avaient à délibérer que sur des questions d'ordre temporel. Ne traitant plus, comme les nôtres, de omni re scibiliy quelques mois leur suffisaient tous les deui ans pour régler les affaires courantes. Même dans les questions purement civiles, la nouvelle constitution réfréna l'omnipotence du congrès en attribuant au gouvernement un droit de veto sérieux et efficace. Jusque-là, si le président refusait de sanctionner une loi votée par les deux chambres, les représentants passaient à une seconde délibération : et, s'ils maintenaient la loi malgré les objections du président, celoici n'avait qu'à s'incliner ou à démissionner, comme

tous nos chefs d'État républicains à qui Ton signifie d'avoir à se soumettre ou à se démettre. La constitution modifia ces dispositions en ce sens que le veto du président renvoyait la loi au futur congrès. Après un intervalle de deux années, les circonstances étaient changées, les passions calmées, les esprits plus éclairés, et Ton s'étonnait souvent du dissentiment qui avait existé.

Restait à se précautionner contre les perturbateurs d'en bas, anarchistes de profession, entrepreneurs de pronunciamentos. Afin d'entourer le gouvernement de coopérateurs fidèles, on l'investit du droit de nommer ou de révoquer tous les dignitaires de Tordre civil et militaire, ministres, conseillers d'État, gouverneurs de provinces, de canton ou de simples communes. L'armée releva aussi du pouvoir exécutif, qui reçut plein pouvoir de l'organiser et de la distribuer sur tout le territoire selon qu'il le jugerait convenable. Quant aux magistrats de Tordre judiciaire, le gouvernement intervenait dans leur nomination conjointement avec le congrès. Lorsque tout le personnel administratif, ci\'il, militaire et judiciaire ne fait qu'un avec le chef de TÉtat, les malfaiteurs i^e sentent déjà mal à Taise. Certaines dispositions ajoutées au code pénal, en armant le gouvernement d'une force nouvelle, leur donnèrent aussi à réfléchir. On a vu comment les tentatives de rébellion restaient impunies ou par la trahison des juges ou par l'insuffisance des lois. Garcia Moreno proposa et fit adopter les modifications suivantes : « Il y a rébellion et sédition dans le fait de résistance à main armée ou d'occupation d'une partie du territoire. Les dépositaires de Tautorité ou les employés qui directement ©u indirectement auraient pris part à la rébellion ou à la sédition, seront jugés comme coupables de trahison. » Les tentatives de rébellion ou de

sédition, non suivies d'effet pour un motif indépendant de la volonté de leurs auteurs, étaient punies de peines sévères; enfin, les membres des sociétés secrètes, déclarés coupables, par le seul fait de tentative de rébellion. Ces peines épouvantèrent d'autant plus les révolutionnaires, que la constitution, pour leur ôter tout espoir de s'y soustraire, conféra au gouvernement le droit, en cas d'insurrection, de mettre le pays en état de siège, avec faculté, pendant ce temps « d'ordonner des visites domiciliaires, d'appréhender les personnes suspectes et de les transporter à l'étranger, de s'emparer des armes et munitions, de prohiber les publications ou fermer les cercles qui lui paraîtraient dangereux pour Tordre public, d'augmenter la force armée et de mettre la garde nationale sur pied, d'imposer aux fauteurs de désordre des contributions de guerre, et de faire juger militairement les auteurs, complices ou simples auxiliaires dans l'acte d'invasion ou de sédition ». Aux libéraux qui trouvaient ces mesures trop énergiques, Garcia Moreno fit observer que les pouvoirs extraordinaires conférés par l'état de siège sont consignés dans toutes les constitutions sérieuses; or, si partout le gouvernement doit être armé contre les séditieux, « à plus forte raison dans les républiques hispano-américaines, où la rébellion contre l'autorité, passée à l'état chronique, devient pour certains spéculateurs le gagne-pain ordinaire. Il faut armer le gouvernement pour défendre les honnêtes gens. Ce serait un crime de lier les mains au pouvoir, par respect pour des voleurs et des assassins de profession. »

