Déposition de Manuel Cornejo
vre condamné voulait, avant de mourir, faire des révélations intéressant la sûreté de TÉtat; révélations qu'il n'avait pas eu le courage de livrer au conseil de guerre, ce dont il était désolé jusqu'au fond de Tâme. Dalgo eut beau lui faire observer qu'il n'osait, à pareille heure, troubler le repos du président, Cornejo insista, supplia, pleura tant et si bien que le brave soldat, touché de compassion, prit sur lui de réveiller Garcia Moreno pour présenter la requête de son prisonnier. Flairant une ruse, le président refusa d'abord : « Ce jeune homme ne cherche qu'à me tromper par ses mensonges, dit-il : il sera toujours temps de l'entendre demain dans la matinée. » Mais Dalgo fit à son tour tant d'instances en faveur de son protégé, que le président finit par céder.
introduit devant l'homme dont il avait juré la mort et qui maintenant disposait de sa vie, le pauvre Cornejo se jeta par terre avec une sorte de désespoir, se roula aux pieds du président, embrassa jses genoux, poussa des sanglots à fendre l'âme. Suffoqué par les larmes, il n'articulait qu'un mot : « Pardon! pardon! » et menaçait si bien de s'évanouir que Garcia Moreno appelant au secours, lui fit donner une potion fortifiante. Mais, pour lui rendre la parole, il fallait un tonique plus efficace : son agonie ne prit fin qu'au moment où le président, vaincu par l'émotion, lui fit grâce de la vie. Alors se répandant en effusion de gratitude et de repentir, il fit Thumble confession de ses crimes et y ajouta celle de ses complices. Garcia Moreno renvoya ce pénitent contrit et humilié sans lui imposer d'autre peine qu'une expiation de huit années.
Le candide Cornejo n'oublia point son bienfaiteur. Arrivé à la frontière, il publia contre Garcia Moreno un abominable pamphlet où il le traite de criminel, de tyran, de parjure et déclare au nom de la religion et
de rhistoire, que « l'assassinat d'un tel monstre est tout simplement un acte de légitime défense, un droit sans lequel la liberté dont Dieu à doté Thomme deviendrait une immense duperie ». Il est bon de connaître en détail les faits et gestes de ces hypocrites et lâches scélérals pour se convaincre que si Garcia Moreno a commis une faute, c'est le jour où il leur fit grâce.
Pendant qu'on arrêtait à Quito les meneurs de la Révolution, leur programme s^exécutait à Cuenca, où de jeunes séditieux faillirent assassiner le gouverneur, don Carlos Ordonez. On se rappelle avec quel acharnement les libéraux et radicaux de cette ville avaient combattu la candidature de Garcia Moreno. Devenu président, ils s'attaquèrent à ses œuvres, même à celles qui les intéressaient tout particulièrement, comme la route carrossable de Cuenca au port de Naranjal. Le gouverneur Ordonez, tout dévoué au président,ayant réquisitionné, pour travailler à cette route, un certain nombre d'injdiens attachés aux haciendas du voisinage, les propriétaires mécontents ourdirent contre lui de misérables intrigues, et le signalèrent à l'animadversîon publique, dans l'espoir de lui arracher sa démission ou même de provoquer sa destitution. Mais le gouverneur resta ferme à son poste, soutenu par le président, qui n'entendait pas sacrifier ses loyaux serviteurs aux rancunes d'une coterie.
En travaillant à discréditer le représentant du gouvernement, les libéraux, toujours dupes, ne se doutaient pas qu'ils faisaient le jeu de leurs ennemis. Le mercredi, 15 décembre, à la date choisie par Espinel et Cornejo pour révolutionner la capitale, une troupe déjeunes exaltés résolurent de tuer Ordonez et de saccager la ville de Cuenca. Leur chef, Jeromino Torrès, annonçait bien haut que les populations de la côte étaient en pleine insurrection. Perçant de sa lance un portrait de Garcia
Moreno, il affirma que, ce jour-là même, le président aurait cessé de vivre. Vers deux heures, une centaine de ces forcenés, presque tous débauchés et criblés de dettes, sachant la place dégarnie de troupes, se rassemblèrent devant le palais du gouvernenjent et désarmèrent la garde. Le gouverneur travaillait avec ses employés quand Torrès, suivi de ses complices, pénétra dans la salle où il se trouvait, le fit prisonnier avec tout son monde, et l'enchaina comme un criminel. Toute la nuit, ces misérables accablèrent leur victime de vexations et d'outrages. Us ne le quittèrent que pour remplir leurs poches en dévalisant les caisses publiques. « Il nous faut de l'argent, écrivait Torrès, de l'argent, et toujours de l'argent; peu importe par quels moyens. Sus aux propriétaires! » Il imposa au gouverneur une amende de dix mille piastres.
Le lendemain, 16 décembre, « pour rétablir Tordre » comme disait Torrès, les insurgés convoquèrent les pères de famille à une réunion publique où l'on devait prononcer' la déchéance du gouvernement. Mais déjà les libéraux, provocateurs de cette émeute, se repentaient de leur imprudence. Trop pusillanimes pour arracher le gouverneur aux mains des assassins, ils refusèrent du moins de se faire leurs complices. Torrès et les siens, abandonnés de tous, furieux jusqu'à l'exaspération, traînèrent leur prisonnier sur la place, l'attachèrent à un poteau et firent feu sur lui. Frappé de plusieurs balles, il tomba la face contre terre, et allait être infailliblement massacré, quand une centaine d'hommes, armés de fusils, accourus en toute hâte d'un canton voisin, dispersèrent les bandits et se rendirent mai^esL du terrain. Ordonez, couvert de blessures, échappa comme par miracle ^