CHAPITRE IV
LE CLERGÉ, l'aRMÉE, LA MAGISTRATURE
Pour travailler erficacement à la régénération d'un peuple, l'homme d'État doit se recruter une triple armée de collaborateurs : prêtres zélés, soldats fidèles, magistrats intègres. Le prêtre enseigne la vérité, la justice, la moralité ; le soldat les garde ; le magistrat les venge au besoin. Ainsi la société se trouve en possession de ces biens fondamentaux qui produisent et sauvegardent les biens de second ordre. La Révolution, véritable incarnation du mal, hait d'instinct ces trois agents de la • civilisation : le prêtre, elle l'affame, l'exile, ou l'assassine : le soldat, elle en fait un bandit à sa solde; le magistrat, un exécuteur de ses basses œuvres. Garcia Moreno en savait quelque chose, car la démoralisation des grands corps de l'État avait, durant sa première présidence, stérilisé en partie ses efforts pour le bien. Il résolut donc de profiter de son prestige et de l'autorité que lui assurait la nouvelle constitution, pour élever r homme public^ prêtre, soldat, magistrat, à la hauteur de ses sublimes fonctions.
La réforme du clergé, sa préoccupation 'principale de 1863 à 1865, avait langui durant les quatre dernières années par suite de l'abolition des tribunaux ecclésias-
tiques, du mauvais vouloir des autorités civiles, et peut-être de la condescendance excessive du délégat apostolique, trop conciliant pour lutter avec avantage contre des volontés opiniâtres jusqu'à la rébellion. Il fallait reprendre à tout prix cette œuvre de régénération si gravement compromise. Garcia Moreno exposa les difficultés au saint-père, qui le remercia de son zèle pour la religion et lui envoya un nouveau délégat chargé de concerter avec le gouvernement et Tépiscopat les mesures nécessaires « pour arriver, disait Pie IX, au but que nous désirons de tout notre cœur et que ^ous poursuivez avec un si louable dévouement ». A cette occasion, les ennemis de Garcia Moreno ont insinué que le délégat avait été renvoyé honteusement et grossièrement; calomnie ridicule que M*' Tavani prit soin de démentir lui-même, en remerciant le président, lors de son audience de congé, de la déférence et du religieux respect dont on l'avait entouré durant ses sept années de séjour à TÉquateur.
Sous l'impulsion du président, qui les favorisait de tout son pouvoir, plusieurs conciles provinciaux firent refleurir la discipline ecclésiastique. De sages règlements appliquèrent les clercs à l'étude des sciences sacrées ainsi qu'à la prédication des vérités saintes, non seulement daus les paroisses plus importantes, mais jusque dans les agglomérations les plus pauvres et les plus abandonnées. Une fois les tribunaux ecclésiastiques remis en vigueur selon les dispositions concordataires, le troisième concile de Quito, en 1873, s'occupa d'établir le code de procédure, et d'assurer la moralité par le châtiment sévère des délinquants. Nul n'eût osé regimber contre l'autorité légitime des officialités, car, à côté de l'évoque désarmé se trouvait l'évèque du dehors décidé à lui prêter main-forte. La réforme fit ainsi de rapides progrès, non sans exciter des opposi-
lions violentes et des récriminations parfois scandaleuses.
Un religieux de grande éloquence et de médiocre jugement, préchant un jour à Latacunga, s'oublia jusqu*à formuler devant ses nombreux auditeurs un véritable réquisitoire contre le président. Le discours se terminait par un appel à Tinsurrection très peu déguisé. Devant Témotion de la foule, Torateur comprit si bieu sa faute que le lendemain, il alla présenter spontanément ses excuses au gouverneur de la ville. Mais une pareille incartade ne pouvait rester impunie; trois jours après, le gouverneur reçut du président l'ordre d'arrêter le fougueux tribun et de procéder contre lui conformément aux règles canoniques. Bien que les libéraux fissent grand bruit de cet emprisonnement, le religieux coupable, traité par les juges avec les plus grands égards et bientôt gracié par Garcia Horeno, confessait volontiers que la faute avait de beaucoup dépassé la peine. Revenu de ses erreurs et de ses préventions, il ne cessa de prêcher la nécessité de la réforme et d exalter le président qui, non content de Tentreprendre, avait eu la main assez ferme pour la mener à bonne fin.
Cette transformation du clergé, jointe à Tarrivée de religieux étrangers que Garcia Moreno préposait à ses œuvres de moralisation et d'instruction, mirent en fureur les libéraux de FÉquateur et de la Nouvelle-Grenade. Dans leurs journaux et leurs clubs, ils montrèrent l'Église asservie au président théocrate; les évèques, les curés, et même les sacristains, transformés en dociles instruments de sa politique. Ils s'indignaient, ces tenants du patronat, de voir « le sacerdoce avili, la prédication évangélique amoindrie, les ministres du culte exposés aux outrages et aux vexations d'un pouvoir despotique. » L'archevêque de Quito se crut obligé de répondre à ces déclamations injurieuses qui atteignaient
du même coup le gouvernement et le clergé. « L'Église est libre, dit-il, quand ses ministres peuvent exercer sans contradiction les pouvoirs qu'ils tiennent de Jésus- Christ, c'est-à-dire, quand les droits inhérents à sa constitution divine ne sont ni méconnus ni confisqués par l'autorité civile. Or tel est précisément, depuis le concordat, l'état de l'Église à l'Equateur. Autrefois, les évèques ne pouvaient ni juger librement leurs sujets, ni gouverner selon les saints canons, ni promulguer une constitution synodale, ni se réunir en concile, sans l'agrément des pouvoirs publics : c'était le temps de l'esclavage. Aujourd'hui les évèques jouissent de touteà les prérogatives qu'ils tiennent du droit divin : c'est le temps de la liberté. Et l'on abuse du langage quand on appelle ce régime un régime d'oppression : non seulement l'Église est libre, mais elle est protégée par le pouvoir. Nous devons glorifier le président de la République qui remplit si dignement les obligations de tout chef d'État, dans un temps où tant d'autres les foulent aux pieds. Si vous qualifiez d'oppression cette noble conduite, je bénis l'oppression de toute mon âme *. »
L'archevêque communiqua cette apologie au président qui l'en remercia, ajoutant toutefois que la liberté de l'Église à l'Equateur constituait un fait assez notoire, pour permettre à tous de mépriser les indignes pamphlets que les francs-maçons de Colombie ne cessent de produire. « Qucmt à moi, ajoutait-il, j'en fais autant de cas que des miasmes pestilentiels de leurs lointains marécages. »
Du prêtre qui répand la bonne semence et du soldat qui garde le champ de la patrie, les services sont, sinon égaux, du moins également nécessaires. L'un est le droit; l'autre, la force avec laquelle un chef d'État fait