L ASSASSIN CORNEJO
La Révolution était battue en fait et en droit; en fait, par Tavènement de Garcia Moreno au pouvoir malgré les efforts désespérés de la jsecte ; en droit, par la nouvelle constitution qui ruinait tous ses principes. Laissera-t-elle rétablir le règne de Dieu et détrôner Satan, sans recourir au moyen suprême? C'était le cas ou jamais d'assassiner Garcia Moreno, le téméraire assez audacieux pour s'attaquer à la très haute et très puissante majesté devant laquelle tous les souverains s'inclinent.
Depuis leur échec du 19 mars, les révolutionnaires nourrissaient cette idée fixe qu'une insurrection devenait impossible avant la disparition du président. S'il faut en croire un futur assassin, en s' embarquant pour l'Europe à la suite de l'échauffourée de Guayaquil, Ignacio Vintimilla recommanda vivement aux sectaires de se débarrasser du tyran par un coup de poignard. « Donnez, aurait-il dit, cette bonne leçon à tous, les despotes de l'Amérique. Brutus tua César en plein sénat, sans autre loi que le devoir de venger la liberté romaine, sans autre formalité que vingt-trois coups d'un poignard bien effilé. Est-ce que la liberté vaut moins à
Quito qu'à Rome, ou bien la race de Brutus serait-elle épuisée * ? »
Pour préparer les esprits à la réaction, le mot d'ordre fut de déblatérer dans les cercles et les journaux contre la constitution maudite. Les cinq cents qui, le jour du plébiscite, avaient refusé de ratifier le vote des chambres, se mirent à la besogne avec fureur. Ils espéraient d'abord gagner à leur cause la jeunesse dissolue, dont Toreille s'habitue vite aux airs de la liberté; puis, enrôler peu à peu tous les conservateurs plus ou moins teintés de libéralisme. Ils savaient que ces (rembleurs, ralliés un instant à l'homme qui les tire de l'abîme, s'empressent une fois le danger passé de rentrer dans les rangs de l'opposition.
On reprochait surtout à Garcia Horeno d'avoir inféodé l'État à l'Église. Il répondit avec Henri IV : « Ce pays est incontestablement le royaume de Dieu; il lui appartient en propre, et il n a fait autre chose que de le confier à ma sollicitude. Je dois donc faire tous les efforts possibles pour que Dieu règne dans son royaume, pour que mes commandements soient subordonnés aux siens, pour que mes lois fassent respecter ses lois*. » Le bon sens du peuple catholique applaudit à ces maximes, mais les libéraux frémirent à l'idée du règne de Dieu, car, tout en disant comme chrétiens : « Seigneur, que votre règne arrive! » ils n'en proscrivent pas moins la royauté du Christ comme attentatoire aux droits de l'État.
On disait aussi que la nouvelle constitution anéantissait toute liberté. Garcia Moreno réédita sa maxime favorite : « Liberté pour tous et pour tout, excepté pour le mal et les malfaiteurs. » Il n'avait sacrifié aucune