Les politiciens de la Révolution ne manqueront pas de placer ici leur éternel sophisme contre les pouvoirs forts, dangereux toujours, disent-ils, parce que toujours les dépositaires peuvent en abuser, il ne s'agit pas de savoir si le chef de l'État peut abuser des pouvoirs re-

mis entre ses mains, mais si ce pouvoir lui-même est excessif. Autrement, sous prétexte d'abus possible, il faudra supprimer Tautorité paternelle, l'autorité conjugale, l'autorité judiciaire et même l'autorité religieuse. Ce qu'il convient de faire, c'est de se précautionner contre les abus possibles, ainsi que le fit Garcia Moreno dans sa constitution. A son entrée en charge, le président devait, en présence du peuple, faire le serment solennel de respecter la constitution et les droits des citoyens. Pour l'éclairer et le guider dans ses décisions, il était assisté d'un conseil d'État composé des ministres et de plusieurs dignitaires de Tordre civil, judiciaire et ecclésiastique, sans l'avis desquels il ne pouvait prendre aucune mesure grave, donner ou refuser sa sanction aux actes législatifs, déclarer la guerre, nommer lies agents diplomatiques et autres principaux fonctionnaires, enfin déclarer l'état de siège. De plus, le président, responsable de ses actes devant le congrès, pouvait être mis en accusation, soit pendant la durée de ses fonctions, soit les deux années suivantes. Aller plus loin, c'est annihiler le pouvoir et créer par le fait même l'abus qu'on veut éviter, en donnant tout pouvoir aux terroristes de la rue ou aux terroristes du parlement.

Les pouvoirs du président déterminés, il s'agissait de remédier à l'instabilité du gouvernement, ce vice caractérisque du régime républicain. A l'Equateur, le président siégeait quatre ans, selon la loi sacro-sainte des États-Unis, que les États du Pacifique vénèrent comme un fétiche. Son mandat expiré, le président ne pouvait briguer la réélection, quels que fussent ses services ou ses mérites. Les députés et les sénateurs naissaient et mouraient tous les deux ans, c'est-à-dire à chaque législature. On arrivait ainsi au mouvement perpétuel, si cher aux ambitieux; au vote perpétuel, le

rêve des brouillons et des émeutiers; aux révolutioQS sans fin, à la décrépitude progressive, comme Tavait fait remarquer Garcia Moreno au congrès de 1865. Il ne craignit donc pas de rompre avec le système' américain : « Le président, dit la nouvelle constitution, élu pour six ans, rééligible pour une seconde période, ne pourra être investi d'un troisième mandat qu'après un intervalle de six autres années. Les députés seront également élus pour six ans et les sénateurs pour neuf, les uns et les autres renouvelables par tiers tous les deux ans. » Ainsi délivré du fléau des élections continuelles, le pays put utiliser le génie d'un homme d'État, sans craindre néanmoins de le voir s'éterniser au pouvoir.

Telle nous apparaît, dans ses grandes lignes, la constitution de Garcia Moreno, constitution catholique où l'autorité divine et humaine se donnent la main pour travailler de concert au bonheur éternel et temporel du peuple, le plus magnifique effort qu'on ait fait depuis cent ans, et même depuis la réforme protestante, pour réagir contre le paganisme révolutionnaire. Quel Étal aujourd'hui reconnaît officiellement l'Église du Christ avec ses droits et prérogatives, et se soumet à la loi de Jésus-Christ, promulguée, expliquée et appliquée souverainement par le pape? Cette charte nouvelle, son œuvre et celle des députés, Garcia Moreno en fit Tœuvre et la gloire du peuple entier par la ratification qu'il sollicita des collèges électoraux. Ce plébiscite dépassa son attente. Quatorze mille électeurs contre cinq cents acclamèrent la constitution catholique, et montrèrent qu'au milieu de l'apostasie générale des nations, il se trouve encore sur la terre un peuple chrétien.

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